"Wagner, en Centrafrique, une tragédie africaine" / Martin ZIGELE

"Wagner, en Centrafrique, une tragédie africaine" / Martin ZIGELE

La dernière intervention militaire de la France date de 2013, sous mandat des Nations Unies, dans le cadre de l’opération Sangaris. L’objectif est alors de pacifier la Centrafrique et permettre un déroulement satisfaisant des élections générales de 2015-2016. Mais le jour même de la prestation de serment du nouveau Président, Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, annonce, brutalement et sans anticipation, le départ de la mission Sangaris, une décision aux lourdes et graves conséquences tant Sangaris était unanimement appréciée. / L’article de l'ancien Premier Ministre Martin ZIGUELE , in la "Revue Politique et Parlementaire"/ le 05-06-2024 -

Ancien Premier Ministre de la République de Centrafrique, Martin ZIGUELE, président du MLPC (Mouvement de libération du peuple centrafricain), est, depuis 2021, Député, membre de la Commission Economie, Finances et Plan de l’Assemblée Nationale. Il fut candidat du MLPC aux précédentes élections présidentielles.  Professionnel de l’Assurance, Martin Ziguele fut également Directeur National de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale.

Cet article est publié dans la "Revue Politique et Parlementaire" du mois d'avril 2024. Nous le reprenons en "lien", sur proposition et en accord avec son auteur..

Depuis 2017, le groupe Wagner désormais rebaptisé Africa Corps a pris possession de la Centrafrique. 

Sous couvert de protection, une nouvelle forme de colonisation qui ne dit pas son nom…

English translation 

La dernière intervention militaire de la France date de 2013, sous mandat des Nations Unies, dans le cadre de l’opération Sangaris. L’objectif est alors de pacifier la Centrafrique et permettre un déroulement satisfaisant des élections générales de 2015-2016.

Mais le jour même de la prestation de serment du nouveau Président, Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, annonce brutalement et sans anticipation, le départ de la mission Sangaris, ouvrant ainsi la voix à la milice Wagner. `

Cette décision souveraine de la France ne pouvait qu’entraîner des conséquences gravespour le pays, tant la capacité d’action et de dissuasion de Sangaris était unanimement reconnue.

Dans la recherche d’une alternative au départ des troupes françaises, le gouvernement centrafricain conclut un Accord de Défense avec la Fédération de Russie, le Rwanda et l’Angola. 

Je me prononce alors en faveur de ces trois accords, en soutien à la démarche du pouvoir dans un contexte de restructuration et de ren- forcement de l’armée, afin d’assurer efficacement sa mission de sécurisation et de lutte contre les rebelles qui déstabilisent le pays. Dans le cadre de ces accords prévoyant une coopération d’État à État, la Fédération de Russie met dès 2017 à disposition de la RCA des « conseillers », présentés comme des militaires de l’État russe. 

Ces « conseillers » instructeurs participent à la protection des plus hautes personna- lités de l’État et la formation des soldats centrafricains sur le site de l’ancienne cour impériale de Berengo, l’ancienne résidence de Jean Bedel Bokassa. Cette présence, initialement considérée comme celle des « Russes », suscitait des réactions diverses et pas forcément négatives au sein de l’opinion. 

En décembre 2020 et janvier 2021, les « conseillers russes », appuyés par des soldats rwandais, des casques bleus de la MINUSCA et des Forces Armées Centrafricaines (FACA) connaissent un premier succès : ils empêchent les forces rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) dirigées par l’ancien Président François Bozizé de prendre Bangui. 

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Lire aussi => « L’Afrique, malade de l’absence de démocratie » / Interview I-Dialogos : propos recuillis par Pierrick Hamon

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Face à l'intensité des discours bellicistes, où sont les intellectuels ?

Face à l'intensité des discours bellicistes, où sont les intellectuels ?

Jürgen Habermas et Edgar Morin alertent sur la multiplication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, de discours bellicistes opposés à toute recherche de compromis, même diplomatique. Comment ignorer les appels au dialogue et à la raison de nos deux plus grands philosophes européens ? La presse constitue pourtant un pilier fondamental de toute vraie démocratie,. "L’information journalistique est un bien trop précieux pour ne pas la confondre avec de la propagande", fut-elle contre-propagande. / Pierrick HAMON est Délégué Général de I-Dialogos

Comment ignorer les appels au dialogue, au débat et à la raison qui avaient été lancés par les deux plus grands philosophes européens ?

Jürgen Habermas et Edgar Morin ont tous deux connu les désastres du précédent conflit mondial.  Ils savent de quoi ils parlent face à la multiplication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, de discours bellicistes opposés à toute recherche de compromis, même diplomatique.

Avaient-ils entendu parler de ces appels ? Toujours est-il que quatorze journalistes, ex-correspondants de guerre des plus grands médias italiens, rejoints par plus de 150 journalistes de tous horizons, avaient écrit une tribune ouverte qui a fait grand bruit dans ces deux pays, mais, bizarrement, pas en France.

Ils y dénonçaient une « narration partiale et hyper simpliste du conflit » par des journalistes qui ne cherchent pas à vérifier. 

Aucun d’entre eux d’ailleurs ne justifie, bien au contraire, l’invasion russe de l’Ukraine. 

Ils rappellent simplement que « la presse doit constituer un pilier fondamental de toute vraie démocratie, que l’information journalistique est un bien trop précieux pour ne pas la confondre avec de la propagande", fut-elle contre-propagande.

Pour Edgar Morin, comme pour Jürgen Habermas, « nous sommes dans l’escalade de l’inhumanité et la dégringolade de l’humanité, l’escalade du simplisme et la dégringolade de la complexité ».

 Comment échapper à cette logique aveugle et infernale ? à cette naïveté généralisée ?

Philosophes et journalistes devraient pouvoir  y aider en contribuant et soutenant le débat. 

Outre-Rhin et au-delà des Alpes, les intellectuels se déchirent, parfois violemment, entre réalisme diplomatique et soutien militaire. 

Artistes et écrivains y défendent des positions antagonistes sur le conflit en Ukraine, mais le débat existe. 

Pas en France, où tout contradicteur est immédiatement suspecté de soutenir l’invasion russe et d’être un membre des "réseaux Poutine" (sic !), et donc interdit de parole. 

Comme lors des interventions militaires en Irak, en Libye et en Syrie, le discours médiatique est univoque.

Et Edgar Morin de conclure son récent propos : 

" Nous devons pourtant aspirer à un compromis – donc au dialogue – sinon, il est de plus en plus probable que la guerre va rapidement s’élargir à tous les territoires européens. » 

CQFD ?

Jaurès, De Gaulle, au secours, ils vont recommencer !.

Pierrick Hamon

Pensée unique, censure et propagande : le grand retour ?  par le professeur Yakov M. Rabkin

https://www.i-dialogos.com/analyses2/israel-et-russie-l-appel-%C3%A0-la-raison-du-professeur-yakov-m-rakin-de-l-universit%C3%A9-de-montr%C3%A9al

Pierrick HAMON, in OUEST-FRANCE 09/06/2021 C'était donc avant le 24 février 2022....  => https://drive.google.com/file/d/13Vx2cOSyIt7dkPaOCVYdqBw8k6tOSCZW/view?usp=share_link

Lire aussi =>

La dernière publication d'Edgar MORIN , après Jaures  : "de guerre en guerre, de 1940 à l'Ukraine"  et celle de Jürgen HABERMAS (février 2023)  

https://www.pressenza.com/fr/2023/01/de-guerre-en-guerre-dedgar-morin/?fbclid=IwAR1CXdKA40u3aSpd36ioA-d45FOSkpRmdJRCj-TPrRq6AGQm3TrkE3OJdCA

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Catherine LE PELLETIER et les populations des Territoires ultra marins

Catherine LE PELLETIER et les populations des Territoires ultra marins

L’Histoire est en route et le droit à l’autodétermination des peuples est réel. Pour autant, il n’y a pas de recette magique, les Territoires d’Outre-mer se trouvent aujourd’hui dans une logique où les choix locaux leur sont interdits, comme ceux du Sommet d’Amazonie. Quel est leur marge de manœuvre s’ils ne se font pas entendre dans le cadre de la République ? Actuellement, des interrogations existent quant aux intérêts français dans les anciennes colonies africaines. Les réponses, non satisfaisantes, aboutissent à un rejet de la France au profit d’autres puissances. / 28 août 2023

Catherine LE PELLETIER est née à Cayenne, en Guyane française. Ses publications rejoignent son domaine de recherche : Littérature et société, le cas de la  Guyane[1] (essai) et s’inscrivent dans la fiction : Damas, le scintillement des larmes[2] (roman), Pastel de Belém[3] (roman).  Spécialiste de littérature caribéenne francophone et de littérature guyanaise, elle a exercé à l’Université des Antilles (pôle Guadeloupe) en tant que Maître de conférences associée. Parallèlement, elle a été journaliste littéraire (RFO-Guyane), où elle a créé le magazine télévisé Encre noire, puis Grand reporter à France Télévisions (Guadeloupe la 1ère) et Directrice éditoriale (Wallis et Futuna la 1ère). 

Propos recueillis par Jean-Claude Mairal, coprésident I-Dialogos

I-Dialogos : Il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de l'hexagone, de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. Alors que ces territoires possèdent une richesse humaine, une diversité culturelle, une créativité et des potentialités économiques et environnementales considérables. On sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA. Vous qui êtes née dans un de ces territoires et qui par vos responsabilités de journalistes avez parcouru la plupart de ces territoires, comment analyser ce désintérêt, incompréhensible à mes yeux ? 

Catherine Le Pelletier : On constate effectivement une méconnaissance des Outre-mer. Cette méconnaissance intervient à trois niveaux. 

D’abord, ainsi que vous le soulignez en France hexagonale où les Français ne savent pas grand-chose sur les univers dits ultramarins. 

Au second niveau, cette méconnaissance existe aussi entre les différents territoires d’Outre-mer : il n’y a pas une unité ultramarine française, mais bien des entités différentes, sur des continents et des océans divers. 

Enfin, à l’intérieur même d’un territoire, il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui ne sont jamais allées dans l’une ou l’autre de ses régions. Les « Ultramarins » ne se connaissent pas tous et ne connaissent pas tous non plus leur propre territoire. Voilà pour le constat. 

Mais les explications sont également plurielles. Commençons par le troisième constat. Pourquoi les personnes ne se déplacent-elles pas à l’intérieur de leur propre territoire et le connaissent parfois si mal ? La première réponse est économique, parce que bien souvent, les distances séparant les différentes régions sont telles que le coût pour les relier est de plus en plus important. 

Or, nous savons que chacun des territoires français en dehors de l’Hexagone et de la Corse, abrite en majorité des personnes à faibles revenus. 

D’autre part, ces territoires ne bénéficient pas autant d’infrastructures que la France hexagonale. Par exemple, il y a des écoliers qui vont en cours en pirogue en Guyane. Dans d’autres territoires, le manque d’infrastructures est tout aussi criant, il constitue un frein évident à tout déplacement. 

En ce qui concerne le déficit de connaissance inter territoires, il s’explique aussi par un manque de moyens financiers. 

Malgré le développement des nouvelles technologies, la communication reste hautement tarifée et les plans marketing ne sont pas adaptés aux petites structures territoriales. 

Quant à la connaissance que chacun pourrait avoir des territoires ultramarins, elle est effectivement quasi inexistante et l’on peut s’interroger sur le système scolaire français, pourtant obligatoire de 6 à 16 ans. 

L’accent n’est pas mis sur les territoires d’Outre-mer et les connaissances acquises en cours émanent souvent de l’initiative d’enseignants qui s’intéressent au territoire dans lequel ils vivent.

 Quelle est la part de responsabilité de l’Éducation nationale dans le déficit de connaissance ? 

Les petits Français connaissent les Etats-Unis, mais n’ont aucune idée du fait que la Polynésie française représente 118 îles ou que la Guadeloupe est un archipel. 

Ce déficit de connaissance, de culture générale ou d’intérêt, s’accentue encore chez les adultes. Enfermés dans leur quotidien, la plupart des citoyens ne prend plus le temps de s’intéresser aux richesses notamment culturelles que représentent ces lieux éclatés dans le monde entier. 

Par ailleurs, reconnaissons également que les informations qui concernent ces territoires, sont rarement positives. Il s’agit de catastrophes naturelles, de migrations massives, de combats ou autres faits probablement affriolants pour les responsables éditoriaux. 

Les angles éditoriaux ne varient pas beaucoup, hélas. C’est la loi des médias. 

I-Dialogos : En lisant des articles concernant les conférences que vous organisez, j'ai découvert une richesse littéraire incroyable en Guyane, en Guadeloupe et en Martinique. Là encore, celle-ci est très peu connue dans l'Hexagone. Comme si les Outre-mer se résumaient à ce qu'en disent les médias, à savoir d'une part les catastrophes naturelles et les grèves et d'autre part des lieux touristiques paradisiaques. Alors que cette créativité et richesse culturelle de ces territoires est un élément du rayonnement de la France. 

Catherine Le Pelletier : Vous pointez là un phénomène qui se retrouve partout et les Outre-mer ne font pas exception à la règle. Il s’agit simplement d’intéresser au mieux le public, quel qu’il soit. C’est la raison pour laquelle les informateurs font appel aux émotions. Qu’elles soient positives ou négatives, il s’agit bien « d’accrocher » le public avec des sensations toujours plus fortes. Ceci est valable pour tous les territoires non proches. 

C’est la dichotomie entre l’information de proximité qui balaye tous les aspects du quotidien et l’information qui concerne les territoires éloignés. 

J’appelle cela « l’information du soi » et l’information du non soi ». 

Cet état de fait est caractérisé par la hiérarchie de l’information que les professionnels réalisent lors de la composition des journaux. Au-delà de la technique le spectateur doit être captivé pour rester sur une chaîne, qu’elle soit radiophonique, télévisuelle ou numérique. 

À l’heure du zapping chronique, tout est bon pour conserver l’attention même pendant quelques secondes seulement. Voilà pourquoi on fait appel aux émotions qui drainent soit de l’adrénaline, soit de la sérotonine, pour captiver le public. 

Enfin, les audiences deviennent des diktats. Résultat : d’abord l’info qui nous intéresse au premier chef, ensuite, le reste. Et depuis l’Hexagone, les Outre-mer sont ailleurs, perçus comme étant loin, loin, loin… 

Pour autant, il y a une récurrence avec tout d’abord, le rappel quasi-systématique, de la francité des Territoires.  

Ensuite, c’est vrai, l’accent est mis sur les stéréotypes, avec quelques fois une incursion dans le social… mais l’importance géostratégique n’est ni soulignée, ni exploitée et la particularité française qui se retrouve aux quatre coins du monde est superbement ignorée. 

Le problème est que l’entité française n’existe pas ailleurs que dans l’Hexagone et chaque Territoire possède tellement de particularités qu’il est compliqué d’imaginer, une unité. 

Vous avez cependant raison : la créativité et la richesse culturelle sont une évidence dans chacun des Outre-mer et l’unité linguistique aurait pu symboliser l’appartenance à la France. Mais les Histoires sont souvent douloureuses et les voix qui émanent actuellement de tous ces lieux sont volontaires et affirmatives, dans le sens où elles réclament leur différence et leur éloignement. 

Le paradoxe réside dans la situation politico-administrative des Outre-mer. Si certains ont leur propre gouvernement et les lois-territoire, d’autres comme les Quatre Vieilles (La Réunion, Guadeloupe, Martinique et Guyane), dépendent totalement du régime hexagonal ; d’autres encore sont sous un régime dit de « royauté » (Wallis & Futuna). 

Tous sont différents, tous regorgent de forces créatrices, mal ou très peu présentées au plan national.


I-Dialogos : La France est le seul pays de l'Union européenne à rayonner en Amérique du Sud par sa présence en Amazonie, dans les Caraïbes, en Amérique du Nord à quelques encablures du Canada, dans l'Océan Indien proche de l'Afrique, dans l'Océan Pacifique, zone de l'Indo-Pacifique. Cela lui donne des atouts considérables à l'échelle européenne et mondiale. 

Catherine Le Pelletier : Oui, les atouts sont énormes, mais sous-considérés. Voyez le sommet d’Amazonie d’Août 2023, organisé par le Président du Brésil Lula, à Belém. 

Tous les pays comprenant une part d’Amazonie ont été invités à discuter de l’avenir de cette forêt primordiale pour nous tous. C’est un sommet particulièrement important, parce qu’il marque la volonté de Lula d’en finir avec la politique dévastatrice de son prédécesseur, Bolsonaro, qui n’avait qu’une idée en tête : favoriser la déforestation et collecter des dollars. C’est aussi primaire que cela. Son plan a réussi à une telle échelle que l’Amazonie n’arrive plus à remplir son rôle de « poumon de la planète ». 

Lula veut donc reconsidérer cela et redonner à la forêt primaire une chance. Pour ce faire, il a personnellement invité le Président français…. qui n’a pas jugé utile de se rendre au Parà et qui n’a délégué aucun élu de Guyane. 

Résultat, la Guyane dont 90% du territoire est composé de l’Amazonie est absente, ne peut pas participer aux débats, ne peut rien proposer. 

Nous sommes là face à une faute politique très grave dont les conséquences seront terribles. 

La France se sert de ses différentes implantations comme s’il s’agissait de simples monnaies d’échanges stratégiques. Mais dans le fond, les Outre-mer qui sont riches (uranium, nickel, or, pétrole), ne sont pas considérés. 

Seul l’intérêt de l’Etat compte et non celui de ces régions. 

