Le regard de Manoubia DEBBICHE sur l'émigration tunisienne

Le regard de Manoubia DEBBICHE sur l'émigration tunisienne

Manoubia Debbiche est membre du Bureau de l’Association France-Tunisie, une association ancienne qu'elle aimerait aider à pouvoir relancer. Comme franco-tunisienne, elle porte ici un regard des plus affinés sur l’émigration des jeunes tunisiens. Selon l'OCDE, en 2015-2016, près d'un tiers des adultes tunisiens expriment le désir d'émigrer et cette proportion atteint 50% chez les jeunes. le nombre des étudiants tunisiens à l'étranger en 2022 s'élève à plus de 25000 dont près de 10000 en France faisant de la France la première destination devant l'Allemagne. Interview / 15 août 2023

Manoubia Debbiche, vous êtes membre du Bureau de l’Association France-Tunisie. Comme franco-tunisienne, quel regard portez-vous sur cette volonté d'émigration des jeunes tunisiens  ? 

Je m'intéresse au problème de société et suis sensible aux problèmes de l'émigration des Tunisiens, en particulier en France. Les Tunisiens se sont toujours déplacés pour travailler ou étudier mais avant les années 1955-1960 il s'agissait le plus souvent de mouvements internes que ce soit l’exode vers la capitale Tunis, ou bien les saisonniers, en général des nomades du Sud et du Centre vers le Nord, à la saison des récoltes ou encore les Djerbiens qui partaient ainsi s'établir, surtout comme épiciers, dans d'autres villes du pays et par la suite certains d’entre eux ont émigré surtout vers la France où ils seront principalement épiciers. 

Ce n’est qu’à partir des années 1950 qu'a débuté une émigration informelle vers la France. Dans les années 1960-1970 cette émigration a été facilitée par l'envoi en 1964 d'une mission française temporaire en Tunisie. 

Dans la même période, la Tunisie a signé des accords bilatéraux avec la France, l'Allemagne et la Belgique, sur la migration des travailleurs temporaires. La Libye était également une destination importante avec des allers-retours selon la conjoncture politique et sociale Le phénomène de l'émigration n'est donc pas nouveau.  

Les Djerbiens, ont fait partie des premières vagues d'émigrés vers la France comme d'autres immigrés du Sud-Est qui étaient pour une partie d’entre eux, des pâtissiers. C’est ce qui explique, peut-être et en partie, l'augmentation du nombre de boulangers tunisiens souvent issus du gouvernorat de Médenine. Ils forment une communauté solidaire - une solidarité que je qualifierai de tribale - et travailleuse, ce qui a contribué à leur réussite dans ce métier difficile. 

Après le choc pétrolier de 1973 et le début de la désindustrialisation, la France a pris des mesures d'encouragement au retour des immigrés. Parallèlement la politique de soutien au regroupement familial a contribué à l'augmentation de la population immigrée, à sa féminisation et à sa composition par âge. 

Dans les années 1980 certains clandestins ont vu leur situation se régulariser. Mais quand dans ces mêmes années, certains pays européens, dont la France, ont institué des régimes de visas de plus en plus sévères. Bien des Tunisiens se sont alors dirigés vers l'Italie.

 Si la raison principale des premiers déplacements était surtout économique, certains Tunisiens ont choisi la France pour des raisons politiques et sociales ou pour y faire des études. Avec un chômage des jeunes, et surtout parmi les jeunes diplômés qui n'a cessé de croître, la raison principale de l'émigration demeure économique, sans oublier d’autres facteurs comme le manque de considération et le climat politique et social, la présence d'un ami ou d'un parent à l'étranger. Les motivations sont donc diverses et variées et chacun a les siennes. 

- D’autres pays européens ne sont-ils pas aussi concernés ?  

Le phénomène migratoire a pris une telle ampleur que la Tunisie a créé en 1988, un Office des Tunisiens à l'étranger. Les Tunisiens partent là où se présentent des opportunités. 

Ils sont partout en Europe et en moindre mesure sur d'autres continents. 

L’émigration vers l’Italie, devenue la deuxième destination des Tunisiens est facilitée par la proximité géographique et du fait des régimes des visas plus restrictifs ailleurs comme déjà mentionné et aussi par l’émigration des jeunes Italiens. 

Certains ont alors émigré en Amérique du Nord ou dans les pays arabes du Golfe dont une grande partie au titre de la coopération technique, ce qui limitait la durée de séjour dans ces pays. C'est surtout après 2011 et la signature du partenariat pour la mobilité en 2014, signé avec 10 États membres de l'Union européenne – Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Italie, Pologne, Portugal, Royaume-Uni et Suède - que l'immigration vers ces pays s'est renforcée.  

- En France, on reproche parfois aux Etats Unis de « piller » les élites notamment scientifiques attirés par des salaires plus élevés. N’est ce pas ce qui se passe actuellement en France avec les médecins,  les informaticiens, les enseignants, etc… ? 

La Tunisie est un pays dit émergent mais qui traverse actuellement de graves crises y compris la difficulté de payer ses dettes. 

Les dirigeants tunisiens ont beaucoup investi dans l'enseignement. IL s’agissait à l'origine de former les cadres nécessaires au développement du pays, puis, par la suite, pour exporter des compétences capables de transférer en Tunisie des fonds en devises. 

Ainsi, l'enseignement supérieur s'est beaucoup développé sous la présidence Ben Ali. Entre 1994 et 2005, le nombre d'étudiants à triplé passant de 100 000 environ à 300 000 selon le Ministère tunisien de l'Enseignement Supérieur, grâce aussi à l'aide de la Banque mondiale et aussi de la France. Mais le développement en nombre s'est réalisé au détriment de la qualité et ce malgré la création en 1995 d'un comité national d'évaluation. 

Parallèlement est apparu dans les années 1990, l'enseignement supérieur privé, lequel s'adressait, à ses débuts, aux étudiants ne pouvant pas s'inscrire dans les établissements publics de leur choix. Au fil du temps il s'est élargi à tout le territoire.  Certains établissements œuvrent en coopération avec des établissements étrangers ou sont parrainés par des universités étrangères. Leurs étudiants sont mieux encadrés et mieux préparés à la vie professionnelle que dans l'enseignement public. 

Depuis 2001 les diplômes délivrés par le privé sont homologués par le ministère de l'enseignement supérieur, ce qui contribue à leur succès. De plus en plus d'étudiants choisissent l'enseignement privé. 

D’après la chambre tuniso-française du commerce et de l'industrie, la France demeure encore le premier partenaire économique de la Tunisie et le premier investisseur avec près de 1500 entreprises offrant 150.000 emplois. Elle est aussi le premier partenaire commercial de la Tunisie, deuxième fournisseur et premier client, avec un solde positif pour la Tunisie en 2020. 

A l'occasion du 3e Haut conseil de la coopération, le 3 juin 2021, des opérateurs français et tunisiens ont signé 15 accords dans plusieurs domaines, dont la recherche et l'enseignement supérieur. Ainsi, dans le cadre de la coopération technique, la France accorde de nombreuses bourses à des étudiants tunisiens et des établissements français reçoivent des stagiaires tunisiens. 

Selon l'OCDE, en 2015 les visas délivrés par la France pour motif d'étude classent la Tunisie au 4e rang comme pays d'origine des étudiants et, selon les statistiques publiées par Campus France, le nombre des étudiants tunisiens à l'étranger en 2022 s'élève à plus de 25000 dont près de 10000 en France faisant de la France la première destination devant l'Allemagne

Dans les années 2000 plusieurs universités tunisiennes ont signé des conventions avec des universités étrangères en particulier avec des universités de l'Union européenne.

Des accords sont conclus avec la France pour des co-tutelles de thèses de doctorat. 

Dans le cadre des projets de construction de l'espace euroméditerranéen pour le Savoir, l'enseignement tunisien participe à des projets de coopération multilatérale. 

En 2019, l'Union européenne et la France ont aidé la Tunisie à la réalisation du projet ELIFE, un projet initié par la Fondation tunisienne pour le développement en partenariat avec le CNAM. Il s'adresse aux jeunes diplômés en situation de chômage afin de les doter de compétences dans le domaine numérique et de répondre ainsi aux besoins des entreprises. Il vise à ouvrir des centres dans 10 villes de l'Intérieur de la Tunisie. 

Selon l'OCDE, en 2015-2016, près d'un tiers des adultes tunisiens exprime le désir d'émigrer et cette proportion atteint 50% chez les jeunes. Bien des diplômés ayant achevé leurs études en Europe, ne retournent pas au pays, surtout après 2011. Par ailleurs, la France procède à des recrutements en Tunisie, notamment des médecins, des informaticiens et des ingénieurs… 

Paradoxalement ces cadres tunisiens ont en général des contrats moins avantageux que ceux de leurs collègues français. Qu'est-ce qui justifie cette pratique alors qu'ils fournissent le même travail que leurs collègues et paient leurs cotisations sociales et leurs impôts comme eux ? Manifestement, dans ce domaine, les relations France-Tunisie sont d'une autre nature que celles avec les États-Unis d'Amérique-France. 

- Comment faire pour que les élites tunisiennes émigrées puissent participer au développement de leur pays d’origine?  N’est ce pas un enjeu majeur dont pourrait se saisir l’association France Tunisie ? 

Les Tunisiens travaillant à l'étranger sont restés attachés à leur pays et y retournent en masse pendant leurs vacances. Selon leurs moyens ils participent à l'économie du pays, soit par des transferts d'argent, soit par des investissements voire par des créations d'entreprises. 

Selon l'OCDE encore, dans le cadre du Partenariat Tunisie-Union européenne pour la mobilité, un projet de coopération vise à la réinsertion économique et sociale des migrants qui retournent en Tunisie. 

Un projet pilote a été initié en juillet 2017 pour durer jusqu’à Février 2019 et a concerné 4 régions. Pour sa mise en œuvre, plusieurs structures ont été mobilisées avec notamment l'Office français de l'immigration et de l'intégration ainsi que l'Office des Tunisiens à l'étranger et a même impliqué la société civile. En effet, quatre associations subventionnées ont été sélectionnées pour aider à la réinsertion et au suivi des personnes.  

- Aurez-vous des observations dont vous pourriez nous faire part, plus largement ? 

Il a fallu plus d'un demi-siècle pour changer les caractéristiques socio-démographiques des Tunisiens à l'étranger. Les émigrés tunisiens sont désormais de plus en plus diplômés et de ce fait très actifs dans les domaines des sciences et des technologies.

 Manifestement, comme d'autres émigrés avant eux, les immigrés tunisiens sont en train de s'intégrer dans leur pays d'accueil.  Les descendants d’émigrés tunisiens sont estimés par l’OCDE, en  2015/2016 à plus de 500 000 dans les pays européens de l'OCDE, fréquentent les établissements scolaires et participent aux activités extrascolaires. 

Certains d'entre eux portent des prénoms en cours dans le pays d'accueil. Il me semble qu'ils sont de plus en plus éloignés du pays d'origine de leurs parents. Outre le regroupement familial qui a participé à la féminisation des immigrés tunisiens de plus en plus de femmes émigrent seules. 

Il me semble aussi que les mariages mixtes, où la femme est tunisienne, sont en plus en plus fréquents. 

Du côté tunisien on observe la présence de travailleurs de l'Afrique subsaharienne. Ces travailleurs pensent sans doute que la Tunisie demeure une étape de leur migration vers l'Europe. 

Ne sont-ils sont pas en train de remplacer la main d'œuvre manquante ? 

Propos recueillis par Pierrick Hamon / 15-08-2023

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Réconcilier une France fracturée / Entretien avec David DJAÏZ

Réconcilier une France fracturée / Entretien avec David DJAÏZ

La récente séquence électorale a révélé une France fracturée en blocs antagonistes. Comment élaborer un projet de société pour réconcilier ces groupes ? In Revue Études, n° 4295, juillet-août 2022. Article publié en accord avec l’auteur qui a été nommé, par le président de la République, rapporteur général du Conseil national de la refondation. JC Mairal

La théorie des trois France, que vous présentez dans votre livre "Le nouveau modèle français" (Allary, 2021), tient-elle encore la route après les dernières élections ?

David Djaïz :  Ce qui est intéressant avec la sociologie électorale, c’est qu’elle s’apparente à une forme de symptomatologie.  72 % des électeurs inscrits se rendent aux urnes et expriment une préférence politique. Mais, derrière cette statistique, on a, dans cette élection présidentielle, quarante années de transformation économique, sociale et sociopolitique de la nation française. Ces quarante années, nous ne les avons pas encore comprises, parce que nous regardons la France avec des lunettes qui sont celles des Trente Glorieuses. 

Nous avons encore l’image d’une France productive, alors qu’elle s’est profondément désindustrialisée ; nous avons encore l’image d’une France rurale, alors qu’elle est profondément métropolisée ; nous avons encore l’image d’une France attachée à ses traditions, alors qu’elle a été fortement percutée et perturbée par la mondialisation ; nous avons encore l’image d’une France homogène, alors qu’elle s’est énormément diversifiée, y compris sur le plan culturel. Ce vote, notamment au premier tour, dévoile de nouvelles lignes de clivage et de faille qui traversent la société française et qui sont le résultat d’un certain nombre de phénomènes qui se produisent depuis quarante ans.

Quels sont ces phénomènes ? 

La géographie productive s’est recomposée à l’aune de la désindustrialisation, de la montée en puissance des services et de la mondialisation, avec une surconcentration dans les aires métropolitaines. L’enseignement supérieur s’est démocratisé, avec une prime aux diplômés du supérieur (qui représentent 25 % à 30 % des actifs) et conséquemment une dévalorisation des métiers manuels et des métiers du soin. 

Cette dévalorisation est d’autant plus marquée que la nouvelle économie politique permet aux métiers de la tête, c’est-à-dire à ceux qui mobilisent des capacités d’abstraction ou de manipulation de symboles, de démultiplier les rendements, parce que l’informatique et la mondialisation augmentent le champ potentiel des clients pour un consultant, pour un analyste financier, pour un artiste, etc. 

Dans le même temps, les métiers de la main – ouvriers, artisans, petits commerçants – ou les métiers du soin – aides-soignantes, infirmières – ne sont pas susceptibles de faire des gains d’échelle. Ces métiers n’ont pas été télétravaillés pendant le confinement parce qu’ils requièrent un engagement physique.

Nous sommes donc dans une France divisée selon deux fractures principales. 

La première est la fracture économique : d’un côté, ceux qui n’ont que leur travail pour vivre et qui sont presque à la limite de la ligne de flottaison ; de l’autre, ceux qui ont du patrimoine par les revenus de leur travail ou par héritage, qui leur donne une autonomie économique. 

Une seconde ligne de fracture est tout aussi importante, c’est la ligne de fracture culturelle. Elle recoupe ce que je disais tout à l’heure sur la prégnance des diplômés du supérieur. Ils sont souvent des métropolitains et des acteurs de l’économie des services. 

Ces deux axes permettent de construire quatre France. 

Une France des « autonomes », de ceux qui sont à la fois autonomes sur le plan économique et sur le plan moral, qui peuvent construire leur trajectoire comme ils l’entendent. La vie est pour eux comme un menu de restaurant : vous n’avez plus qu’à choisir. 

