Le Prix Africa 21 d’Honneur à  Abdoulaye SENE, co-président de I-Dialogos

Le Prix Africa 21 d’Honneur à Abdoulaye SENE, co-président de I-Dialogos

Les responsables du forum international « pour une Afrique résiliente et souveraine en matière de sécurité hydrique, énergétique et alimentaire” , à Casablanca, ont tenu à rendre un hommage particulier à M. Sene, comme ancien secrétaire exécutif et président du 9e Forum mondial de l’eau, et plus largement en considération de son engagement et en remerciement de tous ses efforts pour faire rayonner l’Afrique.. / Les membres du Comité de pilotage de I-Dialogos adressent à Abdoulaye leur plus vives félicitations, ainsi qu’ aux organisateurs du Forum Africa 21 et aux autorités marocaines.

A l’occasion du Forum Afrivca 21, Abdoulaye SENE, co-président de I-Dialogos,  a reçu, avait Casablanca, le prix d’honneur pour son parcours remarquable au service de l’Afrique.

Organisé par News Com Africa Holding, en partenariat avec le ministère de l’Équipement et de l’Eau du Maroc, les responsables du forum  "pour une Afrique résiliente et souveraine en matière de sécurité hydrique, énergétique et alimentaire” ont voulu rendre un vibrant hommage à Abdoulaye Sene, comme ancien secrétaire exécutif et président du  9ème Forum Mondial de l'Eau et du Global Local Forum, et, plus largement, en considération de son engagement et en remerciement de tous ses efforts pour faire rayonner l’Afrique. de par le monde.

Dans son propos en réponse, l'ancien député du Sénégal et co-président de I-Dialogos, avait souligné la qualité de la coopération de son pays avec le Maroc.  Il a, en particulier , tenu a rappeler que le continent est doté de potentialités hydriques, énergétiques et agricoles, qui demeurent largement sous-utilisées et inégalement réparties . 

Il avait enfin appelé à l’adoption d’une approche intégrée “eau-énergie-alimentation” pour parvenir à un développement durable à l’échelle territoriale de l’Afrique. Les membres du Comité de pilotage de I-Dialogos adressent à Abdoulaye leur plus vives félicitations comme aux organisateurs du Forum Africa 21 et aux autorités marocaines. 

Revue de presse

https://www.mapnews.ma/fr/actualites/economie/forum-africa-21-le-pr%C3%A9sident-de-global-local-forum-abdoulaye-sene-re%C3%A7oit-le-prix

accéder à l'article  
La mondialisation, apogée ou crépuscule ? un  dilemme fondamental.

La mondialisation, apogée ou crépuscule ? un dilemme fondamental.

Les Européens semblent les seuls dans le monde à rejeter de facto leur identité alors que les autres nations se développent en réaction à l’universalisme occidental. L'Union européenne comme "ventre mou" de l'Occident ? : Est il encore possible de nuancer ce constat indéniablement pessimiste ?/ Jacques SOPPELSA, ancien président de l’Université Paris I Panthéon SORBONNE et de l’Académie Internationale de Géopolitique, vient d'être nommé Doyen de l'ESMD (Ecole Supérieure des Métiers du Droit). Entretien avec Pierrick Hamon / 05.03.2024...

Jacques SOPPELSA, professeur émérite de Géopolitique à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, vient d'être nommé Doyen et Président de son Comité Pédagogique de l'Ecole Supérieure des Métiers du Droit ( ESMD). Jacques Soppelsa est ancien président de l’Université, Diplomate aux Etats Unis et en Argentine, ancien Elève de l’Ecole Normale Supérieure, Agrégé de Géographie, Docteur d’Etat en Sciences humaines, lauréat de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Il a été corédacteur de la Magna Charta des Universités et co fondateur du Programme européen Erasmus. Il a présidé l’Académie Internationale  de Géopolitique.

Ancien Président des Fédérations française et internationale de Rugby à XIII ; ancien président de « Press Alliance » et du quotidien « France Soir », il est l’auteur de deux douzaines d’ouvrages de Géopolitique et de quatre romans de géopolitique fiction.  

Jacques Soppelsa fut l'un des premiers à apporter son soutien à la création du think tank  I-Dlalogos.

Propos recueillis par Pierrick Hamon


I-Dialogos : Jacques SOPPELSA, comme premier titulaire, en 1978, de la chaire de Géopolitique, à la Sorbonne, vous avez contribué à l’émergence de l’école française de géopolitique et participé à la formation de nombre de géopoliticiens français. Est-ce que ce sont ceux qui sont aujourd’hui omni présents sur les plateaux TV ? qu’est ce que la géopolitique a alors apporté au débat et à l’information ? 

Jacques Soppelsa : Effectivement, les temps ont singulièrement changé depuis l’époque où j’ai eu l’honneur d’occuper la première chaire universitaire de géopolitique en Sorbonne. Les plateaux télévisés et les journaux voient se multiplier depuis deux décennies les prestations d’un grand nombre d’experts autoproclamés, souvent d’anciens officiers, parfois des journalistes, se présentant comme « géopoliticiens » ou « géopolitologues ». Pour être honnête, certains de leurs commentaires sont pertinents, mais le plus grand  nombre pêche, me semble t il, par des erreurs souvent spectaculaires, voire des errements liés, et pour cause, à la faiblesse de leurs analyses géopolitiques. 

Car, à la différence de la géographie politique, « qui décrit l’organisation du monde divisé en Etats à un moment donné », la géopolitique a pour objet d’analyser les principaux facteurs qui rendent compte de ladite organisation. Ces facteurs peuvent être regroupés en  « variables contemporaines » (par essence circonscrites dans le temps) et en  « tendances lourdes ». Nos expert autoproclamés privilégient les variables au détriment des tendances lourdes,r arement abordées.

Ces tendances lourdes peuvent être regroupées en deux faisceaux de facteurs, ceux qui sont liés à la Géographie (l’espace) et ceux qui sont liés à l’Histoire (le temps). Et leur prise en compte s’avère souvent incontournable. 

Un exemple : l‘actuel conflit russo ukrainien. Au plan de la Géographie, comment ignorer le thème de «l’accès à la mer »..une constante dans la saga russe puis soviétique ?. Comment oublier que l‘un des objectifs majeurs de Poutine dans sa guerre à l’Ukraine est directement lié à son souci d’accéder à la mer, pour obtenir enfin le label de superpuissance, dans la foulée des ambitions de l’Amiral Gorckhov ? 

Et au plan de l’Histoire, comment ne pas s’étonner des constatations de nos experts rappelant que la majeure partie de la population du Donbass serait « prorusse », alors qu’elle est tout simplement «russe », depuis les initiatives de Staline et les déportations massives depuis l’Oural, au lendemain de la Grande Famine de 1933?

Et l’on pourrait multiplier à loisir les exemples  de ce type… 

I-Dialogos : Lors de la dernière Assemblée Générale des Nations Unies à New York, sur les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, seul Joe Biden était présent en tant que chef d'État. Peut-on pour autant parler d'un essoufflement des Nations unies avec le renforcement continu des BRICS sous la présidence de Lula ? Ne sommes nous pas à la veille d’un nouveau multilatéralisme avec la fin d’un modèle dominé par un monde occidental qui a montré ses limites face à un monde de plus en plus multipolaire ? assistons-nous au déclin d’un « Occident » confronté par ailleurs aux défis démographiques et climatiques ? Que pensez-vous du discours politico-médiatique et neo-conservateur bipolaire, avec d’un côté, le monde démocratique, essentiellement occidental et, de l’autre, celui des  régimes autoritaires, celui du Grand Sud » ? 

Jacques Soppelsa : Les différentes interrogations (de fait complémentaires) évoquées dans ces deux questions soulignent de facto, aujourd’hui, un dilemme fondamental : la mondialisation, apogée ou crépuscule ? 

Pour les adeptes d’une vision idéaliste de la politique mondiale, la globalisation marchande et libérale conduirait inéluctablement à la fin des égoïsmes nationaux et à l’avènement de la paix universelle. Elle ne pourrait que renforcer de façon linéaire le processus de démocratisation  et d’unification de la planète au  profit d’un multilatéralisme pacfifique, voire d’une gouvernance mondiale ! 

Nous contestons radicalement cette analyse ! 

Elle est en effet largement remise en question par le fait que les conflits de haute intensités  (cf.la guerre en Ukraine) sont loin  d’avoir disparu, que la pauvreté et  les inégalités progressent  et que des   pans entiers de la planète demeurent exclus de la croissance  et  a fortiori du développement. Cette idéologie de la « mondialisation heureuse » est portée par des penseurs libéraux comme Alain Minc ou Thomas Friedman. 

Nous pensons a contrario que la mondialisation, théâtre de grandes rivalités et de contentieux entre Etats nations, peut favoriser l’expansion de puissances hégémoniques, souverainistes et même néo impériales  face à l’essoufflement d’une idéologie qui se heurte de plein fouet au réel, et dont les protagonistes sont de plus en plus remis en cause par des nations et des peuples demandeurs de démondialisation »,notamment dans le « Sud global » ; 

et nous sommes, dans ce contexte, enclins à  envisager un futur proche où nous verrions la planète fortement marquée par ce que nous appelons volontiers le « bal des Empires » : un bal  où les premiers rôles seraient tenus par des Etats Unis, loin d’être décadents (contrairement à ce que l’on peut lire ici et là) archétype de la « démocratie impérialiste » et fier  de sa devise « liberté, égalité, religiosité » ; une Russie se relevant progressivement de ses récents avatars tout en résolvant ses problèmes de stricte géopolitique interne et un hégémon chinois plus soucieux que jamais d’être  devie omniprésent à l’échelle de l’Asie Pacifique. 

Une troïka d‘empires potentiels qu’aimeraient rejoindre quelques  prétendants: l’Union indienne, géant démographique aux pieds d’ argile ;l’Iran, obsédé par le souvenir de l’Empire perse et susceptible de se doter bientôt de l’arme nucléaire ; et la Turquie, obsédée par celui de l’Empire ottoman, avec un Recip Erdogan sérieux candidat au statut régional de « Maitre des horloges ».. 

Des empires réels ou potentiels contribuant, tout en devant affronter des organisations non étatiques de plus en plus présentes, à nous permettre aussi de considérer que le « Tiers Monde », territoire privilégié des convoitises, serait toujours mal parti..et que l’Union européenne resterait le dindon de la farce ! 

I-Dialogos : Dans votre livre -avec Alexa,dre Del Valle -  « Vers un choc global La Mondialisation dangereuse » vous estimez, entre autres, que l'Europe est bien le "dindon de la farce"... Est-ce la traduction d’un néoconservatisme qui aurait investi les diplomaties européennes et à Bruxelles, ou bien la conséquence d’une sorte de libéralisme spécifique aux institutions de l’Union européenne ? Celle-ci a t-elle su réagir avec force et de manière unie face à l’agression russe en Ukraine,  ou a-t-elle, au contraire, montré ses faiblesses avec une politique de plus en plus arrimée à l’OTAN et à la Diplomatie américaine ?.  Est-ce le résultat d’un élargissement mal contrôlé qui serait à l’origine des incohérences de la politique internationale européenne ? 

Jacques Soppelsa : L’ Europe dindon de la  farce ? 

Si je ne crois donc guère à un « déclin de l’Occident », eu égard à la pérennité du dynamisme nord américain, l’Union européenne, en revanche, m’apparait plus que jamais en déclin. 

Dupe de son interprétation utopique de la mondialisation, elle a révélé tout au long de ces trois dernières décennies des vulnérabilités majeures. Désormais « ventre mou » de l’Occident », elle se retrouve par son ouverture quasiment sans limites exposée à une impressionnante série de défis, qu’elle peine plus que les autres grandes puissances à relever : pandémie, chômage endémique, crises économiques et financières récurrente, dépopulation des campagnes, vieillissement, fuite des cerveaux (notamment vers les Etats Unis), bureaucratisation ,anémie entrepreunariale, délocalisations industrielles, dumping social, concurrence déloyale de la Chine, islamisme en plein essor, immigration mal contrôlée, terrorisme, trafic de drogue, criminalité organisée, rivalités énergétiques, menaces hydriques !!! 

L’un des effets secondaires et plutôt curieux de ce processus  est que  les Européens  semblent les seuls dans le monde à rejeter de facto leur identité alors que les autres nations se développent en réaction  à  l’universalisme occidental et  utilisent la mondialisation comme un véritable levier de leur puissance nationale, voire civilisationnelle. 

Peut on nuancer ce constat indéniablement pessimiste ? 

Certes, le PIB global des pays membres de l’Union représente 25 % de la richesse mondiale. Certes, l’UE demeure un partenaire économique majeur pour le reste du monde. Son secteur secondaire n’a pas totalement disparu, même si les délocalisations ont porté un rude coup à des pans entiers de son économie. Par la  plupart des critères de puissance (taille du marché, monnaie unique, main d‘oeuvre hautement qualifiée, gouvernements démocratiques relativement stables, l’Union européenne pourrait  acquérir ( (retrouver?) un poids sur la scène internationale. Encore faudrait il ralentir le processus de vieillissement de sa population et se protéger contre la concurrence déloyale en matière de commerce  international. Et tourner le dos à l’angélisme  pour ne plus apparaitre comme le dindon de la farce !  

