Pour une diplomatie agile dans un monde multipolaire. Pierre POUGNAUD

Pour une diplomatie agile dans un monde multipolaire. Pierre POUGNAUD

La diplomatie est souvent considérée comme un jeu élitiste mené par des esthètes déconnectés de leur réalité nationale et insuffisamment conscients des forces qui agitent le monde contemporain. Elle est pourtant incontournable et, de plus, un facteur de continuité dans les démocraties qui sont actuellement affectées d’une instabilité gouvernementale, pour qu’elles se trouvent sur un pied d’égalité avec les régimes autoritaires sans avoir à sacrifier leur idéal. Pierre POUGNAUD est membre de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-lettres de Dijon (France) et président du Collège européen des experts en administration publique / Paris, 15 janvier 2025

Pierre Pougnaud, né en 1947, ancien élève de l’Ecole nationale d’Administration (1971), membre (n. r.) de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-lettres de Dijon, France, est président en exercice du Collège européen des experts en administration publique (CEEAP / ECEPA), président d’honneur du Forum d’échanges et de rencontres administratifs mondiaux (FERAM) et vice-président exécutif du think-tank GLOBAL LOCAL FORUM. 

Dans des temps «normaux », l’année 2024 qui vient de s’achever aurait pu être, pour la communauté internationale, l’occasion de célébrer le Tricentenaire de Kant, auteur en son temps d’un plan de paix perpétuelle. Or, à part dans quelques cercles académiques qui au demeurant n’ont pas insisté sur l’aspect « diplomatique » de son œuvre et la faisabilité de ses recommandations, cet anniversaire est passé presque inaperçu tant les conflits à haute intensité occupaient nos esprits et tant les perspectives de retour à une situation plus stable apparaissaient lointaines. Pourtant, la prévalence des guerres ne doit pas faire oublier la recherche des moyens d’une nouvelle cohabitation planétaire, au premier rang desquels figure la diplomatie. Pour cela, il convient de retrouver les instruments et pratiques qui ont pu être mis de côté à l’époque où certains prédisaient, ou même appelaient de leurs vœux, la fin de l’Histoire dans une convergence heureuse.  

Alors que l’on pouvait espérer, encore vers les années 2010, qu’une « dynamique des fluides » puisse se substituer à « une tectonique des plaques », selon l’expression du manifeste de Global Local Forum, c’est visiblement ce second terme qui décrit le mieux, bien qu’il faille le regretter, la situation actuelle. A un monde multipolaire souhaité à la fin du dernier siècle pour éviter une hégémonie universelle, on assiste bien plutôt à la constitution d’une multipolarité de fait subie, avec la constitution de blocs, empires ou zones d’influence, et mais celle-ci est à première vue porteuse de tensions plutôt que de détente. C’est bien à une « dérive des continents » que nous assistons, accompagnée d’une contestation parfois très virulente des valeurs de l’Universel. 

« LES FORMATS DE LA PAIX » 

Les apôtres et les promoteurs de la multipolarisation du monde ont pour premier souci apparent de déconstruire les formats qui leur paraissent procéder d’une domination occidentale. Ainsi, ils contestent aussi bien celui du G 7 que celui du G 20, et à certains égards des institutions plus permanentes, comme l’OCDE qui leur semble être l’instrument de prescriptions unilatérales en matière de développement ou, à moindre degré, les agences des Nations Unies ou les institutions de Bretton Woods, voire même quelquefois – paradoxe suprême – leurs propres organisations de coopération sous-régionale, comme on le voit actuellement au sein du continent africain. 

Et les évolutions les plus récentes montrent bien qu’au sein même des BRICS, qui ont organisé leurs enceintes de concertation et de plaidoyer, les intérêts géographiques et économiques les amènent dans la pratique à prendre souvent des positions divergentes dès qu’il s’agit d’enjeux économiques ou de sécurité, dès qu’il s’agit de se positionner par rapport aux stratégies à adopter vis-à-vis des évolutions climatiques ou écologiques. Cela évoque – avec souvent le talent des dirigeants en moins – l’époque du non-alignement de Nehru, de Soekarno, de Nasser ou de Tito. Mais on sait comment cette solidarité de ceux qui se mobilisaient autour d’un establishment mondial a éclaté au profit de replis sur des proximités de zone, souvent plus génératrices de conflits que de coopérations et de plus comportant des risques de contagion, de déstabilisation en chaîne par des mécanismes pervers de solidarité en cascade avec les belligérants.       

Il est essentiel de susciter des procédures de conciliation et de créer des points de rencontre, des lieux francs où l’on puisse se retrouver pour faire fonctionner des mécanismes bien connus des historiens de la diplomatie et quelque peu oubliées dans la pratique actuelle des gouvernements et de leurs chancelleries : médiation, « ligues des neutres », bons offices… En effet, on ne peut raisonnablement croire que la paix puisse être ramenée par le seul effet de mécanismes de sanctions ou par un règlement juridictionnel, dont le principe même n’est pas universellement reconnu. Et il y a place pour un travail conjoint des diplomates, des jurisconsultes, de la communauté du savoir. 

La devise de la diplomatie devrait être : «Soyons prêts à tout…même à la paix ».   Imaginons, pour prendre un exemple et comme l’annoncent certains, que le conflit russo-ukrainien puisse donner lieu « à partir du 20 janvier 2025 » ( ?) à un déblocage politique de principe entre les dirigeants intéressés au plus haut niveau. Quand bien même cela serait, et sous réserve de l’acceptabilité dans la durée par un peuple victime d’une agression, les termes concrets d’un règlement nécessitent une mise au point juridique et technique très compliquée sous la forme d’une Conférence de la paix et de travaux d’experts : des sujets tels que la suite à donner au processus incomplet amorcé en 2014 sur la situation de la Crimée, la liberté de circulation maritime en mer d’Azov, le droit pour l’Ukraine d’adhérer à la zone de coopération de son choix, le respect des spécificités linguistiques et religieuses dans l’est du pays, l’instauration de zones franches ou démilitarisées, l’indemnisation des dommages sont autant de thèmes qui nécessitent la conciliation de principes parfois contradictoires du droit international. 

Et, si toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, y compris par des initiatives africaines, asiatiques ou d’Amérique latine dont certaines se sont déjà pré-positionnées, il est essentiel que cette expertise ne soit pas monopolisée par des « faciliteurs » étrangers au continent européen relevant de la seule stratégie de grandes puissances, l’Union européenne restant cantonnée dans son rôle habituel d’agent payeur des reconstructions, comme cela a été lors des accords d’Oslo. Ces négociateurs auront à discuter avec des interlocuteurs habiles, comme Lavrov, ce Talleyrand russe à qui ses autorités ont fait jouer à la fois…le rôle de Molotov et celui de Ribbentrop ! Des négociateurs capables à la fois de cynisme et d’un légalisme formel quand il s’agit de faire appel à des principes des Nations Unies comme celui de la non-ingérence. Sommes-nous sûrs de faire le poids dans ce contexte ? Il est permis d’en douter. Mais des moyens existent pour se remettre à niveau et pouvoir être utiles en temps utile. 

GARDER LES TRADITIONS, REMETTRE EN CAUSE LES HABITUDES   

La diplomatie est souvent considérée comme un jeu élitiste mené par des esthètes déconnectés de leur réalité nationale et insuffisamment conscients des forces qui agitent le monde contemporain. Elle est pourtant incontournable et, de plus, un facteur de continuité dans les démocraties qui sont actuellement affectées d’une instabilité gouvernementale, pour qu’elles se trouvent sur un pied d’égalité avec les régimes autoritaires sans avoir à sacrifier leur idéal. 

Traditionnellement, on distingue diplomatie de posture, diplomatie d’influence et diplomatie de négociation. 

De fait, trop souvent seuls les deux premiers volets de l’activité diplomatique ont été couramment privilégiés dans la période récente, alors que le troisième n’était mis en valeur que dans des circonstances exceptionnelles ou, à l’opposé, réservé au quotidien des échanges de lettres et des arrangements administratifs. Or, vite sont atteintes les limites de la diplomatie publique surtout quand elle se manifeste sur le mode de l’instantanéité, voire du culte de la personnalité. Entre l’arrogance et la gaffe, le chemin est étroit et les avantages que l’on tire à commenter à chaud une situation sont très minces par rapport aux difficultés qui aussitôt en résultent. 

Lorsque les autorités des Etats se mettent au même rang que les influenceurs, ils sont battus d’avance, car ils n’ont pas l’avantage du nombre et ils sont soumis à des contraintes que ces derniers n’ont pas. Certes une « no-comment line » n’est plus aussi facile à tenir qu’autrefois, sous la pression des journalistes, des organisations de société civile ou des instances parlementaires, et cela sous le prétexte légitime de la redevabilité et de la transparence. Mais la fuite en avant du bavardage, la diplomatie de la repentance et l’étalage permanent de nos complexes, procédant d’une maladroite auto-dévalorisation, ne nous valent pas, bien au contraire, le respect de nos vis-à-vis qui, au nom de l’égalité des peuples et du libre choix des modèles de développement, attendent autre chose. 

Il vaut mieux agir par l’exemple que par le précepte et la mauvaise conscience, tout autant que la bonne conscience satisfaite d’elle-même, ne sont pas des voies à suivre. 

Il vaut mieux de la lucidité, de la patience, une certaine distance et mener, quand on ne peut faire plus, une coopération concrète  et banalisée qui vise à résoudre ensemble les problèmes du présent, y compris par de petits pas, plutôt que de chercher systématiquement à réécrire l’histoire sur la base de préalables mémoriels.  

Que peut-on souhaiter dans l’organisation d’un service diplomatique « post-moderne » ? 

D’abord plus de durée de séjour dans les postes, surtout pour les chefs de mission. On ne peut être influent dans son pays de résidence si on ne reste que trois ans, juste le temps de faire approuver un plan d’action qui sera mis en œuvre…par votre successeur. Certains pays – pensons à l’Allemagne ou à l’Autriche – ont des durées plus longues et mettent plus l’accent sur les liens économiques. Cela semble leur réussir. 

Le « turnover »  excessif procède en fait de paramètres de politiques de personnel, en raison notamment de contraintes de pyramides des âges, mais c’est raisonner à l’envers que de faire passer des considérations de commodité de gestion avant l’intérêt supérieur des tâches à accomplir. 

Une autre orientation est d’être capable de nouer des contacts préalables avec des pays, pas forcément du même continent, susceptibles de devenir nos alliés de circonstance sur des dossiers particuliers, afin de former des coalitions à la demande dont nous pouvons être les inspirateurs, à défaut d’en être toujours les instigateurs. 

Pour un Etat qui n’a pas de vocation hégémonique et qui se place sur les terrains de la persuasion et de la coopération, on peut être singulier dans ses approches mais il faut éviter d’être isolé. Une diplomatie moderne ne doit pas avoir de vanité d’auteur et il vaut mieux contribuer à faire circuler une idée, y compris dans des enceintes multilatérales que de vouloir à tout prix en assumer la paternité. 

Une diplomatie plus démultipliée.

Enfin, il convient de mettre en œuvre une diplomatie plus démultipliée, idée qui s’est faite jour à partir de 2013 et qui recouvre notamment la diplomatie parlementaire et la diplomatie des territoires, sous ses différentes formes que sont le plaidoyer des autorités régionales et locales d’une part, la coopération décentralisée de l’autre. 

Sous ces réserves et à ce prix, Il y a plus que jamais une place pour une diplomatie qui soit professionnelle sans céder aux attraits du corporatisme, qui sache utiliser des procédures codifiées au service d’initiatives innovantes et puisse écouter ceux qui sont porteurs de l’expertise de paix.        

Pierre POUGNAUD



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Oumou SALL SECK,  Ministre de l’Entrepreneuriat, de l’Emploi et de la Formation du MALI.

Oumou SALL SECK, Ministre de l’Entrepreneuriat, de l’Emploi et de la Formation du MALI.

L’accent est mis, au sein de ce nouveau Gouvernement, sur l’inclusion avec des nominations comme celle d’Oumou Sall Seck - par ailleurs co-présidente de I-Dialogos - à la tête de l’important ministère de l’Entrepreneuriat national, de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Les membres du Comité de pilotage adressent à Madame la Ministre, au nom de l’ensemble des participants au Réseau international I-Dialogos, leurs très vives félicitations avec leurs vœux de succès à toute l’équipe gouvernementale et à tous les Maliens, dans cette nouvelle étape pour le développement et la paix au Mali / actualisé le 05.03.2025.

in english below

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Première femme élue dans une région du Nord Mali, Oumou Seck Sall, Maire de Goundam, s’était vue remettre en 2008 le Prix International des Droits Humains « Pool Lauritzen», ainsi que le Trophée d’initiative décerné par le Président Directeur Général du Groupe Airness, puis en 2010, le prix «Women In Excellence», et, en 2016, à Agadez au Niger, le renommé Prix international de la Fondation Mano Dayak. 

En 2014 Oumou avait signé un retentissant article publié dans le New York Times pour attirer l’attention du président Obama et du Secrétaire Général des Nations Unies sur la situation dramatique au nord Mali suite aux incursions djihadistes. 

Reconnue au plan international et dans son pays comme porteuse de paix et de dialogue, gageons qu’elle saura, au sein de Gouvernement, et à la tête de l'important ministère de l’Entrepreneuriat national, de l’Emploi et de la Formation professionnelle, porter une dynamique nouvelle dans le domaine prioritaire qui lui a été confié par le Chef de l’Etat, Assimi Goïta, et ce, dans un contexte difficile. 

Son expérience tant locale, comme Maire de Goundam, que diplomatique, et son large réseau international, ne sera probablement pas inutile. Oumou Seck Sall était jusqu'en mai 2023, ambassadeur du Mali à Berlin et dans plusieurs capitales du nord de l'Europe. Elle avait acontribué à la création de I-Dialogos International, dont elle est co-présidente. 

Les membres du Comité de pilotage, au nom de l’ensemble des participants au Réseau international I-Dialogos, adressent à Madame la Ministre et au nouveau Gouvernement comme à tous les Maliens, leurs vœux de succès dans cette nouvelle étape pour le développement et la paix au Mali . Si besoin était et dans la mesure de nos moyens, nous ferons le maximum pour la réussite de ce challenge qui dépasse les frontières du pays.

CoPrésident de I-Dialogos International, Oumou SALL SECK a accepté de nous faire l'honneur de présider l'Assemblée Générale annuelle  2025.

auf Deutsch weiter unten

The first woman elected in a region of northern Mali, Oumou Seck Sall, Mayor of Goundam, was awarded the 2008 International Human Rights Prize "Pool Lauritzen," as well as the Initiative Trophy presented by the CEO of the Airness Group. In 2010, she received the "Women In Excellence" award, and in 2016, in Agadez, Niger, the renowned international Prize of the Mano Dayak Foundation.

In 2014, Oumou wrote a striking article published in the New York Times to draw the attention of President Obama and the Secretary-General of the United Nations to the dramatic situation in northern Mali following jihadist incursions.

Recognized internationally and in her home country as a bearer of peace and dialogue, we can be confident that she will bring a new dynamic to the important Ministry of National Entrepreneurship, Employment, and Vocational Training entrusted to her by President Assimi Goïta, despite the challenging context.

Her experience, both local as Mayor of Goundam and diplomatic, along with her wide international network, will likely be valuable. Oumou Seck Sall was, until May 2023, Mali’s Ambassador to Berlin and several northern European capitals. She contributed to the creation of I-Dialogos International, where she is Co-President.

The members of the Steering Committee, on behalf of all participants in the I-Dialogos International Network, extend their best wishes for success to Madam Minister, the new Government, and all Malians as they embark on this new stage for development and peace in Mali. If needed and within our means, we will do our utmost to support the success of this challenge, which goes beyond the country’s borders.

Co-President of I-Dialogos International, Oumou SALL SECK has honored us by agreeing to preside over the 2025 Annual General Assembly.

auf Deutsch

Die erste Frau, die in einer Region des nördlichen Mali gewählt wurde, Oumou Seck Sall, Bürgermeisterin von Goundam, erhielt 2008 den Internationalen Menschenrechtspreis „Pool Lauritzen“ sowie den Initiativ-Trophäe, die vom CEO der Airness Group überreicht wurde. 2010 erhielt sie den Preis „Women In Excellence“ und 2016 in Agadez, Niger, den renommierten internationalen Preis der Mano Dayak Stiftung.

2014 schrieb Oumou einen eindrucksvollen Artikel, der in der New York Times veröffentlicht wurde, um die Aufmerksamkeit von Präsident Obama und dem Generalsekretär der Vereinten Nationen auf die dramatische Situation im Norden Malis nach den jihadistischen Invasionen zu lenken.International anerkannt und in ihrem Heimatland als Trägerin von Frieden und Dialog, können wir zuversichtlich sein, dass sie eine neue Dynamik in das wichtige Ministerium für nationale Unternehmensführung, Beschäftigung und berufliche Weiterbildung einbringen wird, das ihr von Präsident Assimi Goïta anvertraut wurde, trotz des herausfordernden Kontexts.

Ihre Erfahrungen, sowohl lokal als Bürgermeisterin von Goundam als auch diplomatisch, zusammen mit ihrem breiten internationalen Netzwerk, werden wahrscheinlich von großem Wert sein. 

Oumou Seck Sall war bis Mai 2023 Botschafterin von Mali in Berlin und mehreren nordischen Hauptstädten. Sie trug zur Gründung von I-Dialogos International bei, wo sie Co-Präsidentin ist.Die Mitglieder des Lenkungsausschusses, im Namen aller Teilnehmer des I-Dialogos International Netzwerks, wünschen der Ministerin, der neuen Regierung und allen Maliern viel Erfolg, während sie diese neue Phase der Entwicklung und des Friedens in Mali beginnen. Wenn nötig und im Rahmen unserer Möglichkeiten werden wir unser Bestes tun, um den Erfolg dieser Herausforderung zu unterstützen, die über die Grenzen des Landes hinausgeht.

Co-Präsidentin von I-Dialogos International, Oumou SALL SECK, hat uns die Ehre erwiesen, der Präsidentin der Jahreshauptversammlung 2025 zuzustimmen.

https://www.i-dialogos.com/le-comité-constitutif/oumou-sall-seck .