Un autre groupe social est plutôt contraint à tout point de vue, financièrement à la limite de la ligne de flottaison et absent de la représentation médiatique dominante de la société. Quand on habite à Hayange (Moselle) ou à Flixecourt (Somme), on ne voit pas des gens qui nous ressemblent à la télévision, ni dans les magazines : on est invisibilisé culturellement. On va donc valoriser ce que le sociologue Nicolas Renahy a appelé le « capital d’autochtonie », c’est-à-dire les solidarités, notamment masculines en milieu rural, comme la bande d’amis, la famille, le terroir, la nation, le drapeau. 

Ces deux France sont presque le négatif photographique l’une de l’autre : la France des « autonomes » et la France des « autochtones ». 

Mais il y a aussi ce que j’ai appelé, faute de mieux, la France de l’entre-deux, parce que c’est une France qui a bénéficié de la massification de l’enseignement supérieur sans forcément en récolter les lauriers économiques. C’est la France des professions créatives (chercheurs, intermittents du spectacle), celle des fonctionnaires territoriaux, des diplômés précaires, etc. C’est aussi la France du secteur public. Une France où il y a souvent un capital culturel supérieur au capital économique. La première France s’est portée aux élections sur Emmanuel Macron, la deuxième sur Marine Le Pen et la troisième sur Jean-Luc Mélenchon. 

Et puis il reste un tout petit moignon de France, qui est à la fois très autonome économiquement mais qui valorise énormément la tradition, c’est la France traditionnelle. Cette fois-ci, elle a plutôt voté Éric Zemmour.

Il faut un projet de société pour réconcilier ces France, sinon elles vont continuer à diverger

Comment faire France à travers ces fractures ? 

On sort de l’espace de la controverse démocratique pour entrer dans celui des représentations métapolitiques antagonistes : 

d’un côté, la France libérale optimiste ; 

d’un autre, une France révolutionnaire et très attachée à l’égalité ; et d’un autre encore, une France qui valorise l’identité. 

Pour avancer vers la réconciliation, il convient d’abord de ne pas stigmatiser les autres, mais de comprendre ce que chacune de ces France nous dit. 

Après la campagne présidentielle, chaque parti a utilisé des termes pour dénigrer les autres : Mélenchon a parlé du bloc néolibéral et du bloc nationaliste voire raciste pour désigner ses adversaires, Macron du bloc d’extrême droite et du bloc d’extrême gauche, Le Pen et Zemmour du bloc islamo-gauchiste et du bloc mondialiste. 

En réalité, chaque composante a exprimé des préoccupations qui sont légitimes. Si l’on veut retrouver un projet français, il faut être capable de faire des compromis entre ces trois segments. Il faut un projet de société pour réconcilier ces France, sinon elles vont continuer à diverger. Il faut donc un projet qui soit tout entier tourné vers la réconciliation, vers la résorption des fractures mais, pour cela, il faut qu’il y ait du contenu éthique et politique, et un contenu fort.

Pour ma part, je suis convaincu que faire de la France une grande nation écologique est un projet qui remplit ce cahier des charges. Un des principaux problèmes dans nos démocraties, c’est que nous n’avons plus l’oreille absolue en matière de préoccupation morale. 

Dans un livre non traduit en français "The Righteous Mind", le psychologue américain Jonathan Haidt affirme que, dans nos sociétés, il existe cinq grands piliers de la morale collective : le premier est l’empathie, le deuxième est l’équité et la redistribution, le troisième est l’autorité, le quatrième est l’identité, la loyauté au groupe, et le cinquième est le sacré. 

Le problème est que, comme en musique, on n’entend pas toute la tessiture. Il existe deux grandes familles de tempéraments moraux dans la société : ce qu’il appelle le tempérament progressiste, qui entend bien les deux premières octaves (empathie, redistribution), et ce qu’il appelle le tempérament conservateur, qui entend de manière très assourdie ces octaves, mais beaucoup mieux les trois autres (autorité, identité, sacré). 

Dans une société où l’on n’a pas compris cela, aucune conversation n’est possible. C’est encore aggravé par l’espace informationnel qui crée des bulles de filtres, des tribus. 

Toute la tâche d’un politique, dans ce contexte de fragmentation, n’est pas de jeter de l’huile sur le feu pour tirer profit ou se faire une rente mais, au contraire, de trouver les voies et les moyens de permettre à chacun au moins de comprendre, à défaut d’entendre, toute la tessiture morale qui existe dans la société et de construire des politiques publiques qui soient des politiques de réconciliation, ce que j’avais appelé, dans mon premier livre sur la guerre civile, des politiques d’« amitié civile ». 

Or, il existe dans notre histoire de France une grande école de la sagesse politique et de la réconciliation qui va de Michel de L’Hospital au général de Gaulle, en passant par le solidarisme républicain (Léon Bourgeois, Célestin Bouglé), une école soucieuse de la réconciliation parce que notre pays est toujours sur la brèche de la guerre civile.

Vous avez dit qu’un des axes d’unité pourrait être la question écologique, ce qui résonne assez bien avec l’idée de réconciliation puisque l’écologie est la science des interdépendances.

Je commencerai par dire que l’écologie n’est pas spontanément un vecteur d’unité. Quand on voit aujourd’hui les effets des politiques écologiques, c’est même le contraire.

 La fiscalité sur le carbone, par exemple, par son caractère antiredistributif, frappe durement le portefeuille des familles modestes, en particulier dans les zones périurbaines où l’on est très dépendant de la voiture. 

Elle frappe des secteurs d’activité (le transport routier, les mines de charbon en Pologne, etc.) qui emploient beaucoup d’ouvriers et de gens modestes. Elle se caractérise aujourd’hui, en tout cas dans son expression dominante, par des modes de vie urbains (les pistes cyclables dans les grandes métropoles) qui ne sont pas transposables tels quels sur d’autres types de territoires. Elle est donc très socialement située.

Comment faire de la France une nation leader en matière de transition écologique ?

Si l’écologie est bien la science des interdépendances, il faut se demander à quelles conditions on peut en faire un projet réconciliateur. 

La première des choses à faire est de remarquer la parenté étroite qui existe entre la science de la société vue par les solidaristes, c’est-à-dire l’idée que nous sommes tous interdépendants et que nous devons construire des institutions de justice sociale à même de tirer le meilleur profit de cette interdépendance, et l’écologie comme science des interdépendances à l’intérieur du vivant, que ce vivant soit humain ou non humain. Nous sommes dans un monde paradoxal parce que nous sommes pris dans un processus irréversible de dégradation de notre habitat terrestre, de réchauffement climatique et de détérioration de nos conditions de vie et parce que, en même temps, nous sommes dans un monde qui est politiquement extrêmement fragmenté. 

Nous sommes à l’heure de l’histoire planétaire – je parle d’histoire planétaire par référence à l’histoire universelle de Raymond Aron – mais les sujets de cette histoire restent encore assez largement les États. 

Ce sont les États qui ont la capacité de passer des accords pour contrer le réchauffement climatique. Ce sont eux aussi qui se font la guerre. Nous sommes donc condamnés à vivre dans un monde instable où l’histoire est planétaire mais où les sujets agissants de cette histoire demeurent locaux et nationaux.

L’enjeu pour un pays comme la France est donc la réconciliation à l’aune de ce projet matriciel qu’est la transition écologique. Il faut l’envisager sans naïveté dans un monde où les États se livrent une compétition acharnée. Le projet devrait donc être formulé en ces termes : comment faire de la France une nation "leader" en matière de transition écologique ?

 Cela suppose de "définir un art de gouverner". 

Il n’existe pas un seul art de gouverner dans le ciel des idées. Chaque pratique de gouvernement répond à un problème public. La constitution d’un appareil d’État minimal dès la fin du Moyen Âge répond à la fragmentation féodale et aux guerres extérieures. C’est dans cette ligne que la souveraineté comme premier art de gouverner de la modernité s’est constituée. Au XVIIIe siècle apparaît ce que Michel Foucault appelle la « gouvernementalité ». 

C’est à ce moment-là que l’individu fait son apparition dans le contrat social. La gouvernementalité est cette technologie de gouvernement qui consiste à aménager au mieux la vie des individus. Ce fut une technologie de gouvernement remarquablement puissante puisqu’elle est encore aujourd’hui l’alpha et l’oméga de la gouvernance publique, comme on l’a vu notamment pendant la pandémie.Nous avons désormais affaire à un défi différent, face auquel la souveraineté et la gouvernementalité ne suffisent plus. 

Nous avons vingt à trente ans pour imprimer une bifurcation fondamentale dans notre société, notre économie, nos infrastructures, nos modes de vies, d’action et de pensée. Il y a donc un sentiment d’urgence. En même temps, ces changements nécessitent une très forte coordination dans l’espace et dans le temps – c’est-à-dire la planification : il faut pouvoir coordonner toutes les échelles, du local au global. 

Il nous faut donc construire un art de gouverner, ajusté à la condition écologique, qui articule urgence, coordination spatiale et temporelle et préservation de la démocratie. Comme nous sommes dans un monde de compétition industrielle, il est nécessaire de développer des politiques industrielles. 

On voit bien là que les méthodes classiques pour faire de l’écologie – soit celles qui reposent entièrement sur la confiance dans le marché (par le système des prix et d’échange de quotas), soit celles qui reposent sur la contrainte réglementaire – ne sont pas optimales, parce qu’elles ne permettent pas de traiter le problème dans les temps.Cet art de gouverner, c’est ce que j’appelle un « gouvernement des transitions ». 

Ce n’est pas la démocratie politique qui va décider toute seule, mais "une démocratie politique, économique et sociale" que j’appelle une « démocratie des parties prenantes ». 

Pour gérer le problème de l’eau dans un territoire rural, ce ne sont pas simplement les élus qui siègent au conseil d’administration de l’agence de l’eau qui doivent décider, mais aussi les agriculteurs, les habitants, tous les usagers qui participent à la gouvernance de ce bien commun qu’est l’eau. 

Cet exemple très local peut être décliné dans plein d’autres secteurs et à toutes les échelles.L’ampleur des changements à conduire est telle qu’il faut que tout le monde soit impliqué

Le projet écologique va avoir pour boussole la conversion énergétique. Dans un monde dominé par les énergies carbonées, les flux de marchandises, les relations entre les individus, l’urbanisme et la logistique n’ont pas la même tête que dans un monde où les énergies sont des énergies renouvelables, moins facilement pilotables, où l’on est également dans la sobriété. 

Faire la conversion énergétique, ce n’est pas simplement substituer une énergie à une autre, ou substituer de la sobriété à une énergie, c’est changer complètement notre infrastructure économique et sociale. 

Le projet de réindustrialisation doit être construit autour de cette transition énergétique. C’est un projet mobilisateur parce qu’il est créateur d’emplois, et d’emplois de qualité, d’emplois disséminés sur tout le territoire. Il est donc à même de réparer une partie des fractures que j’évoquais tout à l’heure. C’est aussi la possibilité de remettre en valeur les métiers manuels, parce qu’on va avoir besoin d’artisans pour faire la rénovation thermique des bâtiments, de soudeurs et d’électromécaniciens pour fabriquer les coques des réacteurs nucléaires, de toutes sortes de compétences et de savoir-faire industriels qui ont été écrasés ces trente ou quarante dernières années. 

C’est vraiment un projet mobilisateur, mais il faut avoir politiquement la capacité de le présenter comme tel et de se donner les moyens de le mettre en œuvre ainsi.

Une expérience comme celle de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) est-elle à vos yeux une expérience intéressante ?

D. Djaïz :  La démocratie politique ne peut plus fonctionner de manière solitaire. L’épure classique, telle qu’elle a été inventée au XVIIIe siècle, est la démocratie délégative : les citoyens élisent des représentants qui prennent en charge les affaires de la cité. 

Désormais, l’ampleur des changements à conduire est telle qu’il faut que tout le monde soit impliqué. C’est la raison pour laquelle je parle de démocratie « implicative ».

Il ne s’agit pas simplement de consultations où les citoyens seraient amenés à donner leur avis, mais vraiment d’un « faire ensemble ». On a besoin de tous les corps intermédiaires (syndicats, organisations patronales, associations, organisations non gouvernementales, Églises), toutes ces instances qui représentent des courants de pensée et d’action. Il nous faut complètement changer l’architecture de notre démocratie. 

Certains travaux, comme ceux d’Elinor Olström sur les biens communs, sont intéressants de ce point de vue : pour elle, la clé pour la bonne administration d’un bien commun est l’arrangement institutionnel ; il n’est pas donné d’avance, mais doit être adapté au problème et à l’échelle géographique à laquelle il se pose. 

La Convention citoyenne pour le climat (CCC) a été une expérimentation très intéressante de ce point de vue, car elle s’inscrit dans le cadre des théories de la démocratie délibérative telle que Jürgen Habermas ou James Fishkin l’avaient décrite : sélectionner un minipublic de gens tirés au sort qui soient le plus représentatifs possible de la diversité de la société française et les amener à réfléchir de bonne foi sur un problème. 

Qu’est-ce qui a péché dans le fonctionnement de cette Convention ? 

Premièrement, cette innovation n’avait pas été suffisamment pensée en référence au système démocratique global. Il y a donc eu un défaut d’articulation avec le Parlement, qui s’est traduit par des incompréhensions et des malentendus. 

Deuxièmement, faire délibérer cent cinquante citoyens sur un sujet aussi vaste que la réduction des gaz à effets de serre à horizon 2030, c’est une expérience très positive pour ces cent cinquante citoyens et pour l’écho médiatique qui en a résulté, mais cela ne suffit pas à transformer en profondeur le pays et sa culture démocratique. 

Il faut déployer ce système à l’échelle locale, favoriser une prise de décision autour des politiques d’intérêt local (autour de la forêt, de l’eau, de l’urbanisme, de l’aménagement, de l’école, de la santé, des services publics, des commerces de proximité… de tout ce qui relève du local) et faire en sorte que tout citoyen puisse être mobilisé de temps à autre sur ce genre d’exercice, qui est un exercice de liberté démocratique parce que les citoyens sont vraiment partie prenante de la décision. 

C’est aussi un exercice de responsabilité. Nous sommes malheureusement dans une société où se perd le sens de la responsabilité. Or, ce que nous enseignaient déjà les solidaristes, c’est qu’il n’est pas de liberté sans responsabilité.Il faut donc que l’on ait des dirigeants intimement convaincus des vertus de l’intelligence collective

Nous vivons donc un moment analogue à la construction de l’État social, en Europe, au XXe siècle. Cette bifurcation ne sera pas gratuite, car elle implique un partage des coûts et donc une prise de responsabilité des différents acteurs dans la société. 

C’est ce que l’on a fait avec la démocratie sociale, avec toutes ses constructions qui ont été parfois arrachées au prix de luttes sociales. C’est ce que nous devons apprendre à faire, en tâtonnant, de manière expérimentale, parce que le gouvernement de la transition est aussi un gouvernement d’apprentissage continu. 

Ce n’est pas un gouvernement piloté par un État omniscient, mais un gouvernement d’apprentissage continu et de réajustement en permanence des responsabilités et du partage des coûts. 

Si nous voulons, par exemple, relocaliser entièrement notre production énergétique et si nous voulons avoir une agriculture complètement régénératrice, c’est une illusion de penser que nous paierons l’énergie et l’alimentation au prix où nous l’avons payée dans les années 1960. 