I-Dialogos : N'est-il pas temps au niveau des décideurs politiques, économiques et culturelles de l'Hexagone, de changer de logiciel et de vision vis à vis des Outre-Mer, de procéder à une réflexion profonde et de penser autrement les politiques menées en Outre-mer ? N'est-il pas temps également au niveau des élus des Outre-Mer qu'ils aient une autre approche de leur rôle politique dans leur territoire et vis à vis du pouvoir central à Paris ? La société civile n'aurait-elle pas aussi un rôle à jouer ? 

Catherine Le Pelletier : Les mentalités sont en train de changer. Mais sont-elles vraiment entendues et la société civile a-t-elle les moyens de changer les choses ? Prenons plusieurs exemples. 

Tout d’abord, voyez ce qui s’est passé en 2009 en Guadeloupe. Le pays entier (ou presque), s’est soulevé contre la vie chère notamment, à l’initiative du LKP, Lyannaj Kont Pwofitasyon, un mouvement qui réunissait 49 associations ainsi que des personnes du monde civil. Dans les rues, plus de 60 000 personnes ont défilé quotidiennement, le pays entier a été bloqué pendant 44 jours. Il s’agissait aussi de dénoncer le scandale de la chlordécone qui procure à la Guadeloupe un triste palmarès, la plaçant dans le peloton de tête des pays à fort développement de cancers. 

Après toutes ces années, toutes ces manifestations, aucune responsabilité n’a été reconnue à l’État qui a accepté l’utilisation du pesticide qui a empoisonné les terres guadeloupéennes. 

Quant à la vie chère, elle l’est autant, sinon plus encore qu’en 2009. 

Est-ce à dire que le mouvement n’a servi à rien ? Pas exactement, parce qu’il a obligé toute la classe politique locale et hexagonale, à zoomer sur le quotidien des Guadeloupéens. 

Pour autant, les retombées sont toujours attendues… Seul fait tangible et terrible : deux morts. 

Autre exemple, celui de la Guyane, en 2013. À cette époque-là, il existait une seule et même Université des Antilles et de la Guyane. Mais Guyanais, se sont estimés lésés par les Antillais et ont fait une comparaison démographique. 

La Guyane a une démographie exponentielle, avec plus de la moitié de sa population qui a moins de 25 ans. 

Les Antilles ont à l’inverse, une démographie négative, avec un vieillissement marqué de ses populations. 

Et lorsque l’on sait que les subventions universitaires sont pour bonne part attribuées au prorata du nombre d’étudiants, le calcul est vite fait. Là, les manifestations, portées également par les politiques, ont abouti : l’Université de la Guyane est née en 2014. Puis, en 2017, un raz-de-marée humain a envahi tout le pays, dénonçant notamment l’insécurité et le manque de moyens de la Guyane.

Aujourd’hui le pays est en proie à des vagues récurrentes de migrants qui investissent Cayenne, devenue insécure. Tous les mois, la Mairesse de Cayenne interpelle qui le préfet, qui le Président de la République pour que des moyens soient donnés afin que cessent les faits de violence. 

La réponse obtenue est simple : Rien ! Enfin, voyez ce qui se passe à Mayotte où les Comoriens viennent dans ce bout d’Europe, dans des conditions terribles et où la violence est aussi quotidienne… Que l’on comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser les migrants, mais le système qui autorise le phénomène de grande précarité dans lequel ils vivent et contre lequel ils tentent de sortir. Il n’y a évidemment pas de réponse de l’Hexagone à la mesure du phénomène. 

La question pourrait être : est-ce que la France a réellement les moyens d’avoir des territoires d’Outre-mer ? 

Force est de constater qu’elle s’en sert au plus haut niveau, sans reverser la moindre part de ce qu’elle perçoit aux Territoires concernés dont elle ignore allègrement le sous-développement. 

I-Dialogos : Les Outre-Mer sont une chance pour le développement de la France. Comment repenser les liens de ces territoires entre eux et avec l'Hexagone. Comment dans la diversité, l'Histoire et la réalité de chaque territoire, construire du commun et réussir à faire République française ? Est-ce possible ? Et comment ? 

Catherine Le Pelletier : Je pense que le chemin sera long, mais il s’agit avant tout de choix politiques. Au sein même des Outre-mer, il y a eu des tentatives de construction et d’unité. Pour autant, celles-ci sont-elles possibles au moment où l’affirmation des différences est un point névralgique ? 

Et au-delà même des différences géographiques et environnementales, il y a également les langues. Et là, on se heurte à une barrière pour laquelle je ne perçois pas d’ouverture. 

L’article 2 de la Constitution française affirme que « La langue de la République est le français ». Il s’agit de la seule langue !

 En 1999, le gouvernement a demandé au linguiste, Bernard Cerquiglini, un rapport sur l’état des langues utilisées en France et en Outre-mer. 

Pour vous donner une idée de la richesse linguistique des Outre-mer, 28 langues kanak ont été dénombrées en Nouvelle-Calédonie ; 5 créoles différents, 6 langues amérindiennes en Guyane ; 9 langues ont été répertoriées en Polynésie ; 2 à Mayotte… Comment préserver ce trésor ? 

L’Histoire nous a montré que la langue est liée au dominant, elle est un objet capital du pouvoir. Les langues font partie de l’affirmation de chacun des Territoires où elles sont utilisées aussi comme instrument de revendication. 

Aujourd’hui, nous savons que chaque Territoire français manque cruellement de développement. Et nous savons aussi que les choix de la France ne sont pas franchement en faveur du développement des Outre-mer. Comme nous l’avons vu plus haut, il s’agit d’un « service minimum ». 

Regardons ce qui se passe pour les DFA (Départements Français d’Amérique). On sent bien que la tension monte, il y a des manifestations récurrentes et des invectives ciblées dans les assemblées régionales ou nationales. 

Ce qui se disait à voix feutrée il y a encore une décennie, est affirmé de façon décomplexée aujourd’hui : la France a une dette qu’elle n’assume pas. 

À mon sens, les revendications actuelles rejoignent aussi d’une forme de « néo-réparation » : après l’esclavage, la France a indemnisé les Colons blancs et non les Esclaves. 

Ensuite, au moment de la Départementalisation en 1946, la loi dite d’Assimilation visait à donner les mêmes droits au citoyens français de ces nouveaux départements d’Outre-mer, qui ont espéré une « assimilation » complète de leur nouvelle citoyenneté à l’État français. 

Cela a été une fausse croyance et l’erreur que Césaire lui-même a souligné. Aujourd’hui, nous sommes dans le 3ème temps, avec une déconvenue ingérée et une perspective différente : les Territoires veulent s’affirmer, mais exigent de la France fasse l’accompagnement qu’elle n’a jamais réalisé. 

I-Dialogos : Quand on aborde les questions institutionnelles, de nombreuses pistes sont avancées : décentralisation renforcée, fédéralisme, autonomie, indépendance avec une relation privilégiée avec la France. Tout cela mérite d'être discuté, mais ce qui importe c'est que les décideurs et les populations soient pleinement responsables de la vie et de l'avenir de leurs territoires. 

Catherine Le Pelletier : Oui, de toute façon, l’Histoire est en route et le droit à l’autodétermination des peuples est réel. Pour autant, il n’y a pas de recette magique, les Territoires d’Outre-mer se trouvent aujourd’hui dans une logique où les choix locaux leur sont interdits, comme ceux du Sommet d’Amazonie que nous avons souligné. 

Quel est leur marge de manœuvre s’ils ne se font pas entendre dans le cadre de la République ? 

Les discussions doivent être libres, franches et surtout assorties de décisions suivies. Beaucoup de vœux pieux sont formulés, mais la réalisation concrète des préconisations n’a pas lieu. Nous en revenons encore aux choix politiques. 

Actuellement, des interrogations existent quant aux intérêts français dans les anciennes colonies africaines. Les réponses, non satisfaisantes, aboutissent à un rejet de la France au profit d’autres puissances. 

I-Dialogos : En 2024, la France accueillera dans l'Hexagone, le Sommet de la Francophonie. A mes yeux, les Outre-Mer sont partie prenante de la Francophonie, avec leur particularité et leur diversité culturelle et linguistique. Il ne faut pas oublier qu'en 1934 Aimé Césaire fonde, avec d’autres étudiants caribéoguyanais et africains (parmi lesquels le Guyanais Léon Gontran Damas, le Guadeloupéen Guy Tirolien, les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop), le journal L'Étudiant noir, où apparaîtra pour la première fois le terme de « négritude », concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français, afin de promouvoir l’Afrique et sa culture dévalorisées par l'idéologie colonialiste. Senghor sera un des fondateurs de la Francophonie en 1962, qui n'est pas pas, on l'oublie trop souvent une création française, avec Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger), Norodom Sihanouk (Cambodge) et Jean-Marc Léger (Québec).

Catherine Le Pelletier : Une langue vit tant qu’elle a des locuteurs. Le français est aujourd’hui toujours parlé par des millions de personnes, c’est le résultat de l’Histoire de France. 

Mais de quelle langue française s’agit-il ? 

Il me semble qu’il y a des centaines de variations régionales qui ne correspondent pas tout à fait aux normes académiques. Le processus est naturel, puisqu’une langue n’est pas figée, elle vit, elle évolue avec ses locuteurs. En ce qui concerne le français, un socle commun subsiste et permet une inter compréhension, du nord au sud et d’est en ouest. Cependant, il me semble que la façon d’en déterminer les règles et le bon usage est obsolète. 

Il est aujourd’hui reconnu que l’Académie française ne correspond pas, loin de là, à ce que l’on pourrait attendre d’une structure légitime. Elle ressemble en effet beaucoup plus à une assemblée gratifiante pour ses membres, qu’à un organe décisionnel majeur… et pourtant ! 

La France ne mesure pas la chance qu’elle a d’avoir un vecteur tel que le français. Une fois de plus, elle vit sur ses acquis qui s’étiolent de jour en jour, d’année en année. De nos jours, l’affirmation identitaire trouve ses marques dans la langue. 

En août 2023, le Président de la Collectivité Territoriale de la Martinique refuse d’obéir à la requête du préfet de l’île. Il maintient la validité de la délibération de l’Assemblée, plaçant la langue créole comme langue officielle de la Martinique, au même titre que le français. Cette affirmation identitaire passant par la langue se retrouve dans tous les Territoires. Et à chaque fois, la seule réponse de la France a été l’article 2 de la Constitution. 

L’hégémonie ainsi conçue n’est pas pérenne. La volonté de la France de considérer que la langue est une et unique, va à l’encontre de son développement. Parce qu’il y a bel et bien une co-existence de différents français, avec des variations plus ou moins accentuées. Les minorer les renforce ; les reconnaître, ferait vivre la langue française dans sa riche variété plus intensément. 

https://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/damas-le-scintillement-des-larmes-dans-l-intimite-de-leon-gontran-damas-l-un-des-peres-de-la-negritude-963238.html [

Denière minute 30.08.2023 =>

https://la1ere.francetvinfo.fr/la-france-candidate-pour-rejoindre-le-traite-amazonien-annonce-emmanuel-macron-1424213.html#at_medium=5&at_campaign_group=1&at_campaign=1ere&at_offre=6&at_variant=guyane&at_send_date=20230829&at_recipient_id=726375-1464598985-92f23f44



 

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Démocratie et citoyenneté en Inde comme ailleurs / Augustin Brutus JAYKUMAR

Démocratie et citoyenneté en Inde comme ailleurs / Augustin Brutus JAYKUMAR

L'Inde possède le cadre constitutionnel ainsi que les ressources naturelles, financières et humaines qu'il faut pour réaliser son propre développement. L'Inde est détentrice d'un savoir-faire qui a fait ses preuves en rayonnant dans toute l'Asie, et désormais dans le monde entier. Mais celui-ci a été délaissé lorsque cet immense pays est entré dans le système libéral. L'Inde a t’elle alors perdu son « âme » et d'une certaine manière ses valeurs ? Ce sont pourtant ces dernières qui séduisent tant de gens à la recherche de sens, cette « spiritualité » dont elle n'aurait pas su, elle-même, profiter ? /Augustin Brutus Jaykumar , à Pondichery le 18 septembre 2024

A PONDICHERY, Augustin Jaykumar BRUTUS est le fondateur du binôme d’ONGs, “Adecom Network” et “Réseau Adecom” en France. Fondateur de la société financière de micro crédit la BRWD en Inde. Fondateur du binôme d’ONGs “INDP” en Inde” et de “INDPenFrance”. Augustin, Administrateur I-Dialogos et Correspondant en Inde, à Pondichery, est par ailleurs membre du Groupe International de Coordination de l’AIEP-IAEP, ONG reconnue par l’Unesco et du FERAM. INDP -Intercultural Network for Development and Peace- propose sa propre approche du “développement holistique” qui intègre la pluralité des besoins des humains.

Lire également => La place des jeunes dans la gouvernance (2012)


  Démocratie et citoyenneté en Inde comme ailleurs 


« Une vie sans utiliser son talent est une vie gaspillée. Nul n'est obligé de réussir mais tout le monde doit essayer. Il ne faut pas en vouloir à soi-même d'échouer, il faut s'en vouloir seulement de ne pas avoir essayé. » (1)

Dans le courant du XXIème siècle, l'Inde sera le pays le plus peuplé au monde. Elle est déjà la plus grande démocratie, faisant de sa diversité de langues, de cultures, de religions et de systèmes économiques un atout pour peser sur le monde de demain. L'Inde est à un moment crucial de son évolution pour choisir la voie de son développement, en apprenant des échecs des uns comme de la réussite des autres. 


Certains disent qu'en Inde, « l'élite est « indienne » par ses rites, ses mœurs, son folklore. Elle a été formée à l'occidentale, et de ce fait, elle n'est pas actrice d'un développement proprement indien, qui prendrait en compte les spécificités indiennes ». Pour d'autres, « ...quelques membres de cette élite ont, toutefois, suggéré des solutions « indiennes » : Ambedkar, Gandhi ou Tagore par exemple, qui ont insisté sur la nécessaire prise en compte de tous les citoyens de manière égale. Mais ils n'ont pas été suivis, ils ont été délaissés ou taxés de doux rêveurs ». 

Pourtant, l'Inde possède le cadre constitutionnel ainsi que les ressources naturelles, financières et humaines pour réaliser son propre développement. L'Inde est détentrice d'un savoir-faire qui a fait ses preuves en rayonnant dans toute l'Asie. Mais celui-ci a été délaissé lorsque l'Inde est entrée dans le système libéral. A ce moment-là, l'Inde a perdu son « âme » et d'une certaine manière ses valeurs, celles-là même dont elle peut se vanter et qui attire tant de gens à la recherche de sens – ces valeurs, « cette spiritualité » dont elle n'a pas su, elle- même, profiter. 


Les enjeux de la démocratie


« Démocratie » vient du latin democratia, terme emprunté au grec ancien, dêmokratía, composé de dêmos « bourgade, peuple » et krátos « corps politique », « gouvernement ». Etymologiquement, « démocratie » signifie donc « le pouvoir du peuple ». Ce sens premier fait référence au rôle occupé par les citoyens dans la société. Celui-ci ne consiste pas seulement en l'élection, de manière périodique, des représentants politiques ; il correspond aussi à une action permanente – des réunions, des grèves, des protestations, outils qui doivent permettre aux citoyens de faire part de leur humeur à leurs représentants et qui constituent également des moyens d'expression pour développer et approfondir le débat, et donc pour faire avancer les choses. Il semblerait que cette définition ait été dévoyée. 

Dans la situation actuelle, le terme « démocratie » et tout ce qui s'en suit est réduit à la défense des biens personnels et particuliers. Le service public et l'Etat, sont détruits, cassés, vendus, et l'argent public peut même servir à payer les erreurs du privé - n'a-t-on pas assisté à cela pendant les cracks boursiers ? Quand la démocratie n'est pas appliquée dans toute sa dimension et qu'elle ne permet pas l'exercice des responsabilités et des pouvoirs – et ce à tous les niveaux et dans tous les domaines, au sein d'un parti comme d'une administration -, personne ne mène à bien sa mission et tout le monde fait monter le dossier à un niveau toujours plus haut, là où l'on saura peut-être comment le traiter. 

Par exemple, le préfet renvoie l'affaire au ministre, qui lui-même ne voit d'autre issue que celle de la transmettre au chief minister. Par contre, chacun observe avec attention les gestes de tout le monde et retient les paroles prononcées, de manière à pouvoir critiquer et s'opposer. C'est là que se termine alors un cycle pour qu'un autre commence : on laisse le chief minister décider, puis on le critique, on s'engage dans le parti opposé à lui et on travaille à la séduction des électeurs, en mettant en œuvre la corruption. 

Mais, tout d'abord, s'est-on seulement demandé si une personne, seule, pouvait diriger un pays, d'un point de vue humain autant que technique ? A mon sens, c'est impossible : toute personne a ses limites, personne n'est infaillible. Personne ne peut prendre des décisions seul. C'est pourtant sur cette unicité de la personne dirigeante que jouent les systèmes de dictature : les dirigeants essaient de s'adresser directement au peuple. Hitler avait par exemple encouragé les Allemands à se munir de radios. En Inde, les hommes politiques offrent des téléviseurs. Mais c'est là une technique très vicieuse, car le peuple ne possède pas les éléments nécessaires à l'analyse des techniques politiciennes. 