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Se nourrir en 2050, une priorité qui change de nature. Jean de KERVASDOUE

Se nourrir en 2050, une priorité qui change de nature. Jean de KERVASDOUE

Si la famine sur Terre régresse depuis la révolution verte des années 1960, elle demeure et touche encore plusieurs centaines de millions d’êtres humains. Ce nombre qui était en constante décroissance s’est malheureusement de nouveau accru en 2022 et ceci d’environ une centaine de millions d’êtres humains, notamment du fait de la guerre en Ukraine. Elle a produit de fortes tensions sur le marché des matières premières agricoles, comme sur ceux de l’énergie et des engrais. Qu’en sera-t-il en 2050 ? Article auparavant publié dans la revue Spirale et communiqué par Jean de KERVASDOUE, membre de l’Académie française des technologies. / Paris le 15 janvier 2025

Article auparavant publié dans la revue Spirale et communiqué par notre ami Jean de KERVASDOUE, ancien titulaire de la chaire d'économie et de gestion des services de santé du Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM), ancien Directeur général des hôpitaux et membre de l’Académie française des technologies. Né à Lannion, Jean de Kervasdoué est un des meilleurs économistes français de la santé. 

Se nourrir en 2050 ?

Se nourrir fut de tout temps la priorité des êtres humains, de tout temps … ou presque, car elle cessa de l’être le jour où la nourriture devint abondante. Les préoccupations changèrent alors de nature : elles ne consistaient plus à chercher à se nourrir, mais à se demander comment le faire. C’est le cas depuis un demi-siècle pour, notamment, la très grande majorité des habitants des pays de l’OCDE de plus en plus nombreux à se perdre dans l’excès. 

Toutefois, si la famine sur Terre régresse depuis la révolution verte des années 1960, elle demeure et touche encore plusieurs centaines de millions d’êtres humains. Ce nombre qui était en constante décroissance s’est malheureusement de nouveau accru en 2022 et ceci d’environ une centaine de millions d’êtres humains, notamment du fait de la guerre en Ukraine. Elle a produit de fortes tensions sur le marché des matières premières agricoles, comme sur ceux de l’énergie et des engrais. 

Qu’en sera-t-il en 2050 ? La tendance heureuse de l’abondance va-t-elle se poursuivre, ou va-t-on connaître des ruptures majeures qu’elles soient techniques, politiques, écologiques, démographiques, sociales ou religieuses ? Y-a-t-il des signes avant-coureurs d’éventuelles ruptures ? Peut-on déceler dès aujourd’hui des signaux faibles ou plus nets pour prévoir la situation de 2050, dans un quart de siècle donc, horizon somme toute assez proche ? 

  1. La production d’aliments

 Il est d’ores et déjà possible de nourrir 10 milliards d’êtres humains 

Si la surface cultivable de la Terre ne représente qu’un peu moins de 3% de sa superficie, nourrir dix milliards d’êtres humains n’est pas un problème technique. En 1980, alors que je dirigeais le Centre de prospective du Ministère de l’Agriculture, j’avais calculé que les Etats-Unis seuls pouvaient déjà nourrir quatre milliards d’êtres humains. Depuis la productivité mondiale, et notamment américaine, a quasiment doublé : il ne faut plus que 0,2 hectares pour nourrir un habitant alors qu’il en fallait le double dans les années 1960. 

Aux Etats-Unis toujours, la politique gouvernementale de gel de terres cultivables demeure, en 2023 11 millions d’hectares exploitables étaient « gelés », soit l’équivalent de 40% de la surface cultivable de la France. En outre, une part importante des récoltes de maïs (40%) de ce pays sert à fabriquer du bioéthanol. Il existe donc des réserves de terres cultivables pour alimenter l’humanité, notamment en Amérique du nord, car il ne faut pas oublier le Canada. Il en existe aussi en Asie, en Russie notamment dont les terres cultivables s’accroissent avec le réchauffement climatique, c’est aussi le cas en Amérique du sud dans la partie tempérée, tropicale et équatoriale car, si cela était nécessaire, cette forêt équatoriale pourrait être mise en culture. Cela se produit déjà au Brésil comme en Indonésie, malgré les condamnations occidentales. Signalons enfin que la photosynthèse, et avec elle le rendement de l’agriculture, s’accroît avec le taux de gaz carbonique dans l’air. 

La population mondiale va se stabiliser autour de 10 milliards 

La population de la planète va continuer de croître. Elle a dépassé les 8 milliards d’êtres humains au début de l’année 2024. Chaque nouvel habitant requiert de l’espace et de l’énergie pour être nourri, habillé, logé, transporté, chauffé, lavé, climatisé … Cette demande croissante, compte tenu des technologies existantes, s’accompagne notamment d’emprises au sol, elles sont urbaines et agricoles et induisent des rejets de gaz à effet de serre. 

Toutefois, cette population va se stabiliser au cours de ce siècle. Du point de vue de l’environnement en général et du réchauffement en particulier, c’est une bonne nouvelle. Toutefois, le vieillissement de la population conséquence arithmétique de la baisse de la natalité aura de nombreux autres effets délétères, à commencer notamment par la faillite des systèmes de retraite par répartition ; mais ceci est une autre histoire. 

La baisse de l’indice de fécondité des femmes est en effet plus rapide qu’il n’était envisagé il y a encore vingt ans. Il est aujourd’hui en moyenne de 2,2 enfants par femme dans le Monde, alors qu’il était de 5 enfants en 1950 ! Le moment de basculement, qui sera atteint quand l’indice de fécondité mondial sera de 2,1, est maintenant proche. Sera-ce à la fin du siècle comme le projette l’ONU qui parle de 2086, ou plus tôt comme d’autres prévisions laissent à penser et tablent sur 2050, comme je l’estime vraisemblable ? Certains d’entre-nous le verrons donc. La population du globe sera alors d’environ 10 milliards d’êtres humains. 

La fin de ce siècle sera aussi celle du début de la dépopulation de la Terre, mais en attendant il faudra accueillir entre 1,5 et 2 milliards d’êtres humains supplémentaires. Ces humains pour mieux vivre, et notamment se protéger du réchauffement, consommeront des énergies fossiles, les pays ayant tardé de produire en quantité de l’énergie nucléaire, la seule capable de s’y substituer de manière efficace. Comme il ne n’est pas possible - et à mon avis pas souhaitable - de brider le développement humain des pays qu’ils soient du nord ou du sud de la planète, l’impact écologique de cette nouvelle population sera sensible. 

S’il est techniquement envisageable dès aujourd’hui de nourrir 10 milliards d’hommes, cela ne veut pas dire que ceux de 2050 mangeront tous à leur faim, car à la question agronomique s’ajoutent des questions géopolitiques, écologiques et économiques. 

Le marché des matières premières alimentaires n’est plus un marché de surplus. Il est devenu une arme stratégique utilisée par un nombre limité mais croissant de pays 

Jusqu’à la fin des années 1960, à l’exception notable du blé, les marchés agricoles étaient des marchés de surplus. Il y avait peu de pays exportateurs, dont les Etats-Unis et la France, il n’y avait pas de surproduction permanente et stable, sauf en Amérique du nord. Les pays peinaient à nourrir leur population. Vint la « révolution verte » due à la sélection génétique des plantes, aux engrais et aux produits phytosanitaires ; les rendements à l’hectare ont en un demi-siècle, nous l’avons vu, plus que doublés. Si bien que, en 2021, 25% du blé produit dans le monde pouvait être exporté, 23% pour les autres céréales et 10% pour le riz (4% en 1970). Toutefois, beaucoup de pays, dont la Chine, mais aussi l’Egypte, le Maghreb et de nombreux pays d’Afrique subsaharienne ne produisent pas assez de céréales pour nourrir une population croissante dont les habitudes alimentaires ont évolué. Ainsi, en Afrique, le pain est devenu un aliment de base. Ces pays importent donc du blé. 

Mais il y a des différences profondes entre d’une part la Chine et quelques autres pays riches (Japon, Corée du Sud, Royaume-Uni Unis) et d’autre part le reste du monde. Avec 22% de la population mondiale, la Chine ne possède que 10% des terres cultivables, elle est donc le 1erimportateur de grains, de soja et d’huile ; elle est aussi le premier importateur de viande : le quart de sa consommation. Elle le restera. Ceci permet de souligner déjà que, quand un pays s’enrichit, ses habitants achètent de plus en plus de protéines : de la viande pour l’essentiel, mais aussi des œufs et du poisson, voire des céréales et des protéagineux non pas pour la consommation humaine, mais pour l’élevage. 

Les produits agricoles sont certes des matières premières mais, bien utilisés deviennent une arme stratégique. Ce n’est pas nouveau car au cours des soixante dernières années, les Américains ont tout fait pour imposer, là aussi, leur hégémonie. Dès 1962, ils se sont violemment opposés à la naissance de la Politique Agricole Commune (PAC) européenne. Les joutes n’ont jamais cessé, surtout quand l’Europe a commencé à être globalement exportatrice. Leurs exigences ont effectivement abouti à la limitation européenne du soutien aux agriculteurs, condition imposée par eux aux Européens pour la signature des accords du GATT, en vigueur jusqu’en 1994. Ils ont aussi tout fait pour limiter la production de protéagineux (soja, tournesol …), en Europe.

Pour y avoir participé, je peux témoigner que les négociations entre alliés, d’apparence feutrées, n’en sont pas moins violentes. Les Américains ont non seulement attaqué tout éventuel droit de douane européen sur leurs produits, mais aussi tout essayé pour supprimer les « barrières non tarifaires » et notamment la notion « d’appellation d’origine » à laquelle la France est, à juste titre, attachée. Leur argument était purement et simplement des arguments de puissance. Toutefois, à la fin du siècle dernier, le duopole US-UE éclate progressivement car sont apparus de nouveaux pays exportateurs et notamment le Brésil et l’Inde ; puis, au début du vingt-et-unième siècle, sont venus s’y ajouter la Russie et l’Ukraine, pays devenus fortement exportateurs, notamment de céréales. 

Le nombre de pays exportateurs s’accroît 

Les exportateurs de grains sont les Etats-Unis, le Brésil, l’Argentine, le Canada, l’Ukraine, la Russie, l’Australie… L’Inde est devenue exportatrice de riz comme la Thaïlande, le Pakistan, le Vietnam et, toujours les Etats-Unis ; pour l’huile de palme ce sont l’Indonésie et la Malaisie. A part le vin, l’Europe n’est pour l’essentiel exportatrice que de produits animaux, avec le Brésil et les Etats-Unis. 

Quant aux importateurs, il y a les pays riches : Chine, Japon, Corée du sud, Arabie saoudite (viande de mouton) et les moins riches comme l’Egypte, les pays du Moyen-Orient, le Mexique et le reste de l’Afrique qui apparaitra sur les marchés mondiaux au fur et a mesure que sa richesse s’accroitra. 

Le rôle de l’Ukraine et de la Russie 

En temps de paix, l’Ukraine, est une grande nation agricole. En 2019, ce pays était le 1erproducteur d’œufs en Europe (16,68 milliards d’œufs), le 2ème producteur mondial de « bio », le 3ème producteur de pommes de terre et de viande de volailles, le 5ème producteur de maïs, le 6ème producteur de blé (80 millions de tonnes), le 7ème producteur de betterave à sucre, d’orge et de colza … Quant à la Russie, avec une production de 134 millions de tonnes de blé en 2018, elle est le deuxième producteur mondial et le premier exportateur (17% des 193 millions de tonnes) ; aussi, quand on ajoute Russie et Ukraine, on atteint 30 % des exportations mondiales. 

Il ne s’agit pas seulement de blé car l’Ukraine était aussi le premier exportateur d’huile de tournesol (50% du marché mondial), le deuxième de colza, le troisième de miel…Si, du fait du réchauffement climatique, les cultures ont parfois souffert de sécheresse, 60% des terres ukrainiennes sont d’une extrême richesse (les « terres noires » contiennent un humus très nutritif) et elles n’avaient pas encore atteint tout leur potentiel. Aussi, au début de 2022, la FAO s’attendait à ce que l’Ukraine vienne compenser les baisses anticipées de production de blé en Amérique du Nord, car la demande au Proche-Orient ne cesse de croître. 

Depuis la guerre, la Russie continue d’alimenter la Chine. Comme les USA, elle ne va pas se priver d’utiliser l’arme alimentaire. La situation est tendue, voire dramatique dans les pays du Sud, notamment chez les importateurs de blé : Maghreb, Egypte, Moyen-Orient, certains pays d’Afrique sub-saharienne, mais aussi Royaume-Uni … Ainsi en 2023, l’Egypte dont la population est de 105 millions d’habitants, a importé 11 millions de tonnes de blé (soit un quintal par habitant), essentiellement de la Russie, de l’Ukraine et de la Roumanie. Elle a aussi importé 9 millions de tonnes de maïs. 

Rappelons que, pendant ce temps-là, l’Union Européenne envisageait de limiter sa production, de réduire les terres arables affectées à l’agriculture tout en favorisant le « bio », plus exigeant en espace pour une production identique. A tel point que le Ministère de l’agriculture américain s’est étonné, comme nous le faisons depuis vingt ans, du « suicide agricole européen ». 

Une plus grande pluralité de l’offre, le maintien des prix bas et la défaite de l’Europe 

Outre le rôle croissant de l’Ukraine et de la Russie, il faut aussi souligner les performances agricoles de l’Amérique latine et notamment du Brésil et de l’Argentine. « Les BRICS élargis aux BRICS+ … maitrisent à eux seuls 60% des exportations mondiales de soja et de sucre, 60% de la production de coton, la moitié de la production mondiale des céréales stratégiques (blé, maïs, riz) et prés de 40% de leur exportation… Face à la représentation simple des BRICS construite autour de de la garantie de sécurité alimentaire à tout prix, celle de l’Union européenne articulée autour de normes morales, sociales, environnementales et climatiques vertueuses a volé en éclat sous les coups successifs de la pandémie de COVID puis de la guerre en Ukraine… Tandis qu’elle (l’Union européenne) cherche à peser dans les équilibres alimentaires mondiaux en orientant les normes de production agricole, ses atermoiements ont érodé sa puissance ainsi que sa capacité à imposer son agenda au profit des pays des BRICS.[1] » La Chine dans cette évolution joue un rôle majeur et est parvenue à exercer une influence profonde dans les organisations internationales, à commencer par la FAO. 

La prospective à 2050 est donc assez aisée. Les importateurs vont pouvoir se détacher de l’emprise économique américaine et écologico-normative de l’Europe. Les Etats-Unis demeureront la première puissance mondiale, mais les pays importateurs pourront aussi se fournir en Russie, en Ukraine, en Amérique du sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le Maghreb, l’Egypte, le proche et le Moyen-Orient seront de plus en plus importateurs surtout si la paix s’installe car, une fois encore, plus un pays est riche plus il achète de protéines ou de produits végétaux pour faire de la viande, du lait et des œufs. Reste l’incertitude de l’Afrique sub-saharienne, à l’exception de l’Afrique du sud qui vraisemblablement va suivre les traces de l’Amérique du sud, c’est-à-dire continuer à se moderniser, produire et exporter, c’est déjà le cas de son vin. Les autres pays, notamment ceux du Sahel, demeureront très vraisemblablement des bénéficiaires de l’aide internationale qui ne sera plus exclusivement européo-américaine. 

Un dérèglement climatique qui ne réduira pas la production mondiale 

usqu’ici la question climatique n’a été évoquée que pour remarquer que le réchauffement de la planète a des conséquences favorables pour les productions agricoles des pays du nord : Canada, Russie, Ukraine. Nuira-t-il à d’autres pays dont ceux du pourtour méditerranéen, dont la France ? Peut-être, mais cela dépendra des conséquences de ce réchauffement sur le régime des pluies et surtout de l’adaptation des pratiques agricoles à ce réchauffement. Si la température du globe augmente, pour ce qui est de la pluviométrie, nous restons encore, pour l’essentiel, dans les habituelle variations climatiques. Si, en France, certaines années sont sèches (2022-2023), d’autres sont humides (2023-2024). 

En revanche, il est vrai que si l’Europe et la France demandent de réduire encore l’usage des produits phytosanitaires, les insectes vont se régaler des plantations laissées à leur appétit vorace et les maladies dont ils sont le vecteur vont se propager. C’est déjà le cas des betteraves depuis l’interdiction de l’enrobage des semences par des néonicotinoïdes et, pour les humains, de la propagation de la dengue, du chikungunya, du Zika, du West Nile, voire de la malaria par le moustique Aedes qu’ils viennent du Nile ou d’ailleurs. Il est vrai que de ne pas utiliser d’insecticides accroît la biodiversité : une politique piquante… que n’applique pas les Etats comme Singapour qui, à la fois, contrôle tous les lieux d’eau dormante favorable à la multiplication des moustiques et, par ailleurs, utilise des insecticides. 

Quant au rejet de méthane par les ruminants, qu’une vache rote ou pète en Normandie ou dans la Pampa argentine, cela ne change rien aux rejets mondiaux de gaz à effet de serre. Seule une baisse de la demande mondiale de produits carnés aurait un effet. Si effectivement cette demande baisse en Europe, ce n’est pas le cas dans le monde et ce ne le sera pas d’ici 2050. 

Si on se limite un instant à la seule question française, ce pays a tous les atouts climatiques, géologiques, et humains pour redevenir une puissance agricole d’autant que ses produits sont aussi variés que recherchés, notamment ses vins et ses fromages. Mais il n’y a pas de fromage sans lait, pas de lait sans vache, chèvre ou brebis et pas de ruminants sans fourrage. La politique malthusienne de réduction des surfaces plantées en Europe, comme celle de la limitation de la taille des élevages sont absurdes pour nous limiter ici à un qualificatif imposé par une éducation bourgeoise. Le restera-t-elle ? Vraisemblablement, si bien que la France continuera de produire et d’exporter ses productions de luxe mais importera, outre des produits tropicaux ses volailles, ses fruits et légumes et ses poissons, ayant très peu investi dans l’aquaculture. 

Une consommation croissante des produits aquatiques 

Au cours du quart de siècle à venir, la consommation de produits aquatiques ne cessera pas de croitre pour des raisons diétético-gastronomiques et techniques : ces produits sont recherchés pour leur goût, leur qualité nutritionnelle (omega-3 des saumons et autres poissons dits « gras ») et, de surcroît, les poissons sont les plus efficaces fabricants de protéines. Il ne faut que 2kg de nourriture pour faire un kilo de poisson, alors qu’il en faut 3kg pour un poulet, 4kg pour du porc et 7kg pour du bœuf. Aussi, depuis l’an 2000, l’aquaculture mondiale a cru à un rythme d’environ 5%. Entre 2000 et 2019, la production mondiale de l’aquaculture est passée de 32,3MT à 85,3 MT[2] si bien qu’elle est aujourd’hui quantitativement au même niveau que la capture mondiale de poissons sauvages et va la dépasser. L’essentiel de la production piscicole a lieu en Asie (88%) et surtout en Chine, mais aussi en Indonésie, en Inde, au Vietnam. Le seul pays européen qui joue un rôle important dans ce domaine est la Norvège. 