Pour autant, faut-il faire porter la charge de ce surcoût par le seul consommateur, en particulier le plus modeste ? Non. Si l’on veut éviter cet effet de report sur le consommateur final, il faut que nous construisions un système de partage des surcoûts et de prise de responsabilité qui implique tous les acteurs de la chaîne.

Mais comment aller vers des choses plus concrètes, plus opératoires ?

D. Djaïz :Je vous disais tout à l’heure qu’un des enjeux était de compléter la démocratie politique par la démocratie économique et sociale. Il faut donc que les acteurs de la société et de l’économie puissent participer à la décision. Il existe bien une institution, malheureusement sous-utilisée, le Conseil économique social et environnemental (Cese). 

Le Cese est sous-utilisé parce qu’il est une sorte de satellite dans le paysage institutionnel français. 

Je propose de refonder complètement cette institution et d’en faire une « chambre de l’avenir », de sorte que les représentants des mondes économiques et socioprofessionnels puissent avoir leur mot à dire sur les grandes stratégies de transition (agricole, énergétique, démographique). 

Ils doivent avoir leur mot à dire et pas simplement émettre un avis consultatif, comme c’est le cas aujourd’hui. Ils doivent être à même de déterminer des trajectoires d’investissement public, de cadre institutionnel, d’écosystème d’incitations qui permettent vraiment d’organiser la bifurcation, dans le dialogue et la concertation. Je pense qu’il faut aussi redonner du lustre à la démocratie parlementaire, ce qui suppose de décorréler davantage le temps présidentiel du temps parlementaire. Je suis favorable au retour du septennat. 

Je suis aussi favorable à la proportionnelle à l’assemblée pour favoriser, comme en Allemagne ou en Scandinavie, les contrats de coalition. Toute mon architecture institutionnelle est en fait à l’aune de ces politiques de réconciliation ou d’amitié civique.

Mais le changement des institutions ne suffira pas. Ce qui compte, c’est la pratique. 

Il faut donc que l’on ait, à toutes les échelles de commandement de la société et dans tous les milieux économiques et politiques, des dirigeants qui soient intimement convaincus des vertus de l’intelligence collective et intimement pénétrés du fait que nous avons besoin de réparer et de réconcilier pour aborder l’avenir. Là est peut-être le cœur de mon livre paru à l’automne, qui n’a pas forcément été vu par les commentateurs.

 Parce qu’il y eu des gens comme Pierre Mendès France, Jean Monnet ou Charles de Gaulle qui, malgré leurs divergences idéologiques fortes, étaient animés par cette passion de la réconciliation, nous avons pu remettre sur pied un modèle social, malgré les déchirures du tissu français qui étaient au moins aussi fortes que celles qui prévalent aujourd’hui.

Au niveau des territoires, comment voyez-vous l’articulation de ces différents niveaux ?

Il faut que l’on passe d’une approche strictement descendante de la décentralisation vers une approche plutôt ascendante et coopérative. 

Aujourd’hui, vous avez un système où l’État, qui disposait de nombreuses compétences, les a petit à petit déléguées à des strates administratives qui, en plus, sont souvent en concurrence : concurrence verticale, c’est-à-dire qu’à l’échelle d’un même territoire plusieurs niveaux de collectivité publique sont en concurrence, et concurrence horizontale, c’est-à-dire que des collectivités publiques dans différents territoires sont en concurrence les unes avec les autres pour l’accès aux ressources, par exemple dans les fameux « appels à projet ». 

Il faut sortir de cette stratégie mortifère, qui est un jeu à somme nulle, pour promouvoir une stratégie où ce qui compte est d’abord le projet de territoire et les coopérations qu’on va pouvoir construire sur la base de ce projet de territoire. 

Cela veut dire que les habitants d’un bassin de vie ou d’une région doivent être capables de délibérer collectivement de ce qui fait la raison d’être de leur territoire, de ce qui représente son intérêt. C’est sur la base de cette délibération (sur les attachements matériels, sur ce qu’on est prêt à laisser, sur ce qu’au contraire on est prêt à développer, sur la manière dont on s’inscrit dans un écosystème d’interdépendances plus vastes) qu’ensuite on construit l’écosystème institutionnel et les réciprocités. 

Aujourd’hui, on fait l’inverse : on a d’abord fait du mécano administratif, qui est figé parfois de manière arbitraire par des périmètres de compétences et des périmètres géographiques. Il faut sortir de l’obsession du périmètre et inverser la charge de la preuve, c’est-à-dire qu’il faut commencer par définir ce que nous sommes, ce que nous voulons être. 

Que nous soyons Bretons ou Auvergnats, que sommes-nous par rapport aux Français et par rapport aux Européens ? 

Ce n’est que sur la base de ce travail délibératif, qui doit être conduit à la fois par les habitants et les parties prenantes, qu’on peut construire des contrats de coopération entre collectivités publiques, mais aussi avec le secteur privé ou le monde associatif, pour mettre en œuvre des politiques. 

Cela suppose donc à la fois une évolution réglementaire et une évolution culturelle très profonde. On n’est plus dans une logique où l’on attribue des périmètres géographiques à des entités administratives et des périmètres administratifs à ces mêmes entités politiques : au contraire, cela donne une grande souplesse aux acteurs pour construire une politique d’intérêt général qui soit le plus en harmonie et en articulation avec les autres niveaux. 

Si l’on donne totalement la main aux acteurs locaux, le risque est qu’ils construisent des politiques autarciques, c’est-à-dire non coopératives. 

Pour rééquilibrer, il faut qu’il y ait cette « épée de Damoclès » qui est l’exigence de coopération et d’articulation avec les autres échelles. 

On peut alors laisser les acteurs construire une politique de territoire pragmatique. Cela évitera les doublons, les malentendus, les conflits de compétences et les compétitions auxquelles on assiste aujourd’hui. 

Propos recueillis par François EUVÉ. 

Juillet 2022

https://www.revue-etudes.com/dernier-numero 

https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Djaïz

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Que sont nos valeurs partagées devenues ? Parlons-en !!!

Que sont nos valeurs partagées devenues ? Parlons-en !!!

Le modèle occidental a-t-il rendu le monde meilleur ? Y a-t-il moins de conflits ? Moins de pauvreté ? Plus de solidarité ? Plus de compréhension ? Au vu des chiffres et des rapports, secrets et publics, Habiba MEJRI-CHEIKH, journaliste tunisienne, ancienne directrice Presse et Communication de l'Union Africaine à Addis-Abeba, et cofondatrice de I-Dialogos, relève que beaucoup en doutent. Alors, dialoguons. / Habiba pilote les travaux de I-Dialogos autour de la thématique "Médias et presse dans le monde". Republication 18/1122023

Outre ses responsabilités à la tête de la Direction de l’information et de la communication de l'Union Africaine, l'organisation internationale et régionale dont le siège est à Addis Abeba (2005-2015), Habiba Mejri Cheikh, coprésidente du think tank I-Dialogos, avait auparavant, travaillé comme journaliste  au sein de nombreux organes de presse, ainsi qu’à l’Agence TAP (Tunis Afrique Presse). Deux fois chargée de mission, porte-parole, aux cabinets des ministres des affaires sociales et de la culture, elle voue un attachement indéfectible à son titre de journaliste. Aujourd’hui, elle pilote l’initiative   Presse/Medias  I-Dialogos. 

Nous avons besoin de dialoguer. Sincèrement. Respectueusement. Le besoin se fait urgent. Vital. 

L’humanité se déchire, s’émiette, s’entre-tue, en direct. La presse s’aligne. Rend compte et puis s’en va. Et la crise ne fait qu’empirer. Il n’y a qu’à se tourner, juste un petit quart de tour, pour se rendre compte que la crédibilité de l’homme, celui-là même par qui notre salut devait arriver, s’ébrèche chaque jour davantage. 

La confiance en des promesses servies à grands coups de markéting, mais pas que, tombe en lambeaux, par petits bouts. Personne ne s’en soucie ou juste ce qu’il faut, pour continuer à vivre. Conséquence : les « eux » et « nous » gagnent du terrain, plus assourdissants, plus violents. 

Certains, du Sud, cette « mauvaise » partie du globe, mais également des pays mieux lotis du Nord, voient leur patience s’user et le font savoir, chacun à sa manière. 

Il y a ceux qui agissent et ceux, en face, qui réagissent. Tous s’expriment. Mieux vaut tendre l’oreille, tant qu’il est encore temps, pour capter ce flux de messages. Ecouter activement ces interrogations qui fusent. Pour comprendre. Mais également, pourquoi pas, corriger les travers d’une trajectoire à sens unique, qui guide le monde et qui semble avoir atteint son niveau suprême de déviance. 

Essoufflement ou échec ?

Le modèle occidental, (gouvernements, système onusien et organisations de la société civile confondus), a-t-il rendu le monde meilleur ? Y a-t-il moins de conflits ? Moins de pauvreté ? Plus de solidarité ? Plus de compréhension ? 

Au vu des chiffres et des rapports, secrets et publics, beaucoup doutent. Et ils semblent avoir mille fois raison. La pauvreté augmente. La nourriture manque. Chocs énergétiques. Crises de la dette. Réchauffement climatique. Inflation. Guerres. A en croire les bilans des incontournables, Banque Mondiale et Fonds Monétaire International, rien ne va plus[1]

Leurs assemblées générales 2022 tirent très fort les sonnettes d’alarme. Ces grands riches qui ne manquent de rien, font les comptes et s’inquiètent. 

« Le développement est en crise », atteste le président de la Banque, allant jusqu’à annoncer que « l’issue humanitaire de ces crises qui se chevauchent est catastrophique ».

 Catastrophique ? Pour qui ? 

Une bombe à retardement. L’Afrique, avec toutes ses richesses, sur et sous terre, peine à décoller. Les enfants d’Asie subsistent grâce aux habits de luxe qu’ils se tuent à confectionner pour trois fois rien. Les enfants du Yémen survivent grâce aux dons collectés par des bénévoles et des personnalités publiques recrutés pour les besoins de la cause. D’autres jeunes, séduits par l’herbe verte d’un lointain ailleurs se jettent à l’océan. Beaucoup, radicalisés, empruntent, les cerveaux lavés et les cœurs pleins de haine, le voyage sans retour vers l’extrémisme... 

La guerre qui fait rage actuellement entre la Russie et l’Ukraine pourrit davantage la plaie, en élargissant le problème à une géographie que l’on croyait, jusque-là, hors d’atteinte. Une évaluation rapide des dommages et des besoins, publiée par la Banque mondiale, l’Union européenne et le gouvernement ukrainien a estimé les besoins de redressement et de reconstruction de l’Ukraine à environ 349 milliards de dollars, soit le double du PIB de l’Ukraine d’avant-guerre. Qu’à cela ne tienne, les contribuables payeront la note.  

Populations-élèves 

Le modèle occidental, qui s’est imposé et qui continue de gouverner le monde (pour combien de temps encore ?) est malade. D’aucuns pensent qu’il se meurt. Suicidé par les siens qui se sont ligués, comme un seul homme, pour imposer une vision uniforme à un monde multiple. 

Prescrire comment l’autre doit être gouverné. Comment et avec qui il doit faire l’amour. Quelle législation il doit adopter et quels programmes scolaires il doit dispenser à ses élèves. Comble de l’arrogance, cet occident qui s’est physiquement évertué, hier à civiliser des populations, entreprend aujourd’hui, par d’autres moyens, moins couteux peut-être, mais tout aussi provocants, de les démocratiser, les libéraliser, les intégrer dans le cercle des gens fréquentables. 

Ces populations-élèves en éternelle formation, sont contraints, sans délai, de savoir faire plus avec moins. Moins de tout. Moins d’argent, moins de technologie, zéro siège au Conseil de sécurité…etc. etc… 

La mission est impossible. Tout le monde le sait, mais personne n’en dit mot, ou presque. Malgré le déni et la fuite en avant, les signes d’essoufflement sont évidents.  C’est l’obsolescence même. 

Le modèle n’a-t-il pas carrément échoué ? Ça se discute. 

Seul le dialogue pourrait conduire à une compréhension honnête de l’étendue des dégâts, sur la base d’une évaluation froide qui permettrait de cesser la tromperie, du moins la reconnaitre pour permettre à ceux qui le peuvent de redresser la barre. 

Certes, le tableau n’est pas totalement sombre. Il y a des résultats positifs et des acquis enregistrés. Une prise de conscience se profile doucement, mais surement à l’horizon. Malgré le déséquilibre de plus en plus insupportable qui profite d’abord à ceux nés du bon côté du globe et à quelques autres bons élèves qui ont réussi l’examen d’admission au cercle de confiance, l’espoir demeure. 

On déplore seulement que le cercle soit un peu trop étanche et même qu’il se rétrécisse. Et c’est dommage. Nous devons urgemment en débattre ! La voie du salut est dans le dialogue, franc, libre et sans conditions préalables. 

Information vs marketing politique ? 

Dans cette opération de sauvetage d’envergure, la presse, tous Mediaş et supports confondus, constitue un acteur privilégié. Classique et digitale, elle est l’outil, l’interface entre les gouvernants et les gouvernés, aux niveaux national et international. 

C’est par elle que la rencontre espérée devrait venir ou non. Sa position est déterminante. Au-delà du rôle de médiateur, qui lui revient de droit, elle a la responsabilité de la vérité. Cependant, là encore, le tableau n’offre pas plus de lumière. 

Sans succomber à la généralisation, il appert que malgré les bonnes intentions, un discours dominant écrase les plus vulnérables. Il les gêne, même dans leur cheminement. Il y aurait les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. Ceux qui ont tout ce qu’il faut et s’en encense et ceux qui ont juste ce qu’il faut et qui tendent la main et parfois l’esprit. Tous sont jugés selon les mêmes règles, uniformes et sans rapport avec le contexte, tombées d’en haut, de chez « le maitre ».  Aucun écart n’est permis. 

La censure à laquelle sont soumis les journalistes russes ces derniers temps, qui font l’objet d’un embargo étanche, interdits de tout droit d’expression, carrément effacés du paysage médiatique, renseigne, on ne peut plus clairement, sur la mission affectée à la presse au sein du système de gouvernance du modèle occidental.  Un rôle qu’elle semble s’en accommoder à la perfection. Et ce n’est pas le seul exemple au palmarès. Double standard ? loi du plus fort ?

Il est temps de revoir nos basiques. La communication, le marketing politique a-t-il pris le dessus sur l’information ? 

Outre la cassure technique et technologique, et épistémologique aussi, qu’est-ce qu’il nous reste à digérer ? 