C'est sur ce manque d'information et de recul que misent les dirigeants pour leur victoire plutôt que de chercher à remédier à ce mal. Il résulte de cette logique que le peuple, victime de cette stratégie, en vient lui-même à attendre les « messies », c'est-à-dire des chefs pour le diriger, des chefs sur qui il rejette ensuite toute responsabilité, des chefs qui, par conséquent, se permettent de faire tout ce qu'ils veulent. 

En effet, lorsqu'un « messie » dirige, le peuple reste spectateur. Il ne fait que suivre et appuyer le messie, qui prend des décisions sans les justifier auprès d'un peuple qui demeure passif. Ce cercle vicieux peut toutefois entraîner une certaine frustration et un besoin de se « défouler » ; ce à quoi tentent de remédier des soupapes de sécurité tels que les films par exemple, espaces virtuels, dans lesquels on tolère la critique des dirigeants politiques – ce qui permet de les « immuniser » dans la vie réelle. Comme par le passé, les dirigeants politiques tiennent le peuple par «le pain et les jeux». 

Autrefois, c'étaient par les jeux du cirque et le pain, aujourd'hui c'est par les téléviseurs et le riz. Toutes les méthodes sont bonnes pour faire sauter le verrou des valeurs qui étaient des garde-fous ! Nous devons être vigilants. 

La démocratie est un exercice continu, dans lequel on se doit d'accepter le fait qu'il n'existe pas de recettes préétablies. Elle n'est jamais acquise, et le défi consiste en une attention régulière de la part de tous les citoyens, collectivement, de manière à être capable de toujours analyser, inventer, créer cette démocratie en cours d'élaboration permanente. Les formules qui ont pu fonctionner dans les temps passés ne sont plus valables : elles doivent être adaptées au contexte social, économique et politique, qui évolue constamment. 

Dans la démocratie, ne doit-on pas faire le pari que tout le monde peut comprendre, et que les politiciens, les éducateurs, les enseignants, doivent faire comprendre le projet politique ? 

C'est le défi, plutôt que de croire les gens incapables de comprendre, il faut que les responsables sachent expliquer sans simplifier à outrance ou modifier les explications et les faits. Prenons l'exemple du neem : cet arbre a des vertus médicinales reconnues par la science. 

L'histoire nous montre que, sous prétexte que le peuple aurait des difficultés à comprendre ces explications scientifiques, on les a remplacées par des raccourcis religieux, faisant naître la peur. Cette peur,surlaquelle vont jouer ensuite les dirigeants pour gouverner en tout-puissants. Il est donc urgent de renforcer la capacité de compréhension, l'inhérente intelligence de chacun. La compréhension et la juste appréciation des choses avant la décision sont à la base de la démocratie. 

Peuple et citoyens    

Le terme « peuple » cité de manière péjorative fait référence à une foule qui peut tout faire basculer, qui peut mettre à mort, critiquer, se laisser porter par tous les vents et les tempêtes sans aucun ancrage. La différence fondamentale entre « peuple » et « citoyens » réside dans le fait que les citoyens,agissent en connaissance de cause. 

Cela ne va pas de soi,car le système libéral isole les individus les uns des autres : si l'on a la télévision, on va moins au cinéma, si l'on a un ordinateur, on travaille chez soi. Mais lorsque les citoyens se regroupent et se mettent ensemble, ils forment le "peuple" et le terme peuple alors acquiert son caractère noble. 

Les dirigeants veulent éviter que les citoyens communiquent, échangent des idées, de manière à parer aux rébellions, aux révoltes, lors desquelles les gens se regroupent, physiquement mais aussi sentimentalement, émotionnellement, ce qui les rend plus forts que lorsqu'ils sont isolés dans leur solitude. L'histoire montre que l'une des stratégies pour parer à ce regroupement du peuple consiste à couper ses racines et sa mémoire, à gommer son passé pour en réinventer un nouveau, quitte à élaborer un mélange entre histoire et légende, un passé qui corresponde mieux aux attentes et intérêts des dirigeants du présent. On peut mentionner, pour exemple, la réécriture de l'histoire de sites archéologiques. 

Sans connaissance du passé, sans ancrage dans l'Histoire on ne peut aller de l'avant. Le peuple, dans l'actuel système libéral qui structure le monde, rêve d'être riche à la place des riches. Il ne parle pas d'égalité, il veut seulement une place haute et des richesses. L'injustice réside, selon lui, non pas dans le système lui-même mais seulement dans la ou les personnes qui possède(nt) tout. Souvent, il va œuvrer à combattre, voire à faire disparaître cette ou ces personne(s). Mais, en quoi cela est-il pertinent, si le système lui-même n'est pas remis en cause ? Quand on détruit, il faut aussi réfléchir à ce que l'on veut mettre à la place. 

Refuser de subir le futur 

Alors, comment faire pour que l'Homme, lorsqu'il cherche à rester le plus longtemps possible en vie, avec le plus de moyens matériels possibles, ne détruise pas l'Homme en entraînant la violence et la guerre ? 

Comment faire pour empêcher l'Homme de se soumettre à ses instincts animaux, ceux-là mêmes qui sont siens lorsqu'il n'est pas éduqué ? 

La seule manière de l'arrêter, c'est de faire en sorte qu'il soit relié à d'autres hommes par un contrat moral, par un rêve, un projet. Seulement, alors, l'Homme peut oublier sa tendance à tuer, à dominer, à prendre la place de l'autre. 

Les regroupements entre individus sont nécessaires pour chercher, expérimenter, comprendre par eux-mêmes le fonctionnement des choses. C'est la seule voie qui puisse faire évoluer l'humanité. 

L'indipensable dialogue

Cette notion de regroupement est indissociable de celle de l'exercice au dialogue, au débat : c'est quelque chose que les citoyens doivent faire au quotidien, s'entraîner à discuter, à argumenter pour s'en servir dans les situations difficiles, de conflits et ou de crise. 

La richesse d'une nation ne peut se résumer à ses richesses naturelles ; elle est avant tout riche de la force de ses citoyens, de leur indépendance à penser, analyser et critiquer les situations auxquelles ils sont confrontés. 

La démocratie sert à former ces citoyens. 

Augustin Brutus Jaykumar 

 remerciements à P. Le Gorrec, H. Briche, C. Mongin

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Pour une Francophonie nouvelle avec l’Armazonisme. Mme H0-SACK-WA/BADAMIE

Pour une Francophonie nouvelle avec l’Armazonisme. Mme H0-SACK-WA/BADAMIE

Entretien avec H0-SACK-WA/BADAMIE, première femme docteure ès Lettres de la communauté amérindienne de GUYANE française : « Le chemin de la dignité linguistique devrait passer par une « Nouvelle Francophonie » de création linguistique et de résurgence culturelle politique. C’est ainsi, que la France devrait entrer en discussion avec les Dom et les acteurs de ce patrimoine. Elle doit repenser sa Francophonie, pour rétablir une réelle symbolique linguistique ancestrale, comme étant le fondement d’un nouveau rayonnement » / 20.02.2024.

Mireille Ho-Sack-Wa/Badamie est Guyanaise. Spécialiste des langues régionales, elle appartient à la famille Johannes-Kayamaré, Membre de la nation Kali’na-Tilewuyu. C'est la première femme docteure de la communauté amérindienne Kali’na. Elle a présenté une thèse sur la perlerie. Docteure Mireille Badamie, Ho-Sak-Wa, a rendu ses lettres de noblesse, à cette pratique ancestrale, chargée d’histoire. C’est la première fois que cette thématique est explorée, par une universitaire issue de la communauté amérindienne. Enseignante de Lettres-Histoire, Chargée de Cours à l’Université de Guyane en diversité des langues culture amérindienne et des arts en Amazonie. Elle a présenté des conférences en Guyane et au Canada. Parmi ses publications, Arts de Guyane, Résilience généalogique prénoms kali’na, Narration amérindienne poétique sur Damas.

Propos recueillis par Jean-Claude MAIRAL

Jean Claude Mairal : Dre Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE, vous êtes la première femme docteure de la communauté amérindienne Kali’na. Vous avez présenté en 2022 une thèse sur l'art de la perlerie dans ces communautés. Alors que les peuples amérindiens de Guyane, mais aussi d'Amazonie ont été méprisés, dépossédés de leurs cultures et de leurs langues par une assimilation forcée, mais aussi de la terre de leurs ancêtres, n'est-ce pas pour vous, votre famille et votre communauté, un motif d'une très grande fierté? N'est-ce pas également pour les jeunes amérindiens, filles ou garçons, un encouragement à poursuivre la voie qui est la vôtre, de revendiquer ses racines et ainsi de montrer toute la richesse et les potentialités des peuples amérindiens?  

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE : Être la première femme docteure Guyanaise d’origine amérindienne Kali’na représente une démarche de réparation personnelle familiale et collective des peuples amérindiens de Guyane. Elle l’est aussi pour l’ensemble des artistes Amérindien.n.e.s de Guyane. L’accomplissement de cette thèse sur l’art en Perlerie Amérindienne se distingue d’une grande fierté, par cette reconnaissance au titre de Docteure. Toutefois, le parcours fut semé d’embûches et de mépris de la part de certains chercheurs occidentaux… Le mépris est toujours d’actualité ! Ma thèse invite tous ces jeunes Amérindien.n.e.s à poursuivre cette voie racine ancestrale et voix revendicatrice qu’est la mienne autour d’une résilience artistique, philosophique, anthropologique, littéraire et réparatrice. La richesse du patrimoine de nos peuples amérindiens constitue le nouveau paradigme de pensée qui se pare de nouvelles compétences intellectuelles.

Jean Claude Mairal : Lors de l'inauguration de la cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, le Président de la République, Emmanuel Macron a notamment déclaré: "Un Français peut parfaitement se réclamer de plusieurs appartenances linguistiques. Chacun a le droit de connaître, parler, transmettre sa ou ses langues, et c'est un droit non négociable. Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité. C’est pourquoi je veux que nos langues régionales soient encore mieux enseignées et préservées, qu'elles trouvent leur place dans l'espace public, en un juste équilibre entre leur rôle d'ancrage de langue régionale et le rôle essentiel de cohésion de la langue nationale. « Chez tout être humain, écrit Amin Maalouf, existe ce besoin d'une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. » Mais il faut entendre dans ce mot d'identité, surtout chez vous, non pas une identité contre, une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues, et d'une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences."  Avec votre connaissance de la situation en Guyane, que lui répondez-vous à la lecture de sa déclaration? Que lui demanderez-vous afin que ces propos soient réellement mis en application en Guyane?  

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE : Je lui demanderai un entretien officiel pour débattre sur nos langues de Guyane. La réappropriation de nos langues est un sujet sensible et très important pour l’avenir linguistique de notre pays. Il importe de retrouver cette dignité identitaire linguistique. Pour cela, je souhaite débattre, discuter, avec Monsieur le Président de la République, afin qu’il ait une nouvelle approche du discours guyanais. Les langues se vivent, se parlent, s’échangent, se partagent et doivent imprégner les autres, d’une culture linguistique identitaire différente, pour une identité linguistique d’équilibre partagée.

Jean Claude Mairal : Il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de l'hexagone, de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. Alors que ces territoires possèdent une richesse humaine, une diversité culturelle, une créativité et des potentialités économiques et environnementales considérables, on sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA. Vous qui êtes née dans un de ces territoires, comment analyser ce désintérêt, incompréhensible à mes yeux ? Que faudrait-il mettre en œuvre pour que l'ensemble de nos concitoyens et des décideurs prennent conscience de la force que représentent ces territoires pour la France?      

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE : Ce désintérêt parait en effet incompréhensible à vos yeux, il l’est aussi pour moi. Il existe une grande méconnaissance du territoire guyanais de la part de l’occident. On croît la connaitre… Pour mieux saisir cette richesse humaine, il faut prendre en compte toutes les réalités sociales de la Guyane, son histoire, son ancestralité et lui accorder sa vraie dimension de rayonnement. Il semble que l’intérêt accordé ne soit que subversif. Nous pourrions répondre davantage à ce questionnement, en nous invitant à en parler dans le cadre de nos missions de recherche.

A gauche Mme Juliette Chipouka Will, suivie du Dr Ho-Sak-Wa Badamie, puis sa tante Johannes Célestine. et à droite sa fille Vénilla Badamie

Jean Claude Mairal : En 2024, la France accueillera dans l'Hexagone, le Sommet de la Francophonie. A mes yeux, les Outre-Mer sont partie prenante de la Francophonie, avec leur particularité et leur diversité culturelle et linguistique. Fortement marqués par l'Histoire coloniale qui pèse dans les consciences et dans les rapports entre les différentes communautés, il y a souvent parmi une partie des peuples des Outre-Mer de la suspicion quand on parle de la Francophonie. N'est-il pas temps de repenser en France, la Francophonie en intégrant pleinement dans toute leur richesse et leur diversité, l'ensemble des territoires des Outre-Mer? Et peut-être de parler plutôt des Francophonies?    

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE : Il est plus que temps de repenser la Francophonie. Il serait souhaitable de parler de « Francophonie nouvelle » ou « Nouvelle Francophonie » à travers l’Armazonisme. Ce concept initié par nos soins. Ainsi le rayonnement de la France passerait par cette Francophonie nouvelle liée à l’Armazonisme, regroupant les Outre-Mer et l’Hexagone. Je propose une conférence sur ce concept de l’Armazonisme lors du Sommet 2024.

Jean Claude Mairal : Lors de notre entretien téléphonique sur le sujet de la Francophonie, vous m'avez indiqué que vous souhaitiez que s'engage une nouvelle réflexion, de penser une nouvelle Francophonie en lui donnant un nouveau rôle et en employant de nouveaux mots. Qu'entendez-vous par-là, en employant à plusieurs reprises le terme nouveau?    

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE : En effet, j’ai suggéré lors de notre conversation, une nouvelle appellation de « Francophonie nouvelle » ou « Nouvelle Francophonie ». Je le précise notamment en question précédente. Le terme nouveau susciterait une régénération de cette francophonie de base. Personnellement, je n’approuve pas forcément « Francophonie » qui représente à mes yeux, simplement, l’écho de la langue française à travers un concept occidental. Si la France souhaite rayonner à travers ses territoires d’outre-mer, il serait judicieux qu’elle adopte un nouveau langage basé sur les langues de l’Armazonisme et considérer à juste titre la ou les langues ancestrales de ses territoires. Ne plus les considérer comme des langues dites « sauvages » ou à connotation « primitive ». Je m’explique : ne plus les voir de manière luminescente, aux interactions froides, ou à travers un regard et des notions de « carbet ». Le carbet dans toute sa dimension linguistique symbolique, doit véritablement intégrer le langage français à travers les langues des DOM-ROM. Le concept de l’Armazonisme justement rentre dans ce cadre où nous pourrions intégrer une charte de droit et de respect et des connotations originelles. Pour que la France et les DOM rayonnent dans toute leur dimension linguistique, les DOM doivent constituer en priorité, un patrimoine linguistique résurgent. Les langues amérindiennes, par exemple doivent être pleinement enseignées dès le plus jeune âge jusqu’à l’université. Parallèlement, la France devrait adopter un principe d’égalité et de relation de réciprocité linguistique en enseignant dans un premier temps, quelques langues des DOM, dans les écoles, collèges, lycées, universités françaises. Certaines sont enseignées uniquement en options dans les universités, telle que l’Université de la Guyane. J’ai moi-même enseigné la culture amérindienne en options dans cette dite Université. Nos langues, nos cultures « sous-couvertes d’appartenance » à la France, ne doivent pas être optionnelles, elles doivent être réelles et obligationnelles, dans un cursus de contrat de tronc commun Et pour reprendre les propos du Président MACRON, que vous avez mentionné plus haut : 

« Un Français peut parfaitement se réclamer de plusieurs appartenances linguistiques. Chacun a le droit de connaître, parler, transmettre sa ou ses langues, et c'est un droit non négociable. Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité. »

Cette citation m’invite à la réflexion suivante : dans ce cas, retrouver pleinement dignité de toutes nos langues doit passer par l’apprentissage de celles-ci dans toutes les composantes éducationnelles de la France et des DOM, pour un meilleur rayonnement culturel. Ainsi, le chemin de la dignité linguistique passerait par une « Nouvelle Francophonie » de création linguistique et de résurgence culturelle politique. C’est ainsi, que la France doit rentrer en discussion avec les Dom et les acteurs de ce patrimoine. Elle doit repenser sa Francophonie, pour rétablir une réelle symbolique linguistique ancestrale, comme étant le fondement d’un nouveau rayonnement.

Jean Claude Mairal Le Sommet de la francophonie ayant lieu en France, quelles initiatives pourraient être prises en 2024, au-delà du sommet institutionnel et de la "photo de famille", permettant dans l'hexagone, mais aussi dans les territoires ultra-marins, de faire prendre conscience de l'intérêt de la Francophonie et des Outre-Mer pour le rayonnement de la France; et pour l'ensemble des territoires ultra-marins de faire vivre avec fierté leurs spécificités, leur richesse culturelle et ainsi de porter la voix de ces territoires au sein de l'espace et des institutions de la Francophonie? De nombreuses initiatives pourraient être prises.  

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE Mais pour cela, il nous faut nous rencontrer pour en discuter.

Jean Claude Mairal Militant depuis longtemps de la coopération de territoires à territoires de différents pays, ne serait-il pas opportun et judicieux de pouvoir favoriser des liens de territoires ultra-marins, de la Guyane notamment, avec des territoires de l'hexagone permettant de développer des échanges entre jeunes?  

Mireille HO-SACK-WA/BADAMIE Cela peut-être une bonne initiative !

Cayenne, le 01/02.2024

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Médias du désespoir ou ou médias de l'espoir et de la confiance ?