Pour nourrir ses poissons, la Chine importe … de la farine de poisson, notamment du Pérou. Il est vraisemblable que d’ici 2050, on devrait enfin accepter de nourrir les produits aquatiques d’élevage à partir de protéines végétales et ainsi limiter les prélèvements maritimes. A ce propos, il faut souligner que faute de réglementation adaptée, faute de police internationale, les prises illégales de poissons dans le grand sud prospèrent : 40% des bateaux qui pèchent dans le sud de l’océan indien, du pacifique, voire de l’atlantique, ne sont pas immatriculés ! Il est vraisemblable que ces territoires sauvages, sans foi ni loi, dureront aussi longtemps qu’il n’existera pas d’autorité mondiale capable de faire respecter ses directives. Rien ne dit que ceci arrivera avant 2050. 

Quoi qu’il en soit, dans ce domaine aussi, production et consommation ont pour l’essentiel basculé vers l’Asie.   

  1. De nouveaux aliments ?

 En 2021 l’académie des technologies lançait un groupe de travail sur les technologies alimentaires du futur et « The Economist » publiait dix pages sur le « nouveau régime de l’Anthropocène [3]». Que se prépare-t-il en cuisine ou plutôt en laboratoire ? 

La réponse à cette question va, comme nous allons le voir, permettre de rappeler qu’innovation et progrès ne sont pas nécessairement des synonymes. Découvrir est certes au cœur de l’aventure humaine et notre insatiable curiosité a permis d’accroître le champ du possible et donc de se soigner, de se chauffer, de voyager, de faire reculer la famine… et d’inventer la bombe atomique. Quant à l’alimentation, voyons ces innovations.

 Le sujet est pacifique, mais qui aurait pensé que l’on serait capable de fabriquer du blanc de poulet en laboratoire sans passer par les phases traditionnelles : œuf, poussin, poulet, abattage, plumage, découpe, pour produire une viande d’un nouveau genre : le blanc de poulet de culture cellulaire, standard, découplable en bâtonnet, en cube et pourquoi pas, le jour de la Saint-Valentin, en cœur ? Il en a bien le goût et l’aspect de la viande sur patte et son prix actuel s’approche du prix du marché : 15 $ le kilo. 

Une diffusion mondiale d’aliments 

Certains de ces aliments dits « nouveaux », ne sont cependant pas toujours si nouveaux que cela, même s’ils le sont pour les Occidentaux. En revanche d’autres sont vraiment le fruit de multiples découvertes récentes. Ainsi, le consommateur végétarien achète depuis des lustres des laits et des fromages végétaux. Les « laits sans vache » représentent 15% du marché américain (pour un montant de 20 milliards de dollars). Si les élevages d’insectes se développent aujourd’hui en France, les humains en ont toujours consommé et l’on a recensé récemment que 1900 espèces différentes qui sont au menu de tel ou tel groupe humain soit à l’état de larve, soit à l’état adulte. La culture des algues prend certes aujourd’hui de l’importance, mais existe en Asie depuis des millénaires. Les végétariens de l’Inde ont depuis toujours une ration alimentaire équilibrée à base de protéines végétales. La nouveauté se trouve dans la diffusion planétaire de ces sources et habitudes alimentaires, non pas dans leur existence. 

En revanche, ce qui est innovant (au sens d’invention) et moins connu du public sont les capacités de la biologie de synthèse et les pouvoirs de la fermentation grâce notamment aux levures génétiquement modifiées. Déjà, dans les pizzas industrielles, le consommateur peut se rendre compte qu’il n’y a pas toujours d’œuf ou de mozzarelle, mais des produits d’origine végétale qui en ont l’aspect. Ceci n’est ni dangereux pour la santé, ni juridiquement répréhensible car les détails de la composition sont écrits sur l’emballage, c’est néanmoins commercialement douteux. 

L’urbanisation 

Par ailleurs, se développent des nouvelles manières de produire en ville des fruits et des légumes. L’idée est d’être proche du consommateur aisé pour lui fournir des herbes fraiches et des fruits cueillis du matin même. Pour y parvenir, salades, ciboulette, persil, coriandre, fraises, framboises sont plantés dans des containers éclairés par des LED dont l’hygrométrie et la température sont contrôlées pour que s’épanouisse rapidement la plante en atmosphère artificielle. Ainsi, en France, l’entreprise Agricool a séduit à la fin de la décennie 2010 le gratin du monde des affaires, dont Xavier Niel mais, en 2022, a été mise en redressement judiciaire après avoir englouti plusieurs dizaines de millions d’euros. 

S’il faut toutefois prendre au sérieux ces développements c’est que le système agro-industriel mondial, celui qui cultive et échange des produits agricoles, pose des problèmes écologiques et est notamment consommateur d’énergie et donc rejette en quantité des gaz à effet de serre. Energie pour labourer un champ, énergie pour fabriques des engrais, énergie pour récolter, mais aussi énergie pour faire venir des haricots du Kenya, des fleurs d’Equateur, des saumons de Norvège, des crevettes de Madagascar ou du raisin de l’hémisphère sud quand on est au mois de mars. En outre, certaines pratiques agricoles polluent, le développement des algues vertes en sont un exemple ; les conditions de travail des ouvriers agricoles de certaines exploitations sont parfois affreuses et la maltraitance animale n’est pas toujours un vain mot.  

L’apparition du « sans » 

Aussi, à l’instar de ce qui se passe dans le monde du digital, des start-ups innovantes éclosent en Californie, au Japon, en Chine, en Israël et en Europe. En France, l’entreprise « Gourmey » a levé 10 millions en 2021, puis 48 millions d’euros en 2022, pour produire du foie gras à partir de culture de cellules de canard et donc sans gavage. Elle semble y être parvenu ce qui est un succès car, pour que l’illusion soit parfaite, il faut ajouter de la graisse d’origine végétale et quelques autres ingrédients pour que texture et couleur du produit fini soit à s’y méprendre celui d’un bon foie d’un canard gavé dans les règles de l’art. 

En cela, cette société française suit les traces de grandes entreprises américaines et notamment de « Beyond meat » et de « Impossible food ». Du lait sans vache, on est donc passé au steak sans vache. On est loin des premières cultures de cellule réalisées par Alexis Carrel en 1912 ou de la simplicité de la ration équilibrée d’un végétarien traditionnel car, pour que le produit ressemble à de la viande en texture comme en goût, il faut un mélange de cellules musculaires, de vaisseaux sanguins et de gras. Il faut ensuite ajouter des molécules qui catalysent le mélange. Ces substances sont produites à partir de manipulations génétiques d’une levure. Il faut en effet que le produit avant cuisson ait l’aspect sanguin de la viande. Ainsi, notamment, au Japon, un laboratoire annonce qu’il a pu produire du « Wagu beef », le nec plus ultra de la viande japonaise. 

Il en est de même pour les poissons, car l’on cultive aussi des cellules de thon et de mahi-mahi, excellent poisson du Pacifique. En outre, à partir de mycélium de champignon on obtient un aliment qui aura, une fois cuit, l’aspect et le goût du bacon. Bien entendu, pour chacun de ces produits ont peut nuancer les goûts et ajouter à volonté des nutriments, comme par exemple des omega-3 dans le poulet. Enfin, l’élevage d’insectes sur un substrat d’ordures ménagère, pourrait permettre de nourrir les poissons d’élevage et ainsi éviter la surpêche qui ravage les océans pour fabriquer de la farine de poissons.  

Beaucoup d’énergie et des intrants complexes 

A l’évidence, les bioréacteurs qui produisent de la viande de bœuf ou de thon ne se nourrissent pas de l’air du temps et, à ce stade, beaucoup utilisent du sérum fœtal, extrait du sang de vaches grosses au moment de l’abattage ! Ce n’est ni vraiment bon marché, ni une manière de se passer d’élevage. Certes existent des pistes, mais elles s’orientent vers la fermentation de produits végétaux par des microorganismes génétiquement modifiés. Ce ne sera donc pas un argument commercial pour les amateurs du « naturel » et du « local », ce sera moins cruel mais très artificiel, même si ces produits ne contiendront pour les poissons aucune trace de mercure ou de plastic et pourront se réclamer d’un certain type de pureté. Il est vraiment difficile d’être un écolo de stricte obédience ! 

Quoi qu’il en soit, les innovateurs mondiaux avancent et pour cela lèvent des dizaines de milliards de dollars et d’euros, malgré de lourdes incertitudes. En effet, l’alimentation est aussi le domaine du tabou et du religieux. Ce poisson sera-t-il casher ? Cette viande sera-t-elle halal ? Quant à l’élevage, il joue un rôle central dans notre civilisation et façonne nos paysages. En outre, quel sera le prix de ces produits ? Quel nom leur donnera-t-on ? Comment seront-ils réglementés ? Comment seront-ils acceptés par les consommateurs ? Quelle place peut, doit, tenir la France en la matière ? 

Du point de vue des bilans énergétiques, il ne faut pas attendre des miracles car ces produits qui ressemblent à de la viande ont besoin d’énergie pour que la transformation entre les ingrédients de base et le produit fini aboutisse. Ces produits trouveront leurs niches soit dans les aliments industriels et bons marchés comme les pizzas bas de gamme ou, au contraire, dans des produits de luxe pour végans, animalistes et autres religieux aisés. En revanche, la substitution des protéines végétales aux protéines animales a un bel avenir si les végétariens, voire les végans, se développent. 

  • Le changement des habitudes alimentaires

 La cuisine est encore un des ciments de la société française. Si, autour de la machine à café, la conversation se porte sur le gigot « à la sept heures » ou la tarte « tatin », chacun évoquera avec passion les grandes lignes de sa recette et ceci quel que soit le milieu social. Des concours de cuisine sont projetés sur les chaines de télévision aux heures de grande écoute. La pâtisserie se vend comme les produits de luxe et les grands chefs sont plus que jamais des stars médiatiques. L’excellence française est, dans ce domaine, mondialement reconnue. 

La continuité des habitudes alimentaires n’est toutefois qu’apparente car cuisiner prend du temps et devient une occupation de weekend. On ne déjeune plus en semaine à la maison, l’épouse ne prépare plus de « gamelle », d’autres habitudes se sont prises à la cantine ou au restaurant d’entreprise. Le soir, le prêt-à-manger fait la fortune des fabricants de surgelés et des livreurs à domicile. En quelques années l’offre des marchés forains s’est enrichie de plats cuisinés. Alors que la choucroute et le poulet rôti - pomme de terre ne datent pas d’hier, les marchands de paëlla ou de potée auvergnate remplacent aujourd’hui les étals traditionnels. Quant aux supermarchés, outre les conserves et les plats surgelés, on y trouve des fruits prédécoupés, des salades nettoyées et lavées, des entrées froides, des gâteaux … si bien qu’il suffit de sortir ces mets de leur emballage avant de passer à table. 

A Paris, 25% des habitants ne préparent plus jamais de repas et, en toute logique, aux Etats-Unis, des appartements sans cuisine se vendent. Quant aux plus aisés, s’ils aménagent des cuisines luxueuses mais ne se servent quotidiennement que du congélateur et du four à microondes. Le rythme des repas change. On mange à toute heure et si les fast-foods servaient déjà en permanence, c’est aussi le cas des restaurants traditionnels des quartiers touristiques. 

La diversité de l’offre se manifeste aussi par le choix du type de cuisine : chinoise, japonaise, italienne, grecque, turc, marocaine, basque, bretonne, corse, lyonnaise, alsacienne… sans parler des plats végétariens, voire végans, avec ou sans gluten ! Ces choix multiples bouleversent l’industrie agroalimentaire et l’organisation de sa chaine de distribution. Il n’y a plus deux ou trois types de consommateurs, mais des dizaines et quelques tendances fortes : les boucheries ferment, les poissonneries se font rares et les Français passent à table comme s’ils entraient dans une pharmacie en demandant le taux d’anti-oxydant d’un fruit, ou le pourcentage d’oméga-3 d’une huile végétale. 

Les applications du téléphone portable (Yuka, Kwalito, Open Food Facts, Foodvisor, …) se multiplient et précisent le contenu nutritionnel de ce qui a été acheté, il suffit alors de scanner le code barre de l’étiquette ; quant à « Fruits et légumes de saison », ce site internet rappelle qu’il y a des saisons et que les fruits et les légumes ne viennent pas à maturité toute au long de l’année en culture de plein champ ! ‘Alim’confiance’ permet de consulter le circuit de distribution des aliments et se base sur les informations fournies notamment par l’inspection des fraudes. Enfin, il ne faut pas oublier ‘Nutri-Score’ qui, par un code couleur allant du A(vert) au E(rouge), indique, nous dit-on, « la qualité nutritionnelle d’un aliment ». Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on tente d’informer les Français qui ont aussi en tête les messages du ministère de la santé rappelant qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour, éviter de grignoter, de manger trop gras, trop salé, trop sucré et faire de l’exercice physique. Toutefois, comme nous allons le voir, la bataille contre l’obésité n’est pas gagnée. Quant au diabète, autre signe d’une alimentation inadaptée, 5% de la population française en est atteint. La prévalence de ces fléaux augmente avec l’âge et frappe davantage les milieux modestes et les personnes les moins éduquées. 

Les médecins parlent de nutrition, les Français parlent de repas, ou de santé, prenant le plus souvent le secondaire pour l’essentiel car ce qui compte bien évidemment, ce ne sont pas les aliments, mais l’alimentation globale, non pas celle d’un jour mais celle d’une semaine, d’un mois, d’une année, voire de toute la vie, avec une importance toute particulière pour la petite enfance ! Nous avions, en France, la chance d’avoir des traditions saines : manger à heure fixe, en compagnie, une ration équilibrée (protéines, lipides et glucides), de produits de saison, cuisinés à la maison, dans laquelle les légumes jouaient un rôle important. Et voilà que nous sommes aujourd’hui laissés seuls et, en principe « informés », face à une industrie alimentaire qui, pour vendre ses produits, les charge en sucre, graisse et sel pour accroître leur appétence, leur conservation et leur poids. Ces trois éléments ne coûtent presque rien. Les choses se compliquent encore car nous sommes des « mangeurs inégaux[4] ». A l’évidence, la même ration alimentaire n’a pas le même effet sur des personnes de même poids, de même taille et de même âge. Pour expliquer ces inégalités, on pense depuis longtemps à la génétique et depuis peu au microbiote. En outre l’effet d’une ration alimentaire va dépendre aussi de la nature et la quantité d’exercice physique. C’est cette interaction qui au fil des ans, voire des décennies, va conduire à un surpoids et surtout à des facteurs de risque comme l’hypertension. L’obésité n’en est pas une maladie, mais elle entraine un risque accru de contracter un accident cardiaque ou une tumeur cancéreuse. Il apparait donc que mettre l’accent, comme le fait le Nutri-Score, sur un produit et non pas sur une fonction, sur des habitudes, sur des pratiques sociales - bien entendu contraintes par le revenu, la religion et le milieu - consiste à tirer à côté de la cible. 

Certes le Nutri-Score peut permettre de comparer des pizzas pour choisir la moins salée, la moins grasse, mais il ne dit rien de l’alimentation de la semaine et stigmatise des produits comme, par exemple, le beurre, excellent pour la santé en petite quantité, car il est notamment riche en vitamines A, D et E. 

Les gens grossissent parce qu’ils mangent et s’ils mangent c’est qu’ils aiment manger, manger est une nécessité et un plaisir, car nous avons été programmés par la sélection darwinienne pour accumuler des réserves en temps de disette, notamment hivernales, et stocker, au cas où, des sucres et des graisses. « C’est grâce au plaisir que nous sommes capables de stocker la nourriture et de survivre dans un environnement que nous ne contrôlons pas »[5]. 

Et il existe des neurotransmetteurs qui provoquent ce plaisir, non seulement en mangeant mais en cherchant ce que l’on va ou ce que l’on pourrait manger[6]. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler qu’au cours d’un excellent dîner, la conversation se porte sur d’autres repas mémorables ou des projets gastronomiques à venir. Le plaisir est dans l’excès et parfois dans l’interdit[7]. 

Faire l’apologie du « bio » est une autre fausse piste[8], comme de jouer sur la peur de produits phytosanitaires qui n’existent qu’à l’état de traces infimes et sont, à ces doses, sans danger. En revanche la désinformation qui s’enracine dans la peur, n’a aucune conséquence sur l’obésité, mais, par exemple sur des mamans de milieu modeste qui peuvent se sentir « mauvaises mères » parce qu’elles ne peuvent pas offrir ces produits onéreux à leurs enfants et les laissent commander des pizzas. La hantise de manger mal ou trop, peut aussi développer un risque d’anorexie, une maladie grave chez les adolescents, et plus particulièrement chez les jeunes filles. 

Certes, il existe des alimentations plus équilibrées que d’autres, notamment à base de poissons, de fruits et légumes et d’huile d’olive ou de colza, mais il est surtout essentiel de ne pas stigmatiser les produits alimentaires en « bons » ou « mauvais », ils ne le sont qu’avec une certaine fréquence, une certaine dose, dans des conditions de vie spécifiques. Choisir son alimentation dépend de la situation économique, sociale, maritale et culturelle d’une personne. Elle dépend aussi de sa religion, de ses idées, voire de ses connaissances, en matière de nutrition, d’écologie, de bien-être animal. Elle est plus ou moins contrainte par des rites, mais surtout par des rythmes sociaux et professionnels. La famille a changé mais aussi, par exemple, en France, la culture des déjeuners d’affaire qui, quand ils existent encore aujourd’hui sont plus rapides, plus diététiques et moins arrosés qu’il y a un demi-siècle ! 

Quels sont les grands facteurs qui vont transformer les habitudes alimentaires au cours du quart de siècle à venir ? La féminisation de la société, le partage des rôles dans le couple, la croissance des divorces, l’urbanisation, tous ces mouvements se traduisent à la fois par la diminution du nombre de personnes dans un ménage et, dans la journée, par l’absence d’un adulte à la maison. Personne n’est plus là pour surveiller une viande qui mijote ou préparer une soupe de légumes, ce qui prend du temps. Alors on stocke des plats surgelés, on commande des plats préparés, on achète des salades sous emballage, des fruits pelés (ananas) et des noix décortiquées. On s’affranchit simultanément des influences familiales et culturelles et l’on peut exprimer ses choix qui en d’autres temps auraient été contraignants car l’un a son pain sans gluten et l’autre ses plats sans viande. Ceci explique le succès des sociétés de livraison à domicile à toute heure et, par ailleurs, le succès des robots autocuiseurs. 