Parlons-en.  Dialoguons.

de Tunis,

https://www.albankaldawli.org/ar/news/feature/2022/10/16/annual-meetings-2022-development-in-crisis?cid=ECR_E_newsletterweekly_AR_EXT_AM22&deliveryName=DM157268

https://www.i-dialogos.com/le-comit%C3%A9-constitutif/habiba-mejri-cheikh 



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Le double enjeu du plurilinguisme et de la francophonie. Christian TREMBLAY

Le double enjeu du plurilinguisme et de la francophonie. Christian TREMBLAY

Qu’on le veuille ou non, les questions de langues soulèvent des enjeux de puissance. Ce qui veut dire que les langues qui ont leur propre vie, sont des facteurs d’influence dont les modalités leur sont propres et ne peuvent se comprendre qu’à travers l’histoire. La langue française qui se trouve fortement mise en difficulté par l’hégémonie de l’anglais, et la prépondérance militaire américaine, n’a pas dit son dernier mot. L’éveil de l’Afrique sera-t-il durable ? En tout cas, le destin du français est étroitement lié à celui de l’Afrique, qui doit concentrer toute l’attention de la France et de l’Europe. 05.08.2023

Né le 5 février 1949 à Neuilly-sur-Seine, Christian Tremblay est diplômé de l'Institut d’Études Politiques de Paris. À côté d'une carrière administrative de 1972 à 1980 au Ministère des finances, puis, après sa scolarité à l'ENA, à la Mairie de Paris de 1982 à 2014, il est de 1975 à 1985, collaborateur de Michel Jobert, ancien secrétaire général de l’Élysée, ancien ministre des affaires étrangères de Georges Pompidou et ancien ministre du commerce extérieur de F. Mitterrand. En 2002, il soutient une thèse de doctorat en sciences de l'information au carrefour de trois disciplines, linguistique, informatique et droit. Il fonde en 2005 avec plusieurs partenaires l'Observatoire européen du plurilinguisme et organise avec ces derniers les 1res Assises européennes du plurilinguisme à Paris les 24 et 25 novembre 2005. Suivront les 2es Assises à Berlin les 28 et 29 juin 2009 et les 3es Assises à Rome les 10 au 12 octobre 2012 à l’université La Sapienza, les 4es à Bruxelles les 18 au 20 mai 2016. Il dirige le site Internet et la Lettre électronique d'information de l'OEP. Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles, il est chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres et dans l'ordre des Palmes académiques. 

Merci à Christian de nous avoir autorisés à reprendre cet article sur le site de I-Dialogos.


https://www.observatoireplurilinguisme.eu/

Le double enjeu du plurilinguisme et de la francophonie

Nous voudrions aborder ici les questions du plurilinguisme et de la francophonie d’un point de vue géostratégique. 

Une des tendances fortes aujourd’hui est de défendre une certaine pureté de la langue française, avec toute la difficulté qui s’attache à la définition de la notion même de langue pure.

Un autre tendance est de voir dans la multiplication des anglicismes dont les manifestations sont extrêmement variées l’expression d’un impérialisme des États-Unis. 

Une troisième tendance qui s’est développée depuis une dizaine d’années, et l’OEP en est une des expressions, est l’idée que la langue française est effectivement menacée, mais qu’elle n’est pas seule dans cette situation, et que la meilleure façon de défendre la langue française est de défendre aussi les autres langues, ce qui implique de défendre et promouvoir le plurilinguisme par opposition au monolinguisme qui inspire la domination présente de l’anglais. 

Il est indispensable de signaler l’existence d’un quatrième courant, qui est celui des personnes et des mouvements qui défendent au niveau mondial la diversité linguistique et culturelle et dont la préoccupation essentielle est la défense des langues en voie de disparition. Et l’on sait qu’il existe aujourd’hui autour de 7 000 langues recensées dans le monde et qu’il en disparaît à peu près une tous les quinze jours d’après le décompte effectué par le linguiste britannique David Crystal. 

Il est difficile de naviguer entre ces quatre tendances, d’autant que celles-ci ont leurs forces et leurs faiblesses, qu’elles ne sont pas exemptes de contradictions, et que s’expriment en leur propre sein, et c’est bien normal, des conceptions qui sont loin d’être uniformes. 

L’examen au plan des idées de chacun de ces courants serait intéressant, mais dépasserait très vite les limites de cette réflexion. 

Avant d’engager la réflexion stratégique, peut-être est-il utile de décrire à grand trait la tendance dominante qui est à l’opposé de ces quatre courants. Elle est difficile à qualifier, car elle représente le « sens commun », au sens où on employait cette expression au XVIIe siècle, c’est-à-dire, l’opinion la plus largement répandue, ou le bon sens, ou la doxa, c’est-à-dire l’opinion dominante qui n’est pas nécessairement l’opinion juste, mais l’ensemble des propositions généralement tenues pour vraies à un moment donné. 

Article publié  sur le site de l'OPL =>  Lire la suite

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Discours du Président Luiz Inácio LULA DA SILVA au Forum des BRICS

Discours du Président Luiz Inácio LULA DA SILVA au Forum des BRICS

La participation des BRICS à l'économie mondiale s'est élargie depuis le premier Sommet des chefs d'État et de gouvernement. Nous avons déjà dépassé le G7 et représentons désormais 32 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Les projections indiquent que les marchés émergents et en développement présenteront les taux de croissance les plus élevés dans les années à venir. Cela montre que le dynamisme de l’économie se situe dans les pays du Sud – et que les BRICS en sont la force motrice./ Discours du Président LULA au Forum des Affaires des BRICS, à Johannesburg, 22 août 2023

Discours du Président Luiz Inácio LULA DA SILVA  au Forum des Affaires des BRICS, à Johannesburg 22 août 2023 

Notre participation à l'économie mondiale s'est élargie depuis le premier Sommet des chefs d'État et de gouvernement. Nous avons même déjà dépassé le G7 et représentons désormais 32 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. 

Les projections indiquent que les marchés émergents et en développement présenteront les taux de croissance les plus élevés dans les années à venir. Selon le FMI, alors que la croissance des pays industrialisés devrait passer de 2,7% en 2022 à 1,4% en 2024, la croissance attendue dans les pays en développement est de 4% cette année et l’année prochaine. 

Cela montre que le dynamisme de l’économie se situe dans les pays du Sud – et que les BRICS en sont la force motrice.

 

Le commerce total du Brésil avec les BRICS est passé de 48 milliards de dollars américains en 2009 à 178 milliards de dollars américains en 2022, soit une croissance de 370 % depuis la création du groupe. 

Le stock d’investissements étrangers directs des BRICS au Brésil a augmenté de 167 % entre 2012 et 2021, pour atteindre 34,2 milliards de dollars. Aujourd’hui, près de 400 entreprises du bloc opèrent au Brésil. Après les six dernières années de revers et de stagnation, le Brésil créera à nouveau des emplois de qualité, luttera contre la pauvreté et augmentera les revenus des familles brésiliennes. 

Il y a deux semaines, j’ai présenté le nouveau programme d’accélération de la croissance du Brésil [Novo Programa de Acceleração do Crescimento/Novo PAC]. 

Le programme reprendra les travaux d’infrastructure paralysés, accélérera ceux en cours et sélectionnera de nouveaux projets. Il s’agit d’un vaste programme qui offre de nombreuses opportunités susceptibles d’intéresser les investisseurs des pays BRICS. 

Nous prévoyons de mobiliser 340 milliards de dollars pour moderniser notre infrastructure logistique, en investissant dans les routes, les chemins de fer, les voies navigables, les ports et les aéroports. Nous donnerons également la priorité à la production d’énergie solaire, éolienne, biomasse, éthanol et biodiesel. 

Notre potentiel de production d’hydrogène vert est gigantesque.

 Nous allons établir des partenariats entre le gouvernement et les hommes d’affaires dans tous ces domaines – par le biais de concessions, de partenariats public-privé et de contrats directs. 

Pour que les investissements puissent à nouveau augmenter et créer du développement, nous devons garantir une plus grande crédibilité, prévisibilité et stabilité juridique au secteur privé. C’est pourquoi j’ai défendu l’idée d’utiliser une unité de référence pour les échanges commerciaux, mais pas pour remplacer nos monnaies nationales. 

Les besoins de financement non satisfaits des pays en développement restent très élevés. 

L’absence de réformes significatives dans les institutions financières traditionnelles limite le volume et les modalités de crédit dans les banques existantes. 

La décision de créer la Nouvelle Banque de Développement a constitué une étape importante dans une collaboration efficace entre les économies émergentes. Notre banque commune doit être un leader mondial dans le financement de projets répondant aux défis les plus urgents de notre époque. 

En diversifiant les sources de paiement en monnaies locales et en élargissant son réseau de partenaires et de membres, la NDB constitue une plateforme stratégique pour promouvoir la coopération entre les pays en développement. 

Dans cette stratégie, l’engagement avec la Banque africaine de développement sera central. Au niveau multilatéral, les BRICS se distinguent comme une force œuvrant en faveur d’un commerce mondial plus juste, plus prévisible et équitable. 

Nous ne pouvons pas accepter un néocolonialisme vert qui impose des barrières commerciales et des mesures discriminatoires sous prétexte de protéger l’environnement. 

Dès décembre, le Brésil occupera la présidence du G20. La présence de trois membres des BRICS au sein de la Troïka du G20 sera pour nous une excellente occasion de faire avancer les questions qui intéressent les pays du Sud. Nous avons déjà la participation de l’Afrique du Sud, mais la représentativité du groupe sera élargie par l’entrée de l’Union africaine et d’autres pays du continent. 

De retour à la présidence de mon pays, je reprends les orientations de la politique étrangère brésilienne. Nous avons commencé à rétablir l’intégration sud-américaine. 

Nous avons repris nos partenariats avec les États-Unis, la Chine et l’Union européenne. 

Nous avons accueilli le Sommet des pays amazoniens – mais le Brésil devait encore retourner en Afrique. 

Le fait qu’en 2022, le commerce du Brésil avec l’Afrique ait diminué d’un tiers par rapport à 2013 – alors qu’il atteignait près de 30 milliards de dollars – est inacceptable. 

Le flux commercial avec l’Afrique ne représente encore que 3,5% du commerce extérieur du Brésil. Notre réseau d’accords commerciaux est également naissant. Les accords du Mercosur avec l’Afrique australe et l’Égypte remontent à mon deuxième mandat. Aujourd’hui, plus de 65 % des exportations du Mercosur vers l’Afrique sont destinées à des pays avec lesquels il n’existe aucun accord en vigueur. 

Il y a beaucoup de place pour grandir. 

Au-delà d’un passé qui nous unit, nous partageons également une vision commune de l’avenir. 

Lors de mes deux premiers mandats, le continent africain était une priorité. J’ai fait 12 voyages en Afrique et visité 21 pays. Le Brésil est de retour sur le continent qu’il n’aurait jamais dû quitter. 

L’Afrique dispose de vastes opportunités et d’un énorme potentiel de croissance. 

Pour discuter du rétablissement des échanges commerciaux avec le continent, le Brésil a réuni ici à Johannesburg en juin dernier les dirigeants des secteurs de promotion du commerce de toutes nos représentations dans les pays africains. 

L’Afrique construit un ambitieux projet de zone de libre-échange : 54 pays, 1,3 milliard d’habitants et plus de 3 000 milliards de dollars de PIB. Dans ce continent, le plus jeune du monde et qui sera le plus peuplé en 2100, il existe d’innombrables opportunités pour les produits brésiliens tels que les aliments et boissons, le pétrole, le minerai de fer, les véhicules et les produits sidérurgiques. 

L’Afrique abrite 65 % des terres arables disponibles dans le monde et a une forte vocation d’être une puissance agricole – avec la capacité de nourrir sa population et d’offrir des solutions pour la sécurité alimentaire mondiale. 

En combinant investissement et technologie, le Brésil a développé des techniques agricoles tropicales modernes qui peuvent être reproduites avec succès. Grâce à la Société brésilienne de recherche agricole [Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuária], nous avons transformé notre Cerrado en terres agricoles hautement productives – et nous pouvons reproduire cette expérience dans la savane africaine. 

Mon gouvernement a également repris les politiques publiques de soutien à l’agriculture familiale, essentielle pour lutter contre l’insécurité alimentaire et la faim qui touchent nos continents. 

Le programme Mais Alimentos, que j’ai relancé en juin dernier, permet aux petits producteurs d’accéder à du financement pour acheter des tracteurs et des moissonneuses. Comme par le passé, une version de More Food for Africa doit être reprise comme un autre aspect de la coopération Sud-Sud brésilienne. 

L’Afrique est également au cœur des transitions numérique et énergétique. 

La couverture Internet couvre déjà la majeure partie de la population africaine, et les centres d’innovation numérique et les sociétés de services de technologie financière sont de plus en plus nombreux. 

Le renforcement du complexe industriel brésilien de la santé est susceptible de générer de nombreuses opportunités de collaboration. 

Tout comme l’Amérique du Sud, le continent africain possède d’importantes réserves de minéraux essentiels tels que le lithium et le cobalt, qui joueront un rôle stratégique. Afin de ne pas rester de simples exportateurs de produits primaires, nous devons profiter de l’occasion pour forger l’intégration de nos chaînes de production et ajouter de la valeur aux biens et services que nous produisons de manière durable. 

L’Afrique est la région du monde qui émet le moins de gaz à effet de serre. Néanmoins, elle continue de faire face aux conséquences les plus perverses du réchauffement climatique, telles que les sécheresses, les inondations, les incendies et les cyclones. 

Le Brésil et plusieurs pays africains disposent de plans complets pour renouveler leurs matrices énergétiques. 

Nous partageons la responsabilité de prendre soin de nos forêts tropicales et de préserver la biodiversité. Nous avons des efforts communs pour lutter contre la désertification. 

Les services environnementaux et écosystémiques que les forêts tropicales fournissent au monde doivent être récompensés de manière juste et équitable. 

Les produits de la sociobiodiversité peuvent générer des emplois et des revenus et offrir des alternatives à l’exploitation prédatrice des ressources naturelles. Ce sont les piliers du Plan de Transformation Écologique que nous lancerons prochainement. 

Pour que notre intégration économique et productive puisse s’épanouir, il sera nécessaire de développer les liaisons maritimes et aériennes entre les deux rives de l’Atlantique. 

Il est inexplicable qu’il n’y ait toujours pas de vols directs entre São Paulo et Johannesburg, Le Caire ou Dakar, tous essentiels pour accroître le flux de personnes, le commerce et le tourisme. 

La proposition du Conseil d’affaires des BRICS d’établir un accord multilatéral sur les services aériens pour le groupe, incluant les principales autorités nationales des transports et de l’aviation, est très pertinente. 

Les BRICS ont désormais une opportunité unique de façonner la voie du développement mondial. Vous tous, hommes d’affaires, faites partie de nos efforts. Ensemble, nos pays représentent un tiers de l’économie mondiale. 

Cette pertinence augmentera avec l’entrée de nouveaux membres à part entière et partenaires de dialogue. 

La collaboration entre les secteurs public et privé est essentielle pour exploiter ce potentiel et obtenir des résultats durables.

https://www.gov.br/planalto/en/follow-the-government/speeches/speech-by-president-of-the-republic-luiz-inacio-lula-da-silva-during-the-brics-business-forum-in-johannesburg-south-africa

=> Luiz Henrique Diniz Araujo, Correspondant I-Dialogos à Recife

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La première victime d’une guerre, c’est la vérité.

La première victime d’une guerre, c’est la vérité.

Pour Ryszard Kapuściński, écrivain et journaliste polonais né le 4 mars 1932 à Pinsk, en Pologne, mort le 23 janvier 2007 à Varsovie, Il est essentiel de savoir faire la différence entre le journalisme et la propagande . R. Kapuściński a parcouru le monde mais pas comme le font nombre de ses collègues. qui descendent dans le grands hôtels. Son propos reste d’une particulière actualité.

Ryszard Kapuściński est un écrivain et journaliste polonais né le 4 mars 1932 à Pinsk, en Pologne, mort le 23 janvier 2007 à Varsovie.  Article, reste d'une particulère actualité, publié par Carolina Vasques Araya sur le site international d’information et en plusieurs langues Pressenza le   21.04.2023

ll est essentiel de savoir faire la différence entre le journalisme et la propagande. 