Médias du désespoir ou ou médias de l'espoir et de la confiance ?

Comment nos concitoyens peuvent-ils garder espoir dans l'avenir quand les journaux, la radio et la télévision, ne cessent quotidiennement de déverser un torrent d'informations que je qualifierais au mieux de pessimistes, au pire de mortifères ? Aux médias du désespoir, préférons les médias de l'espoir et des solutions. A l'image de ce que réalise "Reporters d'espoirs, le journalisme qui donne envie d'agir", exigeons que les médias nationaux et régionaux deviennent eux aussi des médias porteurs d'espoir. Il y a urgence! Jean-Claude MAIRAL, Coprésident de I-Dialogos / Le 08-05-2024

Ancien professeur de philosophie, aujourd'hui président de « Planète Jeunes reporters-Sur les pas d'Albert Londres » à Vichy,  et co-président de I-Dialogos, Jean-Claude MAIRAL fut auparavant président du Département de l’Allier, vice-président de la Région Auvergne, président du Conseil de développement du pays Vichy-Auvergne, secrétaire de la fondation Gabriel-Péri, président de la plateforme de coopération France-Balkans. Jean-Claude Mairal a publié « Peuple citoyen, la démocratie, le défi de notre temps » (éditions Arcane 17, 2014). Il préside  la thématique Francophonie et co-anime, avec la présidente Habiba Mejri-Cheik, le  Groupe Médias de I-Dialogos.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Mairal 

Comment nos concitoyens peuvent-ils garder espoir dans l'avenir quand les journaux, la radio et la télévision, et je ne parle pas de certains médias en ligne sur les réseaux sociaux où c'est pire, ne cessent quotidiennement de déverser un torrent d'informations que je qualifierais au mieux de pessimistes, au pire de mortifères ?

- Des faits divers, certes dramatiques font la une des médias nationaux, mais ce ne sont que des faits divers comme il y en a toujours eu dans l'histoire des sociétés humaines 

- On ne cesse de nous parler de situations difficiles de telle ou telle catégorie de personnes notamment les jeunes, de quartiers, de villages, etc, mais toujours en les victimisant 

- Il n'y a pas une seule journée où les médias ne parlent de la guerre en Ukraine, des menaces nucléaires, des menaces de la Chine et de la Russie sur la paix mondiale. Et je ne remonte pas jusqu'à la période Covid ou à celle des attentats, etc. 

- Pas une journée où on n'argumente pas sur l'inflation et la crise énergétique avec son lot de conseils pour mieux économiser, mieux acheter, réduire la température, comment s'habiller, etc. On prend vraiment les citoyens pour des imbéciles. On les infantilise ! 

- Chaleur, sécheresse, incendies de forêts, réchauffement climatique, ce sont certes des réalités, mais présentées de telles manières que le simple citoyen en retire l'impression que l'apocalypse est en marche. 

- Et je ne parle pas des trains qui n'arrivent pas à l'heure dont font état les médias régionaux!!!!! 

Bref avec de telles informations, on a l'impression que tout fout le camp !  

Comment ne pas sombrer dans la déprime et l'anxiété qui frappent des dizaines de millions de nos concitoyens, en particulier les jeunes ou dans la culpabilité des plus anciens qui seraient coupables d'avoir vécu au-dessus de leurs moyens, hypothéquant ainsi l'avenir des jeunes générations ? 

Depuis près de 60 ans où je suis engagé en politique, j'ai toujours lu ou entendu les discours sur une France qui allait de plus en plus mal, sombrant dans l'insécurité, la misère, etc! 

Avec de telles prédictions, la France devrait être au niveau de certains pays africains.  Est-ce la réalité ? J'en doute! Il est vrai que les faits divers glauques, les informations mortifères, les catastrophes, les drames familiaux font plus vendre et dopent l'audimat. 

Il ne s'agit pas de nier les problèmes, ni les enjeux et défis auxquels les sociétés sont confrontées, mais ce n'est certainement pas en distillant la peur, en alimentant la désespérance et en enfermant les individus dans la victimisation que l'on fournira à chaque citoyen l'énergie nécessaire pour y faire face. 

Au contraire il faut donner de l'espoir, cultiver la confiance et construire une perspective positive, sinon c'est le pessimisme, le repliement et la non action qui gagnent. 

Certains remettent leur destin entre les mains de mouvements sectaires et millénaristes, d'autres attendent l'homme ou la femme providentielle, d'autres enfin se referment sur eux-mêmes. 

Pourtant, à l'opposé de ces comportements, il y en France, pour ne prendre que notre pays, des centaines de milliers d'individus, des collectivités, des associations, des entreprises, pour ne pas dire plus, qui agissent dans tous les territoires, qui luttent, qui trouvent des solutions à leurs problèmes et à ceux de leur environnement. 

Régulièrement on apprend que d'importants progrès scientifiques sont réalisés, au plan médical, énergétique, pour faire face au réchauffement climatique, et dans de nombreux domaines. Tout cela redonne confiance dans l'avenir et favorise l'engagement citoyen. Voilà ce dont les médias devraient se faire l’écho, certes sans nier les difficultés, mais en valorisant toutes les initiatives et actions positives. 

Aux médias du désespoir, préférons les médias de l'espoir et des solutions. A l'image de ce que réalise "Reporters d'espoirs, le journalisme qui donne envie d'agir", exigeons que les médias nationaux et régionaux deviennent eux aussi des médias porteurs d'espoir. Il y a urgence! 

Jean Claude Mairal 

Republié le 07.02.2024 

(après une première diffusion fin 2022)

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De l'urgence d’en revenir à la Diplomatie. Jeffrey SACHS

De l'urgence d’en revenir à la Diplomatie. Jeffrey SACHS

On assiste à un effondrement complet de la Diplomatie entre les États-Unis et la Russie, et à un effondrement quasi total entre les États-Unis et la Chine. L’Europe, qui est devenue beaucoup trop dépendante des États-Unis, suit simplement la ligne de Washington. L’absence de vraie statégie diplomatique crée une dynamique d’escalade pouvant conduire à une guerre nucléaire. La priorité pour la paix mondiale est pourtant de rétablir le dialogue diplomatique américain avec la Russie et la Chine./ Jeffrey Sachs est professeur à l'Université Columbia à Washinhton et Conseiller sépcial d'Antonio Guterres, Secrétaire Général de l'ONU / Le 23.03.2024..

Jeffrey David Sachs est un célèbre économiste américain. Ancien professeur à Harvard, il avait rejoint ensuite l'université Columbia pour y  diriger l'Institut de la Terre. Il est aujourd’hui Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres après l’avoir été auprès de Kofi Annan. Il avait auparavant servi comme conseiller auprès du Fonds monétaire international (FMI), à la Banque Mondiale, à l’OCDE, à Organisation mondiale de la santé (OMS), et au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).Il est par ailleurs directeur du projet Millénaire des Nations unies, président et cofondateur de la Promesse du Millénaire, et chercheur associé à l'Institut national de la recherche économique. Il est a l’origine du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP).

Article communiqué par Sonia Sachs / 21 mars 2024 | 

Version originale en anglais =>  The Urgency of Diplomacy

                                                                                      De l'urgence d’en revenir à la Diplomatie

L’heure est désormais aux pourparlers qui nous rapprocheront de la paix et nous éloigneront d’une guerre meurtrière et destructrice sans fin et qui est pourtant en vue.

On assiste à un effondrement complet de la Diplomatie entre les États-Unis et la Russie, et un effondrement quasi total entre les États-Unis et la Chine. L’Europe, qui est devenue beaucoup trop dépendante des États-Unis pour son propre bien, suit simplement la ligne de Washington. L’absence de diplomatie crée une dynamique d’escalade pouvant conduire à une guerre nucléaire. La plus haute priorité pour la paix mondiale est pourtant de rétablir le dialogue diplomatique américain avec la Russie et la Chine.

La situation est résumée dans les insultes personnelles incessantes du président Joe Biden à l’encontre de ses homologues russe et chinois. Au lieu de se concentrer sur la politique, Biden se concentre sur la situation personnelle vis-à-vis du président Vladimir Poutine. Récemment, il a qualifié le président Poutine de « SOB fou ». En mars 2022, il déclarait : « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir ». Juste après avoir rencontré le président chinois Xi Jinping l’automne dernier, Biden l’a qualifié de « dictateur ».

Cette personnalisation grossière des relations complexes entre superpuissances est contraire à la paix et à la résolution des problèmes. De plus, la grossièreté de ce discours et l’absence de diplomatie sérieuse ont ouvert les vannes d’une irresponsabilité rhétorique choquante. Le président letton a récemment tweeté « Russia delenda est » (« La Russie doit être détruite »), paraphrasant l’ancien refrain de Caton l’Ancien appelant à la destruction de Carthage par Rome avant la troisième guerre punique.
D’une certaine manière, ces déclarations tout à fait puériles rappellent toutes l’avertissement du président John F. Kennedy , qui a tiré la leçon la plus importante de la crise des missiles de Cuba comme la nécessité d’éviter d’humilier un adversaire doté de l’arme nucléaire : « Par-dessus tout, tout en défendant notre propre Dans le cadre de leurs intérêts vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les affrontements qui amènent l’adversaire à choisir entre une retraite humiliante ou une guerre nucléaire. Adopter ce genre de solution à l’ère nucléaire ne serait que la preuve de la faillite de notre politique – ou d’un désir collectif de mort du monde. » Mais il existe un problème encore plus profond. Toute la politique étrangère américaine repose actuellement sur l’affirmation des motivations de ses homologues plutôt que sur la négociation réelle avec eux. Le refrain américain est qu’on ne peut pas faire confiance à l’autre partie pour négocier, et que cela ne vaut donc pas la peine d’essayer.

Les négociations d'aujourd'hui sont dénoncées comme inutiles , inopportuneset comme une démonstration de faiblesse. On nous dit à plusieurs reprises que le Britannique Neville Chamberlain a tenté de négocier avec Hitler en 1938, mais que Hitler l'a trompé et que la même chose se produirait avec les négociations d'aujourd'hui. Pour souligner ce point, chaque adversaire américain est qualifié de nouveau Hitler – Saddam Hussein , Bachar al-Assad , Vladimir Poutine , Xi Jinping et d’autres – de sorte que toute négociation serait vaine.

Le problème est que cette banalisation de l’histoire et des conflits actuels nous conduit au bord de la guerre nucléaire. Le monde est plus proche que jamais d’un Armageddon nucléaire – minuit moins 90 selon l’horloge de la fin du monde – parce que les superpuissances nucléaires ne négocient pas. Et les États-Unis sont en fait devenus le moins diplomate de tous les États membres de l'ONU , comparant les États en fonction de leur adhésion à la Charte de l'ONU.
La diplomatie est vitale car la plupart des conflits sont ce que les théoriciens des jeux appellent des « dilemmes stratégiques ». Un dilemme stratégique est une situation dans laquelle la paix (ou, plus généralement, la coopération) est meilleure pour les deux adversaires, mais dans laquelle chaque partie est incitée à tricher sur un accord de paix afin de profiter de l’ennemi. Lors de la crise des missiles de Cuba, par exemple, la paix valait mieux pour les États-Unis que pour l’Union soviétique que la guerre nucléaire, mais chaque camp craignait que s’il acceptait une issue pacifique, l’autre tricherait – par exemple en choisissant d’abord l’arme nucléaire. grève.
Dans de tels cas, la clé de la paix réside dans les mécanismes de respect des règles. Ou comme le président Ronald Reagan l’a dit à propos des négociations avec le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, en répétant une vieille maxime russe : « Faites confiance mais vérifiez ».

Il existe de nombreux mécanismes pour instaurer la confiance. À la base, les deux parties peuvent se rappeler qu’elles sont engagées dans un « jeu répété », ce qui signifie que des dilemmes stratégiques surgissent régulièrement entre elles. Si l’une des parties triche aujourd’hui, cela tue toute chance de coopération à l’avenir. Mais il existe de nombreux autres mécanismes d’application : traités formels, garanties de tiers, surveillance systématique, accords progressifs, etc.

JFK était convaincu que l’accord visant à mettre fin à la crise des missiles de Cuba, qu’il avait négocié avec le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev en octobre 1962, tiendrait – et ce fut le cas. Il fut plus tard convaincu que le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires qu’il avait négocié avec Khrouchtchev en juillet 1963 resterait également – et ce fut le cas. Comme JFK l’a souligné à propos de tels accords, ils dépendent de la négociation d’un accord qui soit dans l’intérêt mutuel des deux parties : « Les accords à cette fin sont dans l’intérêt de l’Union soviétique ainsi que dans le nôtre – et même les nations les plus hostiles peuvent compter sur elles. sur d’accepter et de respecter ces obligations conventionnelles, et uniquement celles qui sont dans leur propre intérêt.

Les théoriciens des jeux étudient les dilemmes stratégiques depuis plus de 70 ans maintenant, le plus célèbre étant le dilemme du prisonnier. Ils ont constaté à plusieurs reprises que le dialogue, même non contraignant, constitue une voie essentielle vers la coopération face à un dilemme stratégique. L'interaction humaine augmente considérablement la probabilité d'une coopération mutuellement bénéfique .

Chamberlain a-t-il eu tort de négocier avec Hitler à Munich en 1938 ? Non. Il s’est trompé sur les détails, concluant un accord peu judicieux que Hitler n’avait pas l’intention d’honorer, puis proclamant naïvement « la paix pour notre temps ». Pourtant, malgré cela, les négociations de Chamberlain avec Hitler ont finalement contribué à la défaite de Hitler. En exposant clairement la perfidie d'Hitler au monde, l'échec de l'accord de Munich a ouvert la voie à un Winston Churchill résolu pour prendre le pouvoir en Grande-Bretagne, avec une profonde justification et avec de profondes sources de soutien public en Grande-Bretagne et dans le monde, et finalement pour les relations entre le Royaume-Uni et les États-Unis. -Alliance soviétique pour vaincre Hitler.

L’analogie répétée avec 1938 est en tout cas tout à fait simpliste et, à certains égards, même rétrograde. La guerre en Ukraine nécessite de véritables négociations entre les parties – la Russie, l’Ukraine et les États-Unis – pour résoudre des questions telles que l’élargissement de l’OTAN et la sécurité mutuelle de toutes les parties au conflit. Ces questions posent de véritables dilemmes stratégiques, ce qui signifie que toutes les parties – les États-Unis, la Russie et l’Ukraine – peuvent s’en sortir en mettant fin à la guerre et en parvenant à un résultat mutuellement satisfaisant.

De plus, ce sont les États-Unis et leurs alliés qui ont rompu les accords et refusé la diplomatie. Les États-Unis ont violé leurs engagements solennels envers le président soviétique Mikhaïl Gorbatchevet le président russe Boris Eltsine selon lesquels l’OTAN ne bougerait pas d’un pouce vers l’est. Les États-Unis ont triché en soutenant le violent coup d’État à Kievqui a renversé le président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Les États-Unis, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont refusé de soutenir l’accord de Minsk II. Les États-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles anti-balistiques en 2002 et de l’Accord sur les forces intermédiaires en 2019 . Les États-Unis ont refusé de négocier lorsque Poutine a proposé un projet de traité russo-américain sur les garanties de sécurité le 15 décembre 2021. Il n’y a en fait eu aucune diplomatie directe entre Biden et Poutine depuis le début de l’année 2022. Et lorsque la Russie et l’Ukraine ont négocié directement en mars 2022, le Royaume-Uni et les États-Unis sont intervenus pour bloquer un accord fondé sur la neutralité ukrainienne . Poutine a réitéré l'ouverture de la Russie aux négociations lors de son entretien avec Tucker Carlson le mois dernier et l'a encore fait plus récemment.

La guerre fait rage, avec des centaines de milliers de morts et des centaines de milliards de dollars de destructions. Nous nous rapprochons du gouffre nucléaire. Il est temps de parler.

Selon les paroles immortelles et la sagesse de JFK dans son discours inaugural : « Ne négocions jamais par peur. Mais laissez-nous n'avoir jamais peur de négocier."
https://www.commondreams.org/opinion/ukraine-war-diplomacy

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Le rôle essentiel des Médias face à la crise sécuritaire. Reine BENAO SAKANDE

Le rôle essentiel des Médias face à la crise sécuritaire. Reine BENAO SAKANDE

Partout dans le monde, les Médias jouent un rôle essentiel, avec une responsabilité dont ils sont conscients. Mais certains devraient - en particulier après cette succession de coups d'Etat en Afrique - la manier avec plus de dextérité, et parfois même , de professionnalisme. De fait leur rôle, avec celui des réseaux sociaux perçus comme de dangereux concurrents, est de plus en plus questionné. / Interview de Mme Reine BENAO SAKANDE, cofondatrice de I-Dialogos, ex Députée à l'Assemblée Nationale du Burkina Faso et au Parlement de la CEDEAO. Re-publié le 21/0052024

Reine Benao Sakande était, avant la dissolution,  Députée à l'Assemblée Nationale du Burkina Faso et au Parlement de la CEDEAO, et élue de Ziro. Haut fonctionnaire, elle a été directrice de la coopération décentralisée auprès du ministre des Collectivités locales et auparavant chargée de mission au ministère en charge des Relations avec le Parlement et des Réformes politiques. Elle était première adjointe au maire de l’arrondissement de Sig-Noghin à Ouagadougou par ailleurs secrétaire permanente du Conseil national de lutte contre la pratique de l'excision du Burkina-Faso.

- Madame Benao Sakande, le Burkina Faso vit une situation politico sécuritaire des plus difficiles, et même dramatique, de son histoire moderne, et cela dans un contexte international de plus en plus « brouillé ». Comment voyez-vous l’avenir ?   