I-Dialogos : Le titre même du livre de Maurice Gourdault-Montagne* « Les autres ne pensent pas comme nous », pourrait expliquer cet aveuglement de nombre de politiciens et médias européens, incapables de penser la complexité, comme le souligne régulièrement Edgar Morin. N'est ce pas, justement et au fond, notre incapacité à écouter les autres, à dialoguer qui rendrait cette mondialisation de plus en plus dangereuse ?  En ce sens, vous avez été, avec deux de vos confrères italien et espagnol, à l’origine de la création des programmes Erasmus. Alors pourquoi pas un Erasmus des journalistes et femmes ou hommes politiques ? 

Jacques Soppelsa : Oui, je partage sans réserve le constat de Maurice Gourdaut Montagne et, a fortiori, les démonstrations de notre ami Edgar Morin. Même si notre monde occidental n’a pas l’exclusivité, tant s’en faut, de la méconnaissance, voire de l’ignorance de la spécificité des autres. 

Je ne crois guère à l’intérêt d’un programme de type Erasmus concernant le monde politique stricto sensu, eu égard à la complexité de ce dernier. En revanche, un programme Erasmus appliqué au milieu journalistique (dont le rôle, qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, ne  cesse de croitre) me parait a priori séduisant. Surtout s’il concernait prioritairement les jeunes journalistes. Un séjour de longue durée à l’étranger (pourquoi pas  sous forme  d’échanges de jeunes professionnels entre deux organismes de presse ou deux chaines de télévisions ?) permettrait sans nul doute  aux bénéficiaires du programme d’enrichir leur  manière de traiter tel ou tel fait divers, a fortiori tel fait de société. 

Et, pour ne prendre qu’un exemple désormais classique, je crois pouvoir dire, sans prendre beaucoup de risques, qu’un séjour d’assez longue durée d’un jeune journaliste français du Figaro ou du Monde au sein de la rédaction du Guardian ou du Times  lui permettrait de mieux comprendre les propos d’un Winston Churchill déclarant : « chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large ». 

Un Erasmus des journalistes ? Utopie ? 

De facto, quand, il y a désormais un tiers de siècle, avec nos confrères Fabio Roversi Monaco, Recteur de  Bologne, et Ricardo Bricall, Recteur de Barcelone, nous mettions sur pied, via la rédaction de la Magna Charta des Universités, le futur  programme Erasmus, nous étions loin d’imaginer un tel succès pour ledit programme. 

Alors, pourquoi pas un « Programme Gutenberg » ou «Théophraste Renaudot » ?



accéder à l'article  
Démocratie et gouvernance  à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ?

Démocratie et gouvernance à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ?

Tel est le thème, d'une particulière actualité, du colloque qui s'est déroulé à Marrakech des 4 au 6 mai dernier à l’invitation du professeur Ali SEDJARI, président du CERIPP et co-président de I-DIALOGOS. Il s'agissait d'interroger le devenir d'une démocratie en crise, en tant que régime politique, et la gouvernance, en tant que science de gestion, par rapport à l’irruption de la révolution numérique et celle de l’IA. Est ce une opportunité pour construire une démocratie plus participative, plus inclusive ?

Ali SEDJARI est professeur à l’Université Mohammed V à Rabat (Maroc), président du CERIPP.

La démocratie et la gouvernance sont deux thématiques qui ont pris, au cours de ces dernières années une place centrale chez les chercheurs, les penseurs, les politiques ainsi que la société civile .

=> Le programme du Colloque de Marrakech

Les publications, les analyses et les réflexions se suivent à un rythme soutenu, et s’accumulent au fur et à mesure que les menaces pèsent sur le devenir de la démocratie et les doutes sur la bonne gouvernance. L’organisation de ce colloque s’inscrit à la fois dans un programme ambitieux sur les enjeux du numérique et, de manière prospective, vise à interroger le devenir de la démocratie, en tant que régime politique, et de la gouvernance, en tant que science de gestion, par rapport à l’irruption de la révolution numérique et celle de l’IA qui les dotent d’une nouvelle légitimité.   

Il a été démontré depuis des lustres qu’une société démocratique sure exige à la fois une démocratie efficace et une bonne gouvernance à tous les niveaux. Plus précisément, une démocratie efficace, qui stimule une participation effective des citoyens au pouvoir, et une bonne gouvernance qui développe les liens de confiance, de proximité et de négociation, qui sont de nature à créer la cohésion sociale, à promouvoir la stabilité, à générer le progrès économique et sociale, et donc à créer des communautés ou les gens peuvent vivre, et travailler dans la paix et la fraternité. 

Dans sa conception courante, la démocratie porte en elle-même l’instauration de l’ordre au sein de la communauté politique qu’elle soit locale ou internationale. Une convergence entre démocratie et bonne gouvernance peut être ainsi trouvée dans l’élaboration de cet ordre qu’elles cherchent à consolider, caractérisé par la stabilité sur le plan national et la paix sur le plan international. Cette vocation commune autour d’un ordre unique  dénote la complémentarité forte  entre les deux concepts pour améliorer l’image de marque  de l’Etat, même s’il va falloir nuancer les racines de légitimités qui sont différentes  pour les deux : la légitimité de la bonne gouvernance repose essentiellement sur les critère d’efficacité et de transparence ; elle est d’essence managériale issue du vocabulaire des organisations financières internationales, Banque mondiale et FMI notamment,   alors que la démocratie puise sa légitimité sur les principes de participation, de concertation du plus grand nombre, bref sur le principe d’inclusivité.

Elle est d’essence politique, idéologique et philosophique.

Dans tous les cas de figure, au-delà des convergences ou des divergences supposées, l’irruption de la technologie numérique nous impose de nouveaux outils et de nouveaux usages qui vont révolutionner la manière de concevoir les politiques publiques, de renouveler les pratiques démocratiques et celles de la gestion publique. De manière générale, la transformation numérique a un impact sur tous les aspects de la vie, de l’économie, de la politique, de la géopolitique, à la manière dont les gens ordinaires interagissent. 

Elle se développe à un rythme rapide, exponentiel, à tel point qu’on a l’impression que certaines technologies pourraient bientôt entraîner un changement révolutionnaire auquel les personnes, les institutions ne sont pas encore pleinement préparées. Un monde nouveau s’annonce à l’horizon ; or jusqu' à présent, l’impact de la transformation numérique sur la démocratie et la gouvernance n’a pas été décrit de manière exhaustive dans les travaux universitaires, des experts de management, de groupes de réflexions et d’organisations internationales. 

Certes, de nombreux États, sous l’effet de la Covid-19, ont beaucoup avancé dans l’expérimentation et l’identification des opportunités et les risques que les technologies numériques présentent pour la démocratie et la gouvernance. 

L’impact de la Covid-19 sur la transformation numérique a été en effet décisif. Il a accéléré cette transformation dans le secteur public, en partie dans l’administration publique. Lors du premier temps de confinement , les Etats ont développé de nouveaux moyens de garantir le fonctionnement ininterrompu des institutions clés et continuer à favoriser des services publics : 

les services de la santé ont travaillé sans interruption, l’enseignement n’a pas chômé, un certain nombre de services publics ont été également informatisés en un temps record ; les fonctionnaires - à tous les niveaux de l’administration – ont été invités à travailler depuis leur domicile, d’autres assemblées élues  ou services se sont réunis en vidéoconférences et ont introduit le vote en ligne, pour ne citer que ces exemples.

 Naturellement, cette accélération dans le numérique n’a pas été simple dans tous les États du monde en raison de leur niveau de développement, des réglementations juridiques et administratives existantes, du niveau de formation des fonctionnaires, de la culture du travail, du niveau de maturité numérique ou encore de la disponibilité de l’infrastructure technologique. 

Représentative, délibérative, participative ou directe

Bien plus, nous avons assisté à la fourniture d’une gamme variée d’outils adaptés à chaque type de démocratie, représentative, délibérative, participative ou directe. La révolution numérique transforme radicalement la manière dont les acteurs politiques agissent et interagissent. Les campagnes pour l’élection se font de plus en plus en ligne ; les plateformes de consultation aussi sont de plus en plus répandues et utilisées également par les autorités publiques. La technologie numérique a contribué, en un laps de temps court, à revigorer la démocratie, en particulier le rôle des partis politiques qui ont dû utiliser de nouveaux outils numériques pour obtenir le soutien électoral. 

On a vu apparaître aussi de nouveaux acteurs mondiaux à la pointe de de la technologie tels qu’Avazz (le monde en action), change .org et des variations nationales réussies (par ex. Compact en Allemagne, 38 degrés au Royaume uni). Cependant, le recours à la technologie aux fins de mobilisation a permis d’avoir un impact sur les lois et les politiques. Dans cette grande vague de transformation, on a vu émerger   de nouveaux acteurs de la démocratie issus du secteur privé et qui vont avoir un effet d'entraînement sur la gouvernance publique. 

De même, les technologies numériques ont modifié substantiellement les techniques de communication et d’information sur lesquelles les électeurs comptent. Elles ont remodelé la manière dont les personnes expriment leur volonté par le biais du vote et de la représentation et elles ont, dans une large mesure, modifié les campagnes électorales. 

D’autres outils sont aussi en cours d’expérimentation, comme l’audit démocratique ou le micro ciblage politique…pour donner plus de sens à la démocratie et assurer son appropriation par les citoyens. Les outils numériques sont de nature à mettre en place les fondations d’une « démocratie augmentée » et d’une « gouvernance ouverte » qui permettent d’ouvrir le fonctionnement des institutions publiques aux citoyens. Ils peuvent être ainsi une chance pour la démocratie dès lors qu’ils  permettent une réelle expression des libertés au cœur des régimes démocratiques, à l’avènement d’une démocratie participative, voire peut être directe.  


Une transformation qualitative de la démocratie ?

Les perspectives d’une transformation qualitative de la démocratie sont réelles, mais l’espace numérique a aussi sa face sombre qu’il ne faut pas négliger, car les technologies sont malléables à tous les usagers. Les modes d’utilisation de cet espace peuvent limiter l’exercice des droits et des libertés des citoyens, sans oublier les risques de la surveillance numérique par la manipulation de tout un stockage à grande échelle de nombreuses informations sur les usagers et les consommateurs, mais aussi sur les citoyens. 

A ce niveau, il y a déjà une tendance qui fait grincer les dents et suscite de la méfiance, voire de la peur : c’est le risque de l’émergence d’une « démocratie oligarchique », au service des puissants qui marque déjà la prépondérance inquiétante des GAFAM dans nos activités démocratiques et dans la régulation des relations internationales.   Ainsi apparaît l’intérêt de de ce colloque pour réfléchir ensemble sur les chances de succès d’un tel projet transformateur qui va impacter nos vies et nos civilisations, et sur les barrières nécessaires pour éviter   les usages abusifs au nom de la démocratie numérique et l’émergence de pouvoirs parallèles qui peuvent détourner les nouveaux instruments de la démocratie numérique au service de leurs intérêts. 

Le numérique peut-il être un élément de renforcement de la démocratie et améliorer la gouvernance ou est-il un élément socio-politique d’affaiblissement de la démocratie ? 

Telle est la première question dialectique à laquelle je vous convie d’y prendre part dans cette assemblée scientifique pour faire avancer la réflexion, stimuler le débat et développer une prise de conscience collective autour de ces enjeux et de ces défis qui engagent et mettent en question   un projet civilisationnel commun et un humanisme partagé, seul à même de nous permettre de retrouver une cohérence, un sens et un avenir. 

Le présent est en effet perturbé en profondeur par des sapes souterraines, d’invisibles courants, d’incertitudes multiples, de blocages considérables, de réformes ratées, d’accumulations d’échecs, de crises épouvantables, de gouvernances contre productives, de démocraties transformées en “démocratures”, de savoirs anachroniques, de pensées stérilisantes, de convictions amalgamées, de droits transformés en servitudes, de désenchantements et d’angoisses. 

Alors le numérique peut-il être une chance pour l’humanité, une alternative pour revigorer la démocratie et la gouvernance ou un danger systémique achevant de manière destructrice ce que les populismes semblent commencer ?

La deuxième question, aussi importante que la première, est de savoir comment la Révolution numérique, dans ses dimensions cognitives, épistémologiques, économiques et politiques, quelles en sont les conséquences par rapport au rôle du citoyen dans le pacte démocratique ?  

Pour le point de vue des conceptions technophiles, lointain héritier du saint simonisme, il est évident que la participation des citoyens ne doit pas se limiter aux élections, mais elle doit être stimulée tout au long du mandat, grâce à des outils numériques  innovants. C’est toute la volonté de ce qu’on l’on appelle les « Civic Tech » et la « gouvernance ouverte », qui permettent d’ouvrir le fonctionnement des institutions publiques aux citoyens. Dans un point de vue critique,[1] l’économie  numérique et sa Révolution provoquent une déliaison démocratique et accentue les effets dissolvants de la délégitimation démocratique.  

Comment appréhender alors ces différents points de vue et ces écoles de pensées ? 

Ces deux questions sont essentielles, mais il y en d’autres qui méritent d’être clarifiées pour savoir comment maitriser l’usage du numérique et de l’IA. 

-Comment les pratiques des algorithmes, c’est-à-dire la mathématisation du réel induit-elle, peut-être de l’efficacité, mais également une distance importante par rapport au réel ?- Comment l’utilisation des algorithmes et du langage numérique dans le SP fait-il perdre le bon sens ? 

- Est-ce que la numérisation rapproche les citoyens de leur administration, plus généralement, l’introduction de numérique et de l’IA peuvent-ils faire reculer la bureaucratisation des SP ?

