Un "Appel à se réapproprier la Charte des Nations Unies". Ariel FRANCAIS

Un "Appel à se réapproprier la Charte des Nations Unies". Ariel FRANCAIS

En réponse aux préoccupations croissantes sur l’état de notre monde, le multilatéralisme et l’ONU, un appel a été préparé à l’occasion du 80e anniversaire de la Charte des Nations Unies, appelant à un retour aux fondements de la Charte. L’appel a été envoyé au Secrétaire général des Nations Unies, ainsi qu’aux présidents de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité, de l’ECOSOC et de la Cour Internationale de Justice. Nous espérons aussi sensibiliser l’opinion publique, et le jeunes en particulier. L’appui et l’engagement de tous s’avère essentiel dans un monde plus que jamais confronté à toutes sortes de menaces existentielles. / Ariel Français, Vienne, le 5 juin 2025

Ariel Français vit entre Vienne (en Autriche), et Merida (au Méxique). Ancien Représentant des Nations Unies et essayiste, Ariel est Docteur en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques (Sciences Po, Paris), il a consacré sa vie aux stratégies et politiques de développement, d’abord au Commissariat général du Plan (France) puis au Programme des nations unies pour le développement (Nations Unies), tout en s’intéressant de près à la vie politique, aux mutations sociales, aux transformations économiques, à la montée du terrorisme, à la destruction de notre environnement et aux confrontations internationales. Ariel Français est membre du Think Tank I-Dialogos.

En réponse aux préoccupations croissantes sur l’état de notre monde, le multilatéralisme et l’ONU, un appel a été préparé à l’occasion du 80e anniversaire de la Charte des Nations Unies, appelant à un retour aux fondements de la Charte. Cet appel, au lancement duquel j’ai été associé, a maintenant été signé par plus de 200 anciens collègues du système des Nations Unies. Je vous en livre ici la teneur :   

Le 26 juin 1945, les nations fondatrices ont signé la Charte des Nations unies, non pas dans un monde en paix, mais pour surmonter les ravages de la guerre. Un acte d'espoir et de détermination.    Quatre-vingts ans plus tard, cet espoir est mis à rude épreuve comme jamais auparavant.   

Nous, qui avons servi l'ONU et sa Charte, avons été témoins de ce que son existence rend possible, de sa fragilité et de son efficacité.    Aujourd'hui, les principes que nous avons juré de défendre font l'objet d'attaques systématiques. La guerre fait rage. L'autoritarisme se propage. Les faits sont noyés dans la propagande. Les jeunes sont confrontés à l'exclusion et au désespoir.    Nous n'assistons pas à de simples violations du droit international. Il s'agit du démantèlement systématique de l'État de droit, pièce par pièce, norme par norme.    L'ONU ne se résume pas au Conseil de sécurité. L'ONU est une plateforme de négociations, une gardienne du droit international, qui dispense éducation et soins de santé, protège les gens qui travaillent et empêche des conflits de dégénérer en violence. Si les soldats de la paix déjouent courageusement nombre de massacres, la véritable promesse de la Charte réside dans la prévention des guerres avant qu'elles ne commencent. Ces acquis n'ont pas été faciles. Ils peuvent disparaître du jour au lendemain.    

Cet anniversaire appelle à une prise de conscience, pas à un rituel.  Nous appelons à la clarté morale. Un retour aux valeurs de la Charte - la paix, le développement, les droits de la personne humaine, la primauté du droit et la foi en la dignité humaine. Un engagement renouvelé en faveur de la vérité plutôt que du mensonge, de l'intégrité plutôt que de la corruption, de la solidarité plutôt que du silence.    Lorsque cet ordre international s'effondrera - et faute d'une action urgente, ce sera le cas - il faudra plusieurs générations pour le reconstruire.    

Nous appelons au renforcement du droit international, à la prévention des conflits violents et à la transformation des systèmes financiers mondiaux afin de créer des opportunités pour tous, partout, plutôt que de perpétuer les inégalités. Les jeunes méritent que nous agissions, pas que nous présentions des excuses.    

C'est le moment d'agir. Si nous échouons, l'héritage que nous laisserons sera celui de l'abandon, et non du courage.      

L’appel a été envoyé au Secrétaire général des Nations Unies, ainsi qu’aux présidents de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité, de l’ECOSOC et de la Cour Internationale de Justice. 

Nous espérons par ailleurs d’ici le 26 juin, date d’anniversaire de la Charte, la signature et l’appui de tous les responsables gouvernementaux,  leaders d’opinion, défendeurs des droits et valeurs fondamentales de l’humanité attachés à ses principes. 

Nous espérons aussi sensibiliser l’opinion publique , et les jeunes en particulier, sur l’importance et la portée de ce texte, trop souvent méconnu mais fondamental pour notre avenir commun. L’appui et l’engagement de tous s’avère essentiel dans un monde plus que jamais confronté à toutes sortes de menaces existentielles. 

Ariel Français    


https://www.foggs.org/prg/call-un-charter-at-80/

https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/preamble


accéder à l'article  
Niger : l’urgence d’un véritable sursaut patriotique. Abdoulahi ATTAYOUB

Niger : l’urgence d’un véritable sursaut patriotique. Abdoulahi ATTAYOUB

Près de deux ans après sa prise de pouvoir, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) peine encore à convaincre de sa volonté réelle de rompre avec les pratiques qu’il avait pourtant dénoncées pour justifier son coup d’État. L’opacité qui entoure l’architecture du pouvoir, ainsi que les zones d’ombre persistantes autour des liens entre certains cercles dirigeants et l’ancien système, suscitent des interrogations croissantes, voire de sérieuses inquiétudes quant à la capacité du régime actuel à tenir les promesses de refondation. Abdoulahi ATTAYOUB, le 28 juin 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est, à Lyon, le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel) et membre du Réseau I-Dialogos.

Près de deux ans après sa prise de pouvoir, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) peine encore à convaincre de sa volonté réelle de rompre avec les pratiques qu’il avait pourtant dénoncées pour justifier son coup d’État. L’opacité qui entoure l’architecture du pouvoir, ainsi que les zones d’ombre persistantes autour des liens entre certains cercles dirigeants et l’ancien système, suscitent des interrogations croissantes, voire de sérieuses inquiétudes quant à la capacité du régime actuel à tenir les promesses de refondation. 

Les Nigériens attendent toujours un changement profond, tangible, qui rompe clairement avec les méthodes du passé. Pour apaiser les tensions et redonner confiance, le CNSP gagnerait à rester fidèle aux engagements pris, à ouvrir l’espace public de manière significative, et à fixer une feuille de route claire vers une sortie de crise. 

Les Assises nationales ont pourtant posé un cadre propice à une refondation sérieuse, en tirant les leçons des dérives de gouvernance qui ont freiné l’émergence d’une nation unie et respectueuse de sa diversité. Toute tentative de manipulation ou de déni des équilibres socioculturels réels du pays est vouée à l’échec, et risque de précipiter le Niger dans le chaos et la violence. Le pays a trop longtemps vécu dans le mensonge et la captation des institutions à des fins partisanes pour pouvoir continuer dans cette voie, qui serait tout simplement suicidaire. 

Ce dont le Niger a besoin aujourd’hui, c’est d’une introspection profonde, d’une redéfinition de son identité nationale et de la construction d’un socle commun fondé sur un pacte inclusif. Ce pacte doit reconnaître sans complaisance, mais sans exclusion, la diversité socioculturelle du pays. Le principal danger pour le Niger ne vient pas seulement des menaces exogènes, aussi brutales soient-elles, mais bien davantage des injustices internes et des déséquilibres hérités de la colonisation. 

Ce sursaut patriotique nécessaire doit reposer sur les réalités du pays et sur la défense de ses intérêts propres. De larges consultations impliquant les figures morales et les autorités traditionnelles pourraient permettre d’apaiser les tensions persistantes ou naissantes dans ce contexte instable. La fuite en avant, en revanche, risquerait de précipiter le pays dans l’instabilité, voire l’ingouvernabilité. Il est urgent de sortir de la rhétorique belliqueuse et de la posture victimaire, devenues les seuls marqueurs visibles d’une refondation qui peine à se concrétiser. 

Le Niger ne peut pas calquer ses choix sur les trajectoires du Mali ou du Burkina Faso, dont les contextes diffèrent. Il doit puiser dans ses propres ressources historiques, humaines et institutionnelles pour faire face à ses défis spécifiques, notamment sur le plan sécuritaire. 