- Merci pour cette opportunité que vous m’offrez de parler de notre projet commun I-dialogos. Dans mon pays, le Burkina Faso, les premières attaques terroristes se sont produites en août 2015. Elles se sont aggravées á partir de 2016 avec l’accession de Roch Marc Christian KABORE au pouvoir á la suite d’une élection présidentielle ouverte, démocratique et transparente qui a marqué la fin de la transition. 

En 2014, une insurrection populaire a chassé Blaise COMPAORE qui était resté au pouvoir pendant 27 ans, après son coup d’Etat contre Thomas SANKARA le 15 0ctobre 1987. 

Dès son arrivée au pouvoir et á peine installé, Roch KABORE a été accueilli par un attentat meurtrier le 16 janvier á Ouagadougou ; s’en suivront d’autres. Depuis lors, les attaques se sont multipliées á travers plusieurs régions du pays (10 régions sur 13) faisant 1 719 332 déplacés internes, 4258 écoles fermées, dont 708 341 élèves qui en ont été affectés,  au 30 septembre 2022. 

A l’instar du Burkina Faso, d’autres pays de la sous région sont désormais dans la même situation. C’est le cas du Nigeria, du Tchad, du  Mali, du Niger, etc. 

Le contexte international reste caractérisé par une crise structurelle et par une crise conjoncturelle laquelle est la conséquence de la crise structurelle. La crise structurelle oppose le camp de l’Occident regroupé dans l’OTAN avec pour tête de prou les USA et l’ancien bloc de l’Est avec á sa tête la Russie. Cette crise structurelle est actuellement aggravée par la crise ukrainienne. 

Avec ces deux crises, il existe plusieurs enjeux qui ont des impacts importants sur les relations internationales. On assiste á une situation comparable á celle de la guerre froide après la 2é guerre  mondiale et chacun des deux blocs veut étendre son hégémonie tout en tentant de réduire celle du bloc opposé. 

Cette configuration des relations internationales engendre des conséquences pour tous les Etats du monde et particulièrement les pays africains, du fait du poids stratégique du continent. L’avenir du Burkina Faso et des autres pays africains se pose á la fois sur le front de la sécurité et sur la configuration nouvelle des relations internationales.  

Du reste, ces deux questions sont liées. En effet, la crise sécuritaire au Sahel engage la responsabilité des puissances extérieures qui l’ont, de fait, favorisé - cas de l’Azawad - ou l’ont accéléré avec l’invasion de la Lybie et l'assassinat de Mouammar Kadhafi, avec ses nombreuses conséquences. 

Pour lutter contre le terrorisme, les Etats africains ont besoin d’alliance. On constate á ce niveau qu’il existe des rivalités entre l’Occident et la Russie. Le constat qu’on peut cependant faire, est que pour le moment aucun des deux blocs n’a pu apporter la preuve de l’efficacité de son intervention (ex : Centrafrique, Mali, Niger Burkina etc.). Cette situation amène les Etats africains, et plus particulièrement le Burkina Faso, á considérer ses alliances comme devant répondre á des besoins de diversification tout en mettant l’accent sur le principe du « compter sur soi-même ». 

- Vous êtes l’une des initiatrices du projet de think tank international I-Dialogos lancé à Paris ce 14 novembre. Quelles sont les raisons de votre engagement dans cette initiative centrée sur le besoin de dialogue, y compris et surtout, international ?  

- La planète est devenue un village planétaire du fait des moyens de communication moderne (télévision, radio, etc.) et de la communication instantanée (internet). Ceci devait contribuer à unifier d’avantage les peuples en vue de faire avancer le monde et de le rendre meilleur ; mais le constat est plus qu’alarmant : les peuples, que ce soit au plan national ou international, communiquent entre eux mais ne dialoguent pas. C’est ce qui explique en partie les différents maux qui minent nos sociétés. 

L’insuffisance de dialogue entre populations d’un même pays, entre populations du sud, entre celles du sud et du nord, et de façon globale, á l’international, m’a convaincue á m’engager dans cette initiative.  Cette conviction partagée par les membres du comité de pilotage, nous permettra d’apporter notre contribution á l’édification d’un monde meilleur et plus juste.  

- Ce constat d’une insuffisance de dialogue et, donc, d'écoute, n’est-il pas, comme le soulignait le président Senghor - qui inspire les orientations de I-Dialogos - le principal, problème géopolitique ?  

- Ce constat qui a inspiré les orientations d’I-Dialogos devrait nous permettre de renforcer les liens et de favoriser des relations plus sociales entre le sud et le nord. 

Chez moi un adage dit que « lorsque deux sourds sont loin l’un de l’autre, ils se lapident. Mais quand ils sont côte á côte, ils se parlent pour se comprendre » ; et cela tout simplement pour dire que le manque de dialogue crée toujours des problèmes.

- Quelles seraient vous recommandations prioritaires pour la Rencontre constitutive du 14 novembre au Palais Bourbon, à Paris ?   

- Mes recommandations se résument comme suit : 

  • S’engager á ne pas faire de I-Dialogos une association de trop, mais une association qui fera positivement bouger les lignes ;
  • Mettre en place une organisation légère ;
  • Privilégier et avoir des regards plus croisés  á travers le monde ;
  • Envisager la mise en place d’antennes d’I-Dialogos dans les différents pays
  • Avoir des compétences pluridisciplinaires au sein d’i-Dialogos
  • Envisager la mise en place d’un conseil scientifique


 - Les Medias, la presse, au nord comme au sud, qui sont aussi en crise, n’ont-ils pas un rôle à réinventer, à prendre conscience de l’importance essentielle de leur fonction ? Ce sera le thème principal de cette initiative I-Dialogos. La participation de journalistes africains, et même burkinabés, est annoncée. La réunion constitutive de ce 14 novembre est d’ailleurs coprésidée par l’ancienne directrice de la communication et de l’Information de l’Union Africaine. Qu’en pensez-vous ? 

- Les médias et la presse, partout dans le monde, surtout dans les pays dits libres, jouent un rôle essentiel. Ils ont un pouvoir qui est plus important que leur responsabilité, et ils en sont conscients. 

La communication est une arme puissante que les médias devraient manier avec beaucoup plus de prudence, plus de dextérité. Elle peut être mise au service de toutes les causes comme celle de la question sécuritaire.  

Concernant la question sécuritaire, on constate que les medias et les réseaux sociaux jouent un rôle controversé. Ils sont accusés de part et d’autre, d’être au service de l’ennemi ou d’allumer le feu quelques fois là où il ne faut pas. 

Tout dernièrement au Burkina, RFI a relayé une information de «Jeune Afrique» sur les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP). Les autorités burkinabés et une partie de l’opinion publique ont déploré cette publicité qui a été considérée comme une volonté d’opposer des groupes ethniques burkinabés, les contre les autres. Chacun de nous garde un mauvais souvenir de la radio « les 1000 collines » qui a favorisé le massacre des Tutsi au Rwanda. Ils peuvent inciter à la haine, la diabolisation et la déshumanisation de l’autre. Je pense donc que c’est une bonne chose d’associer les journalistes africains á cette initiative.

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Hommage à Jacques DELORS, le grand homme d’Etat européen. Pierrick Hamon

Hommage à Jacques DELORS, le grand homme d’Etat européen. Pierrick Hamon

Les chefs d’Etat de l’Union Européenne ont toujours été enclins à favoriser une gouvernance inter gouvernementale de l’UE. ILs avaient ainsi pris l’habitude de choisir un président de Commission, puis un président du Conseil européen, qui ne leur fasse pas d’ombre. Mais en 1983 on compris vite à Bruxelles que le nouveau président ne serait pas un long fleuve tranquille en se présentant d’emblée avec une stratégie bien articulée. / Article publié dans la nouvelle revue italienne « LAB/Politiche e culture » partenaire de I-Dialogos. / Pierrick HAMON, Paris, le 21.01.2024

Article paru dans le nouveau magazine =>  LAB - Politiche e culture

Hommage à Jacques DELORS, l’Homme d’Etat de l’Union Européenne

Militant du mouvement syndical chrétien,  avant de devenir une personnalité politique, Jacques Delors avait, dès après la crise de « mai 68 » et le départ du Général De Gaulle,  rallié le Premier ministre Jacques Chaban Delmas, pour contribuer, dans le cadre d’une ouverture politique - déjà - au lancement de la "Nouvelle Société", plus contractuelle. 

Il s’agissait de tenter de débloquer la « France bloquée » - confirmée par le sociologue Michel Crozier dès 1972 - avec le dialogue social et une plus grande liberté d’expression.  

Cette tentative fut, rapidement et à nouveau, bloquée … par la quasi-totalité des acteurs politiques français du moment, à commencer par le président de la République Georges Pompidou. Il s’agissait des mêmes que ceux qui s’étaient rassemblés, de gauche comme de droite, pour faire échec, notamment au sein du « Sénat » (qui n’est d’ailleurs pas un vrai Sénat comme on le conçoit partout ailleurs) à la réforme fondamentale proposée par De Gaulle, l’année précédente, sur les mêmes principes: la  « Participation » . 

On comprend que, ainsi largement échaudé, Jacques Delors en ait tiré les leçons, avec courage et lucidité, et décidé de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 1994, et cela face à des partis politiques qui, de la même manière et à commencer par le sien, le PS , auraient à nouveau tout …bloqué. Henri Emmanuelli, Premier secrétaire du PS l‘avait même dèjà annoncé. Le parti socialiste, au début des années 90, s’éloignait progressivement des valeurs et orientations prônées par Pierre Mendès-France, sa grande référence. En cela, Jacques Delors pourrait être considéré comme un « gaulliste de gauche », comme on disait à l’époque. 

Pour lui, ce n’est en effet plus à l’Etat central de décider au nom des acteurs sociaux. Jacques Delors s’est en effet, d’expérience, toujours méfié des « hauts fonctionnaires à la française », symptôme d’un centralisme autoritaire qui fait encore exception en Europe, en dépit d’une décentralisation inachevée. C’est d’ailleurs cette conception de l’action publique qu’il partageait en France avec Michel Rocard, celle d’une "politique contractuelle" basée sur le dialogue démocratique et décentralisé.  

Il se l’est appliquée à lui-même dès son arrivée à la tête de la Commission européenne le 1er janvier 1985. Pas étonnant de la part de l’ancien militant syndical qu’il fut longtemps à la CFDT – ex syndicat chrétien CFTC – dont il resta toujours proche en tant que fondateur du think Tank « Notre Europe » et jusqu’à son décès le 27 décembre 2023.   

Pour son ami et conseiller à Bruxelles, Jean-Pierre Bobichon, lui aussi ancien militant syndicaliste de la CFDT et aujourd’hui administrateur du think tank Notre Europe, Jacques Delors fut d’abord l’artisan d’une Europe sociale. 

« Comme syndicaliste, la lutte contre toutes les exclusions fut pour lui un combat permanent.  Il s’est inlassablement battu pour construire une Europe qui n’oublie pas ses citoyens, et en particulier les plus démunis. Ses valeurs partagées étaient le respect et  le dialogue, l’équité, la solidarité et la responsabilité, le refus des injustices sociales et territoriales. L’émancipation par la culture et la formation tout au long de la vie était un objectif constant*».  En témoigne, entre autres, l’immense réussite des programmes Erasmus qui ont déjà marqué plusieurs générations de jeunes européens. Cela a fondamentalement changé pour tous, leur perception et leur regard sur l’Europe et sur le monde : l’espérance d’une Europe plus ouverte et autonome. 

Dès son accession à la présidence de la Commission européenne  et après avoir fait la tournée de toutes les capitales, Jacques Delors, dont la cohérence des convictions était unanimement reconnue, avait immédiatement ouvert un temps de dialogue, et, en priorité, un dialogue social européen. 

Ce fut donc, outre ce dialogue régulier avec les acteurs sociaux, et même dans une certaine complicité avec les syndicats selon Jean-Pierre Bobichon, la « Charte communautaire des droits fondamentaux des travailleurs » présentée à Stockholm devant les membres de la ….Confédération européenne des syndicats en 1988, 12 ans avant la Charte des droits fondamentaux des citoyens. 

Mais les chefs d’Etat qui ont en effet toujours été plus enclins à favoriser une gouvernance intergouvernementale de l’UE, avaient pris l’habitude de choisir un président de Commission, puis un président du Conseil européen, qui ne leur fasse pas d’ombre. Ce qui, on le voit aujourd’hui, affaiblit encore la gouvernance et l’autonomie de l’Europe. 

Ce fut d’emblée un rude combat pour le nouveau président de la Commission européenne. Ainsi pensaient ils en acceptant la candidature de Jacques Delors, qui, quoique socialiste, avait quand même remis en route l’économie française avec une courageuse et peu populaire politique de rigueur.  

Mais, dès le départ, comme vient de le rappeler son ex proche collaborateur, Riccardo Perissich*, dans un bel hommage, « les premiers échanges firent apparaître à ses interlocuteurs européens certains traits d’un caractère qui n’était pas toujours commode, on comprit vite que le parcours du nouveau président ne serait pas un long fleuve tranquille. C’était vrai pour les responsables dans les capitales et pour ceux qui, comme moi, travaillaient à la Commission à Bruxelles. En effet, personne n’était habitué à ce qu’un Président commence son mandat avec une stratégie articulée » (in Telos.eu). 

Bien sur, il lui fallait boucler le chantier du marché européen et certains, parmi ses amis politiques, l’ont alors et injustement accusé de devenir le président de l’Europe des marchands. Pourtant « personne ne tombe amoureux du marché » aimait il à rappeler. 

Ce fut donc l’« Acte unique », puis le Traité de Maastricht en 1992, qui, entre autres,  reconnaissait la place des régions, et des territoires. Après la lutte contre les injustices sociales, il ne pouvait être question de négliger les peuples, les injustices et déséquilibres territoriaux. Ce fut la politique régionale, devenue avec les élargissements successifs, la plus importante, financièrement parlant, avec la politique agricole. 

Ce fut toujours en connivence avec le Comité économique et social européen comme avec le Parlement européen, puis par la suite avec le Comité des Régions de l’UE. 

Après l’Irlande, et avant la Pologne et d’autres, l’Espagne et le Portugal ont bénéficié de manière spectaculaire de cette politique régionale nouvelle. Partout des travaux et des panneaux signalant l’intervention du FEDER. Il fallait aider les régions les plus pauvres ou marginalisées, y compris outre-mer. Un immense succès vérifiable partout en Europe. 

Delors avait voulu d’emblée être aussi pragmatique que visionnaire, et il le fut. C’est ce pragmatisme qu’Helmut Kohl lui a reconnu quand il décide immédiatement de soutenir la réunification de l’Allemagne lors de la chute du mur de Berlin. 

 Puis ce fut l’ambitieuse - et sans doute trop rapide  - politique de l’intégration des « nouveaux arrivants ». C’est néanmoins cette vision lumineuse de l’Europe que sera validée, le 31 décembre 1992 avec la suppression des obstacles à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et, surtout, des personnes, avant l’adoption de la monnaie unique par un nombre croissant de pays de l’UE. 

Pragmatique donc, Jacques Delors était un homme d’écoute qui savait les atouts et difficultés d’une grande diversité, mais aussi d’une  grande richesse des identités européennes.  Il était devenu un bâtisseur de la pensée européenne et de la construction progressive de cette identité. 

C’est cette identité partagée et ouverte qui ne rejette pas, bien au contraire, celles des autres, y compris en Europe avec les cultures régionales et minoritaires. Une identité multiple et qui est celle des jeunes et nouvelles générations, celle des peuples et de cette sorte de Fédération d’Etats-Nations et de Régions qu’il affectionnait, et qu’il comprenait plus que tant d’autres, lui l’homme de convictions, l’homme de compromis. Cette dernière qualité n’est pourtant pas vraiment la première qualité de ses concitoyens français ! 

Alors que nous vivons une période particulièrement « complexe », selon le qualificatif du philosophe Edgar Morin, et même dangereuse, il n’est pas inutile de rappeler que Jacques Delors militait aussi pour une Europe souveraine et non alignée, et plus orientée vers le voisinage méditerranéen et africain. 

Comme le rappelle Bernard Poignant, un autre de ses amis politiques, Jacques Delors était l’une des rares personnalités à connaître les paroles de l’hymne à la joie, ce poème de Schiller de 1785, mis en musique par Beethoven dans sa neuvième symphonie. 

Grand moment d’émotion donc quand l’hymne européen a résonné en clôture de la cérémonie d’hommage présidée le 5 janvier dernier dans la magnifique cour de l’Hôtel des Invalides par le président de la République française Emmanuel Macron et préparée avec Martine Aubry, la maire de Lille, fille de celui qui, désormais, pourrait être considéré comme l’un des plus grands personnages - peut-être le plus grand ? - de l’histoire de l’Union Européenne. Laissons l’Histoire nous le confirmer mais, ma conviction est faite. 

Un témoignage plus personnel pour terminer : quelques temps après sa prise de fonctions à Bruxelles, Jacques Delors avait accepté de continuer à participer aux traditionnelles « Rencontres dites de Lorient », en Bretagne, à l’invitation de ceux qu’on appelait alors les trans-courants du PS et dont je faisais modestement partie. J’avais ainsi pu m’arranger pour être à ses cotés, deux années de suite, parce qu’il n’avait pas voulu de place réservée et prioritaire.  