- Comment le numérique et l’IA contribueront- ils à revigorer le rôle des partis politiques, celui de la société civile et des acteurs privés ? 

 - Quel rôle donner au numérique dans la démocratie urbaine et territoriale ?  

- Quels sont les nouveaux repères de l’action publique ? 

- Quelle société face aux bouleversements technologiques ?   Je suis convaincu que la présence dans ce colloque d’un concentré d’intelligence nous permettra sans aucun doute de saisir la portée, l’intérêt, les risques et les incertitudes de ces deux révolutions, celle du numérique et celle de l’IA, pour savoir où l’on va et comment maitriser l’évolution d’un monde qui s’avère complexe, risqué, et prospecter le cheminement sur les voies réformatrices qui conduiraient à la métamorphose.

Ali Sedjari

Lire aussi =>.  " La Démocratie à l'heure du numérique et de l'Intelligence artificielle" / article de Pierrick Hamon ( Ouvrage collectif piloté par Ali Sedjari. 2021.   Cf ci-dessous.


A lire :  https://files.cdn-files-a.com/uploads/3401002/normal_6216a973c5aad.pdf 

Lire, à ce sujet, l'interview de Jean-Paul JOUARY

accéder à l'article  
8-MARS: MA LETTRE AUX FEMMES ET AUX HOMMES DU MONDE…

8-MARS: MA LETTRE AUX FEMMES ET AUX HOMMES DU MONDE…

Serge Mathias TOMONDJI est journaliste et éditorialiste. De nationalité béninoise, il est , depuis 1993, installé au Burkina Faso. Aujourd’hui 8 mars, c'est la Journée internationale des droits des femmes, institutionnalisée par l’Organisation des Nations unies depuis 1975 pour s’interroger sur la situation de la femme dans le monde. Une célébration placée cette année sous le thème «Investir en faveur des femmes: accélérer le rythme». - Ouagadougou, le 08 mars 2024 / Toute l'équipe de I-Dialogos s'associe à ce magnifique message à toutes les femmes du monde.

Aujourd’hui 8 mars, c’est la Journée internationale des droits des femmes, institutionnalisée par l’Organisation des Nations unies depuis 1975 pour s’interroger sur la situation de la femme dans le monde. Une célébration placée cette année sous le thème «Investir en faveur des femmes: accélérer le rythme». Car en effet le rythme n’est pas bon pour accomplir les promesses en faveur des femmes pour une société égalitaire, dans un monde lourdement «confronté à de nombreuses crises, qu’il s’agisse des conflits géopolitiques, de la forte recrudescence de la pauvreté, ou encore de l’aggravation des effets du changement climatique». Au-delà de cette journée, qui semble devenir plus une fête qu’un moment de profondes réflexions sur droits des femmes, ceci est ma modeste lettre d’aujourd’hui pour «la deuxième moitié du ciel»… 

Serge Mathias TOMONDJI, Journaliste et éditorialiste béninois, installé au Burkina Faso depuis 1993

«Malgré tout ce que vous êtes nous vous aimons, car la vie c’est vous, vous qui enfantez les hommes, présidents, rois, fous et voleurs…»  Paroles du célèbre chanteur béninois Gnonnas Pedro, aujourd’hui décédé, fredonnées en boucle le 8 mars de chaque année pour magnifier la femme! 

Aujourd’hui, 8 mars, c’est en effet la Journée internationale des droits des femmes. 

Cela fait «tant et tant de temps», comme le proclame une chanson célèbre, que l’amélioration des conditions de vie des femmes figure dans l’agenda de tous les gouvernements, qui n’hésitent souvent pas à surenchérir chaque année pour se montrer soucieux du genre féminin. 

Le chapelet est long, en effet, des actions menées ici et ailleurs pour lifter les profondes et parfois injustes inégalités qui existeront malheureusement encore longtemps entre les hommes et les femmes. 

Et pourtant, au-delà du spectacle et de la fête qui semblent dominer les célébrations continues du 8-Mars, cette journée, institutionnalisée par l’Organisation des Nations unies depuis 1975, devrait servir de tremplin à la réflexion sur une mise en œuvre véritable et à l’élargissement des droits de nos mères, épouses, sœurs, filles… Il s’agit en effet, non pas d’organiser une fête et d’offrir fleurs, pagnes et cadeaux à «la deuxième moitié du ciel», mais de marquer une halte pédagogique pour s’interroger sur la situation de la femme dans le monde.

 RECONNAÎTRE SA PLACE À LA FEMME 

De tout temps, faut-il le rappeler, les femmes ont lutté pour de meilleures conditions de vie et de travail. Et les 8-Mars se sont égrenés au fil de l’histoire pour sonner, entre autres, le carillon de certaines inégalités dont elles sont encore victimes. 

C’est pourquoi, aujourd’hui encore, loin de toute fanfaronnade, au-delà des discours savants et lénifiants, chaque société doit simplement reconnaître sa place à la femme. La sagesse indienne ne souligne d’ailleurs-t-elle pas fortement que «si vous enseignez à un homme, vous enseignez à une personne, mais si vous enseignez à une femme, vous enseignez à toute la famille»? 

En tout cas, feu le capitaine Thomas SANKARA ne s’y est pas trompé lorsqu’il a affirmé, le 8 mars 1987, qu’«il n’y a point d’homme fier tant qu’il n’y a point de femme à côté de lui. Tout homme fier, tout homme fort, puise ses énergies auprès d’une femme; la source intarissable de la virilité, c’est la féminité. La source intarissable, la clé des victoires se trouvent toujours entre les mains de la femme». 

Et pour souligner admirablement le rôle prépondérant que jouent les femmes dans notre société, et donc l’importance que tous les acteurs — hommes, autorités, structures et organisations, dispositions légales et autres… — devraient leur accorder, Thomas SANKARA  n’a pas hésité à interpeller leurs compagnons, souvent prompts à les dénigrer, les rabaisser et/ou à les exclure des chantiers de développement. «C’est auprès de la femme, sœur ou compagne, que chacun de nous retrouve le sursaut de l’honneur et de la dignité. C’est toujours auprès d’une femme que chacun de nous retourne pour chercher et rechercher la consolation, le courage, l’inspiration pour oser repartir au combat, pour recevoir le conseil qui tempérera des témérités, une irresponsabilité présomptueuse», a-t-il martelé. 

INCONSÉQUENTE MARGINALISATION 

Combien sommes-nous finalement à accorder à la femme — cadre ou gestionnaire du foyer, travailleuse acharnée dans les champs ou vendeuse sur les marchés, mécanicienne dans un garage, chauffeur de taxi ou de bus, pilote, P-DG, ministre ou manager chevronnée… — sa vraie place dans la société? Comment gérons-nous les minorités dans nos pays et que faisons-nous tous, chacun en ce qui le concerne, pour tenir effectivement compte de cette majorité parfois silencieuse, opprimée, martyrisée, mais toujours efficace, serviable, complémentaire? 

Il faut le savoir, le cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) a comptabilisé 10 593 951 femmes sur 20 487 979 de Burkinabès en 2020, soit 51,7% de la population nationale. Cependant, les femmes ne pèsent pas dans les cercles de décision. On comptait ainsi en 2021 au Burkina Faso, 9 femmes ministres sur 33, soit 27,2%, et 16 femmes députés sur 127, soit 12,5%. En 2020, quatre femmes sur 13 (30,7%) étaient gouverneurs de région, seulement huit d’entre elles sur 45 (17,7%) occupaient les fonctions de hauts-commissaires de province, tandis que 52 femmes sur 348 (14,9%) étaient assisses dans des fauteuils de préfets de département. 

Certes, ce tableau ne dépeint pas la réalité de la grande majorité des femmes qui ne gravitent pas dans les cercles de l’élite et qui peuvent prétendre humblement exercer efficacement des missions dans l’administration et la haute administration, mais il ne témoigne pas moins du fait que les structures étatiques par exemple donnent plutôt l’image d’une marginalisation de la femme dans la gestion de la cité. 

Et les résolutions politiques prises pour améliorer cet état de fait, notamment par l’attribution d’un quota en leur faveur sont mitées par des manœuvres tout autant politiques de certains hommes. 

Finalement, le monde évolue et les femmes s’affranchissent des jougs qui leur étaient jadis imposées. Mais dans nos sociétés, nombre d’entre elles sont encore excisées, ostracisées, injustement écartées de leurs missions, tandis que persistent toutes sortes de discriminations à leur égard.

 Mais comme le dit avec malice Philippe DUMAS, «il était une fois un pays merveilleux où les femmes avaient pris leur revanche sur les hommes; elles pouvaient enfin devenir maçon, plombier ou champion de boxe et laissaient à leurs maris le soin de torcher les enfants et de repriser les chaussettes». Ce pays merveilleux, qui existe déjà, toi et moi devront le consolider, le protéger, le faire grandir… pour que, dans l’égalité et la complémentarité, les droits des femmes deviennent le viatique d’une société libre, solidaire qui construit intelligemment son développement… 

AH BON, «L’HOMME EST LE SEXE FORT»? 

Comment ne prenons-nous en effet pas conscience de ce que, comme l’a encore plaidé Thomas SANKARA, pertinent de raisonnement et de vision dans ce fameux discours du 8 mars 1987, que «c’est toujours auprès d’une femme que nous redevenons des hommes, et chaque homme est un enfant pour chaque femme. Celui qui n’aime pas la femme, celui qui ne respecte pas la femme, celui qui n’honore pas la femme, a méprisé sa propre mère. Par conséquent, celui qui méprise la femme méprise et détruit le lieu focal d’où il est issu, c’est-à-dire qu’il se suicide lui-même parce qu’il estime n’avoir pas de raison d’exister, d’être sorti du sein généreux d’une femme»? 

Comment osons-nous ignorer ce socle, ce pilier pour bander nos muscles, montrer nos biceps et faire parler notre testostérone à propos de tout pour proclamer urbi et orbi que «l’homme est le sexe fort»? 

Au nom de quoi d’ailleurs? 

En tout état de cause, la Journée internationale des droits des femmes devrait nous administrer, le 8 mars de chaque année, la piqûre remplie du sérum de cette vérité que nous a laissée l’ancien président français Jacques CHIRAC, aujourd’hui décédé, et qui établit que… «le combat pour l’égalité, pour la liberté des femmes et pour leur respect est un combat quotidien»! 

Tout comme celui pour la survie de l’Homme… 

© Serge Mathias Tomondji Ouagadougou, 8 mars 2024

https://www.i-dialogos.com/analyses/afrique-entre-cafouillis-et-dÉsirs-dÉmocratiques.


accéder à l'article  
Guerre Israël-Hamas : le regard de l’écrivaine libanaise Dominique Eddé

Guerre Israël-Hamas : le regard de l’écrivaine libanaise Dominique Eddé

Pour Dominique EDDE, Il est temps de sortir du "nous contre eux", d'en finir avec cette guerre à mort pour la possession exclusive de "la Terre sainte", de "la Terre de la bible". Et de lui substituer le "eux et nous", de faire de la Palestine une terre partagée où chacun pourra vivre en paix et en sécurité où les drapeaux israélien et palestinien flotteront côte à côte. De marcher dans les pas de Mandela qui malgré les affres et les monstruosités de l'apartheid et les souffrances des peuples noirs, a voulu et su construire la Nation arc en ciel de l'Afrique du Sud. / Jean-Claude MAIRAL / 19.11.2023

Le texte que l'écrivaine libanaise, Dominique Eddé, vient de publier le 31 octobre denier, dans le journal français Le Monde, est particulièrement pertinent. 

Il est temps en effet de sortir, comme elle l'écrit, du "nous contre eux", d'en finir, comme je l'écrivais dans un texte précédent ,de cette guerre à mort pour la possession exclusive de "la Terre sainte", de "la Terre de la bible". 

Et de lui substituer le "eux et nous", de faire de la Palestine une terre partagée où chacun pourra vivre en paix et en sécurité où les drapeaux israélien et palestinien flotteront côte à côte. De marcher dans les pas de MANDELA qui, malgré les affres et les monstruosités de l'apartheid et les souffrances des peuples noirs, a voulu et su construire la Nation arc en ciel de l'Afrique du Sud. 

Nous avons été horrifiés par le massacre et les monstruosités commis le 7 octobre par le Hamas contre des enfants, des jeunes, des femmes et des vieillards dont nombreux, il faut le rappeler, s'opposaient au Gouvernement de Netanyahou et défendaient les droits des palestiniens. 

Nous pleurons de voir chaque jour ces enfants, ces jeunes, ces femmes et ces vieillards de Gaza, mourir sous les bombes. Les uns ne doivent pas faire oublier les autres. 

C'est pourquoi, en France notamment, nous avons la responsabilité, non d'opposer les victimes selon l'appartenance à un camp, c'est à dire d'être dans "le nous contre eux", mais au contraire de construire le "nous et eux". 

Qui, parmi les politiques, les syndicalistes, les responsables d'associations aura le courage et la détermination d'appeler à un vaste rassemblement pour la paix et la fraternité où se côtoieront les drapeaux israéliens et palestiniens ? 

Jean-Claude MAIRAL, co-président de I-Dialogos, 19-11-2023


Biographie de Dominique Eddé

Le “nous contre eux” signe fatalement le début de l’obscurantisme et de la cécité »

« La grande majorité des hommes ne saurait résister à un meurtre sans danger, permis, recommandé et partagé avec beaucoup d’autres », écrivait le Prix Nobel de littérature (1981) Elias Canetti [1905-1994] dans Masse et puissance (Gallimard, 1960). Cette phrase résume le tragique de la condition humaine. 