La façon dont l’information s’est transformée en un outil stratégique du pouvoir économique mondial fait désormais partie du paysage. 

Ce qui était autrefois un exercice de prise de risque, de confrontation et un outil utile pour la société semble être devenu l’opposé. 

Aujourd’hui, l’information manipule et dissimule des vérités qui, si elles étaient de notoriété publique, renverseraient les puissants de ce monde. Ce qui est toutefois frappant, c’est le cynisme avec lequel les principales chaînes d’informations affichent leur mépris pour les tragédies humanitaires qui ravagent la planète et la façon dont leur contenu est accepté comme une vérité absolue.. Donner en spectacle le malheur des autres est, semble-t-il, une technique capable d’attirer plus d’audience, et par conséquent, de générer davantage de revenus publicitaires. 

Kapuscinski, le grand reporter polonais, considérait ce qui suit comme la règle fondamentale du journalisme :  Cherchez la vérité parmi les gens ordinaires et, lorsque vous cherchez des réponses, oubliez les hautes sphères du pouvoir. Attardez-vous sur les détails : c’est parfois là que se cache la solution de tout problème. 

Fuyez la vanité et l’ego surdimensionné comme la peste, car c’est à cause d’eux que l’on perd en objectivité et que l’on cesse de faire la part des choses. 

Et enfin, voyagez seul, pour que le point de vue d’une tierce personne ne déforme pas la perception pure et directe du journaliste que vous êtes ». 

Pourtant, cette vision est aujourd’hui considérée comme un désavantage concurrentiel. Kapuscinski a parcouru le monde, mais pas comme un touriste qui loge dans des hôtels de luxe. Non, il a arpenté des routes quasi oubliées de tous, où la misère humaine sautait aux yeux. Il a relaté ce qu’il observait en mettant l’accent sur les liens avec les habitants les plus humbles et les peuples les plus démunis. 

Ses analyses approfondies pourraient couvrir l’équivalent de tout un doctorat en éthique et ses enseignements seraient capables de mettre à mal toute une profession qui, d’honorable, est devenue, dans certains cas, le pendant médiatique d’un tueur à gages. 

Fermement opposé aux conflits armés, ayant été témoin de nombre d’entre eux et de leurs conséquences, ce journaliste, lauréat du prix Prince des Asturies, a déclaré un jour : « la première victime d’une guerre, c’est la vérité ». 

En observant le contexte actuel et en remettant chaque chose à sa place, il est important de remarquer que l’étalage des spectacles de guerre et leur rhétorique déshumanisante reflètent la tendance d’un journalisme conçu pour et par l’hégémonie des pays les plus puissants. De cette façon, il assure la soumission et l’affaiblissement progressif des nations considérées comme « dépendantes ». 

Les véritables professionnels du journalisme, qui voient leur champ d’action réduit par les pressions qu’exercent les pouvoirs de facto et les grandes entreprises, par le chantage et les menaces. Les pressions incessantes visant à faire taire la vérité et à dissimuler les crimes d’État ne sont pas l’apanage des pays du tiers monde, on le constate dans les grands réseaux internationaux. Ils cautionnent les décisions fallacieuses des grandes puissances et font de leurs agressions des exemples de vertus démocratiques. 

Le journalisme traverse aujourd’hui la plus grande crise de crédibilité qu’il n’ait jamais connu.

Carolina Vasquez Aeaya

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Carolina Vasquez Aeaya : Journaliste et éditrice avec plus de 30 ans d'expérience, avec des réalisations professionnelles dans le développement de projets couronnés de succès qui confirment ses qualités de leadership, de créativité et de relations publiques. Elle a apporté ses connaissances dans des projets d'organisations dont les intérêts sont orientés vers le développement social, culturel et économique du pays, en particulier dans les secteurs de la culture et de l'éducation, de l'entreprenariat, des droits humains, de la justice, de l'environnement, des femmes et des enfants. Chilienne, elle vit au Guatemala. elquintopatio.wordpress.com 

Lire également l'article d' Ewa MAZGAL,  journaliste polonaise 

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La vérité est devenue ce que l’on a envie qu’elle soit

La vérité est devenue ce que l’on a envie qu’elle soit

« Pourquoi, alors, l’abêtissement du débat explose-t-il quand la connaissance croît ?L’abondance d’information ne signifie pas que l’offre est complète, honnête et intelligible. En revanche, elle provoque une fatigue médiatique qui pousse à se réfugier dans la croyance, l’irrationnel, plus que dans la réflexion lucide et documentée. La vérité est devenue ce que l’on a envie qu’elle soit. C’est-à-dire, une contre-vérité ! Un terreau qu’adorent les populistes » / Michel URVOY, éditorialiste, photographe et ancien journaliste à Ouest-France

Dans le fil des appels au réveil des intellectuels et des journalistes lancés par deux des plus grands philosophes européens du moment, Jürgen Habermas et Edgar Morin (cf ci-dessous), Michel Urvoy, relève avec force, dans un Point de vue publié le 15 octobre dernier,  que « plus il y a d’informations disponibles, plus la lecture du monde se brouille, plus le dialogue politique devient violent". 

La connaissance avance, et la méconnaissance galope. Moins on comprend le monde, plus on a de certitudes. 

L’humain veut montrer qu’il sait. Je pense, donc je suis. En cette rentrée bruyante, on est gâté. Le flot des affirmations contradictoires, des injonctions agressives et des manipulations incendiaires crée une confusion telle que l’on s’accroche à la moindre bribe qui renforce ce que l’on croit vrai. Jamais les savoirs n’ont été aussi abondants et l’information aussi accessible. 

Pourquoi, alors, l’abêtissement du débat explose-t-il quand la connaissance croît ?

Il y a d’abord l’usage amateur des canaux de l’information. Le lecteur pressé confond information et communication, vérité et instrumentalisation. Il néglige la source, la date, l’authenticité de l’image, la pertinence du chiffre, le contexte du propos tenu, il ignore par qui et comment est produit le message, qui a intérêt à sa diffusion, à quelle fin. 

Ce mauvais usage est renforcé par les algorithmes qui sélectionnent les sujets et les approches que votre cerveau a envie d’entendre. Il en résulte une addiction qui nous envahit, altère le discernement, réduit la réflexion et nous renforce dans nos certitudes. 

Ce mauvais usage, enfin, tient à l’expertise acquise par les lobbys politiques, économiques, les influenceurs, les États… pour manipuler l’opinion. Bref, par tous ceux qui font profession de nous maintenir dans l’ignorance à leur profit exclusif.

Fatigue médiatique ?

La seconde série d’explications tient à la surabondance de données. Le vertige de l’information nourrit le doute, le rejet parfois. L’éparpillement des nouvelles oblige à être sélectif, à cloisonner, à s’accrocher à quelque certitude. 

Dans le flot des nouvelles, on trouvera toujours la réponse qui conforte ce que l’on pense. Le but n’est plus, dès lors, de se nourrir de l’autre, il est de lui clouer le bec en trois mots sur Twitter. 

Le phénomène des experts participe de cette overdose. 

À force d’en appeler à des spécialistes toujours plus nombreux, on n’en retient qu’une cacophonie. L’expert, par définition, examine un thème précis sous un angle particulier, économique, environnemental, fiscal, social. À les entendre, il faut de l’éolien, mais sans éoliennes. Du solaire sans silicium. De l’essence sans pétrole. De la voiture électrique sans nucléaire. Des batteries sans lithium. Des villes denses sans tours. 

Chaque approche ne suffit évidemment pas à la construction d’un monde fait de contradictions. Dernier ingrédient de ce gloubi-boulga, la surenchère d’acteurs politiques et sociaux en quête de popularité et la sur-dramatisation de médias en manque d’audience. 

La réponse n'est pas l'omniscience

Ainsi, l’abondance d’information ne signifie pas que l’offre est complète, honnête et intelligible. En revanche, elle provoque une fatigue médiatique qui pousse à se réfugier dans la croyance, l’irrationnel, plus que dans la réflexion lucide et documentée.

La vérité est devenue ce que l’on a envie qu’elle soit. C’est-à-dire une contre-vérité ! Un terreau qu’adorent les populistes et autres marchands d’illusions dangereuses. 

Eux savent que l’ignorance, par extension, conduit à ne pas savoir ce que l’on ignore, à croire aux complots et à écarter les connaissances vitales pour la planète, la santé, la paix. 

C’est un comble : plus il y a d’informations disponibles, plus la lecture du monde se brouille, plus le dialogue politique devient violent. 

La réponse n’est pas l’omniscience. Elle consisterait plutôt à faire prendre conscience du danger démocratique de l’ignorance et à encourager le sérieux médiatique : en réprimant la diffamation et la fausse nouvelle, en privilégiant les titres libres et honnêtes, en investissant dans le temps et le professionnalisme journalistiques, en enseignant dès l’école le mode d’emploi des nouveaux médias.

Michel URVOY in Ouest-France 15/10/2022 

 https://mediaserver.univ-nantes.fr/videos/michel-urvoy-lavenir-inquietant-du-journalisme-politique/

https://www.ouest-france.fr/societe/point-de-vue-la-connaissance-avance-la-meconnaissance-galope-3a7a18ac-381e-11ed-8ce0-a7ed58f597f6


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Démocratie vivante et « intelligence » artificielle. Jean-Paul JOUARY

Démocratie vivante et « intelligence » artificielle. Jean-Paul JOUARY

L’irruption du numérique, des réseaux sociaux, des diverses formes d’« intelligence » artificielle, a été si rapide, qu’on ne peut imaginer que cela soit sans conséquence sur les formes d’organisation sociale, culturelle et politique de tous les peuples. Si l’on voit bien l’usage qu’en peuvent faire les dictatures, c’est sans doute pour les diverses formes de vie démocratique que ces techniques nouvelles sont susceptibles d’apporter des modifications qu’il est urgent d’examiner. L'analyse de Jean-Paul JOUARY, philosophe.. 27/05/2023

Jean-Paul JOUARY, né à Arzeu (Algérie) le 21 mai 1948, est un philosophe et essayiste français. Professeur de chaire supérieure, agrégé et docteur en philosophie, il enseigne à Paris et Abidjan. Il a publié une trentaine de livres et de nombreux articles de philosophie des sciences, de philosophie politique et sur l’histoire et l’enseignement de la philosophie.   Jean-Paul pilote, avec Jean-Claude Mairal, le Groupe Démocraties de I-Dialogos. Derniers livres parus : La parole du mille pattes, difficile démocratie, Éditions Belles Lettres (2019), Vivre et penser dans l’incertitude, Éditions Flammarion (2021).

Contribution au colloque du CERIPP de mai 2023 à Marrakech, avec la Fondation Hanns Seidel et l’Institut Montpensier

L’irruption du numérique, des réseaux sociaux, des diverses formes d’« intelligence » artificielle, a été si rapide et accompagné de développements quantitatifs et qualitatifs si accélérés, qu’on ne peut imaginer que cela soit sans conséquence sur les formes d’organisation sociale, culturelle et politique de tous les peuples.  Si l’on voit bien l’usage qu’en peuvent faire les dictatures, mais aussi leurs craintes face aux possibilités de communication que peuvent explorer les citoyens, c’est sans doute pour les diverses formes de vie démocratique que ces techniques nouvelles sont susceptibles d’apporter  des modifications qu’il est urgent d’examiner. Encore faut-il préalablement préciser les termes mêmes de la question, car parler de « démocratie » et d’« intelligence » n’a rien d’évident et, selon le sens que l’on donne à ces deux termes, on risque d’aboutir à des conclusions fort différentes, voire même opposées.

Démocratie ?  

Trop souvent, de façon délibérément mystificatrice, on entend appeler « démocratie » tout régime qui n’est pas une dictature, tout système dans lequel chaque citoyen possède des droits et les moyens de les faire valoir, droit de vote bien sûr, droit d’opinion et d’expression, droit d’organisation et de manifestation, droit de grève et de pratique religieuse, sans discrimination raciste, sexuelle ou autre. Tout cela est bien sûr important et appartient à l’essence de toute démocratie. Cette reconnaissance  de droits personnels répond à une aspiration universelle, jalousement défendue par les peuples qui en bénéficient, et puissamment revendiquée par ceux qui en sont privés. C’est cette dimension de la démocratie qui ne cesse de se consolider à l’échelle de l’espèce humaine et qui, de ce point de vue, ne connaît pas de véritable crise. 

Mais si la démocratie n’était que cela on ne comprendrait pas pourquoi, là où elle règne depuis le plus de temps, elle plonge depuis des décennies dans une crise profonde, avec une montée de l’abstention, une rapide impopularité de celles et ceux que l’on vient d’élire et une poussée spectaculaire des formations les plus opposées aux principes de la démocratie. Les États-Unis, le Brésil, l’Italie, la France, l’Espagne, la Suède et des dizaines d’autres pays l’illustrent assez clairement pour qu’on ne puisse contester cet inquiétant processus historique, qui discrédite l’idée de démocratie face aux nombreuses dictatures de la planète, de la Russie à la Chine en passant par les pays du Golfe et de nombreux autres en Afrique du nord ou en Afrique sub-saharienne. Cette crise profonde de la démocratie semble bien manifester le sentiment grandissant que voter n’a servi à rien, qu’entre deux élections les citoyens trahis n’ont aucun moyen de décider de leur destin, que leurs « représentants » ne les représentent donc pas. Ainsi, tandis que la dimension « droits personnels » de la démocratie paraît irréversiblement recueillir l’assentiment des peuples, l’autre dimension « pouvoir du peuple » (démos-kratos) n’étant pas assurée, étant même totalement entravée par des institutions conçues à cette fin par les puissants, les possédants, les professionnels de la domination politicienne, - cette dimension pourtant essentielle prétend être rétablie par des « populistes » d’extrême droite. Comme Trump, comme Bolsonaro, comme les partis fascisants d’Europe et d’ailleurs clament leur volonté d’incarner le « vrai peuple ». Dès lors, l’effet conjugué de leur poussée et de l’abstention des déçus représente une menace réelle et imminente contre la démocratie. La fameuse « crise de la démocratie » est en réalité une crise d’une « démocratie représentative » qui exhibe un formidable déficit de démocratie. 

La délibération, plus essentielle que le vote  

C’est ici que l’essor du numérique et de l’« intelligence » artificielle entre dans la problématique démocratique. D’un côté, ces techniques nouvelles offrent des potentialités sans précédent. En effet, on a longtemps estimé que donner plus de possibilité pour les citoyens de trancher en tout domaine lorsque leurs « représentants » contredisent manifestement les aspirations de celles et ceux qu’ils sont censés représenter, rend précaire voire impossible toute gouvernance cohérente. Certes, les tribus anciennes ou autochtones qui survivent ont pendant des millénaires tout décidé dans des palabres auxquels toutes et tous pouvaient participer. Mais, objecte-t-on, on voit mal 67 millions de Français ou un milliard et demi de Chinois se réunir sans cesse pour débattre et décider à mains levées. Pourtant les Suisses, qui ne sont pas une tribu, qui sont un peuple moderne et fort éduqué, procèdent depuis des siècles par élection, présidence tournante et recours trimestriel aux « votations » sur tous les sujets qu’ils estiment de trancher tous ensemble, même en contredisant leurs gouvernants qui ne sont donc pas des dirigeants. Les Suisses ont ainsi organisé de façon civilisée et absolument démocratique, plus de la moitié des référendums de l’histoire de l’Humanité. Ils résolvent pacifiquement les questions qui pourtant les divisent le plus fortement. Dira-t-on qu’ils y parviennent parce qu’ils sont une population moins nombreuse que la moyenne ? 