La réussite de toute stratégie de sécurité repose d’abord sur une unité nationale forte et sur la cohésion entre les forces armées et les populations locales. Aucune victoire ne sera possible sans un diagnostic sincère et rigoureux des causes réelles de l’insécurité. L’usage abusif du terme "terroriste" ne saurait dissimuler les injustices structurelles qui poussent nombre de jeunes vers les groupes jihadistes. 

Le CNSP tarde à proposer une réponse politique réaliste et crédible en accompagnement des opérations militaires, lesquelles ont montré leurs limites, au Niger comme ailleurs. Les Forces de défense et de sécurité (FDS) ne pourront pas remplir leur mission sans des moyens adéquats et sans une véritable symbiose avec les communautés. La stratégie sécuritaire doit être adaptée aux spécificités de chaque territoire. Les tensions récentes au sein de l’armée sont des signaux alarmants de fragilité, que les groupes extrémistes ne manqueront pas d’exploiter pour affaiblir davantage le moral et l’efficacité des unités engagées sur le terrain. 

Sur le plan international, le CNSP donne encore l’image d’une gouvernance hésitante, peinant à s’insérer de manière lucide et constructive dans le concert des nations. Il est temps de faire prévaloir la raison sur les slogans populistes, devenus l’unique prisme d’analyse des dynamiques mondiales. Les accusations répétées de déstabilisation à l’encontre des pays voisins ou des puissances occidentales finissent par apparaître comme des plaintes puériles, plus proches d’un réflexe de victimisation que d’une affirmation souveraine réfléchie dans un monde dominé par les rapports de force.

 L’urgence est de rétablir des relations apaisées, tout en affirmant clairement les exigences de souveraineté et en repensant les liens avec les partenaires internationaux. Car dans un monde régi de plus en plus par la loi du plus fort, le droit international peine à réguler les relations entre États. Les grands conflits actuels exposent les limites de ce droit et montrent à quel point les principes d’humanité et de justice sont trop souvent relégués au second plan face aux intérêts géostratégiques. 

La crédibilité des puissances autoproclamées gardiennes des droits humains et des valeurs démocratiques est aujourd’hui profondément mise en cause, à l’aune de leur gestion sélective et souvent cynique des conflits mondiaux.  

 Abdoulahi ATTAYOUB / Consultant Lyon (France)


Lire aussi => 

AES : le faux départ d’un projet 

qui risque de trahir ses promesses.

Par-delà les discours martiaux et les envolées souverainistes, le projet de l’Alliance des États du Sahel (AES) peine à convaincre. Son lancement précipité, dans un climat de rupture entre les régimes militaires sahéliens et la communauté internationale, continue de soulever plus de doutes que d’adhésions. Derrière l’ambition affichée de refonder l’ordre régional, se dessine de plus en plus une entreprise improvisée, tiraillée entre injonctions idéologiques, réflexes populistes et réalités locales largement ignorées.

 Présentée comme un instrument de reconquête de la souveraineté, l’AES s’est construite dans l’urgence, sans vision structurée, ni réelle concertation populaire. Ce projet, qui aurait pu porter une dynamique historique de dépassement des frontières coloniales, semble aujourd’hui fragilisé par un décalage manifeste entre son récit fondateur et les réalités sociopolitiques des pays membres. Les différences profondes entre les contextes nationaux du Mali, du Burkina Faso et du Niger, sur les plans économique, ethnique, linguistique ou institutionnel, constituent un frein majeur à la cohérence et à la durabilité de cette alliance. 

À cela s’ajoute un flou géopolitique préoccupant. L’AES donne parfois l’image d’un attelage diplomatique hésitant, dont les orientations varient au gré des humeurs, des discours virulents sur les réseaux sociaux et des exigences d’un populisme de circonstance. La parole politique, de plus en plus captée par une minorité militante très active dans les réseaux sociaux, tend à se substituer à une réflexion sérieuse sur les intérêts stratégiques à long terme. Ce vide idéologique, camouflé par une rhétorique de victimisation et d’hostilité à l’Occident, peine à masquer l’absence d’un projet réellement porté par les peuples des pays concernés. 

Pire encore, l’Alliance donne l’impression de détourner l’attention des véritables urgences. Sur le terrain, les groupes jihadistes gagnent du terrain, profitant des failles sécuritaires et de l’affaiblissement des États. La lutte antiterroriste, pilier annoncé de l’AES, est minée par le déni des réalités : les communiqués triomphalistes masquent difficilement les violences quotidiennes vécues par les populations, et largement documentées par les acteurs de la société civile et les organisations de défense des droits humains. 

Dans ce contexte, la faillite des institutions régionales traditionnelles, l’Union africaine et la CEDEAO notamment, aggrave l’isolement de la région. Leur discrédit et leur inaction laissent la voie libre à des initiatives désordonnées, qui exposent le Sahel à un déséquilibre géostratégique sans précédent. Abandonnés par une communauté internationale absorbée par d’autres foyers de crise jugés plus stratégiques, les peuples sahéliens se retrouvent livrés à eux-mêmes. 

Il n’est pas trop tard pour redonner sens au projet de l’AES. Mais cela implique de rompre avec l’improvisation, de dépasser les postures victimaires et de construire une vision ancrée dans les réalités humaines, sociales et économiques de la région. À défaut, l’AES risque de rejoindre la longue liste des initiatives africaines nées dans l’euphorie politique et mortes dans le silence des peuples.

Abdoulahi ATTAYOUB / 21 juin 2025


Lire => L’Alliance des Etats du Sahel, entre discours souverainiste et impasses politiques.

accéder à l'article  
"Il processo di integrazione europea. Sicurezza e difesa", Marc BALBONI

"Il processo di integrazione europea. Sicurezza e difesa", Marc BALBONI

De manière générale, l’évolution du processus d’intégration en matière de sécurité et de défense au sein de l’Europe n’a pas suivi un plan unitaire, mais constitue plutôt le résultat des diverses circonstances historiques et géopolitiques auxquelles l’Europe a été confrontée depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Compte tenu des circonstances historiques et géopolitiques actuelles — notamment l’agression russe et la posture américaine — l’adoption d’une défense commune semble inévitable pour l’Union. Ce qui reste problématique, c’est le comment de cette transition et son contenu. / Marc BALBONI in « LAB Politiche E Culture » revue italienne partenaire de I-Dialogos. Bologne. Le 15 avril 2025

Marco Balboni è professore ordinario di Diritto internazionale presso l’Università di Bologna, Campus di Forlì, dove tiene corsi in Diritto internazionale e Diritto europeo. I suoi principali argomenti di ricerca riguardano i diritti umani, con particolare attenzione al diritto antidiscriminatorio per motivi di genere, orientamento sessuale e identità di genere, la tutela degli stranieri, il diritto dei conflitti armati e la giustizia penale internazionale. È direttore del Centro Forlì Human Rights Interdisciplinary Centre (HRIC) e del Master in Diplomazia presso l’Università di Bologna, nonché membro del collegio dei docenti del Dottorato di ricerca in Diritto dell’Unione europea presso la stessa Università. È stato visiting presso diverse università e istituzioni straniere e senior legal advisor per l’Agenzia dell’Unione europea per i diritti fondamentali. È membro del comitato editoriale della rivista Diritto, Immigrazione, Cittadinanza. 

Marco Balboni est professeur titulaire de droit international à l’Université de Bologne, Campus de Forlì, où il enseigne le droit international et le droit européen. Ses principaux axes de recherche portent sur les droits humains, avec une attention particulière au droit antidiscriminatoire fondé sur le genre, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, la protection des étrangers, le droit des conflits armés et la justice pénale internationale. Il est directeur du Centre Interdisciplinaire des Droits de l’Homme de Forlì (HRIC) et du Master en Diplomatie à l’Université de Bologne. Il est également membre du collège des enseignants du doctorat en droit de l’Union européenne au sein de cette même université. Il a été professeur invité dans plusieurs universités et institutions étrangères, et conseiller juridique principal auprès de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne. Il est membre du comité éditorial de la revue Droit, Immigration, Citoyenneté. 

Marco Balboni is a Full Professor of International Law at the University of Bologna, Forlì Campus, where he teaches courses in International Law and European Law. His main research topics focus on human rights, with particular attention to anti-discrimination law based on gender, sexual orientation, and gender identity, the protection of foreigners, the law of armed conflicts, and international criminal justice. He is the Director of the Forlì Human Rights Interdisciplinary Centre (HRIC) and of the Master’s Program in Diplomacy at the University of Bologna, as well as a member of the faculty board of the PhD program in European Union Law at the same university. He has been a visiting scholar at various foreign universities and institutions, and a senior legal advisor for the European Union Agency for Fundamental Rights. He is a member of the editorial board of the journal Law, Immigration, Citizenship.