Elle nous renvoie au rôle décisif de la « petite minorité » restante quand vient l’heure de la meute et de la fusion. Elle nous met en garde contre les raisonnements tribaux, adaptés au confort de nos identités de naissance. Que nous soyons Israéliens ou Palestiniens, Libanais, Syriens, juifs ou musulmans, chrétiens ou athées, Français ou Américains, nous ne nous méfierons jamais assez du recours au « nous contre eux », qui signe fatalement le début de l’obscurantisme et de la cécité. 

Or l’emploi de ces trois mots enregistre à l’heure qu’il est des records terrifiants, d’un bord à l’autre de la planète. Et il se répand à une vitesse si foudroyante qu’il emporte les têtes, comme un ouragan des maisons. 

Le carnage barbare du Hamas, le 7 octobre, n’a pas fait que des milliers de morts et de blessés civils israéliens, il a jeté une bombe dans les esprits et dans les cœurs, il a arrêté la pensée. 

Il a autorisé le déchaînement des passions contre les raisons et les preuves de l’histoire. 

Ce déchaînement peut se comprendre là où manquent les moyens de savoir, d’un côté comme de l’autre. 

Là où la douleur est écrasante. Il est inacceptable chez les puissants : là où se déclarent les guerres, là où se décident les chances de la paix. 

Que s’est-il passé pour qu’un jeune homme qui, dans les années 1980, lançait des pierres pour se faire entendre d’une armée d’occupation toute-puissante soit devenu le père d’un autre jeune homme réduit à commettre un massacre de civils pour exister ? 

Il s’est déroulé en silence, une décennie après l’autre, au mépris des consciences, à l’abri des regards, un processus de sabotage et de destruction du peuple palestinien qui apparaît, avec le recul du temps, comme celui d’une épuration ethnique. 

Et ce meurtre collectif, auquel auront collaboré tous ceux qui l’ont permis ou encouragé, au premier rang desquels une majorité de régimes arabes, a enfanté l’horreur à laquelle nous assistons aujourd’hui. Nous ne nous trouvons pas face à un début, mais face à un terme. Le terme d’un long processus de décomposition et de démembrement qui aura dépecé la région tout entière et signé la défaite colossale de tous les acteurs concernés. 

Perdre la raison 

Ce qui est à présent largement reçu en Occident comme une attaque de la barbarie contre la civilisation, bloc contre bloc, est en réalité le terrible exutoire de l’horreur quand toutes les autres issues ont été bouchées. 

Qui nous dira qu’une paix fondée sur le maintien et l’extension de la colonisation n’est pas une imposture, un crime ? 

Qui nous dira qu’un peuple, d’abord nié dans son existence, puis écrasé pour survivre, trahi de tous côtés, y compris par l’autorité censée le représenter, n’a pas quelque raison de perdre la raison ? 

Le salut d’Israël passe par sa main tendue au peuple qu’elle colonise. Que ceux qui pensent que les Gazaouis sont des animaux découvrent leur humanité et leur vie au jour le jour, décrite par la journaliste israélienne Amira Hass, dans son livre publié en 1996, Boire la mer à Gaza. Chronique 1993-1996 (La Fabrique, 2001). 

Qu’ils lisent son adresse à l’Allemagne, publiée dans le quotidien Haaretz, le 16 octobre : « L’Allemagne, écrit Hass, fille de parents internés dans les camps, fait un “chèque en blanc” à un Israël blessé, souffrant, avec un permis de pulvériser, détruire et tuer sans retenue, qui risque de nous emporter tous dans une guerre régionale, si ce n’est une troisième guerre mondiale… » 

L’islamisme djihadiste est une plaie ? C’est le moins que l’on puisse dire. 

Mais combien de temps encore va-t-on faire semblant que le triomphe des talibans est sans rapport avec la politique américaine et que l’apparition de l’organisation Etat islamique est sans rapport avec les deux guerres du Golfe, dont la seconde est construite sur un mensonge monté de toutes pièces ? 

L’ex-président des Etats-Unis Barack Obama lui-même l’a reconnu expressément. « L’[organisation] Etat islamique est une excroissance directe d’Al-Qaida en Irak à la suite de notre invasion de ce pays », confie-t-il à Vice News, en mars 2015. 

Qui nous dira que le Hezbollah est sans rapport avec l’invasion israélienne de 1982, date de sa création à titre de mouvement de résistance ? 

Qui nous dira, en examinant de près la montée du Hamas, qu’elle n’est pas cofabriquée par les artisans du Grand Israël de l’après-Yitzhak Rabin [assassiné en 1995] ? 

Qui nous dira ce qu’il faut répondre aux gens démunis, dépossédés de tout, jetés sur les routes, quand ils s’en remettent aveuglément au Dieu qu’on leur vend à bas prix ? 

La survie et la sécurité d’Israël ne peuvent plus se négocier entre les quatre murs du capitalisme sauvage, de l’arrogance et de la toute-puissance militaire. Ni l’argent ni les armes ne feront taire les vaincus. Ces derniers n’auront plus les moyens de répondre ? Si, ils sortiront cette arme redoutable qu’est la passion de Dieu sans Dieu. Et celle-ci s’exercera sur tous les territoires qu’elle trouvera sur son chemin. Pression infernale 

Pour assurer son existence dans la durée, Israël doit renoncer à l’anéantissement de Gaza et à l’annexion de la Cisjordanie. Son avenir ne peut pas lui être assuré par l’expulsion, l’extermination, la conquête du peu de territoire qui reste. Il ne peut l’être que par un changement radical de politique. Un renoncement à la logique de l’affirmation de soi par la supériorité militaire et la négation de l’autre. 

Alors, les esprits ignorants ou bornés du monde arabo-musulman prendront mieux la mesure de ce temps de l’horreur absolue que fut la Shoah. Il sera enfin enseigné et transmis aux nouvelles générations. 

Nous apprendrons, de part et d’autre, que pas une histoire ne commence avec soi. On ne détruira pas les islamistes radicaux à coups de déclarations de guerre, on les affaiblira en leur ôtant, une par une, leurs raisons d’exister et d’instrumentaliser l’islam. 

Ce sera long ? Oui. Mais qu’on nous dise, quel autre moyen a-t-on d’éteindre un incendie sans frontières ? C’est en retirant ses « prétextes » à la mauvaise foi générale qu’on fera peut-être advenir la paix à laquelle aspire désespérément le plus grand nombre. 

Les psychothérapeutes savent ce que les politiciens s’abstiennent de prendre en compte : formuler la souffrance de l’autre, son humiliation, l’aider à dire son cri, sa rage, sa haine, c’est les désamorcer. 

C’est d’un combat contre la haine qu’il s’agit désormais. Il engage chacun de nous, si l’on veut donner une chance aux prochaines générations. 

Que les dirigeants israéliens et leurs soutiens aveugles renoncent à leur domination brutale, satisfaite et sans partage de ce lieu explosif qu’est la « Terre sainte ». 

Que les Arabes, les musulmans, les défaits de l’histoire n’oublient pas qu’en versant dans l’antisémitisme ils se salissent, ils tombent dans un mal qui n’est pas le leur, ils se retournent contre eux-mêmes. 

Qu’ils s’élèvent, bien sûr, contre le massacre en masse qui est en cours, mais qu’ils ne privent pas les familles israéliennes endeuillées de leur compassion, qu’ils ne confondent pas leur révolte avec le fantasme de la disparition d’Israël. 

N’oublions pas, nous autres Arabes, que nous avons massivement contribué à notre malheur. 

N’oublions pas qu’en matière d’horreur nous avons enregistré sur nos sols, depuis 1975, une série abominable de massacres. 

Du Liban à la Syrie, à l’Irak, nos prisonniers ont été enfermés dans des conditions atroces. Des femmes, des hommes ont été torturés, sans que nous sachions les défendre. Nos mémoires, nos cerveaux, nos âmes ont été torturés. Nos cultures. Notre histoire millénaire. 

Aucun de ces pays n’est parvenu à résister aux manipulations internes et externes, à la pression infernale des grandes puissances, à la sinistre alliance de la corruption, du mépris des pauvres et de la plus abusive des virilités. 

Nous ne pouvons plus relever la tête à coups de slogans et de doléances exclusivement dirigés contre Israël. L’avenir ne consiste pas à revendiquer ce que l’on a perdu, mais à examiner ce qui reste à sauver. Israël existe. De ce qui fut un mal pour beaucoup d’entre nous peut sortir un bien pour tous. 

Un chantier gigantesque 

Ne ratons pas ce terrible et dernier rendez-vous. Souvenons-nous que la vie, la mort, le jour, la nuit, la douleur, l’orphelin, la terre et la paix se disent pareil en arabe et en hébreu. Il est temps pour chacun de nous de faire un immense effort si nous ne voulons pas que la barbarie triomphe à nos portes, pire : à l’intérieur de chacun de nous. 

Le chantier est gigantesque ? Oui. Il implique un changement d’acteurs politiques. Oui. 

C’est trop tôt ? Non. 

C’est un rêve ? Oui, mais qu’on me dise s’il est un autre scénario qui ne soit un cauchemar. 

En conclusion de son livre, La Question de la Palestine (1979, Actes Sud, 2010), Edward Said écrivait : « La Palestine est saturée de sang et de violence… La question de la Palestine est malheureusement vouée à se renouveler sous des formes que l’on ne connaît que trop bien. Mais les peuples de Palestine – arabes et juifs –, dont le passé et l’avenir sont inexorablement liés, sont eux aussi appelés à se renouveler. Leur rencontre n’a pas encore eu lieu, mais elle va advenir, je le sais, et ce sera pour leur bénéfice réciproque. » C’était en 1980. 

Le temps est peut-être venu pour chacun, chacune d’entre nous de faire son travail de colibri, de préférer le convoi menacé de l’humanité au bolide des idées ressassées. 

Que ceux qui en ont le pouvoir fassent pression sur Israël pour mettre immédiatement un terme au supplice que son armée inflige aux Gazaouis, à son acharnement sauvage et suicidaire sur un territoire saturé de malheurs, attaqué de partout et sans portes de secours. 

Tous les destins des pays voisins sont liés. C’est précisément ce message que les puissances étrangères feignent de ne pas comprendre : la région demande à être traitée comme un seul et même corps gangrené, mortellement blessé. 

A répéter le passé au lieu d’en mettre en marche un nouveau, on risque fort de sacrifier le projet prioritaire de ce XXIe siècle : la survie de l’espèce humaine. 

Dominique Eddé, écrivaine et essayiste libanaise est notamment l’autrice d’« Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017).

accéder à l'article  
La langue française: un combat d’avenir. Jean-Claude MAIRAL

La langue française: un combat d’avenir. Jean-Claude MAIRAL

Allons-nous continuer à voir reculer la place du français au plan national et mondial, ou bien saurons nous relever le défi, du local au mondial, de la Francophonie et de la promotion de la langue française, comme un axe structurant de la politique économique, culturelle et universitaire ? Jean-Claude MAIRAL est coprésident de I-Dialogos et président de « Planète Jeunes reporters-Sur les pas d'Albert Londres »,

ParJean-Claude MAIRAL, In Aurore Bourbonnais du 30-12-202

Promouvoir la langue française, n’est pas un combat d’arrière-garde, mais un combat d’avenir pour le dynamisme et le rayonnement de la France 

Lettre aux parlementaires français.

Le dernier N° de la collection "Manière de voir" du Monde diplomatique, intitulé "Le pouvoir des langues" montre à quel point il est fondamental pour un pays de mettre en valeur sa langue, de la promouvoir et de l’utiliser pleinement au plan national et international, s’il veut être aux yeux du Monde, une grande Nation, une Nation dynamique et qui rayonne. La langue est un vecteur décisif pour s’opposer aux dominations d’où qu’elles viennent et donner une âme à un pays et à sa population. 

Malheureusement en France, on délaisse peu à peu et depuis des décennies, la langue française, au niveau économique, au niveau universitaire et au niveau de la recherche, au profit de l’anglais. 

En 2007, l'ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine écrivait "L'indifférence des élites françaises au sort du français et de la Francophonie- mis à part les spécialistes-, est un scandale et une absurdité. Manifestation, sans doute, d'une sorte de déprime nationale et de faux modernisme, se préoccuper du français leur paraît une obsession de vielles barbes, le comble étant atteint dans les milieux économiques globalisés ou le snobisme, en plus de l'efficacité pratique, s'en mêle. 

Ni les Espagnols, ni les Russes, ni les Arabes, ni les Chinois, ni les Allemands entre autres ne sont aussi désinvoltes avec leur propre langue. Si l'américain était sérieusement menacé, les États-Unis n'hésiteraient pas à adopter les lois Tasca / Toubon! 

La France est le seul pays qui a la chance de disposer d'une langue de culture et de communication et qui s'en désintéresse, sauf institutionnellement. Le résultat en 40 ans est là.". 

Un pays qui délaisse sa langue comme la France et un pays sur la voie du déclin. 