Une personnalisation croissante 

Les choix étant de plus ouverts, les consommateurs, s’ils le souhaitent peuvent se préoccuper de l’impact de leur alimentation sur leur santé et sur l’environnement. Pour ce qui de la composition des aliments, les applications fleurissent déjà et nul doute que l’on s’oriente vers une personnalisation sanitaire de la nutrition. Ainsi, à partir de la connaissance du génome de chaque être humain, de la composition de son microbiote, de son poids, de ses goûts, de ses habitudes alimentaires, du stockage des données des repas passés, des applications conseilleront en permanence ce qui sera conseillé de boire et de manger. Il n’est pas certain cependant que tout le monde succombe à cet impératif sanitaire, les hommes ne vivent pas que pour vivre plus longtemps. Ils aiment manger et boire mais apparaissent des médicaments qui permettent de réduire le poids des personnes obèses ou en surpoids. Il était temps. 

La France perdait sa bataille contre l’obésité 

En 2022, la branche européenne de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS Europe), publiait un rapport aussi documenté qu’inquiétant[9]. Il traitait de l’évolution croissante du surpoids et de l’obésité dans les pays de la région et en soulignait les très fâcheuses conséquences. En la matière, l’idée que la France se faisait jusque-là d’elle-même n’était plus fondée, tant l’épidémie se développait à tous les âges et notamment chez les jeunes. Pour le constater, il suffit d’ailleurs d’ouvrir aujourd’hui les yeux, notamment dans les quartiers pauvres de nos grandes villes.

 L’obésité est à la fois une maladie et un facteur d’aggravation de nombreuses autres affections. C’est une maladie parce que les tissus adipeux modifient le système immunitaire, ils sont une glande endocrine active car les cellules graisseuses reçoivent et émettent des hormones. C’est également un facteur de risque en effet le surpoids - et davantage encore l’obésité - sont un puissant moteur de développement de nombreuses autres pathologies. Elle a non seulement un impact sur l’appareil locomoteur et notamment les genoux, mais favorise aussi les maladies cardiovasculaires, le diabète, 1es maladies respiratoires, le dérèglement du foie, les troubles du sommeil, 13 types de cancer, les maladies psychiatriques … En outre, par des mécanismes épigénétiques, les personnes en surpoids, ont une plus grande probabilité d’avoir des enfants qui auront du mal à réguler leur masse corporelle. Enfin, l’épidémie de la COVID 19 a montré les risques accrus de ces personnes. Avant qu’elles ne soient contaminées par le virus, elles avaient déjà des difficultés respiratoires et d’importants dysfonctionnements de leur système immunitaire et métabolique, leur corps est donc moins bien armé pour combattre ce type d’infection. 

En Europe[10] 60% des adultes sont en surpoids : 63% des hommes, 57% des femmes. Après le tabac, l’inactivité physique et l’alcool, le surpoids devient le quatrième facteur de risque de ces pays. A première vue, en 2016, la France ne se classait pas si mal quand on ne regardait que la prévalence de l’obésité[11]. Elle se trouvait en effet au 33ème rang, loin derrière la Turquie (1er), le Royaume-Uni (3ème), l’Espagne (15ème), l’Allemagne (24ème), mais après l’Italie (41ème) et la Suisse (44ème). 

Toutefois, le classement était déjà moins bon quand on regardait toutes les personnes en surpoids : la France était alors au 13ème rang, devant notamment l’Allemagne (33ème). Là où la situation se gâtait encore pour la France comme pour tous les pays de l’Europe du sud était le taux d’obésité chez les enfants de 5 à 9 ans[12] qui auront donc de 41 à 50 ans en 2050. Avec surprise, on trouvait alors en tête l’Italie (1ère), l’Espagne (5ème) et la France (12ème) juste après le Royaume-Uni (11ème) qui menait une politique active de lutte contre l’obésité et, loin derrière, la Suisse (40ème). A l’évidence le « régime méditerranéen », celui de l’huile d’olive et des fruits et légumes frais en abondance n’était plus celui des enfants de ces pays. 

Les causes de cette évolution sont bien connues : l’abondance de l’alimentation et l’absence d’exercice physique qui révèle chez certains êtres humains, une prédisposition génétique autrefois favorable. Il ne l’est plus quand la nourriture est abondante et bon marché. 

Si moins de 5% de la prévalence de l’obésité s’explique par des mutations génétiques et notamment les 8 gènes connus qui influencent le sentiment de satiété, la plupart des obèses heureusement ne sont pas porteurs de ces mutations, toutefois plus de 60 autres gènes ont une influence sans que l’on sache comment ils agissent et interagissent. 

Nous sommes des « mangeurs inégaux », mais la génétique n’explique pas tout. L’obésité est une histoire de vie qui commence chez les parents, le père et la mère, au moment de la conception, elle se transmet d’autant plus aux bébés qu’ils ne sont pas nourris au sein et que l’on tarde à leur donner des nourritures solides. Vont ensuite jouer des facteurs d’environnement. Les enfants de milieu défavorisé disposent de moins d’espaces de jeu, font moins d’exercice, ont peu d’intérêt pour l’école, ont d’autant moins de soutien qu’ils vivent dans une famille décomposée, mangent donc plus mal… Les choses se compliquent encore à l’adolescence. Ainsi une enquête menée dans 45 pays d’Europe indique qu’au moins la moitié des adolescents ne mangent ni fruits, ni légumes ! Ils savent qu’ils mangent mal mais le cortex préfrontal, celui de la raison et de la capacité de retarder un plaisir, se développe plus tard que celui de la récompense. Les ados préfèrent la « malbouffe » et sont très influencés par leurs pairs. Plus tard, au moment de la retraite notamment, ce sera l’inactivité physique qui aura le plus fort impact sur la prise de poids. 

Le rapport de l’OMS-Europe parlait donc d’environnement « obésogène ». Il est avant tout social et interagit avec des facteurs biologiques et comportementaux. Or cet environnement évolue avec l’urbanisation et notamment celle des quartiers pauvres, mais aussi avec Internet dont les marchands de produits concentrés en énergie et peu nutritifs, disons-le : malsains, font de la publicité ciblée sur les sites recherchés par les enfants et notamment les jeux vidéo ! 

Très vite l’excès d’aliments modifient l’expression des gènes, les cellules adipeuses non oxygénées se développent, comme la résistance à l’insuline. Quand l’obésité s’installe, il est très difficile de la réduire quels que soient les régimes et l’exercice physique. Le rapport parle de « grande difficulté d’enclencher une baisse de poids chez les adultes ». Intervenir chez les enfants, ce que nous semblons mal faire en France, semble donc la première priorité, car il n’y avait pratiquement pas de médicaments efficaces autorisés en Europe. Ceux qui le sont déjà aux Etats-Unis ont un effet réel, beaucoup d’effets secondaires et sont onéreux. En 2024, la seule thérapeutique immédiatement efficace est chirurgicale : la chirurgie bariatrique, mais pour que son effet perdure il faut une forte volonté de la personne opérée. 

Ceci ne va pas dire que rien ne soit dès aujourd’hui jamais efficace, les groupes de parole qui se sont inspirés des méthodes des alcooliques anonymes ont un effet, mais il est vraiment difficile d’être obèse car l’on est à la fois : handicapé, socialement stigmatisé, psychologiquement fragile et, jusqu’en 2023, sans solution thérapeutique indolore, autre que la chirurgie. Certes il faut faire flèche de tout bois mais le nutriscore français n’est qu’une fléchette qui certes donne une information sur les aliments mais semble avoir peu d’impact, nous l’avons dit, car c’est sur l’alimentation qu’il faut jouer, pas seulement les aliments. En outre, la lutte contre l’obésité ne peut pas se limiter aux seuls régimes et à la promotion de l’exercice physique même, si cela est essentiel. 

La France est donc très loin d’envisager l’ampleur de mesures qu’il faudrait prendre tout d’abord pour suivre et conseiller dès la naissance ceux chez qui l’on décèle une tendance au surpoids. Mais, il est évident qu’il faudrait agir sur toutes les dimensions de notre société obésogène et d’abord sur l’éducation : les connaissances de base en matière de nutrition ne doivent pas se limiter à la promotion du bio (par ailleurs sans effet), puis sur les revenus des plus pauvres, sur leur habitat, sur la publicité ciblée, sur la fiscalité des produits alimentaires « malsains », sur la livraison à domicile qui semble accroître la « malbouffe », sur le rôle des influenceurs et influenceuses… Une montagne !  

Mais l’industrie pharmaceutique innove et trouve un nouveau marché  

Des médicaments, jusque-là réservés aux diabétiques, agissent de manière efficace et réduisent le poids des personnes qui l’utilisent. Ils doivent être pris de manière permanente. Se pose alors la question du remboursement de ces molécules par l’assurance maladie, à ce jour, pour l’essentiel réservé qu’à une partie de la population. 

Ils seront provisoirement financés par l’assurance maladie avant que le système de protection sociale ne soit remis en question, vraisemblablement avant 2050 

Il est probable que, comme toujours, à l’occasion d’une campagne électorale, pressé par les intéressés, un futur chef de l’Etat s’engagera d’étendre le remboursement de ce type de molécules en attendant que, pour d’autres raisons, le système de protection sociale n’explose. En effet, d’ici 2050, ce système, pour l’essentiel financé par le 20-65 ans, ne résistera pas au choc de la baisse de la natalité qui est déjà en France en-dessous du niveau de renouvellement des générations. Il ne pourra plus, aux taux actuels, financer les retraités, remboursés 93% des dépenses de soins médicaux et prendre en charge la dépendance de la génération du baby-boom. 

Trois âges comptent en politique sociale : l’âge de la retraite, 70 ans (qui est l’âge moyen des personnes hospitalisés en court séjour) et 85 ans qui est celui où le taux de personnes dépendantes augmente subitement pour passer de 14 à 36% de la classe d’âge. Nul doute que cela se fera dans la douleur, sinon le drame.  

En quelques mots  

Les aliments de 2050 ne seront pas substantiellement différents de ceux de 2024, même s’il existera quelques curiosités de niche. En revanche, en moyenne, l’alimentation sera de moins en moins conviviale, de moins en moins structurée, de plus en plus rapide et individualisée selon les désirs et les croyances sanitaires, religieuses ou écologiques de chacun. Certes, l’alimentation locale, cuisinée, gouteuse, de saison demeurera, mais elle sera l’exception plus que la règle. Au nom de la limitation du rejet des gaz à effet de serre, les produits tropicaux seront taxés, voir interdits. Quant à l’obésité, elle pourra être maitrisée par des médicaments qui limitent l’appétit, voire imposée par un état totalitaire au nom de la réduction des dépenses de soins des personnes en surpoids. 

Et si, pour vous sentir moins déprimé, vous cherchiez un bon bistrot … 

Jean de Kervasdoué

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40 ans après la mort d'Enrico BERLINGUER, interview de Gianni CUPERLO

40 ans après la mort d'Enrico BERLINGUER, interview de Gianni CUPERLO

Enrico Berlinguer né le 25 mai 1922 à Sassari, en Sardaigne, et mort le 11 juin 1984 à Padoue, en Vénétie, fut le secrétaire général du Parti communiste italien (PCI) de 1972 à sa mort. Il fut surtout l’inspirateur du courant eurocommuniste, lequel se distinguait par son indépendance vis-à-vis de l'Union soviétique, qu'il sut manifester dès les années 1970. Visionnaire il fut à l’origine d’un compromis historique avec la Démocratie chrétienne qui ne fut pas sans influence sur l’évolution de tous les partis communistes à commencer par celui de l’URSS…Il est à l’origine du Parti Démocrate italien, parti de centre gauche. Interview par Antonella Di Pietro de Gianni CUPERLO, in LAB politiche e culture. Bologne, 15 janvier 2025

40 ans après la mort d'Enrico Berlinguer sa mémoire reste vivante, non seulement dans les images des plus grandes funérailles de masse de l'histoire de l’Italie et même de l’Europe, mais aussi en tant que personnage qui reste encore un exemple et une référence pour toutes les générations, même les plus jeunes. Interview par Antonella Di Pietro de Gianni Cuperlo, leader national du Parti Démocrate et de Promesse Démocratique, qui eu un long parcours politique commencé dès ses années de lycée, et poursuivi au sein de la Fgci (dont il a été secrétaire national de 1988 à 1992) et à la direction politique du PCI d'abord et du PDS ensuite.

=> Numero 4 de la Revue

Gianni Cuperlo, né le 3 septembre 1961 à Trieste est un homme politique italien, élu député en avril 2006 puis réélu en 2008 et en 2013 . Il est président du Parti démocrate du 15 décembre 2013 au 21 juin 2014. Il est de nouveau élu député le 25 septembre 20221.

ADP :  Dans votre discours à la Chambre et dans les différentes rencontres nationales et politiques auxquelles vous avez participé à l'occasion du quarantième anniversaire de la mort de Berlinguer, vous avez souligné à plusieurs reprises que "ce respect et cette affection jamais latents" se ressentent depuis plusieurs années dans sur les places, dans les théâtres, dans les livres qui en parlent et parmi les gens. Toi, Gianni, tu soutiens que ce n'est pas le résultat de la nostalgie mais que ce profond respect et cette affection - démontrés également par les milliers de visites de jeunes, même pas encore nés à l'époque, à l'exposition sur Berlinguer, promue par la Fondation qui porte son nom - "est le résultat d'une conscience sur ce qui manquait ensuite". Commençons par là pour commencer à réfléchir sur la façon dont la vision, la passion et le concret politique d'Enrico sont encore nécessaires et pertinents aujourd'hui.

 
Gianni Cuperlo :Berlinguer était un communiste italien, pour qui l'adjectif n'est pas détail, mais substance. Au cours des 12 années de son secrétariat, il n'a cultivé qu'une seule stratégie : rapprocher son parti le plus possible de l'exercice des responsabilités dans le gouvernement national du pays, et il ne fait aucun doute qu'il a été le leader qui, après l'effraction 1947, plus il se rapprochait de cet objectif. Berlinguer n'avait qu'une seule stratégie et un seul véritable interlocuteur dans la démocratie chrétienne, Aldo Moro. 

Avec la mort de Moro, la stratégie de Berlinguer se heurte également à un paradoxe. Berlinguer prend note du pacte de gouvernement entre le parti à majorité relative et les forces laïques et socialistes, et à ce stade, la voie vers le gouvernement lui semble fermée. Le paradoxe est là : parce qu'il peut s'agir d'un leader politique avec une stratégie mais sans peuple derrière lui ; le cas d'un leader orphelin d'une stratégie longtemps cultivée mais conscient que derrière lui il y a encore un peuple prêt à le suivre est plus rare. 

C'est la condition qui accompagne les dernières années de la vie d'Enrico Berlinguer : un talien sur trois a voté communiste, mais c'est dans ce passage du temps qu'une génération découvre ce leader si anormal dans son style, sa sobriété et son langage accompagné d'une élégance d'un L'accent de Sassari. Et cette génération tombe amoureuse de lui. 

Cela se produit parce que le choix du secrétaire communiste est le plus difficile et aussi le plus courageux. Il choisit de projeter cet héritage de consensus et de passion dans une époque historique encore à venir. Ce sont les années de la dénonciation et de la proposition. Avec Eugenio Scalfari, il accuse les échecs des partis enkystés dans l'État et au pouvoir. 

Tout le monde, même parmi les dirigeants de son parti, ne comprendra pas ; certains auraient jugé ses propos comme une dérive moralisatrice et minoritaire, alors qu'ils étaient au contraire la dénonciation d'une décadence qui conduirait à l'effondrement du système politique. 

Dans les années suivantes, Berlinguer ouvrira les portes sur tous les grands chapitres de la modernité, de notre modernité: la paix, la lutte contre la mafia dans une bataille que Pio La Torre paiera de sa vie, les frontières des droits civiques, la pensée féministe, les racines de l’environnementalisme. Cette saison et cet homme avaient la force de dicter un programme que toutes les autres cultures et mouvements ne feraient que mettre en œuvre par la suite. 

ADP. Était-ce l’utopie d’un esprit visionnaire ? 

Gianni Cuperlo: Je ne pense pas. C'était autre chose, c'était le témoignage d'une pensée qui n'était pas uniquement centrée sur la conquête du pouvoir ; c’était la recherche d’un sens que la politique doit cultiver et que recherchent aujourd’hui des millions de jeunes. 

Et c’est peut-être, parmi tant d’autres, son héritage le plus précieux, qui ne nous a cependant pas toujours permis d’être à la hauteur. Dans ses recherches, la boussole était la défense et la promotion des classes humbles, les dernières, les plus populaires. Il n’y avait pas de moralisme dans ces combats, il y avait le primat d’une question sociale qui, hier comme aujourd’hui, est d’abord une énorme question morale. 

Dans la dernière partie de sa vie, Berlinguer a été mis en minorité par la direction de son parti, pour être honnête, il faut le dire aussi, mais avec la même honnêteté, nous pouvons dire que s'il perdait le consensus d'une partie du parti au pouvoir,  il gagna l’estime et l’affection d’un peuple. Le plus jeune membre de son escorte l'a bien expliqué : "Ses anciens collègues l'avaient protégé de la violence du terrorisme, nous les jeunes l'avons protégé de l'amour excessif de son peuple". À propos de combien d’autres pourrait-on dire quelque chose de similaire ?   

ADP. Un amour qui s'est révélé de manière sensationnelle lors de son agonie et le jour de ses funérailles, est-ce si vrai ? 

Gianni Cuperlo: Des rivières d'encre coulaient en ces jours de juin, il y a 40 ans, mais c'est Mario Melloni, alias Fortebraccio, qui l'a accueilli à la Une de l'Unità avec les mots les plus sincères et les plus profonds. Deux lignes en première page de ce journal : « C’était un homme politique. Cela vous semble-t-il anodin ? Non, ce n’était pas anodin à l’époque et ce n’est pas anodin aujourd’hui, quatre décennies plus tard. 

Et à ce propos, j'aime rappeler une question emblématique qui lui a été posée par Giovanni Minoli dans sa dernière interview avec Mixer : "Qu'aimeriez-vous qu'on dise de vous ?". Et il a répondu : « Que je suis resté fidèle aux idéaux de ma jeunesse ». Ne serait-ce que pour cette raison, nous qui sommes venus plus tard, ne pouvons que vous dire merci.   

ADP. Berlinguer reste la figure de référence qui vous a conduit, ainsi que beaucoup d’entre vous, à choisir de faire partie de la gauche à l’époque. Son style si différent des autres, sa sobriété, son profond respect du militantisme, ses intuitions, sa pensée anticipatrice et visionnaire. Autant d’aspects qui, pour vous, les jeunes de l’époque, interprétaient le mieux l’idée d’une gauche courageuse et moderne. Que faut-il récupérer aujourd’hui ?