In generale, l’evoluzione del processo di integrazione in ambito europeo in materia di sicurezza e difesa non ha seguito un disegno unitario, ma costituisce piuttosto il frutto delle diverse circostanze storiche e geopolitiche alle quali l’Europa si è trovata confrontata dal secondo dopoguerra ad oggi. 

In ragione delle circostanze storiche e geopolitiche che si sono delineate già da un po’ di tempo e che taluni eventi recenti hanno solo contribuito a rendere più evidenti (aggressione della Russia all’Ucraina, posizione degli Stati Uniti), l’adozione di una difesa comune sembra un passaggio ineluttabile per l’Unione. 

Più problematico è sapere come fare questo passaggio e con quali contenuti. Per questa ragione, sarebbe molto importante che le forze politiche presentino dei progetti, anche dotati di una certa concretezza, sui quali misurarsi. Possono essere la prima bozza su cui impostare la discussione. 

In quest’ottica, sarebbe molto interessante se i partiti della socialdemocrazia europea si riunissero assieme per elaborare un progetto che dica di quale difesa comune intendono dotare l’Europa per gli anni a venire. 

=> Leggi tutto

=> Lire la suite en francais

=> in english



accéder à l'article  
Du dialogue des peuples et cultures. Patrice CARDOT

Du dialogue des peuples et cultures. Patrice CARDOT

Cet article explore les multiples dimensions du dialogue entre les peuples et les cultures, en mettant en lumière son importance pour surmonter les crises contemporaines et construire un avenir commun. Pilier fondamental pour la paix, la stabilité et le développement durable, cela nécessite un engagement fort, des conditions favorables et des mécanismes bien pensés pour surmonter les obstacles et maximiser les bénéfices. Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir commun fondé sur la coopération, la résilience et la responsabilité. Patrice CARDOT. Bayonne, le 22 avril 2025

Ingénieur de l'Ecole de l'Air et Ingénieur de Techniques avancées (ENSTA) Patrice Cardot a consacré sa vie professionnelle à la France en choisissant de la servir dans plusieurs types de fonctions et de missions, sous divers statuts. D'abord comme Officier de l'Armée de l'Air où il a exercé des fonctions opérationnelles et d'apprentissage du commandement dans le Transport aérien militaire, d'Enseignant-chercheur en France (à l'Ecole de l'Air dont il est issue) et au Maroc (en coopération, au sein de l'Ecole Royale de l'Air), et de chercheur opérationnel au sein du Centre d'Analyse de défense. Ensuite, comme agent public dans l'appareil d'Etat au sein de plusieurs ministères et organismes étatiques au service du gouvernement.
Il passe pour un expert reconnu internationalement dans les questions touchant aux enjeux de puissance, de souveraineté et de démocratie dans le contexte national comme dans les contextes européen et international, qu'il s'agisse de leur aspects institutionnels, juridiques, scientifiques, technologiques, industriels ou diplomatiques !
Il s'est également penché sur les questions touchant à l'évolution de la société de l'information dans ses différents aspects. Fondateur et animateur d'un blog, il est également l'auteur de plusieurs ouvrages sur ces questions ainsi que de très nombreux articles. 
Patrice a rejoint l'équipe d'animation de I-Dialogos

Contributions précédentes => De quoi la Francophonie est-elle le nom ? /   Chercher à comprendre l'antisémitisme contemporain à l'aune du conflit au Proche Orient   / L’information et le journalisme au XXIème siècle en France : enjeux et défis  /  Quid du fonctionnement de la République française et de ses Institutions ? /  La Francophonie comme promesse face au choc des civilisations

*   *   *   *   *

Abstract : Le dialogue, la recherche de compromis, la négociation, la concertation sont autant de termes qui traduisent un état d’esprit où les Etats comme les Peuples font la démarche d’aller vers l’autre autrement qu’en recourant à la force et à la violence. La présente réflexion fait suite à une analyse antérieure dont la seconde partie interroge le concept de ‘Dialogue’, met en perspective les différentes formes qu’il prend dans le concert des Nations, et propose de nouvelles voies de dialogue susceptibles d’ouvrir de meilleures perspectives autour de thèmes fédérateurs . Prenant appui sur une assistance technologique dont elle tire l’essentiel de sa substance, elle cherche à apporter quelques éclairages à propos des grands questionnements soulevés par le dialogue (I), et plus particulièrement par le dialogue entrepris dans le contexte des relations internationales, en explorant plus particulièrement les problématiques (leurs buts, leurs défis, leurs mécanismes, leurs interférences, leurs obstacles, etc.) relatives au dialogue international (II), au dialogue des peuples (III) et au dialogue des cultures (IV) aux fins d’en dégager des enseignements constructifs pour l’avenir (V).

Du dialogue des peuples et des cultures

« Tout le monde est convaincu que le monde va mal à cause de toute une série de crises qui le caractérise (crise économique, politique, sociale, culturelles, éthiques et religieuse) mais la plus grave des crises est celle qui concerne le vivre-ensemble et, de manière explicite, la crise des valeurs, les risques du non-dialogue, l’absence de sagesse, l’émergence d’un environnement hostile et conflictuelle. Disons tout simplement que le vivre-ensemble est devenu problématique.   

Ce « vivre-ensemble » s’oppose-t-il à refaire société ou à repenser le monde ?   

A travers ces trois expressions se définissent les termes d’un débat. 

D’un côté, l’appartenance à une société est ce qui permet d’accepter les différences. De l’autre, l’idée que le monde est une patrie collective impose des accommodements raisonnables et un positionnement intelligent par rapport à l’altérité. » (Ali Sedjari2) 

Le traitement médiatique de l’actualité a mis en évidence les limites et les dangers de considérations stéréotypées qui privilégient l’émotion et le court terme, sans écoute véritable des acteurs concernés ni prise en compte de la diversité des situations, notamment internationales. 

Le dialogue, la recherche de compromis, la négociation, la concertation sont autant de termes qui traduisent un état d’esprit où les Etats comme les Peuples font la démarche d’aller vers l’autre autrement qu’en recourant à la force et à la violence. 

La présente réflexion fait suite à une analyse antérieure dont la seconde partie interroge le concept de ‘Dialogue’, met en perspective les différentes formes qu’il prend dans le concert des Nations, et propose de nouvelles voies de dialogue susceptibles d’ouvrir de meilleures perspectives autour de thèmes fédérateurs. 

Prenant appui sur une assistance technologique dont elle tire l’essentiel de sa substance, elle cherche à apporter quelques éclairages à propos des grands questionnements soulevés par le dialogue (I), et plus particulièrement par le dialogue entrepris dans le contexte des relations internationales, en explorant plus particulièrement les problématiques (leurs buts, leurs défis, leurs mécanismes, leurs interférences, leurs obstacles, etc.) relatives au dialogue international(II), au dialogue des peuples (III) et au dialogue des cultures (IV) aux fins d’en dégager des enseignements constructifs pour l’avenir (V). 

=> Lire la suite


accéder à l'article  
Fermer les bases américaines en Asie ?  Jeffrey SACHS

Fermer les bases américaines en Asie ? Jeffrey SACHS

La dérangeante proposition de Jeffrey SACHS, Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, en réponse à celle du président Donald Trump qui se plaint à nouveau bruyamment du coût trop élevé des bases militaires américaines en Asie pour les États-Unis: fermer les bases et rapatrier les soldats américains. Ce serait une bien meilleure idée. Ces pays n’ont pas besoin des États-Unis pour assurer leur défense. Plus important encore, la diplomatie pourrait garantir la paix en Asie du Nord-Est de manière bien plus efficace et bien moins coûteuse que la présence de troupes américaines. La meilleure stratégie pour les superpuissances serait donc de rester en dehors des zones d’influence des autres. Transmis par Sonia Sachs. New York, le 21 avril 2025

Jeffrey David Sachs est Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres après l’avoir été auprès de Kofi Annan. Il avait auparavant servi comme conseiller auprès du Fonds monétaire international (FMI), à la Banque Mondiale, à l’OCDE, à Organisation mondiale de la santé (OMS), et au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ancien professeur à Harvard, il avait rejoint ensuite l'université Columbia pour y diriger l'Institut de la Terre. Il est aujourd’hui directeur du projet Millénaire des Nations unies, président et cofondateur de la Promesse du Millénaire, et chercheur associé à l'Institut national de la recherche économique. Il est a l’origine du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP). Article  communiqué ce 22 avril par Sonia Sachs.