Comme l'exprime fort bien, Tahar Ben Jelloul: « Si la France a joui jusqu’à dernièrement d’une présence appréciable et jalousée par les autres cultures, c’est parce qu’elle avait misé sur ce qu’elle exporte le mieux: la langue, l’intelligence, la pensée, l’imaginaire, l’art, la mode… C’est grâce à cet ensemble de biens culturels riches et originaux, authentiques et en chanteurs, que la France a réussi à développer ses échanges commerciaux et à signer des contrats importants… 

Dès que surgissent des difficultés économiques, le réflexe immédiat des politiques est de tailler dans le budget de la coopération culturelle. Ils pensent qu’en faisant des économies sur les instituts français, vitrines et visage de la France que les étrangers aiment, ils résoudront les problèmes d’intendance et partant de finances. Erreur ! » (Le UN N°1) 

Allons-nous continuer comme cela et voir reculer la place du français au plan national et mondial, avec comme conséquence une influence de la France en perte de vitesse au profit d'une domination des USA! Ou relever le défi, du local au mondial, de la Francophonie et de la promotion de la langue française, comme  extraordinaire outil de développement de la France, comme un axe structurant de la politique économique, culturelle et universitaire en France et à l’étranger! 

Allons-nous entendre l’appel de JMG Le Clézio et de différents auteurs dans l’ouvrage, « Francophonie  pour l’amour d’une langue » ? La maîtrise du français de l’école à l’université, dans la haute administration, dans toutes les sphères de la société, doit être une priorité de l’action publique, si l’on veut rester un grand pays ! 

Cela ne s’oppose nullement à l’apprentissage d’une autre langue, bien au contraire. Nous avons besoin des deux. 

Défendre et promouvoir la langue française doit aussi s’accompagner dans notre pays, de la valorisation et de l’apprentissage des autres langues. 

L'ouverture au Monde l'exige. Mais cette indispensable ouverture ne demande pas de sacrifier sa propre langue, ni les autres langues. Ce combat pour la langue française, n’est pas un combat d’arrière-garde, mais un combat d’avenir ! 

En 2024 le sommet de la Francophonie se déroulera en France, une première depuis 33 ans. Le château de Villers-Cotterêts, siège de la future cité internationale de la langue française dans l'Aisne, accueillera l'événement. 

Nous avons deux ans pour montrer aux yeux du Monde et de tous les pays francophones que la France ne délaisse pas sa langue. Tel est notre souhait en cette fin d’année 2022 et à l’aube de l’année nouvelle. 

Messieurs les parlementaires aurez-vous cette ambition ? Allez-vous relever ce défi ? 

JC Mairal In Aurore Bourbonnais du 30-12-2022


accéder à l'article  
Pourquoi la Genève internationale doit se réinventer

Pourquoi la Genève internationale doit se réinventer

Guy METTAN est ancien président du Club suisse de la Presse, directeur de la Tribune de Genève et auteur notamment de « Russie-Europe, une guerre de mille ans » et de « le continent perdu, Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine » et du « nouveau dictionnaire impertinent de la Suisse ». La dernière assemblée générale des Nations Unies a pris acte de la mort clinique du multilatéralisme. Alors quid de l'avenir de la Genève internatioanale ? et pas seulement.../ Article publié dans le quotidien suisse Le Temps de ce 30 octobre 2023.

Guy METTAN est ancien directeur de la Tribune de Genève et du Club suisse de la presse et auteur notamment de « Russie-Europe, une guerre de mille ans » et de « le continent perdu, Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine » aux Editions des Syrtes et du « nouveau dictionnaire impertinent de la Suisse » chez Slatkine.

En juillet, l’Organisation de coopération de Shanghai a incorporé l’Iran et la Biélorussie. Fin août, le sommet des BRICS s’est élargi à onze membres avec l’adhésion de six nouveaux pays. Début septembre, le G20 a refusé de condamner la Russie selon la demande des pays occidentaux. Mi-octobre, le 3e Forum des Routes de la Soie a eu lieu à Pékin en présence de représentants de 130 pays. 

On peut relativiser ces événements et prétendre qu’ils sont voués à l’échec car il s’agirait d’alliances improbables qui ne sauraient compter face à la « communauté internationale » incarnée par les vertueuses démocraties du G7. On peut. Mais ce serait une erreur. 

Car il faut être aveugle pour ne pas voir que le monde est en train de basculer dans une nouvelle réalité, multipolaire, et que l’ordre occidental « basé sur des règles » est en train de vaciller. 

Même les organes de réflexion américains les plus en vue, tels Foreign Affairs et Foreign Policy, en ont pris acte, qui multiplient les papiers sur le sujet. 

Dans sa conférence au Graduate Institute, le professeur Gassam Salamé a bien résumé l’évolution en cours : le monde n’est plus unipolaire, il n’est pas bipolaire (car la Chine n’a pas d’ambition globale), il est multipolaire avec une primauté américaine sur le déclin. 

Même l’Afrique, continent jusqu’ici sous emprise post-coloniale, revendique bruyamment sa place sur la scène internationale. 

Deuxième constat, le retour des guerres. Ce n’est pas que la guerre avait déserté la planète depuis trente ans – voir la Serbie, l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie, la Libye, le Soudan ou le Yémen - c’est qu’elles étaient devenues invisibles en Occident. En faisant irruption sur le continent européen, les conflits ukrainien et israélo-palestien viennent nous rappeler que les guerres ne sont pas derrière nous mais devant. 

Troisième constat, l’effondrement du multilatéralisme suite au moment unipolaire américain et à la tendance des Etats-Unis à abuser de leur suprématie. 

L’invasion de l’Irak et l’occupation de la Cisjordanie ont montré que l’Occident était prêt à piétiner l’ordre légal mis en place en 1945. Elles ont légitimé le recours à la force et discrédité l’idée même de négociation. 

La dernière assemblée générale des Nations Unies a pris acte de la mort clinique du multilatéralisme : les présidents de quatre des cinq pays membres permanents du Conseil de Sécurité ont snobé la réunion, tout comme le premier ministre indien, tandis qu’Olaf Scholz, dont le pays revendique pourtant un siège de membre permanent, s’adressait à un auditoire plus clairsemé que celui du chef de la junte guinéenne ! 

Ces évolutions sont déterminantes pour l’avenir de la Genève internationale. 

Que faire ? 

Rester les bras croisés ? Faire corps avec le camp euro-atlantiste au nom d’une neutralité « coopérative » ? Ou se battre pour aider à résoudre les problèmes comme l’ont fait nos prédécesseurs pendant la Guerre froide ?


Pourquoi les États-Unis et l’Europe détestent-ils tant la Russie? Alors que la Russie ne représente plus une menace, que ses missiles ne sont plus pointés sur Berlin, que, fait sans précédent dans l’histoire, elle a dissous son empire sans effusion de sang, rendu leur liberté aux pays occupés d’Europe centrale et permis l’indépendance pacifique de quinze nouveaux États, la haine et le dénigrement de la Russie atteignent des proportions inouïes dans les médias, les cercles académiques et les milieux dirigeants occidentaux. Pour comprendre cet acharnement, devenu hystérique avec la crise ukrainienne, Guy Mettan remonte loin dans l’histoire, jusqu’à l’empereur Charlemagne. Il examine sans tabou ni a priori les lignes de forces religieuses, géopolitiques et idéologiques dont se nourrit la russophobie occidentale. Et démonte les ressorts du discours antirusse et anti-Poutine qui ont pour effet de repousser toujours plus loin les chances d’une vraie réconciliation. / Mai 2015

accéder à l'article  
Albéna DIMITROVA / "Filles de l'Est, Femmes de l'Ouest ». Interview.

Albéna DIMITROVA / "Filles de l'Est, Femmes de l'Ouest ». Interview.

A l’occasion des 30 ans de la chute du mur de Berlin et suite à la guerre de la Russie contre l’Ukraine, des écrivaines nées « à l’est » se sont réunies autour d’Albéna DIMITROVA, pour écrire ce livre de témoignages : "Filles de l'Est, Femmes de l'Ouest ». Le livre montre que la réalité est toujours plus complexe et diverse que ce que l'on nous montre ou que l'on nous a montré, à l'Ouest comme à l'Est. Traduit du polonais. / interview par Jean-Claude Mairal

Née à Sofia en 1969, Albéna Dimitrova rejoint la France quelques mois avant la chute du Mur de Berlin. Evénement qu'elle observe en images sans comprendre les commentaires, les seuls mots dont elle dispose en français à cette époque étant « bonjour » et « voyage ». Depuis, cette langue est devenue pour elle une terre d'accueil sans pareil. En tant qu'économiste, elle a effectué des recherches sur les risques systémiques appliqués à la privatisation et à la corruption dans les pays de l'Est. Elle a été secrétaire générale de l'Alliance France-Bulgarie, où elle s'est penché avec un regard aiguisé sur les métamorphoses de ces deux sociétés dans les domaines les plus divers : économique, social, universitaire, culturel et artistique. Depuis 2006, elle se consacre entièrement à l’écriture, à la dramaturgie et à la présentation de spectacles vivants. Elle a dirigé la programmation artistique du Festival international de danse contemporaine de Sofia (SDW) entre 2007 et 2012. 

Interview réalisée par Jean-Claude MAIRAL / 10.02.2023 

I-Dialogos : J'ai beaucoup apprécié votre livre par la lucidité des témoignages d'écrivaines nées en Bulgarie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Roumanie, en Estonie, en URSS, en Yougoslavie et qui désormais vivent en Europe de l'Ouest. Vous donnez à voir et à comprendre ce que fut votre vie à l'Est et ce qu'est désormais votre vie à l'Ouest. Certes vous viviez toutes à l'Est dans des pays au gouvernements communistes, mais il y avait pourtant des réalités différentes selon les pays dans de nombreux domaines. Prenons la question des libertés et de la libre circulation hors des frontières. Énormes différences entre la Yougoslavie que j'ai découvert en 1970 et par exemple l’URSS ! 

Albéna Dimitrova : Oui, votre observation est très juste. Et d’ailleurs, c’est en discutant entre nous pour la préparation du livre que moi-même j’ai pu découvrir l’étendue des nuances. Nous pouvons presque dire qu’il y a eu autant de régimes communistes que de pays et de dirigeants, ce qui confirme qu’au-delà de la question idéologique du communisme, la véritable caractéristique de ces régimes est d’être des régimes d’un culte de la personnalité du chef du parti avec une acceptation profonde des structures de type monarchique qui avaient le pouvoir d’anoblir ceux qui servaient le mieux « le monarque ». Je constate, que l’empreinte laissée sur les comportements en Bulgarie, n’est pas tant l’empreinte communiste ou collectiviste mais celle de la personnalité de Zivkov et de son entourage, après 47 ans à la tête du pays. Or, Zivkov était un paysan-gardien de troupeau pour qui toute brebis voulant aller ailleurs, se nourrir différemment ou souhaitant prendre une direction autre que celle indiquée par le berger en chef, devait être sanctionnée et remise de force dans le sillage du troupeau. 

I-D : Par-delà vos parcours de vie différents, qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre, 30 ans après la chute du mur ? 

AD : Précisément, les 30 ans ! Le temps long est indispensable pour avoir le recul nécessaire et pouvoir nommer. On voit bien aujourd’hui que « La Fin de l’Homme Rouge » a été écrit presque trop tôt. Il faut plusieurs décennies avant que les héritiers de ces régimes expriment réellement leur rapport à l’héritage reçu et en 30 ans, la relève des enfants des anciens dirigeants est tout juste en train de se produire. Aujourd’hui encore, il est presque trop tôt pour savoir comment vont se comporter les fils et les filles des oligarchies post-communistes. Nous sommes encore face à la première génération après les changements. Poutine et ses oligarques sont tout juste face au problème de transmission et de testaments à établir. Leur descendance a été massivement éduquée par l’Occident mais la façon de penser est formée par l’environnement familial, le choc et le grand écart est à venir avec la mort des patriarches à la tête de fortunes colossales. En racontant ce que chacune de nous avait vécu dans l’enfance et la prime jeunesse, nous donnons peut-être une grille de lecture de la façon dont peuvent être formatés les esprits dans ces sociétés. 

I-D : Vos témoignages donnent une vision duale du parcours de vie de femmes et non binaire entre le Bien et le Mal. C'est extrêmement rare pour être souligné. Ayant fait circuler le titre de votre livre dans mes réseaux, je peux vous indiquer que j'ai eu des retours positifs. Ainsi un ami, ancien diplomate m'écrit, à propos du contenu du livre : "C’est en effet la réalité car plus je vais à Berlin depuis plus de trente ans, plus je réalise combien la vie n’était pas si mal à l’Est, hormis les privations de liberté politique". N'est-ce pas un élément de satisfaction pour vous ? 