Gianni Cuperlo: Il faut certainement récupérer la capacité de vivre et d'interpréter la politique - et je reprends ses mots - comme "une passion digne de remplir une vie" et il faut trouver le moyen de garantir que le parti redevienne un lieu de référence culturelle et politique, redécouvrir avant tout l’importance de lutter pour le bien commun et l’esprit communautaire. 

Il faut retrouver une nouvelle alliance sociale et un véritable radicalisme - et aujourd'hui certains signes vont dans ce sens - pour construire une autre Italie. Aujourd'hui plus que jamais, nous avons la tâche de récupérer l'histoire et de regarder vers l'avenir, de croire au lien que l'histoire a toujours eu entre la volonté de changement et les sentiments des gens. 

Aujourd’hui plus que jamais, les principes de portée universelle, à commencer par la paix, doivent être sauvegardés.   

ADP. Commencer par quels combats et avec quelle approche ?

Gianni Cuperlo: Toutes les actions anticonstitutionnelles du gouvernement Meloni - depuis le mandat de premier ministre jusqu'à l'autonomie différenciée, du projet de loi sur la sécurité au décret Caivano en passant par le décret sur les prisons, depuis les coupes dans les politiques de logement, de santé et d'aide sociale - doivent être contrées par une action concrète et crédible. alternative. 

Cette époque, aussi sombre et inquiétante soit-elle, peut entamer une nouvelle saison à vivre avec des gens de chair, de sang et de sentiments. En témoignent les batailles sur le salaire minimum, les référendums que nous soutenons, la collecte de signatures sur la citoyenneté qui, en très peu de temps, s'est traduite par une mobilisation extraordinaire. T

outes ces initiatives démontrent que les batailles sociales, civiles et humaines peuvent être gagnées lorsqu’elles traversent le véritable pays. Les faciliter et les promouvoir est la tâche de la gauche. L'approche est celle de la passion, du dynamisme et du lien émotionnel avec les gens, la même qui a ému Berlinguer.

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La Francophonie comme promesse  face au choc des civilisations ? Patrice CARDOT

La Francophonie comme promesse face au choc des civilisations ? Patrice CARDOT

Depuis la publication par Samuel Huntington, en 1996, du « Choc des civilisations » - qui n'est pas seulement une théorie, mais un phénomène observable qui façonne les relations internationales - plusieurs événements ont renforcé l'idée que les conflits entre civilisations souvent exacerbés par des différences culturelles, ethniques, religieuses et historiques, plutôt que des luttes idéologiques, sont devenus prévalents. La présente réflexion propose d’interroger les capacités de la Francophonie à constituer une alternative performative au choc des civilisations envisagé comme tel ou en synergie avec d’autres natures de chocs tout aussi problématiques. / Paris, le 14 décembre 2024

Ingénieur de l'Ecole de l'Air et Ingénieur de Techniques avancées (ENSTA) Patrice Cardot a consacré sa vie professionnelle à la France en choisissant de la servir dans plusieurs types de fonctions et de missions, sous divers statuts. D'abord comme Officier de l'Armée de l'Air où il a exercé des fonctions opérationnelles et d'apprentissage du commandement dans le Transport aérien militaire, d'Enseignant-chercheur en France (à l'Ecole de l'Air dont il est issue) et au Maroc (en coopération, au sein de l'Ecole Royale de l'Air), et de chercheur opérationnel au sein du Centre d'Analyse de défense. Ensuite, comme agent public dans l'appareil d'Etat au sein de plusieurs ministères et organismes étatiques au service du gouvernement.
Il passe pour un expert reconnu internationalement dans les questions touchant aux enjeux de puissance, de souveraineté et de démocratie dans le contexte national comme dans les contextes européen et international, qu'il s'agisse de leur aspects institutionnels, juridiques, scientifiques, technologiques, industriels ou diplomatiques !
Il s'est également penché sur les questions touchant à l'évolution de la société de l'information dans ses différents aspects. Fondateur et animateur d'un blog, il est également l'auteur de plusieurs ouvrages sur ces questions ainsi que de très nombreux articles.

Contributions précédentes

De quoi la Francophonie est-elle le nom ?  

Chercher à comprendre l'antisémitisme contemporain à l'aune du conflit au Proche Orient    

L’information et le journalisme au XXIème siècle en France : enjeux et défis   

Quid du fonctionnement de la République française et de ses Institutions ?

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Le « choc des civilisations » est-il devenu une donnée irréductible ?

" Le choc des civilisations, tel que conceptualisé par Samuel Huntington en 1996 dans son livre "The Clash of Civilizations", n'est pas seulement une théorie, mais un phénomène observable qui façonne les relations internationales contemporaines dans un monde de plus en plus multipolarisé et continue d'être un sujet de débat et d'analyse dans le contexte mondial contemporain. 

Depuis la publication de son ouvrage, plusieurs événements ont renforcé l'idée que les conflits entre civilisations souvent exacerbés par des différences culturelles, ethniques, religieuses et historiques, plutôt que des luttes idéologiques, sont devenus prévalents. 

Pour tenter de répondre à la question de savoir comment coexister pacifiquement dans un contexte d’émergence continuelle de mouvements indigénistes et identitaires qui cherchent à se distancier des modèles occidentaux, tout en cherchant à préserver leurs propres cultures, la présente réflexion propose d’interroger les capacités de la Francophonie à constituer une alternative performative au choc des civilisations envisagé comme tel ou en synergie avec d’autres natures de chocs tout aussi problématiques.  

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Le XIXe Sommet de la Francophonie  des 4 et 5 octobre à Villers-Cotterêts et Paris

Le XIXe Sommet de la Francophonie des 4 et 5 octobre à Villers-Cotterêts et Paris

Le XIXe Sommet de la Francophonie s'est donc tenu en France, début octobre, en présence d’une cinquantaine de chefs d’Etats et de gouvernements. Les grands médias français ont cru devoir bouder un Sommet qui a démontré, une fois de plus, la parfaite maitrise de la France dans l’accueil et l’organisation de telles manifestations internationales. Une ignorance et un comportement, quelles que soient les critiques portées sur la gouvernance de l'OIF, particulièrement mal perçus par les nombreuses délégations présentes et dans les pays concernés, notamment en Afrique francophone, y compris dans le plus grand pays de la Francophonie : le Congo RDC. / PH / le 28 octobre 2024


Le XIXe Sommet de la Francophonie s'est tenu cette année en France, les 4 et 5 octobre derniers, en présence d’une cinquantaine de chefs d’Etats et de gouvernements. 

Magré un succès indéniable, des absences africaines ont toutefois été ramrquées : Sénégal, Mali, Niger, Burkina Faso 

+ l'Algérie, 3ème pays francophone mais non membre de l'OIF dont la gouvernance a été une nouvelle fois mise en question 

+ le Congo RDC dont le président a ostensiblement claqué la porte après le constat de l’absence, en ouverture du Sommet, de référence à l'un des "conflits" les plus meurtriers du moment - avec celui en Palestine-Liban-Israël - dans la province du Nord-Kivu occupé avec la soutien militaire du Rwanda.

I-Dialogos avait été convié à la cérémonie d'ouverture.

Trois enjeux majeurs ont marqué ce sommet autour du thème "Créer, innover et entreprendre en français": 

  • Offrir à la jeunesse des opportunités d'insertion professionnelle en langue française.
  • 5 nouveaux observateurs rejoignent l’OIF :  l'Angola, le Chili, la Nouvelle-Écosse (Canada), la Polynésie française (France) et la Sarre (Allemagne). Chypre et le Ghana sont devenus membres de plein droit. 
En marge de ce Sommet
se sont tenues différentes manifestations, dont celle, particuièrement riche, du Village de la Francophonie au forum du « centre quatre ». 

"I-Dialogos" y avait co-organisé, en partenariat avec « Planète Jeunes Reporters–Sur les pas d’Albert Londres », un Atelier présidé par notre co-président Jean-Claude MAIRAL, également administrateur de Planète Jeunes Reporters.

Il s’agissait de la présentation, par Yvan KABAKOFF de TV5-Monde, des 3 lauréats du Concours francophone du reportage court et de leur reportages. Seul Patrick Erwin MICHEL avait pu faire le déplacement (cf interview par Yvan Kabakoff.), les autres n'ayant pas obtenu leur visa ou pour des raisons de santé. 

La jeunesse était au coeur de cette initiative partagée => Power point.

PH


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La RDC vers une paix réellement durable ? Tina MWANGELU

La RDC vers une paix réellement durable ? Tina MWANGELU

Alors que la République Démocratique du Congo (RDC) lutte pour restaurer la paix, une nouvelle initiative pourrait offrir une lueur d'espoir pour résoudre le conflit. Le 18 mars 2025, des négociations directes de paix débuteront à Luanda, en Angola, entre le gouvernement congolais et le groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda. Ces pourparlers, facilitant le dialogue entre les deux parties, représentent un tournant important dans la recherche de la paix dans l’est du pays.La RDC est pourtant en proie à une crise profonde et interminable, fruit de décennies d’échecs politiques, d’ingérences étrangères et d’une exploitation systématique de ses ressources naturelles et humaines / Tina Wangelu, le 17 mars 2025.

Tina Mwangelu, Franco-Congolaise professionnelle en gestion financière est particulièrement engagée en faveur des droits humains et de la justice sociale. Forte de son expérience et de son implication dans des initiatives associatives, elle s’efforce, avec courage et lucidité, avec l'association qu'elle préside "JesuisRDC", de mettre en lumière les enjeux humanitaires en République démocratique du Congo, tout en promouvant des actions concrètes pour un développement durable et équitable. Convaincu de la puissance du dialogue, de l’histoire et de la solidarité, Tina Mwangelu a rejoint I-Dialogos.

Alors que la République Démocratique du Congo (RDC) lutte pour restaurer la paix, une nouvelle initiative pourrait offrir une lueur d'espoir pour résoudre le conflit. Le 18 mars 2025, des négociations directes de paix débuteront à Luanda, en Angola, entre le gouvernement congolais et le groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda. 

Ces pourparlers, facilitant le dialogue entre les deux parties, représentent un tournant important dans la recherche de la paix dans l’est du pays. Le M23, qui contrôle plusieurs villes stratégiques de l’est de la RDC, a exacerbé la crise humanitaire, provoquant le déplacement de millions de Congolais. Ce dialogue, facilité par l’Angola, survient après des années de violences et marque une étape significative pour restaurer la stabilité dans la région des Grands Lacs. 

La République Démocratique du Congo : une crise sans fin ?

La RDC est un pays en proie à une crise profonde et interminable, fruit de décennies d’échecs politiques, d’ingérences étrangères, de malversations au sein de l’élite, et d’une exploitation systématique de ses ressources naturelles et humaines. Cette crise s’est intensifiée par l’incapacité des dirigeants à traiter les causes sous-jacentes du conflit et l’absence de réformes efficaces. 

L’élite congolaise, déconnectée des réalités du terrain, se livre à un pillage systématique des ressources du pays. Loin de servir au développement durable du Congo, les ressources naturelles sont accaparées par un petit nombre de personnes. La corruption, omniprésente à tous les niveaux, empêche toute tentative sérieuse de réforme. Le système de santé et d’éducation est en ruine, et la classe moyenne a disparu, laissant la majorité de la population dans une pauvreté extrême. 

https://www.jesuisrdc.org

Les échecs des précédents Accords de Paix : une Paix de façade 

Depuis la chute du régime de Mobutu, plusieurs tentatives de pacification ont échoué, et aucune n’a permis d’établir une paix durable. Les accords de Nairobi (2007), de Kampala (2008) et les discussions sous l’égide de la MONUSCO (Mission de l’ONU pour la stabilisation du Congo) en sont des exemples. Une des raisons majeures de ces échecs réside dans l’incapacité de traiter les causes profondes du conflit, ainsi que dans la manipulation des négociations par des intérêts politiques internes et externes. 

Ces accords, censés favoriser la réconciliation, ont souvent conduit à des "brassages" et "mixages" inefficaces, favorisant la militarisation des institutions, aggravant la corruption et fragilisant l’État. Par exemple, les accords de Sun City (2002) ont permis l’intégration de groupes armés dans les institutions étatiques, sans chercher à établir la nationalité des uns et des autres. 

Cette mesure censée faciliter la réconciliation nationale a renforcé l’influence des criminels de guerre et des acteurs violents, exacerbant les fractures internes du pays tout en garantissant l’impunité des responsables de violences graves. 

L’Ingérence étrangère et la dérive du Tutsiland 

Un autre facteur majeur de la déstabilisation du pays réside dans l’intégration des groupes tutsis dans l’est du Congo, ainsi que la question des réfugiés rwandais de 1959. Divers rapports et analyses font état d’un projet géopolitique caché, parfois désigné sous le nom de "Tutsiland", visant à redéfinir les frontières du Congo en faveur d’un "État tutsi" dans la région des Grands Lacs. 

Ce projet, soutenu par certains acteurs étrangers et des membres de la diaspora tutsie, continue d’alimenter les tensions et de nuire à l’intégrité du Congo. L’ancien Premier ministre belge, Léo Tindemans, a évoqué ce projet en 1996, dans une interview dans le journal La Wallonie, où il soulignait les dynamiques géopolitiques dans les Grands Lacs. 

Ce sujet a également été abordé par plusieurs experts, dont le politologue Charles Onana, qui analyse les influences extérieures dans la région des Grands Lacs, et Bernard Debré, ministre français de la coopération en 1994-1995, dans son ouvrage Le Retour du Mwami (1997). 

Selon cette hypothèse, l’accord signé en 1996 à Lemera par le président Laurent-Désiré Kabila aurait été destiné à ouvrir la voie à la création d’un "Tutsiland" au Congo. Ce projet, s’il est confirmé, représenterait une manipulation géopolitique de grande envergure et une trahison de la souveraineté congolaise. 

Le 27 février 2025, avec SE M.Emile NGOY KASONGO, Ambassadeur de la République Démocratique du Congo à Paris

Une révolution intérieure pour la RDC 

La justice doit être le fondement incontournable de la reconstruction de la République Démocratique du Congo. Pour que la paix durable soit possible, il est impératif de mettre en place un système judiciaire équitable, transparent et indépendant, capable de traiter les injustices passées et d’éradiquer la corruption. 

La justice ne se limite pas à des procès ; elle doit incarner un changement profond de mentalité et de gouvernance, où les droits de chaque citoyen sont protégés et respectés. Ce n’est qu’en rétablissant l’intégrité de l’État et en garantissant la souveraineté nationale que le Congo pourra véritablement briser le cycle de violence et d’exploitation qui a marqué son histoire. 

Une réforme de l’État basée sur la justice est le seul chemin vers une paix durable et une réconciliation authentique, où la souffrance des Congolais pourra enfin trouver réparation. 

Cela nécessite une véritable révolution intérieure : une prise de conscience collective qui exige de chaque Congolais de remettre en question les structures qui ont permis l’injustice et d’œuvrer pour un futur où la paix, la justice et la prospérité règnent. 

Ce chemin ne sera pas facile, mais il est le seul qui mène à une nation véritablement libérée des chaînes de l’exploitation et du conflit. 

Là où les accords ou négociations de paix ont échoué, c’est à travers une refonte radicale de l’État et un engagement sincère pour une gouvernance fondée sur la vérité, la justice et la réconciliation que la RDC pourra enfin ouvrir un nouveau chapitre de son histoire.

Tina Mwangelu, le 17 mars 2025

https://www.i-dialogos.com/analyses/la-rdc-%C3%A0-la-crois%C3%A9e-des-chemins-une-nouvelle-strat%C3%A9gie-s-impose-tina-mwangelu 


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Abdoulaye SENE : En 2030, la situation Hydrique en Afrique pourrait être pire qu’en 2015

Abdoulaye SENE : En 2030, la situation Hydrique en Afrique pourrait être pire qu’en 2015

Secrétaire exécutif du 9e Forum mondial de l'eau, président du Global Water Partnership West Africa et coprésident de I-Dialogos, Abdoulaye Sene pousse un cri d'alarme pour accélérer la gestion intégrée des ressources en eau, sur fond de réchauffement climatique et de pression démographique. « Garantir l'accès de tous à l'eau et à l'assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau » représente l'objectif n° 6 des 17 Objectifs de développement durable (ODD) adoptés en 2015 par l'Assemblée générale de l'ONU. Pourtant, nous sommes loin du compte et cet objectif s'éloigne chaque jour un peu… Entretien In Forbes Afrique Dec 2024/Janvier 2025

Ingénieur hydraulicien de formation et Secrétaire exécutif du 9e Forum mondial de l'eau, Abdoulaye Sene est aujourd'hui le président du Global Water Partnership West Africa et coprésident de I-Dialogos International. Il pousse ici dans cette interview publiée par la revue Forbes Afrique, un cri d'alarme pour accélérer la gestion intégrée des ressources en eau, sur fond de réchauffement climatique et de pression démographique. 

« Garantir l'accès de tous à l'eau et à l'assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau » représente l'objectif n° 6 des 17 Objectifs de développement durable (ODD) adoptés en 2015 par l'Assemblée générale de l'ONU. Pourtant, nous sommes loin du compte et cet objectif s'éloigne chaque jour un peu… » 

Entretien In Forbes Afrique  Dec 2024/Janvier 2025 .

Propos recueillis par Marie-France Réveillard.

=> Lire l'entretien Forbes

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Une Francophonie des Amériques  toujours plus dynamique, Peggy FEEHAN

Une Francophonie des Amériques toujours plus dynamique, Peggy FEEHAN

Peggy FEEHAN est, à LAFAYETTE, la directrice exécutive du CODOFIL. Résolument engagée dans le rayonnement de la francophonie, en collaboration avec le Centre des francophonies des Amériques, elle est aussi membre du conseil d’administration. Elle exerce un rôle important de valorisation de la langue française en LOUISIANE et contribue à mieux faire connaître cette communauté au sein des instances internationales. Peggy a participé aux manifestations organisées du 2 au 6 octobre, à Villers-Cotterêts et à Paris, à l’occasion du Sommet international de la Francophonie / Entretien avec Jean-Claude MAIRAL, coprésident de I-Dialogos / actualisé le 06 janvier 2025

 « Nous avons beaucoup à apprendre des représentants des francophonies des Amériques »   

Entretien de Jean-Claude Mairal avec Peggy Feehan   

Peggy Feehan est de langue maternelle française, née au Nouveau-Brunswick (Canada). Elle s'installe en Louisiane, en 1999. Elle a été recrutée par le Conseil pour le développement du français à Lafayette en Louisiane (CODOFIL) pour enseigner le français jusqu'en 2006. De 2006 à 2014, elle a travaillé comme consultante, d'abord pour le district St. Martin et ensuite pour le ministère de l'Éducation de la Louisiane En février 2015, elle a commencé à travailler pour le Conseil pour le développement du français en Louisiane, organisme gouvernemental qui a pour objectif de préserver et valoriser l’héritage francophone en Louisiane et de favoriser l’enseignement du français. Ses principales tâches consistaient principalement à recruter des professeurs de français en France et en Belgique. Depuis le 1er janvier 2018, elle est directrice générale. Elle est également Sherpa pour la Louisiane, État membre observateur à l’Organisation Internationale de la Francophonie depuis 2018. Peggy Feehan est résolument engagée au rayonnement de la francophonie, en collaboration avec le Centre des francophonies des Amériques dont elle est membre du conseil d’administration, à titre personnel ainsi qu’au nom du CODOFIL. Elle exerce un rôle important de valorisation de la langue française en Louisiane et contribue à mieux faire connaître cette communauté au sein des instances internationales de la Francophonie. 