A la différence de nombre de personnalités et pas seulement politiques du moment, ministres et futurs ministres, françaises et étrangères, et pas des moindres, il était la seule personnalité à rester du début à la fin, pour écouter et suivre nos travaux toute la journée et de bout en bout et sans vouloir être sur le devant de la scène…et cela en dépit d’un agenda bien plus lourd. 

Jean-Pierre Bobichon vient de me le confirmer, c’était aussi cela Jacques Delors, l'humaniste laïc et chrétien, socialiste et européen. 

Pierrick Hamon, 

Délégué Général de I-Dialogos

 Précédent article de Pierrick Hamon =>  https://www.i-dialogos.com/analyses/ukraine-%C3%A0-quand-le-r%C3%A9veil-des-intellectuels-pierrick-hamon  

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Pour une nouvelle architecture de la sécurité en Europe  / Ariel FRANCAIS

Pour une nouvelle architecture de la sécurité en Europe / Ariel FRANCAIS

Dialogue et convergence exigent un rapprochement et une reconnaissance mutuelle des deux unions : l’Union européenne et l’Union euro-asiatique, afin d’identifier les divergences et les convergences possibles dans le cadre de discussions bilatérales, d’une part, et d’un dialogue constructif au sein de l’OSCE, d’autre part. A cela devrait s’ajouter la convergence souhaitable des États des deux unions pour une Europe de Lisbonne à Vladivostok », nouveau pôle d’équilibre et de sagesse dans un monde qui en a grand besoin. Rêvons-en, cela n’est pas interdit ! / Ariel FRANCAIS, Vienne (Autriche) / publié à nouveau le 23-03-2024

Ariel Français vit entre Vienne (en Autriche) , et Merida (au Méxique). Ancien Représentant des Nations Unies et essayiste, Ariel est Docteur en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques (Sciences Po, Paris), il a consacré sa vie aux stratégies et politiques de développement, d’abord au Commissariat général du Plan (France) puis au Programme des nations unies pour le développement (Nations Unies), tout en s’intéressant de près à la vie politique, aux mutations sociales, aux transformations économiques, à la montée du terrorisme, à la destruction de notre environnement et aux confrontations internationales. Il porte un regard critique sur la façon dont nos dirigeants entendent régler les problèmes de ce monde.

Avertissement : Ce texte ne saurait en aucun cas être interprété comme justifiant l’agression russe en Ukraine en violation flagrante des principes fondamentaux du droit international et des obligations   découlant de la Charte des Nations Unies, pas plus qu’il ne saurait excuser les crimes de guerre perpétrés par l’agresseur en cette occasion. Il ne saurait en outre être perçu comme appuyant d’une quelconque façon les thèses avancées par le régime en place à Moscou pour justifier son agression. Son seul objet est d’éclairer les causes profondes du conflit et de dessiner des pistes pour une nouvelle architecture de la sécurité en Europe.

For a new security architecture in Europe

J’ai  toujours eu coutume d’aller à contre-courant des idées reçues, du « politiquement correct » et du novlangue du moment, ce qui m’incite, une fois de plus, à m’insurger contre les âneries qui se déversent sur les plateaux de télévision et dans les éditoriaux de la majorité des journaux à propos de la Russie et de la guerre en Ukraine. Une fois de plus la propagande a pris le dessus et les docteurs autoproclamés en géopolitique, une espèce en voie de prolifération, font désormais la loi dans les médias. Ceci est d’autant plus frappant que le complexe militaro-intellectuel, tel que mis en lumière par Pierre Conesa, s’est rué sur l’opportunité que constitue cette guerre pour nourrir des discours guerriers dénués de toute objectivité.

L’heure est à l’opprobre, au dénigrement et à la diabolisation de la Russie, au prix d’une déformation mensongère de la réalité. Des esprits libres, comme l’historien Emmanuel Todd, se voient interdire les plateaux de télévision et les journaux pour avoir l’outrecuidance de penser que les États-Unis et l’OTAN portent une large part de responsabilité dans déclanchement du conflit, une hérésie qui les rend inaudibles dans l’espace public. Des esprits lucides, comme Jean-Pierre Chevènement, qui avait remarquablement analysé les racines du conflit dans un article du Monde diplomatique de juin 2015, se taisent désormais, convaincus sans doute qu’exprimer une opinion étrangère à la doxa du moment serait soit inaudible soit l’objet d’invectives.   

Ce faisant, le récit que les journaux et les antennes donnent de la guerre en Ukraine passe largement sous silence les causes de ce conflit et les raisons pour lesquelles la Russie s’est autorisée, unilatéralement et sans prévenir, à intervenir militairement dans cette ex-république soviétique (une intervention vers Kiev, similaire à celles de l’URSS en Hongrie, en 1956, et en Tchécoslovaquie, en 1968,  accompagnée d’une offensive à l’est, à l’appui des républiques sécessionnistes de Donetsk et de Louhansk). Or comprendre les origines d’un conflit, son déroulement et sa portée exigent de se pencher sur les racines historiques et géopolitiques du différend, sans lesquelles aucune intelligibilité ni lecture de l’affrontement n’est possible et, a fortiori, aucune porte de sortie de la crise n’est visible. 

Rappelons tout d’abord que l’Ukraine, terre slave et orthodoxe dans sa plus grande partie, a longtemps fait partie de l’espace politique, économique, social et culturel de la Russie. Même si la configuration de cette entité a fluctué dans l’histoire au gré des invasions, des soumissions ou des rattachements, celle-ci a le plus longtemps fait partie intégrale de l’empire des tsars de Russie. Après la révolution bolchevique de 1917, elle forme une république socialiste à part entière au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Et au lendemain de la deuxième guerre mondiale elle figure parmi les membres fondateurs des Nations Unies, dotée de la personnalité juridique internationale, siégeant donc à l’Assemblée générale au même titre que la Russie et la Biélorussie. En 1954, curiosité historique qui a son importance aujourd’hui, Nikita Khrouchtchev, alors secrétaire général du parti communiste et chef de l’État soviétique, décide de rattacher l’oblast (région administrative) de Crimée à l’Ukraine, un rattachement contesté par la suite par la Russie. En 1991 l’URSS se disloque par suite de l’effondrement du système soviétique, donnant naissance à une myriade d’États plus ou moins rattachés à l’ex-métropole soviétique, dont l’Ukraine, formellement indépendante mais néanmoins liée à la Fédération de Russie par des accord et des alliances sous le couvert de la Communauté dite des États indépendants (CEI). Le nouvel État ukrainien est donc un descendant lointain de l’empire des Tsars et un descendant direct de l’URSS. 

Le dilemme de l’Ukraine, depuis son indépendance, se résume à son appartenance historique à la zone d’influence politique, économique, sociale et culturelle russe et à son désir de s’en éloigner pour intégrer l’espace politique, économique, social et culturel européen, à savoir : l’Union Européenne. Ces liens et ces aspirations sont inégalement partagés entre tous les Ukrainiens, certains penchant pour des raisons historiques plutôt vers l’Ouest (pour simplifier, la partie occidentale de l’Ukraine) et d’autres plutôt vers l’Est (pour simplifier, la partie orientale du pays). Le drame de l’Ukraine, comme celui de nombreux États issus de la dislocation des anciens empires (empires russe, autrichien et ottoman au lendemain de la première guerre mondiale), des fédérations auxquelles ils ont par la suite donné naissance (l’ex-Union soviétique et  l’ex-Yougoslavie en particulier) ou encore de l’accession  à l’indépendance de nombreuse possessions coloniales (Inde et Pakistan par exemple en  Asie et nombre de pays d’Afrique d’une façon générale) est d’avoir donné naissance à des États pluriculturels ou plurinationaux,  où coexistent ou même s’affrontent des communautés qui aspirent chacune à une identité culturelle et nationale distincte. La plupart des conflits qui se sont développés au cours des trente dernières années sont ainsi le fruit de la dislocation des ancienne entités impériales, fédérales et coloniales.

Confrontée à ce dilemme, l’Ukraine a fluctué entre l’Est et l’Ouest, tout au long des quatre dernières décennies, avec des dirigeants, des oligarques et une population « prorusses » d’un côté et « prooccidentaux » de l’autre, et avec hauts et des bas à l’occasion des crises politiques qu’elle a traversée, notamment la révolution dite « Orange » (2004) et la révolution dite de Maïdan (2014). Ces fluctuations auraient été sans conséquences si elles ne s’étaient inscrites dans le contexte d’un nouveau raidissement des rapports est-ouest aux lendemains d’une guerre froide qui avait longtemps structuré ces rapports. Au cœur de ces tensions figurent la progression rampante de l’OTAN à l’ouest, au centre et à l’est de l’Europe, l’attractivité croissante du modèle ouest européen dans les ex-républiques soviétiques, la marginalisation délibérée de la Russie en Europe et dans le monde et le refus de mettre en place une architecture de la sécurité en Europe. 

L’extension de l’OTAN en Europe, promue assidûment par les Etats-Unis et réclamée par les ex-démocratie populaires d’Europe centrale et orientale et par les pays baltes, par   crainte d’un regain d’expansionnisme russe, constitue à mes yeux, de tous les facteurs, celui qui a le plus pesé dans l’avènement du conflit en Ukraine. En toute logique l’OTAN aurait dû être dissoute au lendemain de la guerre froide, comme cela aurait été promis verbalement au président Gorbatchev, pour accompagner la dissolution parallèle du Pacte de Varsovie et de son dispositif militaire. Or, promesse ou pas, non seulement il n’a pas été mis fin à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (entendons par là le dispositif militaire intégré, distinct de l’Alliance en tant que telle) mais qui plus est l’Organisation et ses forces se sont vu confier de nouvelles missions que je qualifierais de « maintien de l’ordre » dans le monde, sous tutelle américaine, à l’occasion notamment du conflit yougoslave et de l’intervention militaire des États-Unis en Afghanistan. En outre, et surtout, le dispositif militaire de l’OTAN n'a cessé de s’étendre en Europe, comme dans une partie de dominos, couvrant successivement la RDA en 1990, la Hongrie, la République tchèque et la Pologne en 1991, la Bulgarie, la Roumanie et la Slovaquie ainsi que les trois ex-républiques soviétiques baltes - Estonie, Lettonie et Lituanie - en 2004 (plus tout récemment la Finlande et vraisemblablement d’ici peu la Suède dans le contexte de la guerre en Ukraine). Le dispositif militaire intégré de l’OTAN - sous contrôle et commandement réels américains - n’a donc cessé de s’étendre et de se renforcer comme un chapelet d’adversaires potentiels de la Russie, l’encerclant chaque fois plus au fil des ans. 

L’attractivité du modèle européen au sein des ex-république soviétiques constitue de mon point de vue le second facteur d’instabilité ayant mené au conflit en Ukraine. Prisonniers des structures et des valeurs qui ont longtemps prévalu dans ces pays, confrontés à la corruption et au règne d’oligarques qui se sont emparés des rennes du pouvoir, séduits par les modes de vie et les idées qui prévalent dans le monde occidental, les classes moyennes et les jeunes couches de la population aspirent à rejoindre sous une forme ou sous une autre l’Union européenne. Cette attractivité du modèle européen met en péril les systèmes post-soviétiques, qui reposent sur des modèles autoritaires, fondés sur l’ordre et la tradition, et menace de les faire sombrer. D’où la répression des mouvements qu’il inspire, qu’il s’agisse des révolutions dites de « couleurs » honnies par le Kremlin (Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizstan et Biélorussie en 2005), des aspirations « pro-européennes » en Ukraine (l’Euromaïdan en 2013-2014), des manifestations de masse contestant les élections en Biélorusses (2020-2021) ou encore de la crainte actuelle de nombre de Georgiens de se voir interdire l’accès à l’Union européenne. Toutes ces mouvements, souvent soutenus par des fondations étrangères, voire par le Etats-Unis en tant que tels, sont considérés comme déstabilisants par la Russie et ses alliés, d’où la répression dont ils font l’objet. 

La marginalisation, voire l’humiliation de la Russie dans le nouvel ordre mondial vient se greffer sur cette toile de fond comme facteur de frustration et de rancœur à l’égard du monde occidental. Largement propulsée par les Etats-Unis, cette marginalisation est le fruit d’un double déclassement : diplomatique et militaire d’un côté, suite à la dissolution du Pacte de Varsovie et du vieillissement de l’appareil militaire russe (y compris nucléaire), et économique et social de l’autre, suite à la privatisation sauvage de l’économie russe et la vente à l’encan de son parc industriel à une poignée de futurs oligarques. Ces « réformes », largement inspirées et propulsées par les États-Unis au lendemain de la chute du mur des Berlin, ont non seulement contribué à déposséder l’État russe des fleurons de son industrie au profit d’entrepreneurs sans scrupules mais aussi engendré une grave crise sociale dans le pays, à la suite des déséquilibres économiques et financiers que ces changements ont induit et de l’appauvrissement consécutif d’une large partie de sa population. En réponse, les dirigeants russes cherchent aujourd’hui à redresser l’économie du pays et à rétablir sa puissance sur l’échiquier politique, économique et militaire du monde. 

Quatrième facteur d’instabilité et de frustrations de la part des dirigeants de la Russie : le refus des pays dits occidentaux d’avancer sur le terrain de la sécurité collective en Europe. La dissolution du pacte de Varsovie supposait, comme je le souligne plus haut, une dissolution simultanée de l’appareil militaire de l’OTAN. Les tentatives de mise en place d’un vrai dispositif de sécurité collective en Europe, véritable serpent de mer dans les rapports entre la Russie et l’Europe de l’Ouest, se sont toutes traduites jusqu’ici par des échecs. L’empressement des pays d’Europe centrale et orientale et des États baltes de se placer sous la protection de l’OTAN y est sans doute pour beaucoup. Mais aussi le très peu d’ardeur manifestée par les Etats-Unis à se priver d’un outil qui assure leur suprématie en Europe et dans le monde.  Ainsi, la question de la sécurité collective en Europe demeure-t-elle entièrement en l’état d’un chantier et le restera tant que les protagonistes ne s’attacheront pas à aborder intégralement ce projet indispensable pour la paix et la sécurité sur notre continent.

Quelles conclusions tirer de cette toile de fond pour mettre fin au conflit en Ukraine et bâtir une Europe pacifique, solidaire et généreuse ? 

La première conclusion est qu’il y a urgence à éteindre l’incendie, sous peine de nous voir entraînés dans une troisième guerre mondiale et de faire les frais d’une troisième conflagration planétaire. 

Cette guerre n’est ni juste ni nécessaire, contrairement aux discours dominants de part et d’autre. Elle est le fruit d’un enchaînement funeste de craintes, de frustrations et d’excès de toutes parts qui conduisent à un affrontement fratricide. On parle de la guerre en Ukraine sans voir que nous sommes déjà en guerre. L’affirmation suivant laquelle nous ne serions pas, à l’Ouest, des cobelligérants est une fiction car nous le sommes déjà dans les faits : nous armons l’Ukraine, nous formons ses combattants, nous appuyons ses systèmes de défense et lui fournissons du renseignement, nos industries d’armement tournent à fond désormais et nous apportons à ce pays toutes sortes d’aides économiques, financières et humanitaires. Nous appliquons par ailleurs toutes sortes de sanctions économiques et financières contre la Russie en nous tirant des balles dans le pied en termes de crise énergétique et d’inflation, donc de crise sociale. En fait, nous nous livrons à une guerre par procuration contre la Russie, au prix d’innombrables vies ukrainiennes sur le terrain. 

Pire encore, nous sommes les jouets d’une guerre des Etats-Unis contre la Russie par Ukraine interposée, certes par procuration mais dans l’unique but de mettre à genoux la Russie. Car tel est le but fondamental et non-écrit de la première puissance militaire du globe derrière son appui à l’Ukraine: éliminer la Russie comme adversaire potentiel dans la perspective d’un affrontement majeur avec la Chine qu’ils préparent méthodiquement depuis la présidence d’Obama, en termes de systèmes d’armes, de course technologique et de déploiement de forces (une politique extérieure  et militaire qui fédère toute la classe dirigeante américaine, qu’elle soit démocrate ou républicaine,  contrairement à la politique intérieure, objet d’affrontements politiques et sociaux chaque fois plus violents). C’est le pendant pour Europe de leur stratégie du « pivot » qui vise à éliminer la Chine comme prétendant supposé à la suprématie mondiale, sur la base de nouvelles alliances comme l’AUKUS, du renforcement du réseau d’alliances existantes dans le Pacifique (Japon, Corée du Sud, Philippines, Australie et Nouvelle Zélande) et d’une coopération militaire avec l’Inde dans l’Indopacifique. En termes de realpolitik, l’objectif non-affiché des Etats-Unis dans la guerre en Ukraine n’est ni plus ni moins que d’éliminer la Russie, en tant qu’allié potentiel de la Chine dans le contexte d’un possible affrontement planétaire, et que d’entraîner l’OTAN, donc l’Europe occidentale, dans l’obsession de leur classe dirigeante à vouloir régenter et dominer le monde. Cela n’est ni dans l’intérêt de la Russie ni dans celui de l’Union européenne, car nous en sortirions tous broyés. 

Les risques d’une telle confrontation à l’échelle de la planète ne sont pas purement hypothétiques. Ils sont dès à présent considérables, inquiétants et quotidiens, de l’aggravation des tensions entre la Chine et les Etats-Unis à la poursuite d’une guerre en Ukraine qui pourrait à tout moment déborder sur le reste du continent. La montée en puissance de l’affrontement en Ukraine, l’implication croissante des pays européens dans ce conflit, les risques de dérapage à l’occasion d’écarts incontrôlés ou encore de simples incidents collatéraux sont énormes. De même l’escalade sans cesse croissante en termes de systèmes d’armes, qui pourrait même entraîner l’usage d’armes nucléaires dites du théâtre d’opérations, est dangereuse et hautement préoccupante, sans parler des armes nucléaires stratégiques qui pourraient tout simplement signer la fin de notre monde. Il est donc urgent d’éteindre l’incendie, dans un premier temps, avant de s’attaquer aux problèmes qui sont à l’origine même du conflit, tels qu’analysés plus haut. 