Dans le cadre d’un nouveau cycle de négociations tarifaires avec le Japon et la Corée, Trump demande à ces pays de payer le stationnement des troupes américaines. Trump laisse entendre que les États-Unis rendent un immense service au Japon et à la Corée en y stationnant 50 000 soldats au Japon et près de 30 000 en Corée. Pourtant, ces pays n’ont pas besoin des États-Unis pour assurer leur défense. Ce sont des nations riches qui peuvent sans aucun doute se protéger elles-mêmes. Plus important encore, la diplomatie peut garantir la paix en Asie du Nord-Est de manière bien plus efficace et bien moins coûteuse que la présence de troupes américaines. 

Chine et Japon

Les États-Unis agissent comme si le Japon devait être défendu contre la Chine. Examinons cela. Au cours des 1 000 dernières années, durant lesquelles la Chine a été la puissance dominante de la région sauf pendant les 150 dernières années, combien de fois a-t-elle tenté d’envahir le Japon ? Zéro. La Chine n’a jamais essayé d’envahir le Japon. 

On pourrait rétorquer qu’il y eut deux tentatives en 1274 et 1281, il y a environ 750 ans. C’est vrai : lorsque les Mongols ont brièvement dirigé la Chine entre 1271 et 1368, ils ont lancé deux expéditions navales pour envahir le Japon. Les deux ont été repoussées grâce à une combinaison de typhons (les célèbres vents Kamikaze dans la tradition japonaise) et de défenses côtières japonaises. 

Le Japon, en revanche, a plusieurs fois tenté d’attaquer ou de conquérir la Chine. En 1592, le chef militaire japonais Toyotomi Hideyoshi lança une invasion de la Corée dans le but de conquérir la Chine des Ming. Il mourut en 1598 sans même avoir conquis la Corée. En 1894-95, le Japon vainquit la Chine lors de la guerre sino-japonaise et annexa Taïwan. En 1931, le Japon envahit le nord-est de la Chine (Mandchourie) et y établit la colonie de Mandchoukouo. En 1937, il lança une invasion générale de la Chine, marquant le début de la Seconde Guerre mondiale en Asie. 

Aujourd’hui, personne ne pense que le Japon va envahir la Chine, et rien n’indique que la Chine souhaite envahir le Japon. Le Japon n’a donc aucun besoin des bases militaires américaines pour se protéger de la Chine. 

Quid de la Corée ?

Il en va de même pour la Corée. Durant les 1 000 dernières années, la Chine n’a envahi la Corée qu’une seule fois — lorsque les États-Unis ont menacé la Chine. En 1950, la Chine entra en guerre aux côtés de la Corée du Nord contre les troupes américaines qui avançaient vers sa frontière. À l’époque, le général américain Douglas MacArthur recommanda imprudemment d’attaquer la Chine avec des bombes atomiques. Il proposa aussi de soutenir les nationalistes chinois basés à Taïwan pour envahir la Chine continentale. Le président Harry Truman rejeta, heureusement, ces propositions. 

La Corée du Sud a besoin d’une dissuasion face à la Corée du Nord, certes, mais cela serait bien plus efficacement garanti par un système de sécurité régional incluant la Chine, le Japon, la Russie, les deux Corées, plutôt que par la présence américaine, qui n’a cessé d’attiser la militarisation de la Corée du Nord au lieu de l’apaiser. 

https://www.other-news.info/close-the-us-military-bases-in-asia/

Des Bases d'abord au service des US

En réalité, les bases militaires américaines en Asie de l’Est servent davantage à la projection de puissance des États-Unis qu’à la défense du Japon ou de la Corée. C’est une raison supplémentaire pour les fermer. Bien que les États-Unis prétendent que ces bases sont défensives, elles sont perçues, à juste titre, par la Chine et la Corée du Nord comme une menace directe — notamment en raison de leur capacité à mener une attaque de décapitation ou à réduire les délais de réaction à une provocation ou à un malentendu. La Russie s’est opposée avec vigueur à l’OTAN en Ukraine pour les mêmes raisons légitimes : l’OTAN a souvent été impliquée dans des changements de régime soutenus par les États-Unis et a installé des systèmes de missiles trop proches de la Russie. Et comme la Russie le craignait, l’OTAN a effectivement participé activement à la guerre en Ukraine. 

Il faut aussi noter que Trump s’alarme actuellement de deux petits ports au Panama appartenant à une entreprise de Hong Kong, affirmant que cela menace la sécurité américaine (!), et veut les faire vendre à un acheteur américain. 

De la stratégie américaine d'encerclement ?

Pendant ce temps, les États-Unis encerclent la Chine avec des bases militaires majeures au Japon, en Corée du Sud, à Guam, aux Philippines et dans l’océan Indien, proches des voies maritimes chinoises. 

La meilleure stratégie pour les superpuissances est de rester en dehors des sphères d’influence de l’autre. La Chine et la Russie ne devraient pas ouvrir de bases militaires dans l’hémisphère occidental. La dernière fois que cela a été tenté — lorsque l’Union soviétique a placé des missiles nucléaires à Cuba en 1962 — le monde a failli être détruit dans une guerre nucléaire (voir Gambling with Armageddon de Martin Sherwin pour les détails sur cette crise). Ni la Chine ni la Russie ne montrent aujourd’hui la moindre intention de faire cela, malgré les provocations que constituent les bases américaines dans leurs régions. 

Trump cherche des moyens d’économiser de l’argent — une excellente idée, étant donné que le budget fédéral américain accuse un déficit de 2 000 milliards de dollars par an, soit plus de 6 % du PIB. Fermer les bases militaires à l’étranger serait un excellent point de départ. 

Trump avait même laissé entendre cela au début de son second mandat, mais les Républicains du Congrès ont réclamé une augmentation, et non une réduction, des dépenses militaires. Pourtant, avec environ 750 bases militaires à l’étranger dans 80 pays, il est grand temps de les fermer, d’économiser ces ressources, et de revenir à la diplomatie. Demander aux pays hôtes de payer pour une présence militaire qui ne les aide pas (ni les États-Unis) représente une perte de temps, d’efforts diplomatiques et de ressources. 

Pour un retour à Diplomatie et à la Démocratie ?

Les États-Unis devraient conclure un accord de base avec la Chine, la Russie et les autres puissances : « Vous n’installez pas de bases militaires chez nous, et nous n’en installerons pas chez vous. » 

Un principe de réciprocité entre grandes puissances permettrait d’économiser des milliers de milliards de dollars de dépenses militaires dans la prochaine décennie, et surtout, d’éloigner l’horloge de l’Apocalypse des 89 secondes restantes avant l’anéantissement nucléaire.

Jeffrey Sachs, 21 avril 2025


accéder à l'article  
Sahel : Souverainisme, populisme et mauvaise gouvernance. Abdoulahi ATTAYOUB

Sahel : Souverainisme, populisme et mauvaise gouvernance. Abdoulahi ATTAYOUB

Tant que les élites africaines n’enverront pas une image digne de respect, elles continueront de subir la condescendance d’autres acteurs internationaux, qu’ils soient occidentaux ou non. Les Chinois, Russes, Turcs, Iraniens ou Indiens pourraient reproduire les mêmes attitudes envers l’Afrique si ces incohérences de leadership persistent. Les pays du Sahel doivent enfin s’interroger sur la forme de démocratie la mieux adaptée à leurs réalités. Les modèles importés, souvent imposés sans réflexion sur les spécificités africaines, ne servent qu’à masquer la véritable essence de la démocratie. / Abdoulahi ATTAYOUB, Agadez (Niger)-Lyon (France), le 15 janvier 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est Consultant en relations internationales (Sahel) et président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat

La question de la souveraineté de leurs pays est devenue un des arguments principaux des juntes malienne, burkinabée et nigérienne pour expliquer les tensions avec l’ancienne puissance coloniale. On découvre ainsi que ces pays, en dépit de la proclamation de leurs indépendances depuis plus de soixante ans, se seraient vus insidieusement confisquer leur souveraineté par cette même France qui a tracé leurs frontières, mis en place les institutions et formé les élites politiques qui ont pris la suite de l’administration coloniale. Les relations avec le reste du monde sont restées soumises à la surveillance et au contrôle de ce parrain protecteur qui garantit une forme de réassurance sur la scène internationale. Quel que soit néanmoins le degré d’exactitude de ce schéma, cela ne saurait suffire à occulter la responsabilité des dirigeants qui se sont trop facilement accommodés de la situation. Il est en effet par trop facile d’estimer que tout ce qui arrive est toujours la faute de l’étranger. 