Jean Claude Mairal pour I-Dialogos : Peggy Feehan, pour des raisons historiques, les liens de la Louisiane avec la France ont été puissants, on en voit encore de nombreuses traces dans l’Etat, notamment à la Nouvelle Orléans et dans les noms de villes.  Au 19ème siècle, la langue française est très présente en Louisiane, mais en 1921 la nouvelle Constitution de l’Etat déclarait l’anglais comme la seule langue d’usage à l’école publique. Cela a eu un effet dévastateur sur l’avenir de la langue française, qui a vu le nombre de locuteurs diminuer drastiquement. En 1968 est créé par l’Assemblée législative de l’Etat, le CODOFIL- Conseil pour le développement du français en Louisiane- dans le but de favoriser et promouvoir l’usage de cette langue. Où en est-on 56 ans après ? L’enseignement du français est-il en progression ? 

Peggy Feehan: Le CODOFIL a commencé son recrutement international en 1972, avec une centaine d’enseignants arrivant à chaque année. Au début, on était dans le FLE, dans l’enseignement bilingue (précurseur de l’immersion). Ce n’est qu’au milieu des années 80 que l’immersion française commence en Louisiane, tout en continuant le FLE. Avec des débuts modestes en immersion, le nombre d’école a doucement augmenté d’année en année. Nous en sommes maintenant à 43 écoles dans tout l’état, de la paroisse Calcasieu à la frontière du Texas jusqu’à la Nouvelle-Orléans, le long de l’axe routier I-10, et du nord au sud, le long de l’autoroute I-49, de la paroisse Terrebonne jusqu’à la paroisse Caddo, avec un petit détour dans la paroisse Lincoln. Le nombre d’élèves continuent à augmenter doucement également, nous en sommes maintenant à environ 5 500 élèves de la maternelle grande section jusqu’à la 8e année (fin du collège). 

I-Dialogos : Lors de sa conférence « Francophonie en Amérique ou francophonies des Amériques ? Parier sur le pluriel », le mercredi 15 mai 2024 à l’Université des Antilles en Martinique, dans le cadre du colloque de la Francophonie des Amériques, Silva Ochoa Haydé, docteure en littérature et civilisation française, responsable du département de didactique de la langue et de la littérature de l’Université Nationale Autonome du Mexique, nous a fait voyager au cœur de la francophonie, des terres Inuit, à l’Argentine, en passant par la Louisiane et le Mexique. Par ce voyage, elle a fait la démonstration que la francophonie est une autre voie pour accéder au Monde. La francophonie des Amériques par son dynamisme et son rayonnement n’est-elle pas la voie à suivre pour faire vivre et promouvoir la Francophonie ?

 Peggy Feehan: Justement, Dr Haydé est venue en Louisiane au mois de mai 2023 lors de l’université d’été organisée par le Centre de la francophonie des Amériques. L’université de Louisiane à Lafayette était l’hôte de l’université qui regroupait 50 jeunes venus de toutes les Amériques, événement organisé par le Centre donc en partenariat avec le CODOFIL entre autres, et les participants, dont plusieurs louisianais, ont découvert qu’ils n’étaient pas tout seul dans la francophonie, mais que plusieurs territoires et régions vivent les mêmes réalités qu’eux. En fait, la francophonie de la Louisiane ressemble un peu à cette francophonie qu’on voit au Manitoba, au Mexique, dans le nord de l’Ontario, des petites poches de francophones sont là et vivent en français. Je crois que nous avons beaucoup à apprendre des représentants des francophonies des Amériques. 

I-Dialogos : Vos propos positifs, ceux de Michel Robitaille et des nombreux acteurs de la Francophonie des Amériques font du bien, expression de la vitalité de la francophonie et de la confiance dans son dynamisme. Des propos qui tranchent avec le pessimisme et le manque d’intérêt envers la Francophonie que l’on ressent en France. Qu’est-ce qui pousse des personnes, de la Terre de feu  au Yukon, à se passionner ainsi pour la francophonie, dans des espaces hispanophones, lusophones et anglophones ? 

Peggy Feehan : Je crois qu’il faut voir la fragilité de la francophonie dans nos espaces pour l’apprécier autant. En plus de se démarquer par notre particularité, on sent et on ressent la fraternité des communautés en position minoritaire et c’est un combat qu’on doit continuer. On ne peut pas abandonner, sinon ça serait renier le combat de nos ancêtres!!!   

I-Dialogos : Composées de plus de 30 millions de francophones et de francophiles, les francophonies des Amériques se caractérisent par de multiples traits historiques, culturels et sociolinguistiques singuliers. Comment la Francophonie relie-t-elle des pays, des territoires et des cultures aussi divers? 

I-Dialogos : Alors que certains commentateurs, notamment en France, parlent du déclin de la Francophonie, comparée à tort à la France-Afrique, Ivan Kabacoff de TV5 Monde qui réalise et présente « « Destinations Francophonie »  en se rendant dans de très nombreux pays, déclarait récemment : « La francophonie est plus vivante que jamais….Elle est diverse, variée et vivante ». N’est-ce pas avec confiance que nous devons aborder la question de la francophonie, non dans une conception passéiste, néocoloniale et impériale, mais avec une vision plurielle, moderne et dynamique. 

Peggy Feehan : C’est exactement cela que je vois et que je sens quand je suis dans les communautés francophones ou que je parle avec les francophones ici en Louisiane. La francophonie a évolué et les jeunes n’ont plus honte de parler français, au contraire, ils sont fiers et s’affichent francophones. 

I-Dialogos : Les propos d’Ivan Kabacoff rejoignent ceux d’Alain Mabanckou qui écrit : « La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents... La littérature française, elle, nous l’oublions trop, est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone» et ceux de Tahar Ben Jelloun pour qui « La francophonie est une maison pas comme les autres, il y a plus de locataires que de propriétaires ». Leurs propos que nous partageons, n’expriment-ils pas une conception universaliste de la Francophonie et pas seulement inféodée à la France ? C’est un véritable changement de paradigme, alors que pendant longtemps, la littérature française apparaissait un peu comme le phare de la Francophonie.   

Peggy Feehan : Oui, absolument. La France est peut-être le plus important pays géographiquement, politiquement, financièrement, mais nous sommes nombreux, partout sur la planète et nous avons aussi notre place à la table. 

I-Dialogos: En fait ne doit-on pas, selon les espaces géographiques et les cultures, les spiritualités et l’Histoire propre à chacun d’eux, avoir une vision et une conception de la francophonie et de la langue française, différentes, selon que l’on se trouve en Afrique de l’Ouest victime de la colonisation française, au Moyen Orient, en Asie, en Europe ou aux Amériques ? Il existe la Francophonie des Amériques, pourquoi n’y aurait-il pas la francophonie d’Asie, la francophonie d’Océanie, la francophonie d’Afrique, la francophonie européenne, la francophonie du Moyen-Orient ? 

Peggy Feehan : Ne connaissant bien que la francophonie des Amériques, j’ose imaginer que les francophonies d’ailleurs se ressemblent un peu et nous ressemblent. Il y a bien des Alliances Françaises, des Maisons de la Francophonie partout sur la planète. Sont-elles aussi bien organisées que la francophonie des Amériques ? Je l’espère et sinon, ils pourront aller voir ce que fait le Centre de la Francophonie des Amériques dont le siège social est à Québec et dont je suis aussi administratrice. 

I-Dialogos : Cela m’amène à faire un détour par "Le réseau international des maisons des francophonies" que vous connaissez bien qui parle des francophonies et pas seulement de Francophonie, car pour lui, dans les pays et territoires francophones et francophiles, d'autres langues existent notamment le créole, pour parler des Caraïbes et de la Réunion. Ne doit-on pas penser la Francophonie et le rayonnement de la langue française, non de manière dominante, mais comme le lien entre populations, tout en respectant et valorisant les différentes langues présentes dans les territoires, y compris en France? Et parler ainsi d’une francophonie plurielle, des francophonies ?

 Peggy Feehan : Le RIMF fait du beau travail partout pour faire valoir les différentes populations francophones et francophiles de partout. Je participais justement à un panel en compagnie de trois louisianaise créoles et nous menons tous le même combat. La survie de notre langue et de notre culture. C’est exactement pour ça que le RIMF met l’accent sur les francophonies, nous sommes un gombo de francophones.  

La Nouvelle Orléans

I-Dialogos : Lors de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, Amin Maalouf a indiqué que « Chez tout être humain, existe ce besoin d’une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. Mais il faut entendre dans ce mot d’identité, surtout chez vous, non pas une identité contre, une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues, et d’une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences. » Il s’adressait aux Français, mais ces propos ne peuvent-ils pas pleinement correspondre à beaucoup d’autres pays, à la Louisiane, au Québec et ailleurs ?

Peggy Feehan : Le souci que nous avons en Louisiane, cependant, est que l’anglais est partout. Nous avons le français, mais nous ne nous connaissons pas tous. Les experts parlent de 50 000 à 200 000 locuteurs, c’est une grosse différence, et qu’est-ce vraiment ? et la population en Louisiane est à environ 4.5 millions. Oui, le français nous réunit mais on peine à se retrouver souvent, malheureusement. I

-Dialogos : Puisque je vous parle de la Cité internationale de la langue française, que pensez-vous de sa création ? Et que peut en attendre la francophonie des Amériques ? 

Peggy Feehan : C’est un projet noble, et je crois que l’histoire nous dira qu’il en vaut la peine. À Québec, nous avons le Centre de la francophonie des Amériques qui travaille d’arrache-pied mais qui doit se battre à chaque année pour les financements pour continuer à offrir la programmation, les activités, les conférences qu’ils proposent. Mais on y arrive. Et la Louisiane en profite beaucoup, nous sommes investis dans le Centre parce que c’est dans les nombres qu’on réussit à continuer. 

I-Dialogos : A travers le Monde, il y a de très nombreux auteurs et autrices francophones souvent méconnus. En juillet au Cavilam-Alliance française de Vichy, nous avons organisé les 1ères rencontres littéraires francophones, avec des auteurs et autrices de Bulgarie, du Canada, de Haïti, d’Iran, de Mauritanie, de Tunisie et de Syrie, véritables découvertes pour les participants à ces rencontres, donnant à voir une francophonie littéraire extrêmement riche et diversifiée. Il y a aussi le parlement des écrivaines francophones. Je n’oublie pas les autres disciplines artistiques comme la chanson, le cinéma, etc, mais la littérature francophone, par sa possible diffusion de proximité dans les écoles, les médiathèques et les librairies n’est-elle pas un excellent moyen de faire vivre et promouvoir la Francophonie ?

In le quotidien Les Echos

Peggy Feehan : Oui, absolument et en Louisiane, nous travaillons en littératie jeunesse avec des auteurs Québécois, Français, Belges, Louisianais, et j’en passe, pour les mettre en contact avec nos écoles et aussi les parents. Nous organisons des foires de livres francophones avec la maison Bouton d’Or Acadie (Moncton), nous sommes partenaires du My French Book Fest avec l’Alliance Française de la Nouvelle-Orléans, la venue d’Achdé en octobre, le monde littéraire francophone est riche et nous allons en continuer la promotion. 


I-Dialogos.Le Sommet de la francophonie ayant lieu en France à l’automne, au-delà du sommet institutionnel et de la "photo de famille", qu’attendez-vous des initiatives qui seront prises permettant de faire prendre conscience de l'intérêt de la Francophonie pour les pays, les territoires et les citoyens ? La Louisiane sera-t-elle présente ? 

Peggy Feehan : La Louisiane sera représentée au Sommet par une délégation dirigée par le Chef de délégation, le Sénateur Jérémy Stine, moi-même, qui suis aussi la Sherpa, deux consultantes en éducation, Michèle Braud du ministère de l’éducation et Florence Thunissen du CODOFIL, Carrie Broussard, sous-ministre au ministère de la culture, et finalement, le président du conseil d’état de l’éducation, M. Ronnie Morris. Nous avons comme mission de développer des liens avec les pays d’Afrique de l’ouest pour un recrutement éventuel d’enseignants. Nous sommes en lien étroit avec la représentation permanente de l’OIF à Québec et c’est à travers eux que nous trouvons des projets et du financement. 

La francophonie du 21ème siècle ? 

I-Dialogos : N’est-il pas temps de se demander si ce n’est pas à la jeunesse de faire vivre cette francophonie, ces francophonies aux multiples facettes ? N’est-ce pas elle qui va construire la francophonie du 21ème siècle ?

Peggy Feehan : En Louisiane, ce sont les jeunes qui représentent la tranche de population francophone qui croît le plus rapidement. Les 5 500 élèves en immersion française, nombre qui augmente doucement à chaque année, se retrouveront sur le marché du travail et seront bilingues. Nous devons les aider à miser sur leur francophonie pour se faire valoir et se démarquer des autres. Nous avons des idées et on travaille avec quelques partenaires pour augmenter le rayonnement de la francophonie. C’est le questionnement que lance en sa direction,  

I-Dialogos en partenariat avec Agora Francophone, afin que les jeunes aident à produire une réflexion innovante en faveur d’une francophonie plurielle, vivante, ouverte sur l’ensemble du Monde, intégrant tous les pays qui disposent en leur sein d’une communauté francophone et francophile, aussi petite soit-elle. 

I-Dialogos : Pour conclure, quel message laisseriez-vous aux membres de I-Dialogos et à nos lecteurs et lectrices concernant l’avenir de la Francophonie ?                                                           

Peggy Feehan: Je crois que tant qu’il y a des francophones, des francophonies, de la littérature francophone, des festivals francophones, des conférences, des Alliances Françaises, des Maisons de la Francophonie, du cinéma francophone, des jeunes qui apprennent le et en français, je crois qu’il y a de l’espoir pour l’avenir de la Francophonie. On ne peut pas nous faire taire comme ça. Nous sommes là et nous prenons notre place. 

Vive la Francophonie !

Lire également l'interview de => Zachary RICHARD


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I-Dialogos au Colloque de Montréal sur  l’Education aux Médias / Marc PINELLI

I-Dialogos au Colloque de Montréal sur l’Education aux Médias / Marc PINELLI

Le 9 octobre dernier s’est tenu à MONTREAL la 3ième Edition du Colloque sur l’Education aux médias et à l’information. Il a été organisé par Patrick White de l’Ecole des médias de l’UQAM et Marc Pinelli de l’Association Globe-Reporters et du Think Tank I-Dialogos. Plus d’une dizaine de panelistes ont présenté leurs travaux au pavillon Judith Jasmin de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) avec des intervenants du Québec, de France et d’organismes privés de sondage, ainsi que de centres de formation-EMI de Yaoundé (Cameroun) et de Tananarive (Madagascar). Paris, le 20 novembre 2024.

La 3ième Edition du Colloque sur l’Education aux médias et à l’information s’est tenu le 09 octobre 2024 à l’Université de Montréal avec, comme l'an dernier, la participation de I-Dialogos.

Il a été organisé par Patrick WHITE de l’Ecole des médias de l’UQAM et Marc PINELLI de l’Association Globe-Reporters et du Think Tank I-Dialogos. Plus d’une dizaine de panelistes ont présenté durant la journée leur travaux (avec l’appui de PPTX pour la plupart) devant un public en présentiel et en Visio-Zoom au pavillon Judith Jasmin de l’Université du Québec  (UQAM). 

Les intervenants représentaient plusieurs universités : du Québec , de France et d’organismes privés de sondage, ainsi que de centres de formation-EMI de Yaoundé (Cameroun) et de Tananarive (Madagascar). Les constats, interrogations et recommandations de ces présentations et échanges ont été bien appréciés et devraient faire avancer la réflexion sur l’EMI et la question de l’évaluation de ces formations proposées aux scolaires et aux adultes. 

La 4ième édition de ce Colloque sur l’EMI devrait se tenir dans une grande ville européenne , à l’automne prochain en 2025. Merci de rester en contact avec nous et de nous faire part de vos nouvelles réflexions pour d’autres interventions. 

Vous trouverez ci-après les liens YouTube pour visionner la captation du colloque EMI avec 14 extraits de cette visio-conférence 2024 

=> Introduction aux débat 

=> Période de questions

=> Synthèse des débats par Michel Cormier 

Patrick WHITE

1 - intervention et mot de bienvenue de Christian Agbobli, vice-recteur à la recherche création des diffusion .

2 - Evaluation des formation CQ-EMI et Sondage Léger 360

Colette Brin, directrice centre d’études sur les médias.

et Eric Chalifoux sur le Sondage des québécois . 

3 -Sur le fil TikTok espace de diffusion pour médias ou catalyseur de désinformation . Laurence Grondin-Robillard .

4- Intervenir auprès de groupe parlementaire et de la société civile, l’absence de support officiel en EMI. Normand Landry. 

5 - L’impact de la revue de presse d’actualité (auprès des ados et enseignants), leurs projets et les défis de l’EMI. Quel est le marché au Québec ? Anne Gaignaire .

6- Etat des formations EMI dispensées aux enseignants au Cameroun;  Blaise Pascal Andzongo. 

7 - Bilan sur les formation EMI proposées à Madagascar

Lovasoa Rakotondravony. 

8 - Les Etats Généraux de l’Information en France. Les recommandations. Pascal Ruffenach; 

9 - Période de questions

10- Le professeur-documentaliste un acteur central de l’EMI en contexte scolaire français. Adeline Segui-Entraygues. 

11- L’ EMI au travers d’une pièce de théâtre pour collégiens et étudiants. Bruno Lombard.

12- Les conclusions des évaluations sur l’impact des actions EMI. Les boites à outils d’évaluation. Laurence Gaiffe. 

13- Evocation de l’approche par compétence en EMI

Nicolas Pelletier. 