Chaque jour, des millions de personnes reçoivent à leur adresse les colis qu’ils ont commandés par internet, et l’on dirait que ce moyen ne peut permettre à ces mêmes personnes de manifester leur volonté citoyenne ? Même à un milliard et demi, les Chinois et les Indiens pourraient sans difficulté organiser des référendums pour trancher sur les questions dont dépend leur vie. 

Au nom de la « démocratie », et sans rougir, certains rétorquent que les peuples ne savent pas ce qu’ils veulent, qu’ils ne connaissant rien à la complexité des problèmes, et que la politique est une affaire d’experts et de « représentants ». Allons franchement à ce que cela sous-entend : les citoyens sont des enfants mineurs, la démocratie ne vaut rien, seule la monarchie technocratique peut assurer le bien du peuple. Qu’en sait-on ? 

Après tout, malgré les légions d’« experts » qui prétendent posséder La Vérité sur ce qui est bon pour le peuple, et qui d’ailleurs sont en désaccord entre eux, les dirigeants qui se succèdent admettent régulièrement qu’on avait eu tort auparavant, que l’on s’est trompé, qu’il est temps de faire autrement. Et si les citoyens sont des ignorants incapables de bien juger, au nom de quoi peut-on se flatter d’avoir été élus par eux ? 

Ce qui est évident c’est qu’aucun peuple, emporté par ses intérêts immédiats et ses passions, ne peut savoir spontanément ce qui est bon pour sa société. C’est bien pourquoi, dans la démocratie, c’est moins le vote qui est important, que le débat public qui précède le vote. Si, comme en Suisse, les citoyens sont informés de façon pluraliste, par des écrits de tous les acteurs sociaux, des raisons d’approuver ou refuser telle ou telle décision, alors de discussion en discussion, depuis les médias jusqu’aux repas de famille, chaque électeur est contraint de réfléchir, d’argumenter, d’écouter, de former son jugement, éventuellement de changer de position. Et s’il épouse cette démarche, c’est parce qu’il a la certitude que de son vote dépend effectivement son avenir. C’est cette période de délibération qui donne sens et valeur au suffrage universel, au vote de chacun. C’est ainsi par exemple qu’en 2005, les Français devant se prononcer sur le Traité de Lisbonne, ont peu à peu changé d’opinion, très sensiblement, au point de refuser largement ce Traité, alors que 80 % de leurs « représentants » l’approuvaient. Faute d’approbation populaire, ce Traité fut donc ensuite imposé contre le peuple, sans nouvelle consultation. Qui peut prétendre que lorsque les citoyens délibèrent leur jugement ne vaut rien, en tout cas moins que les « experts » qui les dirigent ? 

L’informatique peut effectivement lever tous les obstacles matériels à ces délibérations et votations, ce qui donne force à la revendication de référendums d’initiative citoyenne. C’est cette intelligence collective, et qui n’a rien d’artificiel, qui fonde la possibilité d’une démocratie vivante, que les formes actuelles de « démocratie représentative » ruinent, jetant le discrédit sur l’idée même de démocratie. La possibilité pour l’ensemble des citoyens de décider lui-même par le moyen de référendums organisés à son initiative, permet de dépasser la contradiction entre le désir de posséder des droits individuels inaliénables, et l’aspiration à utiliser ces droits pour s’autogouverner. On peut ainsi déléguer à des élus le soin d’appliquer les décisions et propositions choisies par le vote, et en même temps pouvoir reprendre l’initiative des décisions lorsque cela est estimé nécessaire. 

La souveraineté populaire n’est donc pas incompatible avec l’idée de gouvernance cohérente. C’est dans ce cadre d’une démocratie vivante que les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle positif en s’émancipant des risques de médias centralisés possédés et soumis à un État ou à des forces financières (souvent liées au commerce du luxe ou des ventes d’armes, comme en France) forcément conduites à nourrir les idées qui servent leurs intérêts et leur domination. 

L’intelligence peut-elle être artificielle ?

Le problème, c’est que tous les nouveaux outils liés à internet sont à la fois un moyen de débattre et s’informer individuellement, et un vaste système où peuvent se déployer, à l’insu des utilisateurs, les campagnes les plus insidieuses et les mensonges les plus grossiers. Comme l’a démontré une étude du MIT que cite Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (Éditions Lattès, 2019), « la vérité prend six fois plus de temps qu’une fake news pour toucher 1500 personnes », parce qu’elle apparaît plus originale. Internet, en poussant à l’infini la circulation de n’importe quelle nouvelle, donne aux mensonges, aux erreurs, aux propagandes les plus absurdes, une chance sans précédent de gagner les consciences. Si l’on y ajoute les algorithmes qui permettent à des milliards de messages d’être envoyés automatiquement à des destinataires triés selon leurs opinions décryptées sur le net, alors il apparaît évident que c’est l’ensemble des débats publics et des délibérations vitales pour la démocratie vivante qui s’en trouve faussé, parasité, stérilisé. 

C’est ainsi qu’ont pesé sur les votes des hommes comme Steve Bannon pour la campagne de Trump aux États-Unis, Gianroberto pour celle du mouvement 5 étoiles en Italie, Arthur Finkelstein en Hongrie pour Orban, en Israël pour Netanyahu, en Ukraine, en République tchèque, en Azerbaïdjan, en Autriche, en Albanie. Pour Finkelstein, « en politique, c’est ce que tu perçois comme vrai qui l’est, pas ce qui est vrai ». Les mêmes « ingénieurs du chaos » ont opéré pour la victoire du breixit en Grande -Bretagne. En mettant par exemple à la disposition de Donald -Trump toute la puissance et les équipe de Facebook, Mark Zuckerberg a ainsi testé 5,9 millions de messages, et permis que chaque catégorie d’électeurs reçoive personnellement des messages adaptés à ses peurs et ses désirs pour bombarder les électeurs potentiels d’Hillary Clinton et augmenter l’abstentionnisme dans son camp. Il serait très étonnant que nul n’ait eu recours à de tels dispositifs dans d’autres pays, la France par exemple. 

Ce que l’on appelle l’« intelligence » artificielle est ainsi profondément inintelligent, mécanique, mais doué d’une puissance, d’une rapidité et d’une complexité sans aucun précédent. Cela nous amène à interroger le terme « intelligence » dans cette expression. Sans pouvoir bien sûr entrer dans une analyse détaillée ici, il faut rappeler ce qu’au sens propre signifie ce mot. Très généralement, un comportement manifeste de l’intelligence lorsqu’il produit des modifications adaptées au milieu, à ses modifications, de sorte que la survie soit assurée, les besoins satisfaits. Tous les animaux, en ce sens, possèdent visiblement, à des degrés divers, de l’intelligence, pour l’essentiel guidée par des instincts génétiquement transmis et dans certains cas acquis par imitation. Cette intelligence est parfois extrêmement complexe et produit des comportements très astucieux, mais dans le meilleur des cas, le moindre trouble dans les conditions du milieu en révèle les limites étroites. Ainsi les baleines, capables de prouesses en tous domaines, s’échouent et meurent sur les plages alors qu’elles s’efforcent de gagner le Nord, parce qu’une petite perturbation fausse leur système d’orientation. De même les chimpanzés, cousins si proches des humains, courent se mettre à l’abri lorsqu’on diffuse l’enregistrement des cris qu’ils poussent lorsqu’il pleut, alors que le ciel est tout bleu. 

C’est sans doute parce que, justement, les humains naissent prématurés, inachevés, privés presque totalement d’instincts innés, que de tels comportements leur sont étrangers. En effet, à la naissance, nous ne manifestons rien que l’on puisse qualifier d’« intelligent », et nous construisons la nôtre non pas dans le ventre maternel mais dehors, dans un univers où règnent les mots, les caresses, des émotions, de l’affectivité, de la sociabilité, des plaisirs et des souffrances, des sentiments, une foule de comportements singuliers, tous différents, au sein desquels nous devenons humains, nous devenons intelligents. 

Comme Erasme l’avait bien perçu en 1519 dans son Traité d’éducation, « on ne naît pas homme, on le devient ». Dans la petite enfance se développe progressivement une intelligence perceptive, visuelle, tactile, auditive, rapidement liée à une intelligence motrice, une intelligence affective, une intelligence sociable et, à travers les mots et la structuration des phrases se construit peu à peu une intelligence logique, cognitive, symbolique. Tout ce processus se développe indissociablement dans un vécu fait de plaisirs, de déplaisirs, de souffrances intimes, d’émotions diverses aussi bien sexuelles qu’esthétiques et affectives, une infinité d’interactions de tous ordres avec les autres et le monde environnant. C’est pourvus de toutes ces capacités construites au cours de la vie que chaque citoyen peut concourir à ce que l’on entend par démocratie vivante. 

Ce que l’on appelle intelligence, au sens proprement humain, ne peut ainsi exister sans ce formidable ensemble de facteurs subjectifs. Dans ces conditions, peut-on parler d’« intelligence » artificielle ? 

De quoi parle-t-on ?  

On définit sommairement l’« intelligence artificielle » comme l’ensemble des techniques qui imitent une forme d’intelligence humaine. Depuis 1950, un test élaboré par Alan Turing évalue notre capacité à discerner ou non le fait que c’est une machine qui répond à un questionnaire. Mais depuis, cette technique qui permet des calculs lourds et d’une incroyable rapidité à partir de gigantesques masses de données, a franchi des étapes et dépassé des limites qui peuvent en modifier la nature, les possibilités et aussi les dangers. A coup d’investissements qui dépassent désormais les cent milliards de dollars, les Google, Apple, IBM, Facebook et quelques autres ont répandu les applications dans les smartphones, les techniques médicales, les moyens de reconnaissance faciale et vocale, la gestion des trafics de transport, le commerce et le marketing, les traductions, les dispositifs militaires, et progressivement tous les secteurs de l’activité humaine. 

Ces réseaux de neurones artificiels, ces masses de données et des algorithmes de plus en plus sophistiqués peuvent tirer d’une quasi infinité de données toutes les solutions possibles et proposer des décisions sur la base de systèmes statistiques et probabilistes complexes. Ainsi sont accomplies des tâches qui nécessitaient jusque là, absolument, une intervention humaine. Les doutes ont été levés de façon spectaculaire en 1997 lorsque la machine Deep blue a battu le champion du monde d’échecs Gary Kasparov, puis en 2016 le champion du jeu de Go Lee Sedol. Chat GPT a récemment fait entrevoir des prolongements stupéfiants de ces techniques en formulant de façon très correcte des réponses à une infinité de questions qu’on lui pose, écartant même explicitement en tant que machine tout ce qui suppose sentiments, émotions, sens esthétique et toute autre dimension subjective de l’intelligence. 

En même temps, de grossières erreurs alertent sur l’incroyable bêtise de cette technique et sur ses possibles effets désastreux en termes de culture, d’éducation et de propagande. Le fait que le gouvernement japonais par exemple   envisage de céder à ChatGPT la rédaction des réponses gouvernementales aux questions des parlementaires indique assez quel type de danger peut menacer la vie démocratique et le débat public avec cette soit-disant « intelligence » artificielle. Ce danger est d’autant plus grand que les chercheurs apprentis-sorciers investissent tous leurs efforts et leurs capitaux dans le projet de passer de la machine learning, technique imitative et « étroite », limitée à quelques tâches particulières à partir de masses de données (comme les moteurs de recherche par exemple), au deep learning, vouée à des tâches générales, approfondissant son apprentissage, et dépassant ainsi les données initiales. Ce type de machine n’existe pas encore mais tout laisse penser que l’étape sera franchie allègrement dans un terme court ou moyen. L’idée de « dépasser » les capacités humaines est annoncée comme un progrès souhaitable et prometteur, ce qui peut conduire à deux remarques. 

La première : si cela est possible, mesure-t-on l’effroyable perspective que cela représente en termes de domination sociale, de gestion inhumaine des services publics (pire à coup sûr qu’avec le pouvoir déjà accordé aux gestionnaires dans les hôpitaux, le système scolaire, etc.) ou de crimes militaires (on conçoit d’ores et déjà des « robots tueurs » capables de massacrer sans aucune sorte de réticence éthique). 

La seconde : toute cette démarche réduit l’« intelligence » à quelques capacités logiques, en faisant abstraction de toutes les autres dimensions de l’intelligence. A un niveau restreint, cela donne par exemple le programme Moral machine, lancé par des chercheurs du CNRS, du MIT, d’Harward et de Colombie britannique, qui ont recueilli des millions de réponses d’internautes du monde entier à propos des choix éthiques qu’il faudrait programmer dans les « voitures autonomes » en cas de situations précises. Que devrait « choisir » l’automobile : la mort d’animaux ou d’humains ? De jeunes ou de vieux ? De passants ou de passagers du véhicule ? etc. Heureusement, ce programme n’aboutira jamais, parce qu’en termes juridico-financiers les assurances ne prendront jamais un tel risque. De plus, l’étude révèle que les choix sont sensiblement différents selon les latitudes et les cultures ce qui rend impossible une programmation universelle. Mais cet exemple suggère clairement ce que cela pourrait donner dans toutes les sphères de la vie sociale, économique, militaire et politique. L’humain ou le rentable par exemple ? Sans oublier l’usage qu’en font déjà les dictatures avec la reconnaissance faciale par exemple (et pas seulement la Chine, et pas seulement des dictatures). 

Le principe de précaution  

Loin de toute alternative simpliste entre un enthousiasme béat une condamnation obscurantiste, l’irruption de l’« intelligence » artificielle dans le champ de la démocratie nécessite réflexion, engagement, débat et attitude lucide en termes de précaution. Ce que Hans Jonas appelait « principe de précaution » dans son Principe de responsabilité en 1979 prend tout son sens dans la question qui nous préoccupe. Le développement et surtout les perspectives de l’« intelligence » artificielle annoncent bien ce qu’il qualifiait de « Prométhée déchaîné », irruption de la technique non seulement dans le cadre de la domination de la nature, mais aussi dans tout ce qui définit un être humain. Pour l’« intelligence » artificielle, comme pour le clonage, les biotechnologies, les OGM, les nanotechnologies, le nucléaire civil et militaire, les activités humaines génératrices de réchauffement climatique, la pollution aux particules fines, etc. des problèmes nous sont posés en des termes absolument inédits, aux effets irréversibles, et qui ne trouvent de réponse solide dans aucune des éthiques philosophiques ou religieuses connues. 

C’est chaque fois le sort de l’humanité et de la planète où il vit qui se joue et qui exigerait une pause prudente, à vrai dire incompatible avec la course au profit maximum et immédiat qui est devenue le moteur de l’essentiel des sociétés existantes et le principe essentiel des politiques libérales qui se soumette à ce moteur. 