Au Sahel, plus qu’ailleurs, la marge de manœuvre laissée par les puissances dominantes n’a jamais été pleinement exploitée pour renforcer l’unité des États et affirmer leur capacité à défendre leurs intérêts sur la scène internationale. L’affirmation de la souveraineté d’un pays se construit de l’intérieur, par une gouvernance solide et des institutions cohérentes, et se traduit à l’extérieur par une posture responsable, fondée sur un réalisme politique exempt de populisme. 

Aujourd’hui, les déboires de la France en Afrique de l’Ouest semblent marquer une nouvelle étape dans la relation complexe qu’elle entretient avec ses anciennes colonies. La politique africaine de la France souffre de l’illusion d’une lecture figée des dynamiques sur le continent. Les jeunes générations, bien que marquées par l’histoire coloniale, cherchent à établir des relations nouvelles avec les anciennes puissances coloniales, tout en revendiquant un rapport plus équilibré avec le reste du monde. Cependant, ces changements sont souvent teintés de contradictions, révélatrices des défis internes à ces sociétés, et risquent d’être limités par une part d’émotivité et de symbolisme. 

Au Mali, par exemple, depuis l’arrivée de la junte actuel au pouvoir, la communication politique extérieure se concentre sur la critique de la France et de ses pratiques jugées paternalistes, voire hostiles. Bien que cette posture puisse être perçue comme un moyen de renforcer le sentiment souverainiste, elle ne masque pas les défis internes du pays. En effet, cette obsession anti-française occulte souvent les insuffisances des autorités maliennes face aux grands défis qui les attendent. La manière la plus efficace d’affirmer la souveraineté d’un pays reste de démontrer une gouvernance irréprochable, capable de fédérer la population autour d’un projet national inclusif, au service de toutes les communautés du pays. 

De la légitimité des élites ?

Il est difficile de donner toute sa légitimité à cette nouvelle revendication de souveraineté quand ceux qui la portent échouent à interroger leur propre responsabilité dans la dégradation de l’image politique du continent. Les scandales de corruption, l’incompétence et l’indifférence des dirigeants africains face aux souffrances de leurs peuples fragilisent la crédibilité de leurs discours souverainistes. L’incapacité à assumer une gouvernance juste et équitable soulève des questions sur la légitimité de ces élites à représenter véritablement les intérêts de leurs citoyens. 

Certains pays africains, encore loin d’avoir stabilisé leurs institutions, semblent ignorer que la résolution de leurs problèmes internes est une condition essentielle pour préserver l’unité nationale et susciter un patriotisme authentique. Les slogans populistes risquent de vite révéler leurs limites. Certaines attitudes, notamment de la part des néo-panafricanistes, nourrissent même des stéréotypes et clichés néfastes, contribuant ainsi à l’isolement de l’Afrique sur la scène internationale. Si la politique de certains pays occidentaux a certes nourri un sentiment de rejet à travers leurs comportements arrogants, les pays africains gagneraient à privilégier le pragmatisme et à faire preuve de réalisme pour se faire respecter et participer activement à l’élaboration de nouveaux équilibres mondiaux. 

La forme de démocratie la mieux adaptée ?

Tant que les élites africaines n’enverront pas une image digne de respect, elles continueront de subir la condescendance d’autres acteurs internationaux, qu’ils soient occidentaux ou non. Les Chinois, Russes, Turcs, Iraniens ou Indiens pourraient reproduire les mêmes attitudes envers l’Afrique si ces incohérences de leadership persistent. 

Les pays du Sahel doivent enfin s’interroger sur la forme de démocratie la mieux adaptée à leurs réalités. Les modèles importés, souvent imposés sans réflexion sur les spécificités africaines, ne servent qu’à masquer la véritable essence de la démocratie. Cette dernière est trop souvent réduite à de simples simulacres d’élections, sans fondement véritablement démocratique, où la corruption et la mauvaise gestion sont omniprésentes. L’obsession autour du troisième mandat illustre la faiblesse des exigences démocratiques, centrées davantage sur des questions de pouvoir personnel que sur la qualité de la gouvernance. 

La diversité des communautés et le respect des droits fondamentaux de chacune doivent être au cœur de toute réflexion sur un modèle de gouvernance capable de garantir l’unité et l’épanouissement des peuples. Tant que l’État ne saura pas instaurer des équilibres justes et équitables entre ses communautés, il ne pourra espérer incarner une autorité véritablement légitime. Le vote ethnique est une réalité qui doit être prise en compte dans l’organisation politique de ces pays, afin de garantir une représentation véritablement inclusive. Dans ce cadre, le Mali, par exemple, avec la junte actuelle, semble privilégier l’hégémonie d’une communauté ethnique au détriment de l’intérêt national, ce qui risque de compromettre gravement l’avenir du pays.

Ces fragilités internes expliquent en partie l’incapacité de certains États à mettre en place des stratégies de sécurité efficaces face aux menaces qui pèsent sur leur stabilité. À cela s’ajoute la difficulté des intellectuels à jouer leur rôle, à savoir alerter sur les dérives du pouvoir et les dangers d’un populisme qui entretient les situations qu’il prétend combattre. 

Tant que les élites africaines continueront à être aveuglées par des complexes historiques et un formatage intellectuel étranger à leurs réalités, elles ne parviendront pas à produire un modèle de gouvernance véritablement adapté à leurs sociétés. Dans un monde en quête de nouveaux équilibres, l’Afrique semble encore mal engagée, et une partie de ses élites semble plus encline à se lamenter qu’à interroger leur propre responsabilité dans le destin du continent. 

Abdoulahi ATTAYOUB

=> le blog

accéder à l'article  
Des figures nouvelles, celles de grands reporters au féminin. Hervé BRUSINI

Des figures nouvelles, celles de grands reporters au féminin. Hervé BRUSINI

Il y a un souffle nouveau dans le grand reportage. Les situations de crise que nous connaissons ont fait émerger une figure nouvelle, celle des grands reporters au féminin. Il suffit de les suivre sur le terrain des grands conflits : Afghanistan, Ukraine, Liban, Région des grands Lacs, etc, pour constater le courage et le professionnalisme qui est le leur. Ce sont les « Albert Londres » d’aujourd’hui. Elles sont très loin du virilisme ambiant. Elle ne copie pas les codes des hommes, elles sont enthousiasmantes. Le public ne s’y trompe pas qui est très sensible à leur engagement. Le journalisme, ce n’est pas que l’addition de faits, c’est aussi et surtout un récit d’humanité qui vise le sensible et l’intelligence de l’être humain. Hervé Brusini. Interview. Vichy, le 8 avril 2025

Entretien de Jean-Claude MAIRAL, CoPrésident de I-Dialogos, avec HERVE BRUSINI, journaliste, président du prix Albert Londres

Journaliste à la brillante carrière à France Télévisions, Hervé Brusini a dirigé le service des informations générales de l'ancienne Antenne 2, puis il a été directeur délégué à l’information de France 3 (2004-2008), présentateur (2007 à 2008) et ensuite rédacteur en chef de l'émission d'investigation Pièces à conviction, maintenant représentée par Élise Lucet sur France 3, de septembre 2008 à 2011, il a été rédacteur en chef du journal de 20 heures de France 2, en juin 2009, il a été nommé par Patrick de Carolis au comité de la diversité de France Télévisions, en 2012, il a dirigé FranceTV.info, le site d'information du groupe France Télévisions Il a été colauréat, avec Dominique Tierce en 1991 du prix Albert-Londres dans la catégorie « Grand Reporter de l'audiovisuel » pour un reportage sur l'affaire Farewell diffusé sur France 2. Il a reçu en 2003, le "prix de la meilleure émission d’information de l’année" lors des Lauriers du Sénat pour son enquête "Les Frégates de Taiwan, Un scandale à 5 milliards de francs…" En 2005, le Festival International du Grand Reportage d'Actualité (FIGRA) lui a décerné le "prix de la meilleure investigation" pour Patrice Alègre, l’enquête scandaleuse. Il reçoit aussi le prix Dauphine-Henri Tézenas du Montcel pour son travail sur le 11 septembre pour "6 000 morts, autopsie d’un crime". Il est également professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris. Hervé Brusini quitte France Télévisions en 2019. En 2020, il est élu président du célèbre prix Albert-Londres 

Albert Londres

Les situations de crise que nous connaissons ont fait émerger une figure nouvelle, celle des grands reporters au féminin.

Jean Claude Mairal (pour I-dialogos) : Hervé  Brusini, vous êtes journaliste avec de nombreux reportages et enquêtes qui ont été salués par la presse française et étrangère, et dont certains ont été primés dont le fameux prix Albert Londres en 1991. Vous avez exercé des responsabilités importantes à France Télévisions. Et maintenant vous présidez le Prix Albert Londres. Avec près de 40 ans de journalisme et de responsabilités dans le service public de la télévision, vous êtes bien placés pour évaluer l’évolution de la profession en France. Que pouvez-vous, nous dire sur ces évolutions ? Certain parlant de régression ! 