14 - La synthèse du colloque par Michel Cormier. 

Marc Pinelli et Patrick White

https://www.youtube.com/@uqam/search?query=colloque%20EMI

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Mayotte et la France des territoires ultra-marins. Bruno GIRARD et Jean-Claude MAIRAL

Mayotte et la France des territoires ultra-marins. Bruno GIRARD et Jean-Claude MAIRAL

Mayotte est dramatiquement à nouveau au cœur de l’actualité. Il est grand temps d'ouvrir les Yeux sur le formidable potentiel des territoires ultra-marins et de la Francophonie pour la France. L'entretien que j'avais réalisé avec Bruno Girard, de l'université de Mayotte le 17 avril dernier, permet de comprendre la situation de l'ïle, ses enjeux, ses potentialités et les projets et pistes de développement à mettre en oeuvre. J'espère que je pourrais bientôt, quand les communications seront rétablies, lui faire part de notre reconnaissance pour ses réflexions, qui avec le drame que subissent les habitants, sont d'une grande actualité pour l'avenir, une fois que la reconstruction aura débuté. Jean-Claude Mairal, le 2 novembre 2024

Co-Président du Think-Tank international-laboratoires d'idées I-Dialogos, je procède depuis un an et demi, à des entretiens sur les Outre-Mer et sur la Francophonie, avec un certain nombre de personnalités issues de la société civile, qui n'ont pas, à la différence des élus, à défendre des logiques partisanes ou électives. Nous sommes partis de cette réalité que la France a la chance d'avoir en son sein des territoires aux quatre coins de la planète : Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Mayotte, ST Pierre et Miquelon, St Barthélémy, St Martin, Wallis et Futuna, La Polynésie Française, La Nouvelle Calédonie, Les Terres australes et l’Antarctique française, Clipperton. 

Mais aussi que nos concitoyens de l’Hexagone n'ont absolument pas conscience, de ce que ces territoires recèlent en termes de richesse humaine, de diversité culturelle, de créativité et de potentialités économiques et environnementales. Il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. 

On sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA. Ce qui fait dire à Walles Kotra, Kanak et ancien membre du Comité exécutif de France Télévisions en charge des Outre-Mer, dans son livre: "Mes Outre-Mer, Itinérance d'un océanien" aux éditions "Au vent des îles", qu'il faut avoir "conscience qu'un immense dialogue de sourd s'est installé entre la France et ses Outre-Mer.... Que la France refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". 

Une France, citoyens compris, qui ne s'intéresse aux Outre-Mer que lorsqu'il y a une catastrophe comme c'est le cas aujourd'hui avec Mayotte. Et souvent avec des propos, loin de la réalité profonde des territoires. Il en est de même avec la francophonie. Yves Bigot, Président de la fondation des Alliances françaises dans un Hors-série de l'Eléphant écrit "La France est le seul pays qui ne s'intéresse pas à la francophonie" et qui fait que les français "ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force". Pour lui et nous y adhérons complètement, "La conscience de la force de la francophonie est notre avenir" et " Pour la nouvelle génération, la Francophonie représente un avenir culturel et géopolitique, et un futur économique crucial". 

Voilà ce qui m'a amené à concentrer avec I-Dialogos des réflexions sur les Outre-Mer et la Francophonie, ainsi qu'avec Planète Jeunes Reporters à développer des projets avec ces territoires, notamment avec l'Université et des lycées de Mayotte dans le cadre des 48 h des reprtages sur smartphone, mais aussi pour d'autres territoires avec le festival francophone du reportage court France Monde-France Océans. 

Avec Francophonie en Auvergne-Bourbonnais, ses associations membres et ses liens avec le Réseau International des maisons des Francophonies de développer des projets avec la francophonie au coeur. 

Il est temps d'ouvrir les Yeux sur le formidable potentiel des territoires ultra-marins et de la Francophonie pour la France. L'entretien que j'avais réalisé avec Bruno Girard, de l'université de Mayotte le 17 avril dernier, permet de comprendre la situation de l'ïle, ses enjeux, ses potentialités et les projets et pistes de développement à mettre en oeuvre.

J'espère que je pourrais bientôt, quand les communications seront rétablies, lui faire part de notre reconnaissance pour ses réflexions, qui avec le drame que subissent les habitants, sont d'une grande actualité pour l'avenir, une fois que la reconstruction aura débuté.  

Jean-Claude Mairal, le 22.12.2024

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Entretien du 17 avril 2024 avec Bruno GIRARD Docteur en étude cinématographique, Chargé de mission numérique Université de Mayotte, Chef de projet ANR-DEMOES XMEM, Chercheur associé laboratoire SIC.LAB

Mayotte partie intégrante de l’incroyable diversité culturelle et géographique de cette France non hexagonale que sont les territoires ultra-marins.

Jean Claude Mairal : Mayotte est actuellement au cœur de l’actualité. Ce département fait face à de nombreuses difficultés qui génèrent frustrations, colères et manifestations. La population mahoraise qui est française et le revendique fortement, se ressent comme française de seconde zone. De l’Hexagone, nous avons l’impression que les difficultés sont un puit sans fond. Comment analysez-vous la situation ? Comment donner une perspective positive à ces populations ? 

Bruno Girard : Répondre à cette question est plutôt complexe car plusieurs phénomènes se superposent.  Comme un article du monde l’avait relevé « Mayotte, le département français des exceptions légales », assurément, ne s’applique pas sur cette île la même législation que sur le reste du territoire et celle qui est appliquée semble bien moins favorable qu’ailleurs. 

Cette situation et la promesse d’un éternel rattrapage contribue à donner l’impression que Mayotte est un de territoire de seconde zone, tout en disposant tout de même de compensations financières importantes souvent mal utilisées et parfois détournées, limitant tout rattrapage réel sur ce territoire.   

Il semble d’autre part que la question migratoire travaille le champ politique aussi bien que les médias locaux. Celle-ci est systématiquement associée à une montée de la violence sur ce territoire. 

A travers cette question, ces forces politiques en présence dénoncent l’inaction de l’état et donc son incapacité à protéger les citoyens de Mayotte.   En même temps, il est indéniable que les liens historiques et culturels avec les Comores et Madagascar devraient être pris plus en considération dans les solutions à trouver. 

En effet, il y a peu de familles qui n’aient pas un lien d’ordre familial avec ces îles voisines, rendant l’appréciation de la situation plus compliquée qu’elle n’y parait. La situation artificielle créée lors de la séparation des Comores d’avec Mayotte est bien sûr à l’origine des difficultés actuelles.

La seule réponse possible me semblerait d’inventer une structure régionale à l’image de l’union européenne où il serait possible de circuler librement entre ces îles tout en respectant les nationalités de chacun et en contrôlant la circulation des individus en dehors de cette zone.   

Bien évidemment une telle organisation susciterait de la part des forces politiques en présences beaucoup d’opposition au départ. Leurs positions sont plutôt de fermer les frontières de la manière la plus étanche possible aux territoires voisins sans jamais bien sûr pouvoir y parvenir.   

Les mouvements politiques locaux appuyés par leur députation réclament l’abandon du droit du sol sur Mayotte en considérant que la pression migratoire a pour origine le désir de devenir français de la part des migrants. Ce qui, sans enquête sérieuse sur le sujet, est loin d’être démontré. La circulation entre les îles est par nature déjà culturelle et familiale. 

S’il était possible de conditionner celui-ci (à titre temporairement ou expérimental) à l’acceptation du premier (la libre circulation) cela pourrait peut-être résoudre le dilemme qui se pose à chaque mahorais à titre individuel et à titre collectif. Si on écoute les gens, il y aurait sur Mayotte plusieurs groupes sociaux qui se superposeraient sur l’île. 

Il y a bien sûr les métropolitains profitant d’un surplus de salaire qui occuperaient les tâches de direction ou d’ingénieries, les mahorais (qui se disent mahorais depuis plusieurs générations car c’est quoi en fait que se considérer comme Mahorais ?) qui occuperaient les fonctions d’élu, de direction et de bureau constituant une sorte d’élite locale aisée ou la classe moyenne, les personnes disposant d’un titre de séjour occupant des positions subalternes et précaires et ceux sans papier vivant des activités informelles. 

J’ignore la réalité de ce constat qui me semble assez stéréotypé mais qui mériterait une étude sociologique approfondie.   Ce qui pourrait améliorer la situation serait donc de modifier le titre de séjour territorialisé en permettant à ceux qui disposent de ce titre de circuler partout en France et en Europe. 

Pour Mayotte cela permettrait de résorber toute une population qui se trouve bloquée sur l’île sans pouvoir se former ou travailler en dehors de Mayotte. C’est le cas de nombreux étudiants que je connais. Mayotte est pour beaucoup une prison à ciel ouvert.

Bruno Girard, des étudiantes et étudiants mahorais et Jean Claude Mairal 

lors du festival francophone du reportage court France Monde-France Océans à vichy en février 2020

 Jean Claude Mairal : Mayotte, la Réunion, Union des Comores, Madagascar, Maurice, Les Seychelles, Mozambique (les îles Quirimbas) et Tanzanie (îles de Zanzibar, Pemba et Mafia), sont des pays et territoires du Sud-Ouest de l’Océan Indien qui partagent une aire commune et une culture, celle des  îliens et des peuples de la Mer. N’y aurait-il pas une dynamique politique, culturelle, éducative, environnementale ou autre, à mettre en œuvre autour de projets co-construits en commun ? Il y en a peut-être qui existent déjà ? 

Bruno Girard:  Oui ce serait indispensable et utile même pour l’image de la France. L’université à travers sa composante internationale y travaille, il y a aussi les jeux des îles et certainement d’autres actions que j’ignore. J’ai participé aussi à l’école bleue outre-mer sur le Marion Dufresne qui avait une caractéristique régionale et scientifique particulièrement réussie. Toujours est-il que les mahorais ne sont cependant pas très tournés vers l’Afrique avec laquelle pourtant il partage une proximité linguistique et culturelle. Il faudrait pouvoir changer cette dynamique.   

Sur le plan de la culture des actions sont également menées notamment au pôle culturel de Chirongui, par la DAC et nous-même. Je travaille pour ma part au nom de l’université à créer un pôle culturel de formation et d’audiovisuel à rayonnement régional (plateau 101) avec le département de Mayotte et la DAC ainsi qu’un festival du film africain. Mais ces actions ne sont pas coordonnées par une grande dynamique régionale, ce mouvement est réellement à créer et à porter selon moi. Par ailleurs, il faut savoir que la Réunion, selon les mahorais, ont tendance à s’accaparer le leader chip de ces actions régionales. Ils ont plus de moyens et de compétences. Les mahorais considèrent que Mayotte est souvent oubliée dans ces deux parties de France et n’en obtient que les miettes que la Réunion veut bien leur laisser. 

Jean Claude Mairal: Militant depuis longtemps de la coopération de territoires à territoires de différents pays, ne serait-il pas opportun et judicieux de pouvoir favoriser des liens de territoires ultra-marins, de Mayotte notamment, avec des territoires de l'hexagone permettant de développer des échanges entre jeunes? De promouvoir des projets autour du thème « Mahorais d’ici et de là-bas » ? 

Bruno Girard: Parfaitement d’accord, d’autant plus que certains jeunes de Mayotte quittent difficilement l’île sur laquelle ils vivent, soit pour des raisons économiques soit pour une question de titre de séjour territorialisé.  Sur le Marion Dufresne, certains des étudiants n’avaient jamais quitté l’île de toute leur vie. Bien sûr d’autres bénéficient de ces déplacements vers l’hexagone ou la Réunion bien plus facilement sachant qu’il y a une diaspora Comoro-Mahoraise très implantée dans l’hexagone. Par contre, il y a paradoxalement moins d’échanges régionaux entre jeunes, lesquels seraient donc à promouvoir. Par exemple un événement culturel régional ou les jeunes pourraient présenter des réalisations de tout ordre que ce soit culturel, scientifique ou sportif serait la bienvenue.  

Jean Claude Mairal : Il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de l'hexagone, de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. La France est le seul pays de l'Union européenne à rayonner en Amérique du Sud par sa présence en Amazonie, dans les Caraïbes, en Amérique du Nord à quelques encablures du Canada, dans l'Océan Indien proche de l'Afrique, dans l'Océan Pacifique, zone de l'Indo-Pacifique. Alors que ces territoires possèdent une richesse humaine, une diversité culturelle, une créativité et des potentialités économiques et environnementales considérables. 

On sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA. Originaire de l’île de Tiga en Nouvelle-Calédonie, Walles Kotra qui a été directeur exécutif, chargé de l’Outre-mer au sein du groupe France-Télévisions parle de la France comme d’un « Pays-Monde »qui pourtant se « refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". 

C'est un jugement implacable? Vous qui enseignez à l’Université dans un de ces territoires, à Mayotte, comment analyser ce désintérêt, incompréhensible à mes yeux ? Que faudrait-il mettre en œuvre pour que l'ensemble de nos concitoyens et des décideurs prennent conscience de la force que représentent ces territoires pour la France? 

Bruno Girard : C’est un terrible problème.  Il y a peut-être un rejet inconscient de la période colonialiste de la France et donc des territoires correspondants, mais je crois plutôt à la formule : loin des yeux loin du cœur. Et vous avez raison, c’est incompréhensible. Les mahorais se sont battus pour devenir Français mais la France semble délaisser ce territoire. On a parfois l’impression que pour celle-ci et bon nombres d’hexagonaux, Mayotte est une épine dans le pied couteuse dont il serait peut-être bon de se débarrasser. Par ailleurs, les médias nationaux ne parlent de nos régions qu’à travers ses catastrophes, ses problèmes …donc l’image donnée de nos territoires tournent soit autour du misérabilisme (même s’il y a beaucoup de misère), de la dangerosité (même s’il a effectivement de l’insécurité), soit de la carte postale touristique (mais peu de touristes malgré tout à Mayotte).    

Le grand absent de ces images et de ces discours, c’est l’incroyable diversité culturelle et géographique de cette France non hexagonale, la richesse de ses pratiques et de ses populations souvent très jeunes. Je crois que ces territoires devraient mieux maitriser les images qu’on diffuse (et pour cela, il faut de la formation, des compétences, des structures de production…, c’est l’enjeu du plateau 101 sur laquelle je travaille, que même la DAC ne semble pas avoir tout à fait perçue selon moi. C’est un enjeu, il faut une industrie audiovisuelle sur ces territoires, des films, des courts-métrages des documentaires pour changer l’image que se font les hexagonaux de ces territoires et donc des programmes nationaux pour les diffuser.   Mais ensuite, il faut que ces territoires s’organisent pour défendre leurs atouts sur le plan national et international pour démontrer les incroyables talents qui sont les leurs. Il faut qu’ils aient une présence plus grande y compris sur le champ politique (parlement ultra-marin, assises ultra-marine) car ils représentent une force non négligeable en nombre d’élus. Mais souvent ceux-ci semblent renchérir sur leurs difficultés pour requérir des moyens supplémentaires plutôt que de défendre la richesse humaine qui est la leur.  

C’est que sans doute si ces territoires étaient mieux considérés par le pouvoir, ils se sentiraient plus à même de porter leurs richesses aux yeux de tous. Il faut donc lutter contre ce misérabilisme ambiant. Il faut peut-être, je dirais volontiers, retourner le parapluie contre ce vent défaitiste. Peut-être qu’un colloque d’envergure international qui axerait la réflexion sur les réussites et les atouts des territoires ultra-marins serait bénéfique pour casser les idées reçues en la matière. Mais oui, il y a beaucoup à faire pour que ces territoires soient perçus non comme des problèmes mais comme une opportunité de rayonnement mondial. 

Jean Claude Mairal : N'est-il pas temps au niveau des décideurs politiques, économiques et culturels de l'Hexagone, de changer de logiciel et de vision vis à vis des Outre-Mer, de procéder à une réflexion profonde et de penser autrement les politiques menées en Outre-mer ? 

N'est-il pas temps également au niveau des élus des Outre-Mer qu'ils aient une autre approche de leur rôle politique dans leur territoire et vis à vis du pouvoir central à Paris ? La société civile n'aurait-elle pas aussi un rôle à jouer ? 

Bruno Girard  :Je crois avoir répondu à cette question avec la question précédente qui implique aussi un changement d’attitude de la part des élus ultra-marins. Une démarche plus pro-active sur les atouts de leurs territoires.   Ils doivent changer eux aussi la manière de se voir car ils ont eux-mêmes intériorisés cette vision négative. Il faut changer l’état d’esprit sans doute à partir d’un discours plus volontaire de leur part.  

Jean Claude Mairal: Les Outre-Mer sont une chance pour le développement de la France. Comment repenser les liens de ces territoires entre eux et avec l'Hexagone. Comment dans la diversité, l'Histoire et la réalité de chaque territoire, construire du commun et réussir à faire République française ? Est-ce possible ? Et comment ? 

Bruno Girard :Je pense que ma réponse a été précisée dans les deux questions précédentes. Il faut cependant bien comprendre que l’air du temps est au repli sur soi. Et que c’est un des effets de la technologie numérique, de la société du sans contact, partout dans le monde chacun se renferme autour de ce qui lui ressemble et cherche peu le contact avec ce qui ne leur ressemble pas. Une peur du contact étranger en quelque sorte qui peut même conduire à la haine de ce que l’on ignore. La Covid a été l’épidémie qui a accentué cet état de fait (voir mon article à ce sujet).  La seule chose à faire et de créer un mouvement universaliste où les gens retrouveraient le plaisir de retrouver la différence et cela sans écran. Ces mouvements de jeunesses qui existaient autrefois mais qui me semblent aujourd’hui dépeuplés ou fagocités par le même (ceux qui se ressemblent) (mais je n’en sais pas grand-chose à vrai dire). Donc le milieu scolaire pourrait être aussi le point de départ de ces rencontres de la diviersté. 

Jean Claude Mairal: Lors de l'inauguration de la cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, le Président de la République, Emmanuel Macron a notamment déclaré: "Un Français peut parfaitement se réclamer de plusieurs appartenances linguistiques. Chacun a le droit de connaître, parler et  transmettre sa ou ses langues, et c'est un droit non négociable. Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité. C’est pourquoi je veux que nos langues régionales soient encore mieux enseignées et préservées, qu'elles trouvent leur place dans l'espace public, en un juste équilibre entre leur rôle d'ancrage de langue régionale et le rôle essentiel de cohésion de la langue nationale. « Chez tout être humain, écrit Amin Maalouf, existe ce besoin d'une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. » Mais il faut entendre dans ce mot d'identité, surtout chez vous, non pas une identité contre, une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues, et d'une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences."  