AD : Très honnêtement, non, pas du tout. C’est l’illusion de la propagande. Une propagande sur l’autonomie et la place laissée aux femmes, une propagande sur l’égalité, sur les moyens de vie redistribués à tous. C’est juste une propagande qui exploite les défauts et les faiblesses des sociétés actuelles. « La liberté politique » tout comme la Liberté tout court, sont des valeurs essentielles pour l’estime de soi et pour le plaisir d’avancer et de s’accomplir. C’est exigeant, c’est responsabilisant, c’est même très difficile, mais sans cette dimension de la vie, regardez à quoi ressemblent les Russes aujourd’hui ! Qui a envie d’une vie de mouton pour ses enfants ? Regardez comment les jeunes Russes fixent leurs pieds lorsqu’on leur demande leur avis sur la guerre, pétris de peur et perdus, sans savoir réellement ce qu’ils en pensent eux-mêmes et finalement prêts soit de fuir, soit de mourir, mais incapables de se révolter… Non et non à une telle « meilleure vie » sous prétexte que les maîtres s’occupent pour qu’on soit nourris. Je préfère de loin les jeunes en France qui se posent des questions, qui se cherchent et qui réagissent à ce qui leur semble injuste. Les sociétés démocratiques sont plus lentes, plus bordéliques, chaotiques parfois, mais à chaque fois qu’une force injuste et inacceptable essaie de s’emparer durablement de l’avenir, la société devient plus forte. Par exemple, aujourd’hui en Occident, l’idéologie de l’École de Chicago touche à ses propres limites. Les doctrines sur la répartition des richesses deviennent obsolètes et contreproductives, alors, les gens expriment le mécontentement, poussent à chercher des solutions, demandent des réparations. C’est lent, c’est difficile, c’est parfois même désespérant mais la résistance est là ! Et cette résistance est authentique et bien plus forte qu’il n’y parait. Trump, Bolsarano et d’autres avant eux ont essayé à tuer la démocratie, à exploiter les peurs populaires, à annihiler les résistances par tous les moyens, mensonges, corruption, mais ils n’y sont pas parvenus et cela non pas parce que les Américains ou les Brésiliens sont plus résistants mais parce qu’ils ont été exposés à ce traitement pour une durée courte. Il y aura toujours des opposants à la démocratie, mais imaginez à quoi ressemblerait une Amérique dirigée 47 ans par le même bonhomme. Non, je ne suis pas d’accord avec votre ami diplomate ! Avoir un bout de pain et un toit sur la tête aux prix de « juste » accepter de se taire est une torture écrasante, insidieuse et destructrice in fine. C’est un piège qu’utilisent les dictateurs pour durer, en promettant de veiller à ce que tout le monde ait du pain et où dormir. La misère est un fléau à combattre de toutes nos forces, mais le prix de la misère que l’absence de liberté crée dans l’individu est un massacre tout aussi horrible. 

I-D : Vos écrits nous sortent des visions souvent manichéennes (le triomphe du bien contre le mal) développées à l'Ouest ou nostalgiques toujours à l'Ouest de la vision idéalisée, encore présente chez un certain nombre de personnes. Le livre montre que la réalité est toujours plus complexe et diverse que ce que l'on nous montre ou que l'on nous a montré à l'Ouest comme à l'Est. En ce sens votre livre n'a-t-il pas a une portée philosophique et pousse à la réflexion sur la manière d'appréhender la réalité des faits dans l'Histoire ? 

AD : Tout témoignage d’une expérience à l’intérieur des événements de l’Histoire est un acte philosophique, et le nôtre vient d’une Histoire très proche alors il est d’autant plus résonnant peut-être. N’oubliez pas, lorsque vous critiquez les visions « idéalisées de l’Ouest » que les pays de l’Est eux aussi ont eu leurs visions idéalisées et qu’aujourd’hui, ces visions de l’Est sont devenues meurtrières. Je suis d’accord avec vous, nous sommes tous dans une Histoire où on peut faire énormément de Mal au nom du Bien. C’est le destin des humains, nous avons cette dimension de distinction entre le Mal et le Bien dans l’existence et c’est précisément pour cette raison qu’il est fondamental d’être éveillé et vigilent à tout instant, car l’usurpation du Mal et du Bien est à la portée de main de chaque société humaine. Il n’est pas étonnant que la première chose qu’un régime abusif recherche c’est l’adhésion non critique à ce qui est et ce qui n’est pas le Bien. Aucun dictateur ne se réclame du Mal, Hitler se vivait comme un sauveur du Bien… La ligne de démarcation de chaque société est une affaire grave qui a besoin d’utopies collectives. C’est un processus nécessaire pour la constitution des valeurs et de ce qui nous unis en société. Aujourd’hui, on peut déplorer dans le monde libre d’avoir laissé dessiner cette démarcation par un seul pouvoir monolithique : le pouvoir d’achat. Depuis quelques décennies en France nous nous comportons comme si à lui seul, ce pouvoir-là saurait distinguer à notre place ce qui est bien et ce qui est mal et nous soumettons presque la totalité de nos règles et choix de société à ce pouvoir-là. Or, on constate qu’au nom de ce pouvoir on détruit la Planète, on délocalise la fabrication des masques dont on avait besoin dans l’épidémie, on maltraite les vieux dans les maisons de retraite, on affame des populations entières… Il est peut-être temps de cesser de réduire nos actions et décisions en fonction du seul « le pouvoir d’achat » et considérer un ensemble plus large de pouvoirs pour définir l’acceptable.  En tant que société, nous sommes en droit de nous demander en quoi est-il acceptable qu’un patron d’entreprise gagne trois cent fois le salaire d’un employé de base ? ; en quoi est-il acceptable que des paradis fiscaux soient créés en toute légalité ? ; en quoi est-il acceptable qu’une personne âgée ayant travaillé toute sa vie ne puisse pas finir ses jours dans la dignité et le respect ? ; en quoi est-il acceptable que la science et la recherche fondamentale soient dépendantes des critères de rentabilité immédiate ? ; en quoi est-il acceptable que la presse libre soit possédée et concentrée entre les mains de quelques oligarques…    

En vous écoutant, je pense à mon propre parcours. En 1970 je suis allé dans l'ex-Yougoslavie, en 1974, en Bulgarie et en 1979 en URSS (Moscou et l'Ouzbékistan). J'étais heureux de découvrir ces pays. Pour moi, suite à cette visite, la comparaison entre l’Ouzbékistan et les pays limitrophes (Pakistan et Afghanistan) me confirma la justesse de l’affirmation à l'époque sur le « bilan globalement positif des pays socialistes ». Je suis retourné à l'Est dans les années 2000. Bulgarie où je fus stupéfait de découvrir des personnes âgées mendiant dans les rues, de constater que ce qui était le verger du Comecon, importait désormais, légumes et fruits, Roumanie, Tchéquie, Hongrie, Serbie, Slovénie, Croatie et Bosnie-Herzégovine, dévasté par la guerre. Vous êtes des filles de l'Est, femmes à l’Ouest, moi je suis fils de l'Ouest dont le cœur fut à l'Est pendant longtemps. C'est pourquoi je vous remercie pour ce livre.

I-D : Comment ne pas penser à l'Ukraine et au drame que vit son peuple ? En quelques lignes et avec émotion, vous exprimez vos sentiments. Le passé et ses drames ressurgissent. Les propos de Sonia Ristic m'ont interpellé, indiquant "Nous sommes les additions des traumatismes que nous avons occultées, ainsi que ceux que les générations précédentes, dans le silence, nous ont transmis. Et il suffit parfois d'une seule image pour que tout ce que nous avions remisé dans les greniers de la mémoire ressurgisse". N'est-ce pas le cas dans l'Histoire de la plupart des pays à l'Est comme à l'Ouest ? 

AD : Les mots de Sonia sont d’une grande force et oui, cela est vrai pour la vie de tout être humain et c’est peut-être la prise de conscience sur cette dimension-là qui nous relie. Mais n’oublions pas, personne n’est à l’abri de reproduire une horreur. La mémoire peut engendrer à la fois nos désirs de « plus jamais ça » et malgré tout aussi la fatalité de reproduire exactement ce qu’on rejette. Mais ce qui est le plus beau dans l’être humain, c’est de pouvoir reconnaître sa fragile constitution, aspirer à une critique de soi et vouloir travailler sur sa prise de conscience libre, vouloir apprendre de ses erreurs... C’est un chemin sans bout, mais c’est un chemin qui nous garde en vie.  

I-D : Les Paroles de Sonia Ristic me font revenir à celles d'un de mes oncles, résistants pendant la guerre, commandant un groupe de partisans, qui au lendemain de l'effondrement de l'URSS, bien que non communiste, avait des regrets dans la voix. Car pour lui, me disait-il "la victoire de l'armée rouge à Stalingrad a été le début de l'espoir, nous avions désormais la certitude que nous pouvions vaincre l'armée allemande et le nazisme". Et c'est au nom de la guerre patriotique et de la lutte contre le nazisme que Poutine et son armée martyrise le peuple ukrainien. Un sacré renversement de l'Histoire. Croyez-moi, pour le fils de résistant et neveu de 3 oncles également résistants, dont leur père était immigré espagnol, ce qui se déroule en Ukraine, est aussi un traumatisme. Il n'est pas possible d'accepter l'agression russe sur l'Ukraine, mais il n'est pas possible non plus de rejeter dans les poubelles de l'Histoire, du fait de cette agression, les dizaines de millions de morts soviétiques qui par leur sacrifice ont permis à l'Europe de se libérer du nazisme. Cruel dilemme ! 

AD :  Justement, ce dilemme n’existe pas ! Ce n’est pas parce qu’à un moment de l’Histoire, les Russes ont arrêté les nazis qu’à un autre moment de l’Histoire ils peuvent s’octroyer le droit de reproduire une horreur ! Dire stop à la Russie d’aujourd’hui n’est nullement renier sa bataille historique. C’est Poutine qui essaie de nous mettre devant un « cruel dilemme », de nous faire croire qu’un tel dilemme existe en superposant deux expériences traumatiques. C’est ainsi qu’il sème la confusion dans les esprits pour immobiliser nos actes, pour nous faire tergiverser et perdre notre discernement face à l’inacceptable. C’est une méthode psychologique kgbiste d’une redoutable efficacité !  Regardez les chars allemands d’aujourd’hui, ils sont enfin dans la bataille pour protéger des populations et personne, hormis Poutine, ne fait plus l’amalgame avec les chars allemands qui, à une autre époque, ont écrasé des populations libres… Les chars allemands d’aujourd’hui n’enlèvent en rien l’horreur des chars allemands de hier, alors en quoi l’horreur russe d’aujourd’hui saurait annuler le courage russe de hier ? Le travail sur la conscience collective en Allemagne de l’Ouest est justement un exemple de ce que les anciennes sociétés communistes n’ont jamais voulu faire véritablement, la lustration. Encore aujourd’hui, les nazis de la deuxième guerre mondiale en l’Allemagne de l’Est ont été protégés, leurs noms effacés des listes et leurs actes abjectes sont restés dans l’opacité puisqu’ils ont rejoint les rangs communistes soviétiques. Et c’est précisément parmi la population issue de l’ex Allemagne de l’Est que les néo-nazis d’aujourd’hui recrutent des adhérents pour renforcer leurs rangs. C’est exactement cette même manipulation et amalgame que les Russes d’aujourd’hui fabriquent en Afrique… Il n’y a pas de dilemme ! Pour nous tous, êtres humains, il est vital de lutter contre l’obscurantisme des amalgames qui exploitent nos traumatismes. Le colon blanc est une abjection, les suprémacistes blancs et leurs tentatives sont à combattre, mais la France d’aujourd’hui a droit de se chercher et d’être une autre France en Afrique. Il est tellement triste de voir comment les populations africaines sont manipulées par le pouvoir russe d’aujourd’hui qui en ravivant les anciens traumatismes de l’esclavagisme pousse les Africains à perdre leur discernement et à se soumettre sous la botte russe cette fois-ci. J’ai envie de dire haut et fort aux peuples d’Afrique, ne tombez pas dans le panneau ! Il n’y a pas plus racistes et ouvertement racistes que les anciennes sociétés communistes qui n’ont jamais fait leur travail de prise de conscience et de reconstruction réelle. La Russie d’aujourd’hui érige à nouveau le buste de Staline. Peuples d’Afrique n’occultez pas ce retour assumé de vos prochains colons véritables ! Les Russes d’aujourd’hui vous disent exactement ce que vous voulez entendre en ravivant vos blessures anciennes mais les ravages de cette nouvelle occupation reproduiront des plaies béantes pour vos enfants. 

https://livre.fnac.com/a17202530/Elisabeth-Lesne-Filles-de-l-est-femmes-a-l-ouest

accéder à l'article  
La Cour Pénale Internationale est elle encore pertinente ?

La Cour Pénale Internationale est elle encore pertinente ?

Lorsque l’on entend parler de la CPI, on pense souvent qu’il s’agit d’un élément essentiel du droit international. Ce n'est pas le cas. S’il est vrai que 124 pays l’avaient initialement accepté, 30 autres ne l’ont pas ratifié, dont les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, Israël, l'Arabie Saoudite, l’Indonésie et la Turquie. D'autres enfin, ont indiqué leur intention de s'en retirer. Aucune grande puissance n’en fait partie, sauf si l’on considère la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne comme telles. Le président LULA, président des BRICS, pose la question de sa pertinence / in Pressenza NY 22.12.2023. PH

Le 4 décembre, Luis Inacio Lula da Silva, le président du Brésil (qui a pris la présidence du G20), a déclaré, après avoir rencontré le chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin, qu’il inviterait le président russe Vladimir Poutine au sommet du G20 qui se tiendra au Brésil.

 Auparavant, Lula da Silva avait déclaré que Poutine ne devait pas craindre d’être arrêté s’il se rendait au Brésil, malgré l’adhésion du pays à la Cour pénale internationale (CPI). Le dirigeant brésilien est ensuite revenu sur sa promesse, mais a maintenu l’invitation, ce qui a déclenché une controverse politique sur la Cour dans le pays latino-américain. 

Le 17 mars, la Cour de La Haye a émis un mandat d’arrêt controversé à l’encontre de Maria Alekseyevna Lvova-Belova, commissaire présidentielle aux droits de l’enfant (en Russie), et de M. Poutine, une décision qui a été saluée par le président américain Joe Biden, entre autres.

Lire la suite

accéder à l'article  
Ne sommes nous pas en présence d’une sorte de nouvelle « biomasse numérique » ?

Ne sommes nous pas en présence d’une sorte de nouvelle « biomasse numérique » ?