Hervé Brusini : C’est une vaste question qui soulève de multiples réalités. La profession ne part pas de rien. Elle a une longue histoire. Certes il est vrai qu’elle ne se porte pas bien. Nombre de jeunes journalistes connaissent des difficultés et abandonnent la profession au bout de 2 à 3 ans. Certes l’indépendance journalistique est un combat de tous les instants. Mais il faut sortir d’une vision purement négative et noire du métier. Il y a des raisons de croire au journalisme vivant, pas à ses obsèques. 

Regardons ce qui se passe dans le service public, tant à la télévision, qu’à la radio et dans la presse écrite, avec les émissions d’investigation, la collaboration internationale entre journalistes et organes de presse de nombreux pays. Ce sont des enquêtes de haut niveau qui ne se faisaient pas il y a 20 ans. De ce point de vue, le service public fait un travail remarquable. On peut même ajouter qu’il y a un souffle nouveau dans le grand reportage. 

Les situations de crise que nous connaissons ont fait émerger une figure nouvelle, celle des grands reporters au féminin. Il suffit de les suivre sur le terrain des grands conflits : Afghanistan, Ukraine, Liban, Région des grands Lacs, etc, pour constater le courage et le professionnalisme qui est le leur. Ce sont les « Albert Londres » d’aujourd’hui. Elles sont très loin du virilisme ambiant. Elle ne copie pas les codes des hommes, elles sont enthousiasmantes. Le public ne s’y trompe pas qui est très sensible à leur engagement. 

I-Dialogos : Notre ami Richard Werly, journaliste suisse qui a participé à notre invitation au colloque de Montréal sur l'éducation aux médias en 2023 indiquait qu’il y avait trois problèmes chez des jeunes journalistes : l’absence de mémoire et pas de profondeur historique. De ce fait ils surfent sur l'actualité sans avoir de recul historique, ce qui les empêche de traiter pleinement une information. Et qu’il y a une fascination pour l'anecdote qui en arrive à être plus importante que le fait lui-même. Que pensez-vous de ce constat vis-à-vis des jeunes journalistes ? 

Hervé Brusini : L’Histoire est un enjeu capital dans la marche d’un pays. Il est à noter que pour les hommes de pouvoir, c’est souvent un élément fondamental dans leur conception de la politique et pour certains d’entre eux avec une vision erronée de l’Histoire. 

Certes, sur la dimension et l’approche historique des médias, l’analyse reste à faire, mais il faut reconnaître que l’absence de mémoire et de profondeur historique n’est pas propre aux jeunes journalistes, c’est l’ensemble de la corporation qui ignore en grande partie comment notre métier, à savoir l’art et la manière d’écrire l’information par des mots comme par des images s’est peu à peu structuré. 

Cet état de fait est particulièrement dommageable surtout lorsqu’il faut faire face à l’ère du numérique, et encore plus à l’IA. 

Aujourd’hui, c’est le logiciel qui fait de l’histoire, en rassemblant une multitude d’articles et de vidéos. C’est lui qui est capable d’extraire, et réutiliser nos techniques, bref d’automatiser le journalisme. Mais ce n’est pas qu’un problème de journalistes. L’éducation à l’info doit irriguer tous les secteurs éducatifs, la géo, l’histoire, les langues... 

Pour en revenir au reportage comme à l’enquête, on peut aussi se féliciter du formidable travail d’une chaîne de service public comme ARTE. Quant à la question de l’anecdote, il faut certes la distinguer des faits, mais il faut prendre garde à ne pas les opposer. Une anecdote peut servir à illustrer un fait et susciter l’intérêt du public, sans altérer la réalité du fait. 

Le journalisme, ce n’est pas que l’adition de faits, c’est aussi et surtout un récit d’humanité qui vise le sensible et l’intelligence de l’être humain. 

I-Dialogos : Ensuite Richard Werly a fait une comparaison avec la Suisse concernant les médias. En France, pour lui qui a été pendant longtemps correspondant du Temps à Paris, les médias et les journalistes sont parisiens avec une vision parisienne, alors qu’en Suisse ce sont les médias locaux qui font l'information. Il se réjouissait que dans son pays il n’y ait pas de chaine d'information en continue. Partagez-vous ce constat ou y apportez-vous des nuances ? 

Hervé Brusini: La Suisse a une tradition culturelle différente de la France. A la différence de notre pays, dont les grands organes de presse nationaux sont concentrés dans la capitale, Paris, la Suisse a ses grands médias, répartis sur tous ses territoires, les cantons.  

I-Dialogos : Le traitement médiatique de l’actualité, et pas seulement récente, a mis en évidence les limites et les dangers de considérations stéréotypées qui privilégient l’émotion, les faits divers et le court terme, sans véritable dialogue, sans écoute des populations et acteurs concernés, ni prise en compte de la diversité des situations, notamment au plan international. Cela ne concerne pas le journalisme et l’éthique que prône le Prix Albert Londres. 

Hervé Brusini : L’émotion est un élément constitutif de la nature humaine. Le journaliste ne peut faire fi de ce sentiment. Un reportage sur tel ou tel événement générant de l’émotion, ne peut que s’en faire l’écho, la faire partager, tout en veillant à ce que celle-ci ne submerge pas les individus dans une tension extrême et radicale et que l’intelligence prenne le relais. 

Quant aux faits divers, ils sont souvent, pour certains d’entre eux, l’expression de l’état de la société, qui actuellement ne se porte pas bien et engendre peur et angoisse. Ainsi les affaires Bétharram et Pélicot qui paraissent relever de la catégorie des faits divers, ont une dimension et une puissance sociétale tellement forte, qu’elles deviennent des faits de société et politiques incontournables et donc objet journalistique, à la une de la presse. 

Le fait n’est donc plus un fait divers, où il y a un avant et un après. Il devient fait de société, où c’est la répétition d’actions criminelles qui fait problème. Il s’agit alors de tout faire pour mettre fin à la sinistre répétition que les statistiques enregistrent chaque jour par exemple sur le féminicide ou les violences sexuelles. C’est pourquoi le journaliste se doit de parler, d’enquêter sur ces faits, d’en exposer les grandes problématiques auxquelles on veut, on doit  apporter des solutions. 

Le journaliste se doit d’éclairer, de faire réfléchir. Il faut donc se méfier quand on parle de fait divers en voulant les balayer d’un revers de main ces histoires toujours épouvantables. Ils sont  le miroir d’une société. C’est l’exploitation du sordide pour le sordide, qui est à bannir et qui n’a pas sa place dans un journalisme, digne de ce nom.                                           

I-Dialogos : L’arrivée des nouveaux médias bouleverse le paysage. L’abolition des frontières occasionnée par les nouvelles technologies de la communication a généré une forme de concurrence déloyale. Le journaliste, jadis seul maître à bord, n’a plus le monopole de l'information. Des acteurs originaux, simples citoyens, sans relation avec la presse et sans formation préalable, s’invitent dans sa profession. Comment veiller à la sauvegarde de la crédibilité journalistique dans notre époque « post vérité ». Est-ce que cette nouvelle donne ne rebat-elle pas les cartes du débat public et nécessite une évolution du rapport à la parole citoyenne ? 

Hervé Brusini : Certes, l’IA, les réseaux sociaux bouleversent le paysage médiatique. Faut-il s’en inquiéter, peut-être, mais il faut surtout apprendre à la jeunesse à maitriser ces nouveaux outils, à leur apprendre à produire des contenus, à les utiliser avec une intention positive. 

Ces nouveaux outils peuvent être pour celles et ceux qui les utilisent, de formidables vecteurs d’informations, voire de protection, face aux événements qui les frappent. 

Solène Chalvon, jeune journaliste et grand reporter qui a réalisé des reportages sur la situation des populations sous le régime Taliban, a en 2024, montré dans un reportage sur la jeunesse et les femmes en Iran comment l’IA et les réseaux sociaux leur permettent de ne pas être invisibilisées, de faire circuler les informations et de continuer leur combat pour leurs droits et la démocratie. 

Sans ces nouveaux outils, le monde ne connaîtrait pas, ce qui se passe dans leur pays. En ce qui concerne les journalistes, c’est à eux d’aller à la rencontre de leur public, à s’expliquer sur ce qu’ils font et comment ils procèdent. 