En premier lieu, donc, il faudrait que les armes se taisent et que s’installe un cessez-le-feu durable en vue d’un déroulement viable de négociations entre belligérants. Cela suppose que la Russie et l’Ukraine cessent les combats dans les zones contestées et engagent des discussions pour un règlement négocié de leurs différends. Un tel cessez-le-feu ne deviendra possible qu’une fois les parties mutuellement convaincues qu’elles auront plus à perdre qu’à gagner en prolongeant l’affrontement. Qu’elles arrivent, en d’autres termes, à un degré d’épuisement mutuel qui les convainque d’arrêter les pertes humaines et les dégâts matériels de part et d’autre. Il faudra donc, hélas, attendre qu’elles arrivent toutes deux à cette même conclusion, ce qui suppose un équilibre des forces en présence et la poursuite des hostilités jusqu’ à ce point de bascule. Les sanctions contre la Russie, à condition qu’elles soient efficaces, devraient théoriquement contribuer à atteindre ce point de bascule, pour peu qu’elles n’aient pas en retour des effets économiques et sociaux pervers dans l’Union européenne. Une fois le cessez-le feu installé il conviendrait de le consolider sous la forme d’une mission d’observation de la paix classique, sous l’égide des Nations Unies. 

En deuxième lieu, il faudrait que les deux parties du conflit en suspens négocient des compromis territoriaux qui satisfassent leurs revendications et aspirations respectives. Au risque de choquer le lecteur, j’avancerais qu’il serait illusoire pour l’Ukraine de vouloir récupérer l’intégralité du territoire dont elle a hérité en 1991 et déraisonnable pour la Russie de vouloir imposer le rattachement par la force à son territoire des zones occupées par son armée. Des concessions seront nécessaires de part et d’autre pour consolider la paix.  Un règlement durable du conflit suppose que les statuts de la Crimée et du Donbass fassent l’objet d’un règlement territorial, comme cela était convenu lors des accords de Minsk (Minsk I en 2014 et Minsk II en 2015). Comme l’a fait justement remarquer Pierre Conesa, lors d’un entretien sur une chaîne de télévision, nous sommes en présence de deux principes fondamentaux et parfois conflictuels du droit international :  la souveraineté des États, d’un côté, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de l’autre, tous deux contenus implicitement ou explicitement dans la Charte des Nations Unies. Rappelons à cet égard la définition de l’État traditionnellement admise en droit international, à savoir : « une collectivité qui se compose d’un territoire et d’une population soumis à un pouvoir politique organisé » et qui « se caractérise par la souveraineté ». Mais soulignons par ailleurs le concept plus récent d’autodétermination contenu dans la Charte, qui consiste dans : « le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes". 

Les régions contestées, à savoir la Crimée et le Donbass, devraient donc faire l’objet de nouveaux referendums dans les oblasts créés par l’occupant, quant à leur rattachement définitif ou non à la Russie. Non sous la forme de consultations promues par l’occupant, comme cela a été le cas en 2014 pour la Crimée et en 2022 pour les républiques sécessionnistes de Donetsk et de Louhansk, mais sous un contrôle international, sous l’égide des Nations Unies et de l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE), afin d’en garantir la régularité. Vouloir à tout prix réinstaller par la force l’Ukraine dans ses frontières de 1991 me semble à la fois irréaliste et propre à prolonger indéfiniment le différend dans les zones où un rattachement à la Russie répondrait aux aspirations profondes des populations concernées. En contrepartie, la Russie devrait s’engager à respecter les frontières qui résulteraient de telles consultations, l’intégrité du territoire ukrainien qui en découlerait et le droit pour l’Ukraine de rejoindre l’Union européenne, y compris son dispositif commun de défense en cours de développement. 

En troisième lieu, il faudrait que la Russie indemnise l’Ukraine pour les destructions dont elle a été l’objet. L’agression manifeste de la Russie, en violation du droit international et des principes contenus dans la Charte des Nations Unies, ne saurait en aucun cas être récompensée par un rattachement pur et simple mais peut être souhaitable à terme de la Crimée et d’une partie du Donbass à l’agresseur. La destruction des villes, des infrastructures de base, du parc industriel et des campagnes doivent faire l’objet d’une indemnisation pleine et entière.  Les modalités d’une telle indemnisation devraient donc faire l’objet de négociations, après avoir fait l’objet d’une évaluation économique et financière. Celle-ci pourrait en partie prendre la forme de livraisons gratuites de gaz et de pétrole sur longue durée, pour peu qu’elles soient compatibles avec les objectifs globaux de réduction de gaz à effets de serre à l’échelle de la planète. L’idée centrale serait que la Russie indemnise l’Ukraine à hauteur des dégâts qu’elle a causés et contribue à sa reconstruction pour effacer les traces de la guerre.

Une fois éteint l’incendie, il conviendrait prévenir toute reprise du feu en s’attaquant aux causes profondes et historiques du différend telles qu’analysées plus haut. Au plan de paix à court terme devrait donc succéder un effort pour resouder l’Europe, à savoir toute l’Europe d’est en ouest, sur des bases pacifiques et solides. 

Le premier volet de cette entreprise devrait consister en la mise en place d’un dispositif de défense alternatif en Europe, qui ne dépende plus de l’OTAN, considérée comme une menace existentielle par la Russie. Ceci exigerait un démantèlement par étapes de l’OTAN, en tant qu’organisation militaire intégrée, et son remplacement progressif par un dispositif de défense militaire intégré de l’Europe qui ne remettrait pas en cause formellement le traité de l’Atlantique nord mais lui ajouterait des réserves quant à l’engagement des États européens sur des théâtres d’opérations extérieures (comme l’Asie en particulier). Cela reviendrait donc à découpler l’Europe des Etats-Unis sous l’angle de sa défense et de sa sécurité, à la dé-vassaliser en quelque sorte, et à s’assurer in fine que notre continent ne soit pas entraîné contre son gré dans une confrontation majeure entre les Etats-Unis et la Chine. L’Alliance atlantique subsisterait cependant, non plus sous la forme d’une organisation militaire intégrée mais sous celle d’un partenariat stratégique entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Cela reviendrait à doter l’Union européenne d’une véritable autonomie stratégique, concept faisant l’objet de doutes et de polémiques, mais absolument nécessaire pour nous affranchir de la tutelle américaine. 

Une telle orientation exigerait cependant la mise en place d’assurances et de mécanismes propres à rassurer les États d’Europe centrale et orientale et les États baltes, de longue date traumatisée par leurs rapports passés avec la Russie.  D’où la nécessité d’une défense intégrée de l’Union européenne qui tirerait parti du dispositif en place de l’OTAN, de ses procédures et de ses modes de fonctionnement, tout en s’affranchissant de la présence et de la tutelle américaines. D’où la nécessité par ailleurs de poursuivre les efforts dans le sens d’une défense commune de l’Union européenne, dont la « boussole stratégique », le développement de nouveaux systèmes d’armes, l’articulation des forces   et le renforcement d’une défense contre les menaces hybrides constituent les premières pierres. Rappelons à cet égard que le traité de Lisbonne sur le fonctionnement de l’Union européenne (2007) a instauré une clause de défense mutuelle en cas d’agression armée (article 42, para.7) ainsi qu’une clause de solidarité en cas d’attaque terroriste ou de catastrophe naturelle (article 222).  La mise en place progressive d’une politique de défense commune date quant à elle du traité de Maastricht (1992), avec notamment la constitution de comités de défense et d’un état-major militaire, la création d’une agence européenne de défense et l’élaboration de plans de mise sur pied opérationnelle de forces d’action rapide. Le Royaume-Uni devrait d’une façon ou d’un autre être associé à ce dispositif, après un Brexit malheureux qui l’a mis à l’écart de la construction européenne, pour peu que cet Etat renonce à jouer les supplétifs de la puissance américaine. 

Le deuxième volet de cette entreprise devrait consister en la consolidation du dispositif de sécurité collective et de règlement des différends régionaux placé sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont la mission consiste précisément à prévenir les conflits en Europe et à contribuer le cas échéant à leur résolution. La Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) qui lui donna naissance - portée sur les fonts baptismaux par l’URSS avec l’assentiment des pays occidentaux - joua un rôle important dans l’apaisement des relations Est-Ouest du temps de la guerre froide. Née de l’Acte final d’Helsinki, en 1975, on lui doit notamment l’adoption des mesures militaires de confiance et de sécurité (MDCS) entre l’Est et l’Ouest (1975), du traité sur les forces conventionnelles en Europe (1989) et du traité dit Ciel ouvert (1992), avec des résultats cependant plus modestes dans le domaine de la coopération économique, scientifique et technique et dans celui des affaires humanitaires. L’OSCE, née de ce processus en 1994, s’est retrouvée relativement marginalisée dans le contexte de l’après-guerre froide, malgré les espoirs placés en elle lors du Sommet de Paris en 1991 (Charte pour une nouvelle Europe). L’OSCE a prouvé son utilité dans le la prévention et le règlement de certaines crises en Europe tout en étant tenue à l'écart des enjeux majeurs par les principaux acteurs occidentaux (Etats-Unis, OTAN et Union européenne). Elle constitue cependant le cadre naturel d’une reprise souhaitable du dialogue entre l’Ouest et ce nouvel Est, en gestation, autour de la Russie. Rappelons à cet égard les dix principes fondamentaux de l’Acte final d’Helsinki qui devraient plus que jamais régir leurs relations mutuelles, à savoir : l’égalité souveraine, le non-recours à la force, l’inviolabilité des frontières, l’intégrité territoriale, le règlement pacifique des différends, la non-intervention dans les affaires intérieures, le respect des droits de l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux -mêmes, la coopération entre États et le respect du droit international. Il faudrait donc remettre sur les rails ce processus en vue du règlement de la guerre en Ukraine, des « conflits gelés » en Europe orientale (Géorgie, Moldavie, Arménie, etc.) et de la prévention de nouveaux affrontements dans l’espace euro-asiatique. 

Le troisième volet de cette entreprise devrait consister en un dialogue constructif et une convergence croissante entre l’Union européenne et l’entité euro-asiatique que la Russie entend constituer sur l’ancien espace soviétique dans la foulée de la Communauté des États indépendants (CEI). Bien que le périmètre et la portée de cette nouvelle entité soit encore en gestation, il apparait clairement que la Russie - même débarrassée de Poutine - ne souhaiterait ni s’intégrer ni même s’associer à l’Union Européenne en tant que telle. Son projet, constant depuis la dissolution de l’URSS en 1991, est de recréer sous son égide une entité politique, économique et militaire dans ce qui lui reste d’espace géopolitique, à savoir l’espace euro-asiatique, à l’est de l’Europe. La liste est longue et changeante des unions et fédérations qu’elle a cherché à mettre sur pied depuis la création de la CEI, en 1991, associant à  des degré variables nombre d’États dans cet espace : accords  menant progressivement à la Communauté économique euro-asiatique (CEEA), remplacée ensuite par l’Union économique euro-asiatique (UEEA), qui a débouché par la suite sur une union douanière et sur une zone de libre-échange, ainsi que sur des institutions calquées sur le modèle de l’Union européenne. Sur cette toile de fond, économique, notons aussi la création en 2002 de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), une sorte d’OTAN dans l’espace euro-asiatique, largement dominé par la Russie. 

Le dialogue et la convergence exigent donc un rapprochement et une reconnaissance mutuelle des deux unions : l’Union européenne et l’Union euro-asiatique, afin d’identifier les divergences et les convergences possibles dans le cadre de discussions bilatérales, d’une part, et d’un dialogue constructif au sein de l’OSCE, d’autre part. Cela pourrait déboucher sur des accords de coopération et de libre-échange comme ceux que l’Union européenne entretient avec d’autres zones commerciales dans le monde. Cela conférerait par ailleurs une légitimité à la Russie dans le cadre du leadership qu’elle exerce dans cette partie du monde, répondant ainsi à son besoin de reconnaissance comme pôle d’un monde multipolaire. Ces rapports devraient être placés sous l’égide des dix principes de l’Acte final d’Helsinki, comme souligné plus haut. Le droit souverain des États de l’Europe de l’Est comme de l’Ouest de rejoindre librement et sans contraintes l’une des deux Unions devrait se voir formellement reconnu. Les deux unions, comme les États qu’elles fédèrent, devraient s’abstenir de tout prosélytisme tendant à pousser des États vers l’une ou l’autre union. A cela devrait s’ajouter la convergence souhaitable des États des deux unions vers plus de démocratie et de libertés, en respectant les choix et le rythme de chaque pays et sans intervention dans leurs affaires intérieures. Ce dialogue et cette convergence devraient pousser à la recherche de réponses communes aux espaces ouest européens et euro-asiatiques respectifs, et dans le monde d’une façon plus générale. Et peut-être déboucher plus tard sur « une Europe de Lisbonne à Vladivostok », nouveau pôle d’équilibre et de sagesse dans un monde qui en a grand besoin. Rêvons-en, cela n’est pas interdit !

Ariel Français, Essayiste.


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L’Afrique, malade de l’absence de démocratie

L’Afrique, malade de l’absence de démocratie

Pour Martin ZIGUELE, ancien Premier Ministre de Centrafrique, de passage à Paris, c’est justement parce que l’Afrique est malade de cette absence de démocratie que la lutte pour la démocratie doit aller au-delà des forces politiques. Elle doit être le combat de chaque africain, et le rôle des forces politiques et sociales organisées est justement de continuer à sensibiliser et à mobiliser les populations. Quant à l’OIF, elle devrait évoluer vers le modèle du Commonwealth pour répondre à la fois aux objectifs de solidarité, de démocratie et de développement de ses membres. Interview . Nelle publ le 12/05/ 2024...

Ancien Premier Ministre de la République de Centrafrique, Martin ZIGUELE, président du MLPC (Mouvement de libération du peuple centrafricain), est, depuis 2021, Député, membre de la Commission Economie, Finances et Plan de l’Assemblée Nationale. Il fut candidat du MLPC aux précédentes élections présidentielles.  Professionnel de l’Assurance, Martin Ziguele fut également Directeur National de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale.

Propos recueillis par Pierrick Hamon

English translation below

I-Dialogos : Monsieur le Premier Ministre, la multiplication des coups d’Etat et des révisions constitutionnelles, y compris dans votre pays, la Centrafrique, ne signe-t-elle pas l’échec des processus démocratiques sur le continent africain ? « Vous aviez écrit que « la lutte pour la démocratie centrafricaine, ce n’est pas le combat de seuls forces politiques, mais celui de chaque centrafricain ».    

Martin Ziguele : Sur les cinquante-quatre Etats du continent africain qui constituent l’Union africaine aujourd’hui (hors le Sahara occidental et le Somaliland), l’écrasante majorité n’a connu ni coups d’Etat militaires ni révisions constitutionnelles, c’est-à-dire des coups d’Etat civils, ces dernières années. Beaucoup de pays, surtout en Afrique australe et orientale (Afrique du sud, Maurice, Seychelles, Tanzanie, Zambie, Malawi, Namibie, Kenya, et) ont connu au minimum trois alternances démocratiques depuis le tournant des années 1990. 

Le phénomène des coups d’Etat et autres révisions constitutionnelles s’est principalement manifesté dans les anciennes colonies francophones d’Afrique (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Burkina, Niger, Tchad, RCA) et dans une certaine mesure aujourd’hui au Sénégal. C’est la réalité observée et cela devrait donc nous interpeller, puisque quelques années plus tôt, il n’y avait pratiquement aucun régime militaire en Afrique. 

Ceci dit, le retour des années de plomb dans ces pays illustre la difficulté de l’enracinement de la démocratie représentative en Afrique. 

C’est justement parce que l’Afrique est malade de cette absence de démocratie que la lutte pour la démocratie doit aller au-delà des forces politiques qui sont la première et principale cible des putschistes. Elle doit être le combat de chaque africain, et le rôle des forces politiques et sociales organisées est de continuer à sensibiliser et à mobiliser les populations pour qu’elles soient exigeantes en matière de respect de leurs droits politiques et de leurs aspirations au bien-être. 

Ce combat doit commencer par le regroupement des forces politiques dans de larges coalitions démocratiques, et une fois unies, ces forces politiques devront rechercher l’unité d’action avec les différentes forces sociales autour de messages clairs et démonstratifs des avantages d’une gouvernance démocratique efficace. 

Si les peuples ne voient pas les bénéfices qu’ils peuvent tirer de cette lutte politique, ils ne s’engageront pas puisque lorsqu’il n’y pas d’intérêt, il n’y a pas d’action. Sans être naïf, je demeure convaincu que cette lutte très ardue débouchera sur l’avènement partout en Afrique des Etats de droit, puis des Etats démocratiques. 

L’un des plus farouches obstacles à cette démarche est l’existence et/ou le retour au pouvoir de « clans prédateurs », militaires et civils confondus, qui « mettent le grappin » sur les pays, se barricadent derrière des discours populistes et souverainistes et qui ne produisent aucun résultat dans la réalisation du contrat social.  

La Centrafrique.