Bien sûr, on dira de façon superficielle que les dangers sont l’affaire des utilisateurs de ces innovations techniques lesquelles, par elles-mêmes, seraient « neutres », dédouanant ainsi les scientifiques qui y travaillent de toute responsabilité propre. Ce raisonnement est indigent, tant il est évident que leur travail est financé par ceux qui en feront le pire des usages, et que ces innovations, en elles-mêmes, créent une pluralité de possibilités à dominante destructrice. Pour faire accepter et applaudir les recherches en « intelligence » artificielle, on met bien sûr en avant les progrès qu’elle promet dans le domaine médical. Mais cet arbre humaniste cache mal la forêt des menaces qui se profilent. 

Ainsi Le britannique Lewis Griffin, par exemple, a-t-il compilé une liste (non exhaustive) de vingt activités illégales déjà perpétrées par l’I.A. : fausses vidéos, fausses informations, piratages des moyens de transport, messages individualisés et automatisés pour influer sur les opinions et les désirs de consommation, chantage à grande échelle, articles de propagande, faux discours, échanges de visages, robots militaires, corruption de données, cyberattaques basée sur l’apprentissage des points faibles des systèmes, drones d’attaque autonomes, manipulations de toutes sortes, suppression ou invention de preuves, contrefaçons en tous domaines… 

En ce sens, la pétition lancée en 2023 par le Future of life institute demandant l’arrêt immédiat des grands projets d’« intelligence » artificielle au nom de la menace qu’ils font peser sur la vie humaine en général, a eu le mérite d’alerter l’opinion (malgré les suspicions de non sincérité qu’ont alimenté certaines signatures comme celle d’Elon Musk). Mais refuser que l’on remplace les emplois épanouissants et craindre que l’humanité perde le contrôle au profit des machines n’est sans doute pas l’aspect essentiel du problème. 

En effet, on oublie trop souvent que les menaces les plus graves que l’« intelligence » artificielle fait peser sur les humains concerne tout ce que l’on peut entendre par démocratie vivante. Non seulement les votes peuvent être comme jamais dévoyés, influencés, découragés par les ingénieurs du chaos que nous évoquions plus haut, mais ce sont les débats publics et la délibération qu’ils rendent possible qui peuvent être (et sont déjà) affectés par l’action combinée des algorithmes, des réseaux sociaux et des moyens gigantesques de l’I.A., effets encore amplifiés par des médias écrits, radio-diffusés et télévisés devenus propriété dominante des multimilliardaires de la consommation, du luxe et de l’industrie militaire. 

La limite de l’illimité

A cela il faut ajouter tous les types de décisions qui peuvent échapper au contrôle et à la décision des citoyens dès lors que l’on fait admettre que les experts s’appuient sur des données supérieures à toute réflexion et tout débat des citoyens. Encore une fois, ce que l’on appelle faussement « intelligence » dans l’expression « intelligence artificielle » ne recouvre qu’une dimension logique et pragmatique à laquelle on ne saurait réduire la politique en général et la démocratie vivante en particulier. Si cette logique et cette combinatoire font partie de l’intelligence, comme l’adaptation aux contextes et aux leçons tirées de l’expérience, choses que l’I.A. commence à exécuter d’ores et déjà de façon efficace et utile, les choix politiques possèdent des dimensions explicitement exclues des techniques dites « intelligentes » : les valeurs, les sentiments, les souffrances, le principe de légitimité, l’invention populaire, la clémence… 

Conduit par l’I.A. Mandela n’aurait jamais prôné et fait triompher le principe de réconciliation, en contradiction avec le droit international (l’ONU ayant déclaré l’apartheid crime imprescriptible contre l’humanité). Comme d’habitude, on aurait jugé, condamné, exécuté, et sans doute conduit à la guerre civile, à des exodes et finalement à une nouvelle dictature. La démocratie vivante, la seule qui mérite ce nom, réclame l’essor d’une intelligence populaire plurielle et soucieuse des autres. En ce sens, l’« intelligence » artificielle pose une grande question d’essence politique. 

Il est devenu évident qu’à court terme l’« intelligence » artificielle va intervenir dans tous les champs de l’activité économique, sociale, culturelle et politique humaine, non seulement pour en accroître l’efficacité (donc les retombées négatives sur la planète et l’environnement), mais aussi pour opérer des choix qui échapperont à l’intervention consciente individuelle et collective des humains. Or, on l’a évoqué, cette « intelligence » artificielle, quelle qu’en soient les perfectionnements à venir, n’intégrera jamais, absolument jamais, ce qui façonne une subjectivité humaine. Les formes subjectives de toute individualité humaine sont en effet un résultat toujours en devenir de traces affectives conscientes et inconscientes, de souffrances refoulées et sublimées, de structures symboliques rigoureusement singulières. L

e simple fait d’être soi-même, pour un humain, entraîne le fait de devenir autre que soi, de réaliser dans chaque acte un possible parmi une pluralité d’autres possibles. Une machine, aussi sophistiquée qu’elle puisse être sera toujours un artifice, une puissance certes quasi infinie un jour, mais tout de même une puissance qui singera, même à la perfection, les comportements et les pensées qui sont les nôtres. C’est là une limite par essence infranchissable, mais cette limite crée et créera toujours de l’illimité. 

En effet, ce qui nous caractérise en tant qu’humain c’est que, capable de raisonner, nous combinons nos raisonnements avec des émotions, sentiments, valeurs, pulsions, affections diverses susceptibles d’entraver le prolongement intellectuel et pratique de ces raisonnements. Soudain le soldat refuse de tirer, le gestionnaire le plus froid refuse de licencier, notre désir de vengeance peut se transformer en clémence. Le passage à l’acte d’un humain peut trouver une limite dans l’extraordinaire complexité de sa construction singulière. 

Même si les sociétés les plus développées techniquement tendent à engendrer des personnalités calculatrices, soumises aux critères dominants, des individus centrés sur leurs intérêts et leurs désirs égocentriques, il y a toujours une possibilité de changement, d’identification à l’autre, d’altruisme, de générosité, de cette « pitié naturelle », purement sensible, dans laquelle Jean-Jacques Rousseau voyait le fond d’animalité qui nous empêche de devenir des monstres froids. C’est l’« état esthétique » de Schiller, qui permet d’échapper à la sauvagerie comme à la barbarie. 

C’est la clémence de Mozart. C’est le discours final du Dictateur de Charlie Chaplin, clamant contre le nazisme que « nous pensons trop et ne sentons pas assez ». 

Les machines que l’on nous prépare n’intégreront jamais cette limite et pour cette raison seront porteuse d’un illimité d’où pourra surgir le pire, sans remords, sans pitié, sans bouleversement affectif. Et cette menace sur la démocratie vivante sera tout simplement une menace sur ce qui est le propre de l’humain.

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De quoi la Francophonie est-elle le nom ?                                                                                                                                                           .              Patrice CARDOT

De quoi la Francophonie est-elle le nom ? . Patrice CARDOT

A une époque où dans le monde comme en France, « la norme sociale imposée comme allant de soi prime la substitution de la langue française par l’anglo-américain, et la culture qui l’accompagne », la Francophonie semble à nouveau en mesure de reconquérir le cœur des peuples, sans apparaître pour autant comme un instrument géopolitique au service d’un néocolonialisme fantasmé, le français étant devenu une langue monde. De multiples initiatives devront être entreprises sous des impulsions diverses, dans le prolongement comme dans l’esprit de celles identifiées par le président Emmanuel Macron ainsi que par Roger Pilhion et Marie-Laure Poletti. / 31 Juillet 2023

Ancien élève de l’Ecole française de l’Air (Promotion 1974) et de l’Ecole nationale supérieure de Techniques Avancées (ENSTA – Promotion 1983 – Option ‘analyse des systèmes), titulaire d’un DEA en intelligence artificielle (INP Toulouse -1986), Patrice Cardot est retraité depuis le 1er août 2016. 

Après avoir servi comme officier de l’Armée de l’Air en qualité de membre du Personnel navigant, enseignant-chercheur et cadre de direction, Patrice Cardot a servi la France dans de nombreuses fonctions : cadre de direction (direction des études, délégation aux relations industrielles) et enseignant-chercheur dans diverses grandes écoles d’ingénieur et universités en France et au Maroc, cadre d’administration centrale au sein de la Délégation générale de l’armement et du Ministère de l’Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie, chargé de mission ‘Europe’ auprès du ministre de la Défense, et enfin, chargé de mission ‘questions européennes et internationales’ au sein du Conseil général de l’armement, organe de réflexion placé auprès du ministre de la Défense. 

Ancien auditeur de l’Institut diplomatique (2005), de nombreuses missions d’études lui ont été confiées par les pouvoirs publics nationaux et européens dans le cadre de mandats officiels. 

Connu pour sa conception résolument gaullienne du rôle de la France et de l’Union européenne dans le monde, reconnu et apprécié au niveau international pour ses compétences dans de nombreux domaines, Patrice Cardot a publié de très nombreux articles et ouvrages et présidé plusieurs colloques et séminaires importants autour des grands défis posés par la construction européenne, par le développement des hautes technologies, par la souveraineté numérique, par le double caractère global et systémique de la sécurité, par l’émergence de la politique de sécurité et de défense de l’Union européenne, par la sécurité et le développement – notamment sur le pourtour méditerranéen – ou encore par la globalisation stratégique. Patrice Cardot est chevalier de l’ordre des palmes académiques et de l’ordre national du Mérite.

Interview

Patrice Cardot,  pour vous qui êtes résolument engagé dans la sauvegarde et le développement de la Francophonie,  de quoi celle-ci est-elle le nom?

Lors de son entretien avec Jean Claude Mairal réalisé dans le cadre de l’article qu’il signe pour le think tank I-Dialogos sous l’intitulé ‘Au cœur des enjeux et défis de la Francophonie’[1], Christian Philipp, ancien représentant du président de la République pour la Francophonie, souscrit à l'appréciation d'Yves Bigot, Président de la fondation des Alliances françaises[2], pour qui « La France est le seul pays qui ne s'intéresse pas à la francophonie »  et qui fait que les français « ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force ». 

Ce constat est également posé par les auteurs d’un ouvrage consacré à la francophonie[3], Marie-Laure Poletti, enseignante, responsable du Bureau pour l’enseignement des langues et des cultures (BELC) puis du département langue française du Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et Roger Pilhion, qui a travaillé 18 ans à l’étranger, dans la coopération linguistique et éducative, puis 22 ans dans l’administration, au ministère des affaires étrangères en tant que sous-directeur chargé de la politique linguistique et éducative, dans un document-entretien réalisé pour le site Diploweb.com et intitulé : Francophonie : quelles réalités, contradictions et perspectives ?[4]  

Qu’est-ce alors que la Francophonie ? 

Créée le 20 mars 1970 à Niamey, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)[5], cet ensemble unique, riche de diversité, met en œuvre une coopération politique, éducative, économique et culturelle entre ses pays membres, au service des populations. La finalité de cette institution, depuis sa création, est la défense de la francophonie. Elle peut aussi servir de relais des Nations unies pour promouvoir certains objectifs de paix et de développement. Elle est en effet fondée sur le partage de la langue française et de valeurs communes. L'OIF regroupe un grand nombre d'États non francophones. Elle s'efforce de promouvoir un dialogue apaisé et de favoriser des relations pacifiques entre les pays membres, en mettant l’accent sur leurs points communs. 

Cette tâche, parfois difficile, revêt pourtant une importance majeure pour l'Organisation qui a pour objectif le développement la coopération entre États dans les domaines politique, économique et éducatif. 

Le partage des expériences et des bonnes pratiques, la concertation, la solidarité, la collaboration inclusive avec une multitude de réseaux institutionnels, universitaires et de la société civile sont les valeurs ajoutées qui guident son action. Une attention particulière est portée aux jeunes et aux femmes ainsi qu’au numérique dans l’ensemble des actions de l’OIF. 

Parmi les pays membres de l’OIF, certains sont plus fortement attachés à la francophonie, notamment ceux dont le français est la langue officielle. L’OIF met en œuvre la coopération multilatérale francophone aux côtés de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) et de quatre opérateurs : l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), TV5MONDE, l’Association internationale des maires francophones (AIMF) et l’Université Senghor à Alexandrie. 

Elle peut s'appuyer sur ses quatre représentations permanentes et ses six bureaux régionaux, qui relaient son action à travers le monde. Toutefois, cette organisation internationale fait l’objet de critiques régulières. 

Les politiques publiques françaises et de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) présentent-elles des contradictions ? 

Dans le document-entretien cité supra, Roger Pilhion et Marie-Laure Poletti mettent en évidence deux contradictions entre ces politiques. 

« Première contradiction : Sur les 84 pays et gouvernements membres de plein droit, membres associés et membres observateurs de l’Organisation internationale de la Francophonie, seuls 36 pays sont majoritairement ou partiellement francophones. La majorité des pays membres ne le sont donc pas. Leur adhésion peut s’expliquer par l’attachement à des valeurs portées par la Francophonie, à l’histoire, à des contextes régionaux particuliers ou encore à une démarche francophile, voire à la recherche d’un contre-pouvoir face à l’anglo-américain. 

Deuxième contradiction : considérer que la promotion du français passe prioritairement par la présence d’un réseau culturel et scolaire extrêmement développé. Au total, le dispositif culturel français compte plus de 1000 implantations. Il accueille environ 620 000 étudiants chaque année. Au total, dans ce qu’il est convenu d’appeler dans le jargon du Quai d’Orsay, les ″emprises françaises″, on accueille donc environ un million d’élèves et d’apprenants de français, un chiffre à mettre en relation avec les quelque 43 millions d’élèves et d’étudiants de français langue étrangère dans le monde et les 77 millions d’élèves et d’étudiants ayant le français pour langue d’enseignement dans 33 pays et régions dans le monde. 

Dans un contexte de pénurie budgétaire, le Quai d’Orsay est dans la nécessité de privilégier de plus en plus le dispositif culturel et scolaire, au détriment des crédits et des actions de coopération en faveur du français dans les systèmes éducatifs nationaux et des établissements d’enseignement supérieur étrangers. Evidemment, il ne s’agit pas d’abandonner les instituts et les alliances mais il faut concevoir une politique adaptée à nos moyens et à des objectifs stratégiques recherchant la meilleure efficacité. 

La promotion du français doit porter prioritairement sur le soutien à l’enseignement du et en français dans les systèmes éducatifs étrangers, dans le numérique et les réseaux sociaux. 

Imaginerait-on un seul instant que la situation de l’allemand en France reposerait sur l’enseignement de cette langue dans les instituts Goethe en France et dans les écoles allemandes ? C’est pourtant ce que prône aujourd’hui très largement la politique mise en place par le Quai d’Orsay en faveur du français. » 

Doit-on voir dans cette institution qu’est la Francophonie une forme moderne de l’impérialisme culturel de la France ou un instrument parmi d’autres de sa soft power ? 

Le site officiel vie-publique.fr propose un état des lieux de la pratique du français dans le monde et réaffirme la place que la Francophonie occupe dans le rayonnement culturel de la France[6]. De manière assez inédite depuis François Mitterrand et l’organisation des premiers sommets de la francophonie, Emmanuel Macron s’est emparé de la problématique francophone pour en faire l’une de ses priorités. 