Nous devons admettre que les médias sont, pour le genre humain, bousculés par une vraie révolution silencieuse, irrévocable et irréversible, avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Nos traditionnels canaux de la communication se meurent alors qu’apparaissent de nouveaux gourous, de nouveaux prophètes, influenceurs, youtubeurs, instagrammeurs et autres ticktokeurs. Ewa MAZGAL, journaliste à Olsztyn (Pologne)

Après des études de journalisme à l’Université de Wrocław, Ewa MAZGAL, exerça longtemps comme journaliste à la Gazeta Olsztyńska, à Olsztyn, en Warmie-Mazurie, une région du nord-est de la Pologne, au voisinage immédiat de l’enclave russe de  Kaliningrad. Ewa, co-initiatrice de I-Dialogos, continue à suivre de très près l’actualité européenne et internationale. Outre le polonais, elle parle les langues anglaise, française et russe. Dans le contexte de  la guerre en Ukraine, ses analyses et témoignages sont particulièrement précieux.   

Interview par Pierrick Hamon, le 22.01.2023

I-Dialogos : La Pologne vit de très près le terrible conflit qui sévit aux portes de l’Union européenne. La solidarité avec le peuple ukrainien, notamment à Olsztyn et en Warmie et Mazurie, s’y exprime très concrètement par l’accueil de très nombreux réfugiés ukrainiens. Quel est l’état d’esprit de la population de votre région ? Certains observateurs prédisent que l’UE joue ainsi son propre avenir. 

 E.M : Aux frontières mêmes de l’Union Européenne se poursuit une guerre  qui constitue l’évènement le plus horrible depuis  mon enfance. A l’époque tout le monde pensait qu’une nouvelle guerre mondiale serait impossible, mais nous avions donc tous  tort !   Après les premiers moments de fièvre, de panique et d’effroi, on ne peut que constater aujourd’hui que la vie au voisinage d’une guerre sanglante, se poursuit comme s’il était possible s’habituer à cette situation ? 

Depuis le 24 février 2022, plus de 9 millions d’Ukrainiens ont franchi la frontière polonaise, même si, selon les observations des  postes frontaliers, plus de 7 millions d’entre eux sont repartis et rentrés chez eux.  Fin septembre, il y avait encore, dans notre pays, 1 million de refugiés ukrainiens.  Avant la guerre il y avait déjà 1,3 million d’immigrants économiques venus d’Ukraine, ce qui fait 2,2 millions d’ukrainiens ayant été accueillis en Pologne, soit un total d’environ 3 millions d’étrangers et 8 % de la population polonaise. La Pologne est ainsi devenue un pays d’immigration. 

Selon le professeur Piotr Długosz, de l’Université Pédagogique  de  Cracovie, 73 % des refugiés ukrainiens souffrent de troubles de stress post-traumatique . La Warmie-Mazurie, notre région qui manque cruellement d‘emplois, de capacités éducatives et d’hébergement, n’est donc pas la plus attractive pour les réfugiés, contrairement aux plus grandes agglomérations comme Varsovie et Wrocław, là où les gens ont du travail, là où les enfants peuvent aller à  l’école, là où une majorité de refugiés peut être prise en charge. L’environnement y est plus tranquille. Tout le monde attend la fin d’une guerre dramatique comme le sont toutes  les guerres. 

Une voisine ukrainienne réfugiée à Olsztyn  m'a dit avoir rendu visite à son fils qui est soldat sur le front ukraino-russe. Elle a à peine reconnu son enfant dont les cheveux sont devenus gris…   

I-D : Le thème prioritaire « Médias et démocratie » a été retenu pour cette année 2023. Est-ce opportun et utile, dans une approche internationale. Votre participation au groupe chargé, au sein de I-Dialogos, d’en préciser les objectifs et la méthode, constitue aussi une reconnaissance de votre expérience professionnelle. Comme journaliste polonaise connaissant cette dimension internationale, quelles seraient vos idées et propositions justement autour de la question du dialogue ?

 E.M : Le dialogue n’est il pas l’activité principale dans toute vie sociale ? Rappelons-nous la table ronde, en Pologne dans l’année 1989, qui a engagé les changements politiques radicaux de manière pacifique. 

Aujourd’hui la situation polonaise est sans précédent depuis 30 ans. Le gouvernement semi-autocratique remet en cause les règles mêmes de l’Etat de droit, un Etat propriétaire des chaines de télévision et radios publics, ainsi que de la presse régionale. Ces médias sont ainsi devenus de véritables vecteurs de propagande, notamment mais pas seulement, contre l’Union Européenne. 

Plus fondamentalement, nous devons admettre que les médias sont, pour le genre humain,  bousculés par une vraie révolution silencieuse, irrévocable et irréversible, avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Nos traditionnels canaux de la communication se meurent alors qu’apparaissent de nouveaux gourous, de nouveaux prophètes, influenceurs, youtubeurs, instagrammeurs et autres ticktokeurs. 

 C’est l’époque, selon Katarzyna SZYMIELEWICZ   de la Fondation Panoptikon, de l’apparition d’une sorte de nouvelle « biomasse numérique ». Cette masse n’existe que si l’on reçoit la « marchandise » gratuitement alors qu’il faut, en payant, confier nos données personnelles et que nous devenons, ainsi et à notre tour, cette « marchandise ». 

I-D : Vous faites partie du Comité constitutif du Think tank international I-Dialogos. Quel sens donnez-vous à ce soutien ? qu’en attendez-vous ?  Quel sens donnez vous, comme journaliste polonaise, à cet engagement ?

E.M : Quid de I-Dialogos dans cette environnement ? A quoi cela pourrait-il servir ?  D’abord faire ce que nous savons faire et que nous aimons :  écrire, écouter, dialoguer, en utilisant les technologies modernes, en nous organisant, en créant de la sociabilité en réseau, en se rencontrant ainsi, en apportant notre soutien des mouvements et activités pro-démocratiques, en faisant en sorte de mieux nous connaître, et tout cela dans un monde qui nous dépasse, nous journalistes et membres du réseau I-Dialogos. 

Nous devons être comme une « petite ile » que nous pouvons développer à notre manière et selon nos choix partagés, une « ile » qui pourra rayonner…. Est ce suffisant ? 

Est que cela intéressera et plaira ?  

Les grands créateurs, les grandes créatrices ne se posent jamais cette question. Ils n’attendent pas que cela plaise ou non. Ils créent ce qui leur semble important et précieux pour eux, c’est tout.   

D’où mon intérêt, et mon engagement, en tant que journaliste polonaise et européenne, dans cette initiative créatrice qu’est I-Dialogos, comme think tank transnational centré sur les nécessités du dialogue, et que je soutiens depuis le début. 

Ewa MAZGAL, journaliste polonaise 

Olsztyn, le 22.01.2023 

=>  Le polonais qui vivait seul en Russie

accéder à l'article  
De l'urgence de déverrouiller le débat avec le monde médical et politique, et d'y inviter les citoyens

De l'urgence de déverrouiller le débat avec le monde médical et politique, et d'y inviter les citoyens

Les modalités de gestion de la crise de la COVID ont été, en France comme partout ailleurs, une véritable mise à l’épreuve de la démocratie. Celle-ci ne tendrait-elle pas ainsi à être placée entre parenthèses ? Un questionnement qui dépasse les seules politiques sociales et de santé. Un questionnement qui concerne les modes de fonctionnement de nos démocraties et leur adaptation à l'évolution du monde ainsi qu'aux aux impacts de l'émergence de l'Intelligence artificielle. cf publication de Jean -Paul Jouary. / Par Annie LEVY-MOZZICONACCI, co fondatrice de I-Dialogos, dans le quotidien français Libération.

Annie Levy-Mozziconacci est présidente d' "Innovons pour Marseille". Elle est aussi médecin hospitalo-universitaire à l’APHM, membre cofondateur du collectif NordCovid-Marseille, et co fondatrice de I-DIALOGOS. 

Actualité de la tribune - publiée dans le quotidien Libération le 14 octobre 2020 - avec Évelyne Mesclier, géographe, chercheure à l’IRD-Unité mixte de recherche Prodig et Pascale Metzger, géographe et sociologue, chercheure à l’IRD-Prodig.

Depuis mars 2020, la gestion de la crise sanitaire a  essentiellement reposé sur les gouvernements centraux, forces de l'ordre, médecins, épidémiologistes et économistes. Les sciences sociales sont appelées à s'exprimer seulement pour commenter les conséquences de la situation : effets psychologiques du confinement, acceptabilité des mesures, irruption déstabilisante de nouveaux objets dans le monde. Il s'agit certes d'une tâche nécessaire. Mais on en oublie presque totalement d'utiliser les connaissances que ces sciences ont élaborées sur les risques, les crises et leur gestion. 

La lecture épidémio-administrative de la crise, basée sur des chiffres de létalité, morbidité, contagiosité et nombre de lits disponibles, disqualifie toute autre lecture, renvoyant la moindre discussion à l’ignorance, à l’irrationalité, voire à l’incivilité. 

Mais à se focaliser sur le virus, cet inconnu, on en oublie le connu sur lequel on a prise, c’est-à-dire la connaissance du monde social. Or, ce qui fait crise, ce n’est pas le virus tout seul, c’est le virus qui entre en résonance avec la société. On a ainsi négligé les apports des sciences sociales dans la compréhension de la diffusion du virus à l’échelle planétaire. Les explications se sont centrées sur l’influence du climat ou du relief, quitte à ne pas s’embarrasser de contradictions flagrantes – la chaleur favorisant le virus en Amazonie mais le freinant en Afrique – ou à diffuser des hypothèses hasardeuses, comme sur le rôle de l’altitude. 

On a peu écouté les géographes qui ont rapidement noté la ressemblance de la diffusion du virus avec les formes contemporaines de la mondialisation, en lien avec des logiques simples : les lieux de brassage des populations que sont les grands aéroports internationaux, les agglomérations tentaculaires, les corridors de circulation et les zones de trafics divers ont une probabilité accrue d’être des lieux à risque avant même les premières mesures de contention. Or ces lieux ne sont pas distribués de façon homogène : si la mondialisation est partout, elle se présente sous des formes très diverses. 

Du fonctionnement de la société   

Au moment d’analyser la vulnérabilité des populations, on oublie que celle-ci n’est pas seulement une caractéristique inscrite, d’un côté dans des individus biologiques, leur âge et état de santé, et, de l’autre dans le système de soins. Elle se construit aussi du fait des spécialisations et des ségrégations de l’espace qui obligent à de longs déplacements quotidiens dans des conditions parfois précaires. Les pauvres et les personnes âgées ne sont pas assignés partout aux mêmes lieux, la prise de parole, qui permet d’alerter, n’est pas partout possible. Les formes spatiales et sociales de la propagation du virus sont sans aucun doute modelées par l’organisation territoriale et le fonctionnement de la société. 

Il s’agit donc d’aller au-delà de l’interprétation biologique à la fois du virus et de la société. Car on ne peut pas gérer la crise en se basant sur des connaissances partielles. Il faut prendre en compte un éventail plus large d’éléments permettant de comprendre la pandémie, afin d’anticiper ses évolutions, et une gamme plus ample de ressources, afin de la freiner. Il faut mobiliser, au sens fort du terme, d’autres objets du monde social, comme les logements, les emplois, les systèmes de transports, les espaces publics, les institutions, les ONG, les organisations sociales… 

Au Nord comme au Sud, les sociétés ont pris des initiatives, de façon certes parfois limitée et localisée, mais avec une certaine efficacité. Ainsi, au Pérou, des organisations paysannes et amazoniennes ont contrôlé l’accès à leurs territoires pour ralentir la contagion ; l’Eglise catholique a organisé des collectes pour produire de l’oxygène ; des collectifs locaux se sont formés pour pallier les insuffisances des administrations. 

Mise en place d’un circuit court de prise en charge

Dans les quartiers Nord de Marseille, un collectif, Norcovid, composé de médecins de ville et hospitaliers, de militants associatifs, a proposé une réorganisation de l'espace et mis en place un «circuit court» de prise en charge globale à la fois sanitaire et sociale, appuyé par l'ONG Médecins sans frontières (MSF). Ce dispositif a intégré la prise en charge des populations très éloignées des parcours de soins, comme les migrants vivant dans des squats, grâce à la connaissance du terrain apportée par le monde associatif et à l'expertise de crise développée par MSF. 

Ces initiatives méritent d'être décryptées par les sciences sociales, pour que les pouvoirs publics prennent réellement en compte le territoire et la population. La gestion des risques et des crises met forcément en jeu des intérêts contradictoires qui ne sont pas exposés clairement, ni débattus. Peut-être est-ce pour cela que lorsque sociologues et géographes ont souligné, au Pérou, que le virus semblait suivre la route des travailleurs de l'agroexportation, déplacés sans précaution particulière en bus ou camions vers les lieux des récoltes, les médias importants n'en ont pas parlé. 

En France, dit-on que les universités ont fait leur rentrée dans un chaos absolu, après des années de «modernisation» qui ont réduit le personnel et les locaux au strict minimum, sapant ainsi la possibilité d'imaginer et de mettre en place des dispositifs adaptés ? 