I-Dialogos : En France et dans nombre des pays occidentaux, la question de l’adaptation des modèles de démocratie est également posée y compris à propos des limitations du nombre de mandats, comme le relève Serge Mathias TOMONDJI dans sa dernière contribution sur le site de I-Dialogos ?   

Martin Ziguele : Je partage les analyses de Serge Mathias TOMONDJI dans sa dernière contribution sur le site de I-Dialogos que j’ai lue avec délectation. 

Il a évoqué à la fin de son article les résultats des travaux de l’Institut Afrobaromètres qui sont sans appel : selon les données compilées dans 36 pays, en 2021-2022, il résulte que 66 % des africains préfèrent la démocratie à toute autre forme de gouvernement, tandis que 78% rejettent les régimes de parti unique et 67% des régimes militaires.   Devant un tel tableau le débat n’est pas de savoir si la démocratie est bonne pour l’Afrique, mais plutôt quoi faire concrètement pour que les attentes clairement exprimées par les populations africaines soient respectées. 

Des pistes de solution existent, par exemple la relecture de nos constitutions qui doivent effectivement garantir la séparation des pouvoirs et l’indépendance des institutions de contre-pouvoir. Les constitutions ne doivent pas renvoyer à des lois organiques tout ce qui est important pour renforcer le contrôle des institutions et du contrat social. 

Quant aux coups d’Etat militaire, l’absence de réactions nationales et internationales continuera à susciter des vocations. Oui je pense qu’il faut des Etats généraux de la démocratie africaine et l’union africaine doit en prendre le lead parce que cela touche aux Etats.

I-Dialogos : I-Dialogos a choisi comme thème prioritaire celui de médias et de la presse dans le monde avec une approche partagée, notamment quant au regard sur les autres et…  réciproquement. Je fais référence au titre du livre que vient de publier Maurice Gourdault-Montagne, l’ancien ambassadeur et Conseiller Diplomatique de Jacques Chirac « Les autres ne pensent pas comme nous ». Les africains, dites-vous, connaissent la France, ne serait-ce que via leurs tels mobiles et leur histoire commune, mais, paradoxalement les Occidentaux, et en particulier la majorité des journalistes ne connaissent pas, ou pire, ne s’intéressent pas à l’Afrique, notre grand voisin. Que pensez-vous de l’initiative lancée en ce sens par I-Dialogos ?    

Martin Ziguele : La communication est devenue la principale arme de guerre des forces de domination aussi bien au niveau international que national. Je me souviens toujours des combats d’Amadou Mahtar MBOW alors Directeur Général de l’UNESCO sur le nouvel ordre mondial de l’information, et du tollé que sa volonté de reformes dans ce secteur a soulevé à l’époque, jusqu’à provoquer le départ des USA de l’institution pour l’asphyxier. 

Aujourd’hui le déséquilibre en matière de traitement de l’information est patent. Je suis momentanément en France et j’ai suivi le débat sur l’immigration sur certains médias y compris sur une chaine de télévision appartenant à une personne qui doit sa fortune en grande partie à l’Afrique. 

C’est hallucinant de voir que des personnalités qui se disent « africains » amplifient un discours aux antipodes de ce qu’ils disent en Afrique. C’est pourquoi je salue l’initiative de Dialogos. Je suggère que vos articles soient largement partagés sur les réseaux sociaux, qui sont devenus le principal lieu du donner et du recevoir en matière d’idées y compris dans une Afrique où la jeunesse est de plus en plus « digitalisée ». 

J’ai dit que nous Africains connaissons les Français parce que le flux des informations est vertical entre la France et l’Afrique. Il doit être horizontal et c’est en, cela que Dialogos doit et peut innover, en donnant très souvent la parole aux Africains.

I-Dialogos : Lors de votre récente et passionnante conférence à la Fondation Jean-Jaurès, vous avez mis l’accent sur les graves conséquences en Afrique et en Centrafrique de l’intervention militaire en Libye. Le président Obama devait admettre pas la suite (dans son livre) que ce fut sa principale erreur – sous la pression d’Hilary Clinton alors Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères – avec une intervention militaire « impensée » comme ce fut le cas en Irak et en Syrie, entre autres….Qu’en pensez-vous ?     

Martin Ziguele : L’intervention militaire de la France, et de quelques autres pays en Libye, suivie de la mise à mort médiatisée du Colonel Kadhafi, a été vécue par l’Afrique et surtout sa jeunesse, comme l’humiliation suprême. C’est l’acte fondateur de la déstabilisation actuelle de l’Afrique de l’Ouest dans sa partie sahélienne. 

Le fait qu’il ait été soutenu à l’époque des faits par mes amis socialistes n’en changent pas les conséquences que nous visions tous aujourd’hui. 

Je pense que les institutions sous régionales du type CEDEAO et CEEAC, et notre organisation régionale l’Union africaine, doivent être vraiment renforcées pour résoudre en premier les problèmes africains. Elles doivent être mises en capacité d’avoir seules la légitimité des interventions en Afrique.

I-Dialogos : Qu’attendez-vous du prochain Sommet de la Francophonie ? L’Organisation Internationale de la Francophonie est-elle une institution adaptée à notre temps ?    

Martin Ziguele : L’Organisation Internationale de la Francophonie est une institution qui, à mon avis, a toute sa place pour le dynamisme des relations entre les Etats francophones. Je pense également et je l’ai dit à plusieurs reprises, l’OIF doit évoluer vers le modèle du Commonwealth pour répondre à la fois aux objectifs de solidarité, de démocratie et de développement de ses membres.

Cela la rendra plus efficace, plus légitime et plus crédible. L’impression que j’ai est que la personnalité et la stature de ses anciens dirigeants - tel que le Président DIOUF -  « faisaient » la maison…

Maintenant, il est clair que sans cette réadaptation, l’OIF risque de continuer à vivre comme un appendice des Etats les plus puissants et plus gros bailleurs de l’organisation.

I-Dialogos : Vous avez annoncé, votre retour prochain à Bangui. N’est-ce pas un pari trop risqué ?    

Martin Ziguele : Je suis député à l’Assemblée nationale et suis parti de Bangui pour un séjour en France sur la base d’une autorisation d’absence. Maintenant que j’ai fini ce que j’ai à faire, je rentre chez moi. C’est vraiment aussi simple que cela.

Le 09/02/2024

 

Martin ZIGUELE a publié plusieurs livres :
- « De la crise à l’espérance. Ma vision pour la Centrafrique » Editions Dagan, 2015 

- « Le bilan des 50 ans de l’indépendance de l’Afrique » Editions Jean-Jaurès, 2010                         

- « Les techniques de vente de l’assurance vie en Afrique » Editions CICA-RE, 1994

- « La gestion administrative et technique d’une compagnie d’assurance vie » Editions CICA-RE, 1992

- « Les bases techniques de l’assurance vie » Editions CICA-RE, 1990

English 

Former Prime Minister of the Central African Republic, Martin ZIGUELE, President of the MLPC (Central African People's Liberation Movement), has been a Member of Parliament since 2021, and a member of the National Assembly's Economy, Finance and Planning Commission. He was a candidate for the MLPC in the previous presidential elections.  An insurance professional, Martin Ziguele was also National Director of the Banque des Etats de l'Afrique Centrale.

Interview by Pierrick Hamon

I-Dialogos: Mr. Prime Minister, does the multiplication of coups and constitutional revisions, including in your country, the Central African Republic, not sign the failure of democratic processes on the African continent? “You wrote that “the fight for Central African democracy is not the fight of political forces alone, but that of each Central African.”

Martin Ziguele: Of the fifty-four states of the African continent which constitute the African Union today (excluding Western Sahara and Somaliland), the overwhelming majority have experienced neither military coups nor constitutional revisions, c 'that is to say civil coups, in recent years. Many countries, especially in southern and eastern Africa (South Africa, Mauritius, Seychelles, Tanzania, Zambia, Malawi, Namibia, Kenya, etc.) have experienced at least three democratic changes since the turn of the 1990s.The phenomenon of coups d'état and other constitutional revisions mainly manifested itself in the former French-speaking colonies of Africa (Côte d'Ivoire, Guinea, Mali, Burkina, Niger, Chad, CAR) and to a certain extent today in Senegal. This is the observed reality and it should therefore concern us, since a few years earlier, there was practically no military regime in Africa.That said, the return of the years of lead in these countries illustrates the difficulty of taking root of representative democracy in Africa.It is precisely because Africa is sick with this absence of democracy that the fight for democracy must go beyond the political forces which are the first and main target of the putschists. It must be the fight of every African, and the role of organized political and social forces is to continue to raise awareness and mobilize populations so that they are demanding in terms of respect for their political rights and their aspirations for well-being. .This fight must begin with the regrouping of political forces in broad democratic coalitions, and once united, these political forces must seek unity of action with the different social forces around clear and demonstrative messages of the advantages of democratic governance. effective.If people do not see the benefits they can derive from this political struggle, they will not get involved because when there is no interest, there is no action. Without being naive, I remain convinced that this very arduous struggle will lead to the advent throughout Africa of states of law, then democratic states.One of the fiercest obstacles to this approach is the existence and/or return to power of “predatory clans”, military and civilian alike, who “take hold” of countries, barricading themselves behind populist and sovereignist discourses. and which produce no results in the realization of the social contract. Central Africa.

I-Dialogos: In France and in many Western countries, the question of adapting models of democracy is also raised, including with regard to limitations on the number of mandates, as Serge Mathias TOMONDJI notes in his latest contribution to the site of I-Dialogos?

Martin Ziguele: I share the analyzes of Serge Mathias TOMONDJI in his latest contribution to the I-Dialogos site which I read with delight.At the end of his article, he mentioned the results of the work of the Afrobarometer Institute which are clear: according to data compiled in 36 countries, in 2021-2022, it results that 66% of Africans prefer democracy to any other form of government, while 78% reject one-party regimes and 67% military regimes. Faced with such a picture, the debate is not whether democracy is good for Africa, but rather what to do concretely so that the expectations clearly expressed by African populations are respected.Possible solutions exist, for example the rereading of our constitutions which must effectively guarantee the separation of powers and the independence of counter-power institutions. Constitutions should not refer to organic laws everything that is important to strengthen the control of institutions and the social contract.As for military coups, the absence of national and international reactions will continue to arouse vocations. Yes, I think we need States General of African democracy and the African Union must take the lead because it affects States.

I-Dialogos: I-Dialogos has chosen as its priority theme that of the media and the press in the world with a shared approach, particularly with regard to the way we view others and… vice versa. I am referring to the title of the book that Maurice Gourdault-Montagne, the former ambassador and Diplomatic Advisor to Jacques Chirac, has just published: “The others don’t think like us”. Africans, you say, know France, if only through their motives and their common history, but, paradoxically, Westerners, and in particular the majority of journalists do not know, or worse, are not interested to Africa, our big neighbor. What do you think of the initiative launched in this direction by I-Dialogos?

Martin Ziguele: Communication has become the main weapon of war of the forces of domination both internationally and nationally. I always remember the struggles of Amadou Mahtar MBOW, then Director General of UNESCO, on the new world information order, and the outcry that his desire for reforms in this sector raised at the time, to the point of provoking the departure from the USA of the institution to suffocate it.Today the imbalance in information processing is obvious. I am temporarily in France and I followed the debate on immigration on certain media, including on a television channel belonging to a person who owes his fortune largely to Africa.It’s amazing to see that personalities who call themselves “African” amplify a discourse that is the opposite of what they say in Africa. This is why I welcome the Dialogos initiative. I suggest that your articles be widely shared on social networks, which have become the main place for giving and receiving ideas, including in an Africa where youth are increasingly “digitalized”.I said that we Africans know the French because the flow of information is vertical between France and Africa. It must be horizontal and this is where Dialogos must and can innovate, very often giving a voice to Africans.

I-Dialogos: During your recent and fascinating conference at the Jean-Jaurès Foundation, you focused on the serious consequences in Africa and the Central African Republic of the military intervention in Libya. President Obama later admitted (in his book) that it was his main mistake – under pressure from Hillary Clinton then Secretary of State for Foreign Affairs – with an “unthought-out” military intervention as was the case in Iraq and in Syria, among others….What do you think?

Martin Ziguele: The military intervention of France, and a few other countries in Libya, followed by the publicized killing of Colonel Gaddafi, was experienced by Africa and especially its youth, as the supreme humiliation. This is the founding act of the current destabilization of West Africa in its Sahelian part.The fact that it was supported at the time by my socialist friends does not change the consequences that we all saw today.I think that sub-regional institutions such as ECOWAS and ECCAS, and our regional organization the African Union, must be really strengthened to first resolve African problems. They must be enabled to alone have the legitimacy of interventions in Africa.

I-Dialogos: What do you expect from the next Francophonie Summit? Is the International Organization of La Francophonie an institution adapted to our times?

Martin Ziguele: The International Organization of La Francophonie is an institution which, in my opinion, has its place for the dynamism of relations between French-speaking States. I also think and I have said it several times, the OIF must evolve towards the Commonwealth model to meet the objectives of solidarity, democracy and development of its members. This will make it more effective, more legitimate and more credible. The impression I have is that the personality and stature of its former leaders - such as President DIOUF - "made" the house... Now, it is clear that without this rehabilitation, the OIF risks continuing to live as an appendage of the most powerful states and biggest donors of the organization.

I-Dialogos: You announced your upcoming return to Bangui. Isn’t that too risky a bet?

Martin Ziguele: I am a deputy in the National Assembly and left Bangui for a stay in France on the basis of an authorization of absence. Now that I've finished what I have to do, I'm going home. It really is that simple. simple

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"Vivre et penser dans l’incertitude", le dernier ouvrage de Jean-Paul JOUARY

"Vivre et penser dans l’incertitude", le dernier ouvrage de Jean-Paul JOUARY

Entre les certitudes dogmatiques, les complotistes et les sceptiques en tout genre, beaucoup d'entre nous ne s'y retrouvent pas. On doit pourtant apprendre à s'orienter dans la pensée, a fortiori en ces temps d'incertitude. Ma conviction, c'est que les grands philosophes sont, par leur vie et leurs concepts, des guides incomparables. Ils nous permettent de repenser la laïcité, la démocratie, le féminisme, l'éthique, la liberté et, bien sûr, le bonheur. De Platon à Einstein en passant par Galilée, Descartes, Rousseau, Olympe... Introduction : Jean-Claude MAIRAL. 25.08.2023

Propos introductif de Jean-Claude MAIRAL, coprésident I-Dialogos

A celles et ceux qui sur les réseaux sociaux, publient des citations de philosophes souvent sorties de leur contexte, pour simplement justifier leurs idées, je leur recommande de faire l'effort et de prendre le temps de lire cet ouvrage de Jean-Paul Jouary. 

A celles et ceux qui comme "Mme soleil", font des prévisions sur ce que sera l'avenir dans 30, 50 ou 100 ans, je leur indique ce livre parfaitement adapté à notre époque. 

Edgar Morin, par le concept de pensée complexe, exprime lui aussi que l'incertitude est présente à chaque instant de la vie et des sociétés. 

Qui pouvait prévoir il y a 5 ans, qu'en 2022, le Monde serait confronté à une pandémie qui a fait des millions de morts? Nous pourrions multiplier les exemples. L'Histoire est pleine de ces événements imprévus qui ont changé le cours de l'Histoire. Il en sera de même dans l'avenir, mais cela ne doit pas nous amener dans une posture de peur et de repli. 

C'est parce que l'incertitude est présente à chaque instant, qu'il est possible de regarder l'avenir avec une plus grande confiance. Contrairement au chantre de la fin du Monde, de la désespérance et du déclin inexorable, nourrissant anxiété et dépression, l'incertitude est source d'espérance. Si l'avenir était écrit à l'avance que serait la vie, une vie sans saveur et sans perspective!     JC M

=> l'ouvrage

Jean-Paul JOUARY, né à Arzeu (Algérie) le 21 mai 1948, est un philosophe et essayiste français. Professeur de chaire supérieure, agrégé et docteur en philosophie, il enseigne à Paris et Abidjan. Il a publié une trentaine de livres et de nombreux articles de philosophie des sciences, de philosophie politique et sur l’histoire et l’enseignement de la philosophie.   Jean-Paul pilote, avec Jean-Claude Mairal, le Groupe Démocraties de I-Dialogos. Précédents livres parus : La parole du mille pattes, difficile démocratie, Éditions Belles Lettres (2019), Vivre et penser dans l’incertitude, Éditions Flammarion (2021).

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La précédente contribution I-Dialogos de Jean-Paul 

27.05.2023

Contribution au colloque du CERIPP de mai 2023 à Marrakech, avec la Fondation Hanns Seidel et l’Institut MontpensierL’irruption du numérique, des réseaux sociaux, des diverses formes d’« intelligence » artificielle, a été si rapide et accompagné de développements quantitatifs et qualitatifs si accélérés, qu’on ne peut imaginer que cela soit sans conséquence sur les formes d’organisation sociale, culturelle et politique de tous les peuples.  Si l’on voit bien l’usage qu’en peuvent faire les dictatures, mais aussi leurs craintes face aux possibilités de communication que peuvent explorer les citoyens, c’est sans doute pour les diverses formes de vie démocratique que ces techniques nouvelles sont susceptibles d’apporter  des modifications qu’il est urgent d’examiner. Encore faut-il préalablement préciser les termes mêmes de la question, car parler de « démocratie » et d’« intelligence » n’a rien d’évident et, selon le sens que l’on donne à ces deux termes, on risque d’aboutir à des conclusions fort différentes, voire même opposées... 

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Démocratie : cf  la tribune d'Annie Levy-Mozziconaci


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