La force du journaliste, c’est d’aller comme le faisait Albert Londres, sur le terrain, à la rencontre des populations, puis de raconter, exposer comment il s’y prend sur le terrain, comment il conduit son enquête. 

 I-Dialogos : I-Dialogos se préoccupe des territoires ultramarins. Suivant régulièrement les différents journaux  des Outre-mer de France Télévisions, je me réjouis que le service public consacre sur France Info, des émissions sur ces territoires, que France Télévisions est créé 3 importants festivals de films documentaires, l’un en Océanie, l’autre en Guyane Caraïbe et l’autre dans l’Océan indien, Mais nous devrions aller plus loin. Car il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de l'hexagone, de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. Trop souvent les Outre-mer se résument à ce qu'en disent les médias, à savoir d'une part les catastrophes naturelles et les grèves et d'autre part des lieux touristiques paradisiaques. Alors que ces territoires possèdent une richesse humaine, une diversité culturelle, une créativité et des potentialités économiques et environnementales considérables, on sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement et de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA Originaire de l’île de Tiga en Nouvelle-Calédonie, Walles Kotra avec qui nous sommes en contact, qui a été directeur exécutif chargé de l’Outre-mer au sein du groupe France-Télévisions parle de la France comme d’un « Pays-Monde » qui pourtant se « refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". Que pensez- vous des propos de Walles Kotra ? 

Hervé Brusini, jeune Reporter

Hervé Brusini : Walles Kotra est un grand journaliste qui a permis de faire prendre conscience de l’importance et de l’intérêt des Outre-Mer pour la France, que par-delà les différences culturelles avec l’hexagone, ces territoires sont partie intégrante de notre pays et de son rayonnement international. Il reste encore beaucoup à faire pour éveiller les consciences, mais cela progresse, comme en témoigne par exemple l’initiative simple d’évoquer chaque jour dans le journal de la météo  sur France télévisions, le temps qu’il fera dans tous ces territoires. Une dynamique est en cours. France Télévisions est au cœur de cette dynamique. 

I-Dialogos : Le prix Albert Londres se veut un prix francophone. Nous-mêmes nous oeuvrons en faveur de la francophonie. Que pensez-vous des propos de Yves Bigot, président de la fondation des Alliances françaises qui écrivait, dans un hors-série de L’Eléphant, « La France est le seul pays qui ne s’intéresse pas à la francophonie », ce qui fait que les Français « ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force. » Pour lui, et nous y adhérons complètement, « La conscience de la force de la francophonie est notre avenir. » Et il ajoute : « Pour la nouvelle génération, la Francophonie représente un avenir culturel et géopolitique, et un futur économique crucial. » Comment faire que les citoyens, les collectivités, les associations et les entreprises françaises s’emparent et fassent leur la Francophonie? Les Médias et en particulier France Télévisions et Radio France n’ont-ils pas un rôle à jouer en France ? 

Hervé Brusini : Je partage les propos d’Yves Bigot. Force est de constater qu’y compris dans les médias, la francophonie est négligée, alors que c’est un atout et un enjeu fort pour notre pays. 

La francophonie c’est un réseau extraordinaire que les français ont des difficultés à promouvoir et à valoriser. Effectivement, les médias de service public, notamment France Télévisions ont un rôle à jouer pour cette prise de conscience. 

Mais c’est aussi et surtout aux politiques, de montrer la voie, de promouvoir la Francophonie, d’en être des acteurs dynamiques.

https://www.i-dialogos.com/m%C3%A9dias-et-presse-dans-le-monde 

accéder à l'article  
𝗠𝗮𝗱𝗶𝗻𝗮 𝗧𝗔𝗟𝗟, Directrice Générale de PI Côte d'Ivoire. Interview.

𝗠𝗮𝗱𝗶𝗻𝗮 𝗧𝗔𝗟𝗟, Directrice Générale de PI Côte d'Ivoire. Interview.

A Abidjan, « Pouvoir et Influences Côte d’Ivoire», en sigle Pi Côte d’Ivoire, est née de 3 faits partagés par la jeunesse ivoirienne et africaine. D’abord, le constat d’une crise de la démocratie dans nos états qui se manifeste au niveau de la jeunesse. Ensuite, une méfiance voire une rupture de confiance envers les acteurs politiques et les médias publics. Enfin, une volonté de changement, de rupture avec le classicisme politique et les pratiques de gouvernance est portée par la jeunesse africaine. Présentation / Abidjan, le 24 mars 2025

Porte-parole du Parlement Francophone des Jeunes de 2022 à 2024, en Côte d’Ivoire, Madina Tall est la fondatrice et directrice de PI Côte d'Ivoire.

I-Dialogos :  ⁠Madina Tall, vous êtes la directrice de l’entreprise citoyenne « Pouvoir et Influences », à Abidjan. Celle-ci se caractérise, entre autres, par la jeunesse de ses promoteurs. Pouvez-vous nous préciser l’origine et les raisons qui ont conduit à lancer cette initiative ? Quels en sont les principaux initiateurs ? L’ambition est elle centrée sur la Côte d’Ivoire ou plus largement en Afrique ? 

Madina Tall : L’Entreprise citoyenne « Pouvoir et Influences Côte d’Ivoire» en sigle Pi Côte d’Ivoire est née de 3 faits qui sont partagés par moi, par la jeunesse ivoirienne et africaine. D’abord , le constat d’une crise de la démocratie dans nos états qui se manifeste au niveau de la jeunesse, par une appropriation du concept et une insatisfaction de la pratique démocratique. Ensuite , une perception.

https://www.picotedivoire.org/equipe.php

Elle s’inscrit dans une méfiance voire une rupture de confiance envers les acteurs politiques et les médias publics. Enfin, une volonté de changement, de rupture avec le classicisme politique et les pratiques de gouvernance est portée par la jeunesse africaine. Face à une telle situation à la fois de confusion et d’aspirations, j’ai décidé de réagir en créant une entreprise citoyenne. 

Ainsi , pour respecter  l’esprit de la création de cette organisation, j’ai décidé de faire des jeunes , le cœur et la cheville ouvrière de Pi Côte d’Ivoire. C’est donc avec un grand plaisir que la colonne vertébrale de Pi Côte d’Ivoire est composée uniquement de jeunes femmes et hommes dont l’âge varie entre 24 et 30.  Tous et toutes sont des jeunes diplômés, reconnus pour leur engagement en Côte d’Ivoire et qui  partagent une conviction et une ambition communes : celle de faire de l’alternative jeune, un pari gagnant pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique. 

L’ambition de l'entreprise citoyenne Pi Côte d'Ivoire est résolument africaine. Si notre ancrage ivoirien nous permet d’agir en laboratoire d’idées adaptées aux réalités locales, nous portons l'ambition de nous étendre en réseau en Afrique de l’Ouest 

I-Dialogos : Dans le cadre du partenariat futur entre nos deux organisations, nous envisageons d’échanger et travailler autour de la vision et des attentes croisées des jeunes générations, de leur conceptions et modes de fonctionnement de la démocratie, une ou des démocraties plus adaptées aux réalités notre temps. Qu’en pensez-vous ? 

Madina Tall : Je pense que nos deux visions s’inscrivent dans la philosophie d’une démocratie « vivante », façonnée par les réalités socio-culturelles, propres à l’Afrique. Vous pouvez le constater comme moi, la géopolitique africaine est en pleine mutation et par la même occasion, la jeunesse africaine ne cesse de démontrer sa capacité à réinventer la démocratie via des modèles hybrides suffisamment éprouvés aujourd'hui tels que les mobilisations digitales, les innovations institutionnelles à travers les assemblées de jeunesse, ou encore l’émergence de nouveaux modèles comme la « ruecratie ». Une collaboration entre nos deux institutions serait en ce sens des plus prolifiques et bénéfiques à l’endroit de la jeunesse.  

I-Dialogos :⁠ ⁠Quel regard, portez-vous, votre organisation et vous-même, sur le contexte géopolitique international du moment ? Quelles seraient les initiatives que nous pourrions envisager pour une meilleure compréhension, un vrai dialogue transnational ? 

Madina Tall : Le monde actuel est marqué par une polarisation croissante, où les rapports de force économiques et sécuritaires priment sur la complexité humaine et la préservation de la vie, le tout, couplé d'une défiance grandissante envers les institutions multilatérales. L’humain au détriment des intérêts géopolitiques devient le plus grand oublié et le parent pauvre des instabilités de l’ordre international. C’est pourquoi, pour nous, en tant qu’africains, il conviendrait de revenir aux fondamentaux en apportant une réponse à une question fondamentale : Quel type de société voulons-nous ? Il serait très intéressant, sous l’angle d’une tribune citoyenne transnationale, de répondre à cette question, par la voix des jeunes, ceux-là qui sont l’avenir.   