Le mal logement quant à lui a parfois été évoqué, mais beaucoup moins les raisons de son importance dans des pays développés ou émergents. La crise se nourrit de tous les dysfonctionnements sociaux, politiques, économiques et territoriaux, qui étaient déjà là. Elle n’était pas imprévisible, elle s’est construite sur le temps long. Elle ne révèle rien : la dégradation des systèmes de santé, la vulnérabilité du système économique mondialisé, l’injonction à la mobilité, la montée des inégalités sociales, territoriales, de la pauvreté et de la précarité, et leurs conséquences sur les situations de crise étaient déjà connus des sciences sociales. 

La marginalisation de ces sciences dans l’explication et la gestion de la pandémie reprend une tendance lourde. Conséquence de cette myopie, le formatage du problème posé par la crise sanitaire, aboutit au fameux «on n’a pas le choix» qui accompagne les mesures autoritaires. 

Les modalités de gestion de cette crise sont ainsi, en France, comme ailleurs, une véritable mise à l’épreuve de la démocratie, qui tendrait alors  à être placée entre parenthèses.

Il semble urgent de déverrouiller le débat et d’inviter autour de la table non seulement le monde médical et politique, mais aussi les citoyens, et les sciences sociales, grandes oubliées de la compréhension et de la gestion de la crise.

https://www.liberation.fr/debats/2020/10/14/les-sciences-sociales-a-l-ecart-de-la-gestion-de-crise-sanitaire_1802237/ 

Au sujet de la Démocratie => publication de Jean-Paul Jouary

accéder à l'article  
Afrique : des défis permanents pour les systèmes éducatifs

Afrique : des défis permanents pour les systèmes éducatifs

Au Burkina Faso, fin mai 2023, 6 149 écoles sont désormais fermées, soit une école sur quatre. ET selon l’UNICEF, plus d’un million d’enfants sont ainsi hors-écoles du fait de l’intensification des violences, et plus de 30 000 enseignants se retrouvent dans l’incapacité d’exercer leur métier. Ces enfants non scolarisés sont ainsi exposés au travail forcé, recrutements par des groupes armés, abus et exploitations sexuelles, violences basées sur le genre ou mariages précoces. L’Association pour le développement de l’éducation en Afrique, forum de dialogue politique créé en 1988, ambitionne d’agir. Par Serge Mathias TOMONDJI / 22-10-2023

Journaliste et éditorialiste béninois, Serge Mathias TOMONDJI est installé au Burkina Faso depuis 1993, où il a assumé différentes fonctions et responsabilités dans plusieurs organes de presse écrite et en ligne. Il a également présenté plusieurs émission à la radio, avant de poursuivre, depuis 2017, son aventure professionnelle à la télévision, comme éditorialiste et comme animateur de débats sur des sujets variés, concernant notamment l'actualité et les mutations sociopolitiques du continent africain, ainsi que sur la culture, la société, les idées.

Résumé : C’est une bien épineuse équation que doit résoudre le secteur de l’éducation sur le continent africain, alors que l’année académique 2023-2024 vient de s’enclencher ici et ailleurs. 

Bien entendu, la situation n’est pas pareille partout et on ne saurait généraliser, mais dans bien des pays, on en est encore à rattraper les inégalités causés par la Covid-19. Sans compter le cette exacerbation de crises multiples, multiformes et complexes qui frappent certains systèmes éducatifs, notamment dans les pays où le défi sécuritaire et humanitaire est immense. 

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) constatait ainsi que « 244 millions d’enfants (étaient) privés de rentrée scolaire » en 2022, ce qui impacte des jeunes âgés de 6 à 18 ans dans le monde, toujours pas scolarisés. Et dans un pays comme le Burkina Faso, la situation sécuritaire, humanitaire et sociopolitique n’a pas arrangé les facteurs de promotion du secteur de l’éducation, afin qu’elle devienne un véritable vecteur de changement et de transformation de la société. Covid-19, situation sécuritaire et humanitaire, disfonctionnements structurels désagrègent ainsi les leviers de l’éducation et du développement en Afrique…   

L’éducation, a dit Joseph Ki-Zerbo, est « le logiciel de l’ordinateur central qui programme l’avenir des sociétés ». Autant dire qu’elle constitue la base essentielle de l’évolution de toute société et du développement des nations. Malheureusement, les systèmes éducatifs africains se trouvent confrontés, depuis fort longtemps, à divers maux et problèmes que plusieurs symposiums, fora et autres réformes ont tenté de résoudre. Si des propositions et des recommandations brillent par leur pertinence sur le papier, elles jurent parfois dans leur mise en œuvre.

Les maux des systèmes éducatifs africains sont presque partout les mêmes: infrastructures insuffisantes et parfois inappropriées, incivisme et violence dans le champ scolaire, résultats en dents de scie, difficile accès des jeunes au marché de l’emploi, manque de vocation et d’éthique chez le personnel d’éducation… 

À ces problèmes récurrents que l’on tente de résoudre tant bien que mal, est venue se greffer, ces dernières années, la situation créée notamment par la pandémie de la Covid-19, qui creuse davantage les inégalités et handicape l’efficacité de l’offre éducative.
Une situation que prend à bras le corps l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (Adea) qui, par le biais de son Observatoire de l’échange de connaissances et d’innovations (Kix), a publié en janvier 2022 une étude pertinente sur la question (https://bit.ly/3HS50k5). 

Ce rapport résume « les données disponibles sur les politiques et pratiques de 40 pays d’Afrique subsaharienne partenaires du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) en matière de formation et de soutien aux enseignants pendant la pandémie de Covid-19 ».


OUTILS APPROPRIÉS


On note ainsi que la pandémie de la Covid-19 a contraint plusieurs millions d’enfants à quitter temporairement l’école avec des impacts particulièrement importants. Plus de 1,6 milliard d’enfants ont dû ainsi abandonner les bancs des classes au plus fort de la fermeture des écoles, souligne le rapport, qui précise que sur les 127 millions d’enfants scolarisés qui ont été renvoyés chez eux dans la région Afrique orientale et australe de l’Unicef — Fonds des Nations unies pour l’enfance — à la fin du mois de mars 2020, seulement deux tiers d’entre eux ont pu revenir à la fin du mois de novembre 2020. 

De plus, la perte d’apprentissage affecte plus particulièrement et plus gravement la couche la plus vulnérable de la population et, fait encore remarquer le rapport, « ce choc s’est produit dans le contexte d’une crise de l’apprentissage préexistante, puisque 87% des enfants de dix ans en Afrique subsaharienne sont incapables de lire une histoire simple ».

Un contexte qui nécessite l’adoption d’outils appropriés ainsi que la mise en place d’une démarche pédagogique visant à placer les formateurs au cœur de la stratégie de relance. D’autant qu’« en tant que principaux vecteurs d’apprentissage, les enseignants ont été à l’avant-garde des efforts visant à aider les élèves à rattraper leur retard tout en appliquant des mesures de santé et d’hygiène pour prévenir les infections en milieu scolaire ». 

Aussi, tout en analysant les défis auxquels ils sont confrontés depuis le début de la pandémie, le rapport produit conjointement par l’Adea, le Centre international de l’Union africaine pour l’éducation des filles et des femmes en Afrique (Cieffa-UA) et le Centre africain de recherche sur la population et la santé (APHRC) formule-t-il plusieurs recommandations à l’intention des pays du Partenariat mondial pour l’éducation en Afrique subsaharienne.

La première indique notamment qu’il faut « investir davantage de ressources dans la formation des enseignants afin de renforcer les mécanismes d’adaptation à la pandémie, d’inverser les pertes d’apprentissage et de reconstruire l’éducation en mieux ». Cheville ouvrière et « pilier majeur de tout système éducatif résilient », le corps enseignant constitue à n’en pas douter la clé de voûte d’une reprise en main des apprenants, qui doivent faire face à une nouvelle réalité, imposée par la Covid-19.

On évoque aussi, dans ce rapport, la disparité criarde et le fossé qui s’est creusé entre les villes et les villages en matière d’éducation. Les grossesses contractées par les jeunes filles pendant la fermeture des écoles jette une lumière sur cet aspect des impacts sociaux de la Covid-19. Il y a donc lieu d’explorer les pistes susceptibles d’aider ces jeunes filles à reprendre le chemin de l’école.

Indéniablement, cette pandémie nous aura au moins enseigné l’urgence à introduire, pour dispenser les enseignements, de nouvelles méthodes qui font notamment appel aux technologies de l’information et de la communication. C’est d’ailleurs pourquoi le rapport parrainé par l’Adea recommande aussi d’« explorer les partenariats public-privé avec les fournisseurs de services numériques pour étendre l’accès au numérique et faciliter l’utilisation des DLS (Commutateur de liaison de données) dans la formation et l’apprentissage ».


RENFORCEMENT DES CAPACITÉS

La piste, privilégiée, de l’enseignement à distance et avec des outils numériques adaptés requiert ainsi un nouveau modèle économique de l’école, qui devrait produire un enseignement performant et intégrateur, à même d’atténuer puis d’annihiler les effets pervers de la pandémie, qui resteront durables si rien n’est fait. Cette option de l’utilisation de la technologie pour promouvoir l’apprentissage à distance nécessite, on s’en doute, un renforcement des capacités des enseignants en matière d’utilisation des outils requis et approches adoptées.
Le rapport note avec satisfaction que même si tous les enseignants n’ont pas été touchés par cette initiative, certains ont pu être formés dans les 40 pays partenaires du GPE pendant la fermeture des écoles, notamment « à l’utilisation de diverses solutions comme la radio, la télévision, les applications pour téléphones intelligents (services de messages courts et WhatsApp) et les plateformes en ligne (YouTube, Google Classrooms, Zoom, etc.) ».
Toutefois, en même temps que l’on agit sur l’orientation des apprenants en situation d’urgence, il est nécessaire, voire primordial, recommande encore le rapport, d’« accorder la priorité au renforcement des capacité des enseignants à répondre aux besoins des écoliers vulnérables au sein de leurs communautés ».


ÉDUCATION EN SITUATION D’URGENCE

Il y a encore sans doute loin de la coupe aux lèvres, mais l’horizon est clairement défini pour jeter les bases d’une éducation inclusive, notamment aussi en instaurant, ainsi que le suggère le rapport, « un système qui améliore le bien-être des enseignants en situation d’urgence, notamment par le biais d’un soutien psychosocial ». Cette requête prend tout son sens dans des pays qui, en plus de gérer la crise sanitaire liée au coronavirus, doivent surtout faire face à une crise sécuritaire larvée consécutive à des attaques terroristes récurrentes.

Dans l’état des lieux dressé au début de l’année 2022 par le secrétariat technique du Burkina Faso sur l’éducation en situation d’urgence, il ressort que le nombre des établissements fermés dans le pays est passé de 3 280 en décembre 2021 à 3 405 fin janvier 2022, soit 125 nouveaux espaces de savoir fermés en seulement un mois. On comptait ainsi au Burkina Faso, à la date du 31 janvier 2022, 525 299 élèves et 15 441 enseignants affectés par les situations d’urgence, consécutives aux crises sécuritaire, sanitaire et autres catastrophes naturelles. 

Cette situation qui touche 13,60% des structures éducatives du pays frappe ainsi 249 173 filles et 276 126 garçons parmi les élèves, ainsi que 4 878 femmes et 10 563 hommes de tous les ordres d’enseignement. Le dernier point officiel établit que 6 149 écoles sont fermées dans ce pays fin mai 2023 (soit une école sur quatre), avec la conséquence, indique récemment l’Unicef, que « plus d’un million d’enfants hors-écoles du fait de l’intensification des violences », et plus de 30 000 enseignants se retrouvent dans l’incapacité d’exercer leur métier. 

Ces enfants non scolarisés sont ainsi exposés, précise l’Unicef, « au travail forcé, recrutements par des groupes armés, abus et exploitations sexuelles, violences basés sur le genre ou mariages précoces ». 

Le tableau, on le voit, n’est pas des plus reluisants, aussi bien pour les enfants non scolarisés que pour les enseignants en déshérence, au moment où la Journée mondiale qui leur dédiée le 5 octobre de chaque année met l’accent, en 2023, sur la sensibilisation à leur importance et à leur rôle dans le système éducatif. Le thème de cette Journée — « Les enseignants dont nous avons besoin pour l’éducation que nous voulons : l’impératif mondial de remédier à la pénurie d’enseignants » — convoque ainsi une synergie d’actions pour améliorer de façon significative la qualité du travail des formateurs dans le monde, à ces soldats qui nous apportent chaque jour, depuis la nuit des temps, savoir, éducation, savoir-être…    

CRI DU CŒUR

En tout état de cause, on attend toujours d’y arriver. Mais pour ce faire, chacun doit apporter sa pierre à l’édifice pour relever les défis permanents qui se posent aux systèmes éducatifs africains. Déjà, l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique, forum de dialogue politique créé en 1988, ambitionne d’agir comme « un catalyseur de réformes et de politiques et pratiques prometteuses par la mise en commun d’idées, d’expériences, de leçons apprises et de connaissances ». Elle œuvre sensiblement à promouvoir « un véritable partenariat entre les ministères africains de l’Éducation et de la formation, et leurs partenaires techniques et extérieurs ».

Ce faisant, elle constitue une institution panafricaine de référence pour impulser des dynamiques de changements significatifs en matière d’éducation et de formation pour l’éducation. Un capital immense quand on est d’accord avec le défunt président sud-africain Nelson Mandela pour dire que « l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde ». Trouver des solutions adéquates pour les situations d’urgence qui entravent la bonne marche des systèmes éducatifs africains devient alors un véritable impératif. Un cri du cœur !

© Serge Mathias Tomondji Ouagadougou, 20 octobre 2023

accéder à l'article