Avec votre connaissance de la situation à Mayotte, que lui répondez-vous à la lecture de sa déclaration? Que lui demanderez-vous afin que ces propos soient réellement mis en application à Mayotte? 

Bruno Girard : Qu’il les mette vraiment en application. Cela signifie à la fois le renforcement du français afin que tous les mahorais puissent bénéficier des effets de cette langue commune (économie, travail, culture,…) mais aussi le respect de toutes les langues parlées à Mayotte (qui sont assez nombreuses ici), obligation de doublage audiovisuel dans les deux sens pour les médias et les productions de ce genre, financement de la valorisation de la culture locale dans les langues vernaculaires avec un doublage en français, accessibilité de la culture française avec un doublage en shimaoré. Les langues ici sont parlées. Certaines associations travaillent à fixer une forme écrite du shimaoré mais une grande variabilité existe entre certaines zones géographiques. Il faut sans doute trouver le moyen de préserver les traces de ces variations.  La culture doit pouvoir se vivre dans sa langue natale. Par ailleurs, pour le cas de Mayotte la proximité avec une zone linguistique africaine mais aussi sans doute chirazienne ou arabe pourrait donner lieu à des échanges culturels et linguistiques passionnants. Les gens qui parlent des langues proches doivent pouvoir se retrouver. 

Jean Claude Mairal :  "Le réseau international des maisons des francophonies" parle des francophonies et pas seulement de Francophonie, car pour lui, dans les pays et territoires francophones et francophiles, d'autres langues existent notamment le créole, pour parler des Caraïbes et de la Réunion. Ne doit-on pas penser la Francophonie et le rayonnement de la langue française, non de manière dominante, mais comme le lien entre populations, tout en respectant et valorisant les différentes langues présentes dans les territoires, y compris en France? 

Bruno Girard :  Parfaitement en accord sur ce point. Le rayonnement du français passe nécessairement aussi par les langues qu’il côtoie et par les échanges entre elles. Plutôt que langue dominante, langue support à l’universalité et à la diversité des langues. 

Jean Claude Mairal : Que pensez-vous des propos de Yves Bigot, Président de la fondation des Alliances françaises dans un Hors-série de l'Eléphant qui écrit "La France est le seul pays qui ne s'intéresse pas à la francophonie"  et qui fait que les français "ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force". Pour lui et nous y adhérons complètement, "La conscience de la force de la francophonie est notre avenir" et " Pour la nouvelle génération, la Francophonie représente un avenir culturel et géopolitique, et un futur économique crucial". Comment faire que les citoyens, les collectivités, les associations et les entreprises s'emparent et font leur, la Francophonie? 

Bruno Girard: Faire circuler les francophones en terre francophone ou faire circuler les œuvres francophones dans l’hexagone et réciproquement (à l’image de d’Unifrance chargé de la promotion du film français à l’étranger). Et quitte à travailler avec le numérique, créer une plateforme de contenus audiovisuels francophones. 

Une telle plateforme internationale aurait j’imagine une grande visibilité si, bien sûr, les gens étaient convaincus de l’importance du français dans le monde ou des valeurs de la francophonie dans le monde. Cela mériterait aussi une solution de financement de production francophone à travers le monde. Au moment, où j’écris ces lignes je m’aperçois qu’il faudrait l’équivalent d’un César pour les œuvres francophones (cinéma, théâtre, musique, danse…). Il y a donc un travail préalable à faire à ce sujet.  La francophonie, c’est aussi le vecteur et l’image de la démocratie, des lumières et de l’universalité qui ne sont plus des valeurs complétements reconnues à travers le monde, si l’on en croit les médias mainstreams. 

Les émissions spécifiquement francophones (sur radio-France ou ailleurs) sont trop conventionnelles pour attirer un public adolescent. Sans valeur la francophonie se perdra dans une forme sans saveur. 

Jean Claude Mairal:  Pourtant en 15 ans les rapports (Attali, Pouria Amirarshahi, CESE, etc) et les déclarations (Président Macron) sur la Francophonie et la langue française se sont succédés et rien ne semble avoir bougé. Christian Philipp qui a été le représentant du Président Sarkozy pour la Francophonie, nous a déclaré dans un entretien récent, "J’ai été fortement déçu par l’exercice des fonctions de Représentant personnel et c’est pourquoi au bout de 18 mois j’ai demandé à reprendre un poste de Recteur. Le Président Sarkozy était je pense convaincu de ce que la francophonie pouvait apporter, mais il n’avait pas le temps de s’investir (crise financière de 2008). La cellule diplomatique de l’Elysée comme le Quai d’Orsay ne manifestaient aucun intérêt pour la Francophonie, exception faite du Bureau des affaires francophones (on voit bien avec un simple Bureau que la francophonie n’est pas une priorité !)."   

Bruno Girard : Oui, c’est évident que cette question ne passionne pas grand monde en France. Voire se présente sous une forme ennuyeuse et conventionnelle quand elle s’exprime. Je ne sais pas si c’est seulement à l’état de redonner cette impulsion. Il y a une question d’image à changer sur ce sujet. Je ne sais pas quelle forme cela pourrait prendre. Elle reste à inventer. Mais les enjeux en termes de démocratie, d’universalisme, de liberté d’expression que finalement porte la francophonie sont cruciaux. Elle devrait se montrer plus conquérante et percutante sur le sujet voire s’imposer par une forme nouvelle. Ce n’est quand même pas croyable que ce soient les mouvements contraires qui semblent attirer les gens aujourd’hui. Il faut lutter contre cette idée reçue qui peu à peu percole dans les esprits. 

Jean Claude Mairal : En  octobre 2024, la France accueillera dans l'Hexagone, le Sommet de la Francophonie. A mes yeux, les Outre-Mer sont partie prenante de la Francophonie, avec leur particularité et leur diversité culturelle et linguistique. Fortement marqués par l'Histoire coloniale qui pèse dans les consciences et dans les rapports entre les différentes communautés, il y a souvent parmi une partie des peuples des Outre-Mer de la suspicion quand on parle de la Francophonie. Il ne faut pas oublier qu'en 1934 Aimé Césaire fonde, avec d’autres étudiants caribéoguyanais et africains (parmi lesquels le Guyanais Léon Gontran Damas, le Guadeloupéen Guy Tirolien, les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop), le journal L'Étudiant noir, où apparaîtra pour la première fois le terme de « négritude », concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français, afin de promouvoir l’Afrique et sa culture dévalorisées par l'idéologie colonialiste. 

Senghor sera un des fondateurs de la Francophonie en 1962, qui n'est pas, on l'oublie trop souvent une création française, avec Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger), Norodom Sihanouk (Cambodge) et Jean-Marc Léger (Québec) N'est-il pas temps de repenser en France, la Francophonie en intégrant pleinement dans toute leur richesse et leur diversité, l'ensemble des territoires des Outre-Mer? 

Jean-Claude Mairal : Quelles initiatives pourraient être prises en 2024, au-delà du sommet institutionnel et de la "photo de famille", permettant dans l'hexagone, mais aussi dans les territoires ultra-marins, de faire prendre conscience de l'intérêt de la Francophonie et des Outre-Mer pour le rayonnement de la France et pour l'ensemble des territoires ultra-marins de faire vivre avec fierté leurs spécificités, leur richesse culturelle et ainsi de porter la voix de ces territoires au sein de l'espace et des institutions de la Francophonie? De nombreuses initiatives pourraient être prises, y compris à Mayotte ? 

Bruno Girard :  Reconnaître la francophonie comme espace et vecteur de liberté d’expression, d’universalisme et de démocratie, où tous ceux qui s’y reconnaissent puissent s’exprimer.  Pour cela rien de telle que de donner un élan à ce mouvement par une manifestation d’envergure regroupant toutes les diversités culturelles de la francophonie. Par universalisme, j’entends les valeurs communes à toute l’humanité qui doivent être préservées. 

Je considère que le respect de la personne humaine et des différences qu’elle porte est un de ces piliers les plus fondamentaux car reconnaître qu’il y a des différences et apprécier celles-ci devraient être notre patrimoine commun, tout comme le respect de l’égalité culturelle et sociale homme-femme si malmenée en ce monde. Il n’est donc pas celui que dénoncent certains comme une conception universalisée d’intérêts occidentaux. Bien sûr ces réflexions peut-être nous emmènent trop loin dans le champ des idées et peut nous entrainer au cœur de conflits idéologiques périlleux. 

Bien entendu la francophonie n’a ni le monopole de la démocratie ni celui de l’universalisme humain mais il doit y être attaché nécessairement aujourd’hui. Donc quelle forme cela pourrait prendre ? 

Cela pourrait prendre la forme d’un manifeste rédigé par les membres de la francophonie sous forme collaborative et dans plusieurs langues.  Quelles sont les valeurs communes reconnues par les francophones ? N’ayons pas peur des réponses, ayons plutôt peur de ceux qui voudraient nous empêcher de la poser.   

Jean Claude Mairal : Pour conclure notre entretien, ne serait-il pas temps de changer de logiciel concernant la Francophonie, de donner un nouvel élan à celle-ci pour construire avec les peuples et les territoires, une francophonie du 21ème siècle ? 

Bruno girard : Oui, plus que temps…La francophonie pourrait d’ailleurs être le porte étendard des valeurs humanistes de notre siècle puisque de grandes institutions semblent elles-mêmes y renoncer. Il y a même un rendez-vous de l’histoire avec ce sujet.   

 Vichy le 17-04-2024


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A propos de la tragédie palestinienne: le terrible défi du vivre ensemble. Mario CHIARO

A propos de la tragédie palestinienne: le terrible défi du vivre ensemble. Mario CHIARO

«Je suis venu ici pour vous assurer d'une chose, que nous gagnerons et que notre victoire sera totale. Ce qui se passe n’est pas un choc de civilisations, mais une guerre entre la barbarie et la civilisation ». Ces déclarations terrifiantes prononcées par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant le Congrès américain le 24 juillet 2024, à propos de la situation dans une région qui a vu germer les religions juive, chrétienne et musulmane, ont particulièrement choqué Miario CHIARO, directeur du magazine catholique italien "Testimoni". Bologne / Le 17 octobre 2024 / In Lab politiche et culture.

Article de Mario CHIARO, Directeur du magazine catholique italien "Testimoni", à Bologne,  dans le magazine italien  Lab politiche et culture, partenaire de I-Dialogos. Communiqué par Giuseppe GILIBERTI.

=> Lire l'article du magazine.


«Je suis venu ici pour vous assurer d'une chose, que nous gagnerons et que notre victoire sera totale. Ce qui se passe n’est pas un choc de civilisations, mais entre la barbarie et la civilisation, entre ceux qui glorifient la mort et ceux qui glorifient la vie. Pour que les forces de la civilisation triomphent, les États-Unis et Israël doivent s’unir. » 

Ces déclarations choquantes, prononcées par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant le Congrès américain le 24 juillet 2024, ont résonné en moi à plusieurs reprises lors d'un voyage en Syrie promu par l'organisation « Amis du Moyen-Orient ». 

Le Moyen-Orient est une terre particulière : plus d'un tiers de l'humanité suit les intuitions religieuses nées dans cette région. Les religions juive, chrétienne et musulmane ont germé ici. En retraçant l'histoire de la Mésopotamie, de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie, de l'Iran, de la Jordanie et de la Palestine, nous rentrons en contact avec nos racines et celles d'une grande partie du monde. 

Les sept premiers conciles œcuméniques de l'Église y furent célébrés, le monachisme se développa et germa plus tard en Occident grâce à Benoît de Nursie. Aujourd’hui, la région constitue l’une des zones cruciales pour les stratégies géopolitiques mondiales, car elle attire les désirs et les intérêts des grandes puissances et de leurs sphères d’influence. 

Au coeur d'une coexistence dévastée par la haine La Syrie en paie le prix de manière emblématique et dramatique. 

Le voyage, qui s'est déroulé du 4 au 13 août 2024, nous emmène dans un pays tourmenté par une guerre civile très sanglante qui a éclaté en 2011, qui a déchiré de nombreuses vies, alimentant une spirale de haine, mettant à mal la coexistence pacifique entre les ethnies et les peuples. communautés religieuses. A

vec le titre « L’espoir du retour. Dix ans de guerre, entre violences, destructions et vies mises en suspens. » La Caritas Italiana a publié un dossier sur les civils en fuite. Il y a environ 13 millions de personnes : 7 millions sont des réfugiés en Turquie, en Jordanie, au Liban et en Allemagne ; les 6 millions restants sont des personnes déplacées internes, concentrées dans le nord : des familles contraintes de vivre dans des camps improvisés à la frontière avec la Turquie, dans des conditions inhumaines ; plus de 6 millions sont des enfants. À la pauvreté endémique s’ajoutent la très grave crise financière qui frappe le Liban, la crise économique résultant de la pandémie de Covid-19, les conséquences désastreuses du tremblement de terre de février 2023 (des dizaines de milliers de morts confirmés). 

En raison de cette crise financière et des sanctions internationales, le coût d'un panier de biens pour une famille syrienne moyenne a augmenté de plus de 200 %. Ainsi, plus de 12 millions de personnes ne parviennent pas à couvrir leurs besoins alimentaires. 

=> Lab Politiche e Culture  N°4

L'art d'aller vers les autres

Le summum de notre recherche culturelle a été atteint dans une montagne où se trouve le monastère de Deir Mar Musa l'Abyssin. Nichée dans les montagnes désertiques de Qalamun, elle est située à environ 80 km au nord de Damas, en direction de Palmyre. Pendant de nombreux siècles, elle fut habitée par des moines de rite syro-antiochien, avant d'être abandonnée. 

En 1982, le jésuite Paolo Dall'Oglio a passé dix jours dans une retraite spirituelle parmi les ruines et a réalisé qu'ici il pouvait réaliser le rêve d'une communauté dédiée à la compréhension mutuelle et à la collaboration islamo-chrétienne. 

La communauté al-Khalil de Deir Mar Musa (le patriarche Abraham est un ami = khalil de Dieu), de rite syro-catholique, est composée de religieuses et de moines de différentes Églises et de différents pays. C'est précisément dans le dialogue avec eux qu'il me semble trouver une réponse aux déclarations meurtrières de Netanyahu rapportées au début. 

Dans le livre « Mon testament » (2023), le fondateur, sans nouvelles depuis le 29 juillet 2013, décrit l'art de tendre la main aux autres : « Notre vocation à l'hospitalité est un défi terrible et une réponse divine à la question de surpopulation et à une question, que j'appelle la question de l'autre [...] C'est une dialectique entre aversion et attraction : je ressens en moi une impulsion à m'enfermer dans la communauté limitée qui est finalement la communauté des première grotte, et c'est la mort, la mort culturelle humaine, une régression vers la pré-civilisation, vers la pré-culture […] Je suis allé voir Khaled Mashaal, le chef du Hamas […] Je l'ai connu grâce à mes lectures de la revue « Palestine musulmane » » qu’il existe un lien entre le Hamas et les talibans. 

Alors j’ai demandé : que pensez-vous, à Gaza, de ce que font vos amis du mouvement taliban en fermant les écoles et en interdisant aux filles d’étudier ? Mashaal a répondu : « Nous avons commencé à leur dire qu'ils étaient allés trop loin » […] Cela veut dire que les talibans sont « un autre » par rapport au Hamas et qu'au sein de l'autre (qui pour nous est l'Islam) il y a « un autre et un autre ». 

La question des Arabes chrétiens  

L’enjeu est le rôle des chrétiens dans une région où ils sont en train de disparaître. La question posée par Dall'Oglio est celle des Arabes chrétiens : les Arabes parce qu'ils parlent arabe, cuisinent à la manière arabe, croient comme les autres Arabes qui croient en Allah. 

Cette graine arabe a été fondamentale au XIXe siècle, contribuant à ce que l'on appelle la « résurgence arabe » (Nahda), née pour créer des États modernes, fondés sur le respect et l'égalité de citoyenneté pour tous. 

Ces chrétiens de Beyrouth ont renouvelé la langue arabe grâce à la traduction de la Bible en arabe, le moyen arabe utilisé aujourd'hui par les journaux et la télévision. Le Père Dall'Oglio a offert son témoignage pour dire aux chrétiens européens et aux musulmans syriens qu'ils n'étaient pas seuls. De cette manière, sa présence est devenue un risque énorme tant pour le régime que pour les stratèges terroristes, ceux qui ont embrassé l’idée du choc des civilisations. 

Le jésuite a été expulsé par le régime en 2012 et l’année suivante, il a été kidnappé par l’Etat islamique. Avant son expulsion, il a fait le choix insupportable de se rendre près de Homs pour s'entendre sur la libération de certains chrétiens pris en otage par les jihadistes. Son enlèvement est alors lié à la décision de rejoindre les musulmans de Raqqa (ville du nord de la Syrie insurgée contre Assad). 

Le sens de sa profonde compréhension de ce qui se passe aujourd'hui dans l'enfer du Moyen-Orient se trouve dans ce qu'il écrit dans la lettre à l'envoyé de l'ONU, Kofi Annan : « Vous avez réussi à surmonter l'obstacle de l'opposition russe à toute proposition impliquant un véritable changement démocratique. Il me semble qu’une majorité de Syriens pensent en termes d’équilibre multipolaire et non en termes de nouvelle guerre froide. 

Le peuple syrien est traditionnellement anti-impérialiste, mais il est bien plus nombreux à être favorable à la création d’un pôle arabe qui représente son désir largement répandu d’émancipation et d’autodétermination. Ce sentiment implique l'aspiration à une véritable démocratie et à une dignité reconnue des composantes culturelles et religieuses de cette société et des individus humains qui la composent. La dynamique régionale est marquée aujourd'hui par une réelle difficulté de coexistence entre populations chiites et sunnites et de compétition entre elles. Cela provoque également un grave malaise aux autres minorités, en particulier les chrétiennes [...] vous savez mieux que quiconque que le terrorisme islamiste international est l'un des mille courants de « l'illégalité-opacité » mondiale (marché de la drogue, des armes, des organes, individus humains, finances, matières premières [...]

 Il est surprenant que très peu de jours aient suffi aux représentants de très haut rang de l'ONU pour accepter la thèse de l'origine « Qaïdiste » (Al-Qaïda) des attentats suicides en Syrie une fois qu'ils accepté la thèse qu'il n'y en a qu'un sur place un problème d'ordre public, il ne reste plus qu'à s'attendre au retrait de ses casques bleus non armés [...] Il faut trois mille casques bleus et non trois cents pour garantir le respect du cessez-le-feu et de la protection de la population civile contre la répression, pour permettre une reprise de la vie sociale et économique […] ».

En couverture : AM Hoch, Three Kinds of Mouths, huile sur papier marouflé sur toile (1985)

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