En mars 2018, dans sa stratégie pour la langue française, tout en reconnaissant que « Le français s’est émancipé de la France, il est devenu une langue monde », le président de la République a souhaité développer l'enseignement français à l'étranger et a fixé comme objectif le doublement d'élèves inscrits d'ici à 2025. Dans le cadre de cette stratégie, un plan pour développer l'enseignement français à l'étranger a été présenté en octobre 2019. Or, comme le souligne de manière particulièrement explicite Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean Jaurès, dans un article publié à l’issue de la semaine de la francophonie de 2023 sous l’intitulé ‘Paradoxe de la francophonie : un espace organisé en quête de sens’ :  « 

De fait, la France – pays central du monde d’expression française – réduit progressivement la légitimité et la pertinence de continuer à s’exprimer, à écrire, à travailler et à se détendre en français. En dépit de la Constitution qui, dans son article 2, indique que « La langue de la République est le français » et de la loi 94-665, dite « Toubon », du 4 août 1994, qui a pour objet de protéger consommateurs et salariés contre tout usage abusif de l’anglais. […] Aujourd’hui, on assiste à la construction d’une programmation des cerveaux posant l’anglo-américain comme « clef du succès ». 

Le français et la culture qui lui est attachée sont exigés pour tout étranger souhaitant acquérir la nationalité française. En revanche, la norme sociale imposée comme allant de soi, nouvel avatar de la « servitude volontaire », prime la substitution de la langue française par l’anglo-américain, et la culture qui l’accompagne : réalisation individuelle, rêve américain, bien-être personnel, technologies de pointe, nourriture, chansons, séries, etc. La langue, dans un tel contexte, s’imprègne de plus en plus de termes venus d’outre Atlantique. 

Les mots reflétant des réalités nouvelles sont de moins en moins traduits. Il faut pour savoir exactement de quoi il s’agit se reporter à une source linguistique canadienne et québécoise. 

Et de plus en plus de mots français usuels sont remplacés par leurs équivalents anglo-américains. Ce phénomène est lisible dans les enseignes commerciales. Les magasins de plus en plus ne sont plus « ouverts » et « fermés », mais « open » et « closed ». Depuis quelques mois, les coiffeurs et leurs salons sont remplacés par des « barber shops ». Le calendrier social et commercial est de plus en plus rythmé par des « fêtes » venues du monde anglo-saxon : Saint Patrick, Halloween, Black Friday, etc. « La couche yankee […] au sein de la société française, est relativement récente », ont signalé dans une publication récente Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely.

 « Mais cette strate culturelle a vu son épaisseur se renforcer ». Au point qu’aujourd’hui, « les États-Unis sont une passion française »11. 

L’université participe à la légitimation de ces évolutions culturelles et linguistiques. Soit en ironisant sur ceux qui prétendent préserver la priorité accordée au français dans la vie sociale, soit en les « ringardisant ». Un éminent directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Philippe d’Iribarne, a écrit sur le sujet un livre révélateur du méridien de référence des élites intellectuelles et marchandes, L’étrangeté française. Étrangeté au regard de la langue et de la norme désormais dominantes, et légitimées comme telles, qui seules permettent, selon la professeure de lettres et traductrice Pascale Casanova, « d’évaluer, mesurer et comparer ». »[7] 

Dans le contexte international contemporain, nul ne peut douter que la promotion et la sauvegarde d’une langue demeure un enjeu civilisationnel majeur en même temps qu’un enjeu de puissance culturelle. Le français n’échappe pas à un tel constat. A en juger par le discours qu’a prononcé en 2019 le président Emmanuel Macron à l’Académie française où il a dévoilé son "grand plan pour la promotion de la langue française", la responsabilité de la gestion de la puissance culturelle de la langue française doit être partagée. « La France doit aujourd’hui s’enorgueillir d’être un pays parmi d’autres, qui apprend, parle et écrit en français" a dit le président de la République. « C’est ce décentrement qu’il nous faut penser. Le français s’est émancipé de la France, il est devenu cette langue monde, cette langue archipel »[8]

 Cet article est extrait d’un article éponyme du même auteur publié sur le site academia.edu => 

https://www.academia.edu/91937727/De_quoi_la_francophonie_est_elle_le_nom_


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Hommage aux victimes de l'attentat à la Synagogue de La GHRIBA

Hommage aux victimes de l'attentat à la Synagogue de La GHRIBA

Deux des responsables de notre Think Tank, Annie et Dalel, étaient présentes à Djerba, en Tunisie, ce 9 mai pour y préparer une prochaine rencontre autour du Dialogue interculturel, et ce, en partenariat avec, entre autres, I-Dialogos. Nous les assurons toutes deux, ainsi que toutes les victimes, pèlerins et membres de forces de l'ordre, et leurs familles, de notre totale solidarité.

Avec Annie Levy-Mozziconaci et Dalel, Jemni et tous les membres du réseau I-Dialogos International, nous exprimons nos sentiments de profonde compassion et de totale solidarité aux pèlerins de la Communauté juive et aux membres des forces de l'ordre assassinés, ainsi qu'à leurs familles et à tous les Tunisiens. Puisse un jour la Raison et la paix enfin l'emporter.

Le célèbre poëte franco-tunisien, notre ami  Tahar BEKRI, bouleversé par l'attentat de Djerba, nous a immédiatement transmis ce bel et émouvant poême en hommage aux victimes et à la Tunisie toute entière, une nouvelle fois douloureusement meurtrie. 

Pour la Tunisie, par Annick Le Thoër

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La Démocratie, l’antidote à la violence qui progresse.

La Démocratie, l’antidote à la violence qui progresse.

En France, le président de la République a lancé le conseil national de la refondation avec la volonté d'avoir des déclinaisons dans chaque bassin d'emplois et de formation. N’est-ce pas une opportunité à saisir! Je le pense profondément ! Jean-Claude MAIRAL - 06/11/2022

Jean-Claude Mairal est président de « Planète Jeunes reporters-Sur les pas d'Albert Londres » et co-fondateur de I-Dialogos

La violence s'installe peu à peu dans notre société: 

-agressions de policiers, de pompiers, d'enseignants, d'élus, de personnels soignants, etc. Cela va même jusqu'à des menaces de morts, voire d'assassinats (cf Samuel Paty, le bataclan, etc)

 -un radicalisme violent et agressif persuadé de détenir la vérité et qu'un changement ne peut venir que par des actions violentes (les black-blocs, des groupuscules écologistes tels que "extinction rébellion" qui vandalise des oeuvres d'art, avec certains végans qui s'en prennent à des bouchers, etc) 

-un radicalisme identitaire (indigénistes, extrême-droite, certains groupes religieux, etc) 

La politique et le syndicalisme qui par leur nombre d'adhérents et leur rayonnement, permettaient jusqu'aux années 90, même dans les grands moments de tension, de résoudre les conflits, sont désormais dans l'incapacité de le faire. 

Les partis politiques sont l'ombre d'eux-mêmes, avec de moins en moins d'adhérents. Ils ne convainquent qu'une minorité d'électrices et d'électeurs. Des politiques sont eux-mêmes porteurs de cette violence dans leurs propos et encouragent celle-ci. 

Les syndicats sont dans la même configuration. Ils sont très affaiblis, ne pèsent quasiment plus que dans le secteur public et les entreprises publiques et sont dans certains secteurs enfermés dans le corporatisme. 

Cette situation est grave de dangers pour l'avenir. Comme le développe Jérôme Fourquet dans son livre "L'archipel français", dans "une Nation multiple et divisée", nous sommes dans une société fracturée où on ne s'écoute plus et où on ne dialogue plus. Nous sommes dans une société où chaque parti politique, de nombreux mouvements, associations et autres organismes pensent détenir seul les solutions aux problèmes rencontrées, entraînant des tensions dans le corps social. 

Le concept de compromis entre différentes positions est voué aux gémonies. Chacun est persuadé de détenir la vérité. On a vu ce que cela a donné dans l'histoire avec les guerres, les pogroms, les guerres de religion, le nazisme, le fascisme, le stalinisme, etc. 

Certains analystes pensent que la violence va s'accentuer dans les années à venir, y compris par des agressions mortelles, si rien n’est fait pour y remédier. On ne peut accepter une telle perspective! 

Comment face à une telle situation, source de danger mortel pour les sociétés humaines, construire du commun entre les citoyens, par-delà leur diversité ? Telle est la question cruciale à laquelle il est impératif de répondre, sous peine de descendre aux enfers ! 

Comment faire face? 

Depuis plus de 20 ans, nous sommes un certain nombre à travailler les questions de la démocratie. Pas une démocratie formelle telle que nous la connaissons, avec le seul rituel des élections tous les 5 ou 6 ans, ni l'ersatz de la démocratie, qu'est la démocratie participative que prônent certains, mais une démocratie citoyenne où les citoyens sont auteurs et acteurs des politiques publiques et de leur propre émancipation. 

Les défis du 21ème siècle, l'urgence étant là, nécessitent absolument de construire du commun avec l'ensemble des citoyens, par un débat public large, ouvert et instruit, nourri par des controverses citoyennes. 

Un débat qui n'est pas simplement l'expression de joutes oratoires entre prétendants au pouvoir, mais un débat donnant à chaque citoyen les informations y compris contradictoires et les savoirs nécessaires pour se forger son opinion et co-construire ainsi avec l’ensemble des citoyens du commun. Il faut être conscient qu'il ne peut y avoir de démocratie sans parole. 

Et sans dialogue, fut il contradictoire, il n'y a pas de démocratie possible. Dialoguer, écouter l'autre, confronter les positions, les réflexions, admettre la diversité des opinions, même opposées, c'est la voie de l'efficacité et de la force d'une société.

Par expérience je peux affirmer l'apport et l'enrichissement à mes réflexions, de personnes qui étaient loin de partager mes propres convictions. 

Celles-ci ne m'ont jamais empêché tout au long de mes responsabilités politiques et d'élus, d'agir et de sympathiser avec des personnes qui n'avaient pas les mêmes opinions que moi sur telles ou telles questions, d'apprécier et de me reconnaître dans les politiques territoriales menées par des élus aux sensibilités différentes. 

Il m'arrive également d'être critique vis à vis de mes propres amis et en opposition avec certaines prises de positions. Dans un Monde complexe, aux prises avec des défis considérables pour l'avenir de l'Humanité, personne, aucun mouvement, parti politique ou organisation ne peut prétendre détenir à lui seul la vérité ou la solution à l'ensemble de ces enjeux. 

C’est en permettant à notre société d’être pleinement démocratique, soucieux de tous les citoyens que nous favoriserons l’émergence d’une société plus solidaire, plus fraternelle, plus respectueuse de l’environnement et plus responsable de son destin. 

La démocratie est plus que jamais le moyen et le but de tout projet de transformation sociale et écologique dans le respect de chacun. Certains me diront, ce sont de belles paroles, mais comment faire concrètement? 

Le meilleur moyen de crédibiliser une telle démarche, de lui donner de la consistance, c’est de commencer, maintenant, partout dans les territoires de proximité, à mettre en œuvre des pratiques de démocratie. La déclinaison territoriale au plus près des citoyens dans toute leur diversité sociale, politique et idéologique, est essentielle car elle permet l’ancrage des pratiques de citoyenneté au sein des populations. On démontre ainsi que chacun peut peser, concrètement, sur les choix, que l’on tient compte de l’avis et des propositions des populations. Cela redonne confiance en soi et en son avenir. 

On passe de la passivité à la responsabilité, de la résignation à l'action, de la colère à la construction de solutions. On apprend à coopérer, à agir et à construire du commun. Chaque citoyen doit être acteur et responsable des décisions et politiques le concernant et concernant son environnement. Les élus, les syndicats, les associations doivent être vecteurs et facilitateurs de cette parole et de l'action citoyenne.   

La démocratie citoyenne, l'implication des citoyens dans toutes leur diversité, la co-construction des politiques publiques dans l'ensemble des territoires, n'est-ce pas le moyen pour que renaisse la confiance dans les institutions et dans la politique ?

 N’est-ce pas le moyen de ressourcer la démocratie délégataire qui est en crise profonde actuellement. 

Le président de la République a lancé le conseil national de la refondation avec la volonté d'avoir des déclinaisons dans chaque bassin d'emplois et de formation. N’est-ce pas une opportunité à saisir! Je le pense profondément !

JC Mairal / 03-10-2022 

Conseil de lecture de trois auteurs qui aident grandement à développer une nouvelle approche de la démocratie :

-Jean-Paul Jouary auteur de "La parole du mille-pattes, difficile démocratie" éditions Encre Marine 

-Frédéric Gilli, auteur de "La promesse démocratique, place aux citoyens", éditions Armand Colin 

-David Djaïz, auteur de "Slow démocratie, comment maîtriser la mondialisation et reprendre notre destin en main" Allary Editions

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OTAN-Russie en Ukraine : le dialogue impossible ? Michel SEYMOUR et Samir PAUL

OTAN-Russie en Ukraine : le dialogue impossible ? Michel SEYMOUR et Samir PAUL

Pour l’OTAN, affaiblir la Russie; pour la Russie, écarter le danger d’avoir l’OTAN comme voisine à sa frontière sud. Ne pas combattre directement, c’est le seuil qu’évitent de franchir Otaniens et Russes. Le dialogue est il encore possible ? L’analyse de Samir Saul et Michel Seymour, de l’Université de Montréal in Pressenza.com de ce 16 juillet 2023.

Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023). Il est aussi l’auteur de Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016), et de La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). 

Michel Seymour est professeur retraité du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001.

in Pressenza.com 16/07/2023

Le récent sommet de l’OTAN à Vilnius (11-12 juillet 2023) et les déclarations de Biden sont un rappel que le conflit en Ukraine ne cesse d’évoluer.

Les finalités demeurent les mêmes : pour l’OTAN, affaiblir la Russie; pour la Russie, écarter le danger d’avoir l’OTAN comme voisine à sa frontière sud. 

Le sommet de Vilnius a souligné une autre constante, établie depuis le début, soit l’intention de l’OTAN de ne pas combattre directement la Russie car, d’une part, celle-ci est bien armée et, d’autre part, les Occidentaux ne disposent ni des troupes ni des moyens militaires conventionnels ni de l’appui des opinions publiques pour une guerre à caractère mondial impliquant des pertes humaines et matérielles occidentales. C’est le seuil qu’évitent de franchir otaniens et Russes depuis le tout début du conflit ouvert en Ukraine il y a 19 mois.

À ceux qui réclamaient la déclaration d’une « zone d’exclusion aérienne » en Ukraine en février-mars 2022, Biden répondait avec justesse que ce serait la Troisième Guerre mondiale car Russes et Américains entreraient en collision directe. 

Devant ceux qui demandent que la Russie détruise les points de départ en Europe des armes occidentales acheminées vers l’Ukraine, Poutine réagit de la même façon que Biden; la Russie ferme les yeux sur les sources et se limite à les détruire sur le champ de bataille.  

Washington ne permet pas à Kiev d’attirer l’OTAN directement dans les combats : en novembre 2022, suite à la chute de deux missiles en Pologne, Kiev déclare l’OTAN attaquée et réclame qu’elle s’engage directement contre la Russie,....soit la Troisième Guerre mondiale. ! 

Lire la suite => https://www.pressenza.com/fr/2023/07/les-evolutions-du-conflit-en-ukraine/

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Lire également à ce sujet l'article du professeur Yakov M.RAKIN https://www.i-dialogos.com/analyses/israel-et-russie-l-appel-à-la-raison-du-professeur-yakov-m-rakin-de-l-université-de-montréal

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