I-Dialogos ⁠La Côte d’Ivoire, votre pays, par delà des complexités et crises, largement partagées de par le monde, y compris relatives aux migrations, est l’un de Etats africains qui connait le plus fort développement. Qu’attendez-vous des prochaines élections présidentielles ?   

Madina Tall : 2025 est une année qui est au centre de toutes les attentions au regard du passif politique de notre pays. Pour ce faire, les prochaines élections doivent être un test de maturité politique et démocratique pour la Côte d’Ivoire qui doit répondre à au mois trois conditions : 

  • Veiller à une campagne apaisée  ouverte avec la fin des discours identitaires ou xénophobes, la valorisation des projets politiques
  • Assainir le fichier électoral par la Commission Électorale Indépendante afin d’assurer la crédibilité, la transparence et la légitimité du scrutin
  • Assurer une participation ouverte au jeu démocratique lors des élections présidentielles.

 Lors de ces élections et pour l’avenir, je pense qu’aucun homme politique ne doit accepter de porter le poids historique d’une nouvelle crise ou instabilité politique en Côte d’Ivoire.  

I-Dialogos : ⁠ Madina Tall, auriez-vous des observations ou suggestions dont vous souhaiteriez nous faire part ? par exemple dans la relation entre l’Europe et l’Afrique ? Par exemple en termes de perceptions dans les médias ? … 

Madina Tall : La relation Europe-Afrique de l’Ouest j’ai envie de dire, souffre de ses mauvais jours. C’est, pour moi, un malaise qui existe entre ces deux continents qui étaient unis par un cordon ombilical. Dans ce contexte, les médias sont à la fois acteurs et victimes de leur communication et surtout du traitement de l’information vis à vis de l’Afrique qui est perçue comme, dégradante, réductrice ou ne respectant pas les principes et les valeurs définis par les États africains. Vous l’aurez constaté, certaines chaînes de télévision européennes sont suspendues dans des pays africains. Il est plus que jamais impératif pour le quatrième pouvoir de revoir ses copies et déconstruire les préjugés dont elle fait l’objet depuis plusieurs années. 

Abidjan, le 24 mars 2025

accéder à l'article  
Antisémitisme et antisionisme: un amalgame qui mine la paix sociale.  Yakov RABKIN

Antisémitisme et antisionisme: un amalgame qui mine la paix sociale. Yakov RABKIN

L’antisémitisme fait les manchettes des journaux. Le premier ministre israélien qualifie d’antisémite l’accusation qu’Israël réalise un génocide à Gaza, voire les étudiants partout dans le monde qui demandent le cessez-le-feu. La guerre dans la bande de Gaza provoque en effet des actes antisémites visant des synagogues et des écoles juives. Il est donc important de comprendre ce qu’est l’antisémitisme et en quoi il faut le distinguer de l’antisionisme? Yakov RABKIN / Montréal, le 30 avril 2025

Titulaire d’un doctorat de l’Académie des sciences de Russie, le professeur Yakov M. Rabkin a dû quitter l’Union soviétique en 1973. Il est brièvement passé par Vienne et Israël, où il a étudié le judaïsme, avant de s’installer au Québec (Canada), où il a obtenu un poste de professeur à l’Institut d’histoire et de science sociopolitique, puis au Département d’histoire de l’Université de Montréal. 

Article comuniqué par l'auteur et publié dans La Presse de Montréal, ce 30 avril 2025

L’antisémitisme fait les manchettes des journaux. Le premier ministre israélien qualifie d’antisémite l’accusation qu’Israël réalise un génocide à Gaza, voire les étudiants partout dans le monde qui demandent le cessez-le-feu. La guerre dans la bande de Gaza provoque en effet des actes antisémites visant des synagogues et des écoles juives. Il est donc important de comprendre ce qu’est l’antisémitisme et en quoi il faut le distinguer de l’antisionisme.

Antisémitisme et antisionisme: un amalgame qui mine la paix sociale

Même si les violences à l’encontre des juifs en Europe remontent à plus d’un millénaire, le terme « antisémitisme » désigne, depuis le XIXe siècle, une haine des Juifs en tant que race, une notion instrumentalisée lors de l’expansion colonialiste. Dans cette perspective, le racisme devient légitime, voire « scientifique ». Elle prône l’infériorité de tout Juif au même titre que de tout Africain ou Asiatique. 

Ce racisme explique les massacres de millions de personnes au Congo belge au tournant du XXe siècle ou encore les génocides que l’Allemagne commet dans la même période dans le Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie), puis, à peine 30 ans plus tard, en Europe, avec l’extermination de millions de Juifs, Slaves, Roms et autres « sous-hommes ».

 L’antisémitisme est donc une forme de racisme. 

L’antisionisme, lui, est un rejet du sionisme, un mouvement politique qui émerge en Europe vers la fin du XIXe siècle. Son fondateur Theodor Herzl (1860-1904), préoccupé par l’antisémitisme, vise à créer Der Judenstaat, un État pour les Juifs. 

Le sionisme, qui apparaît à une époque où les nationalismes ethniques et le droit à l’autodétermination des peuples sont en plein essor (par exemple en Grèce, en Allemagne, en Italie, etc.), affirme que les Juifs constituent un peuple (ou une race) à part qui, ne pouvant jamais s’intégrer dans la société ambiante, a besoin d’un État. 

Le mouvement encourage la colonisation de la Palestine et se dote d’institutions comme le Jewish Colonial Trust (1899) et la Palestine Jewish Colonisation Association (1924). Cette campagne de peuplement, qui crée, sous l’égide britannique, une économie et une société à part, marginalise, voire vise à remplacer la population locale. Elle suscite une résistance qui serait survenue de même si les Palestiniens avaient été colonisés et maltraités par des Français ou des Chinois. 

L’opposition à Israël et au sionisme, son idéologie fondatrice, est donc d’origine politique. 

Dès ses débuts, le sionisme se veut une révolte contre le judaïsme traditionnel évoluant depuis près de deux millénaires dans le monde. Le nouveau mouvement divise les Juifs et fomente une opposition, tant religieuse que politique, qui persiste à ce jour.  On peut voir des Juifs ultra-orthodoxes dans les manifestations anti-israéliennes à côté des militants progressistes du Jewish Voice for Peace ou de Voix juives indépendantes. 

Il suffit de se rappeler les manifestations juives en novembre dernier autour de la statue de la Liberté à New York réclamant la liberté pour les Palestiniens. En conséquence, il ressort de cela que le sionisme, comme tout nationalisme, divise le groupe au nom duquel il prétend agir. 

Les Juifs opposés au sionisme constituent un phénomène aussi normal que les Québécois opposés à l’indépendance (voir le récent livre Antisionisme, une histoire juive, publié aux éditions Syllepse). Beaucoup de Juifs se réjouissent de l’établissement de l’État d’Israël en 1948, d’autres le dénoncent.

La tragédie des Palestiniens creuse davantage ladivision au sein des Juifs. 

Aujourd’hui, c’est la tragédie des Palestiniens qui creuse davantage cette division au sein des Juifs. Ce qui encourage l’antisémitisme est l’amalgame des Juifs avec Israël, du judaïsme avec le sionisme que font Israël et les organisations juives et chrétiennes pro-israéliennes. 

Israël promeut cette association en se déclarant « l’État du peuple juif », même si la moitié des Juifs n’y habitent pas et que de plus en plus de jeunes Juifs le rejettent. De plus, les alliés d’Israël dans le monde se servent de cet amalgame afin d’étouffer les critiques envers Israël en les qualifiant d’antisémites. 

Ceux qui affichent leur solidarité avec Israël en tant que Juifs renforcent cet amalgame. Il est vrai qu’Israël est devenu central dans l’identité de beaucoup de Juifs qui prennent leur choix politique – appuyer un État en Asie occidentale – pour un engagement inhérent au judaïsme (voir le récent film Israelism, réalisé par Erin Axelman et Sam Eilertsen). 

Mais il est essentiel d’éviter le piège des généralisations racistes en associant tout Juif aux sionistes ou, comme le laisse croire le maire de Hampstead⁠1, tout Palestinien aux terroristes. 

Montréal, le 30 avril 2025, in La Presse

* Yakov M. Rabkin est l’auteur, entre autres livres, de Comprendre l’État d’Israël et d’Israël et la Palestine.

Lire également : Raison et dialogue sont ils encore possible ?

accéder à l'article  
Entretien avec Arnaud GALY, rédacteur en chef d'AGORA FRANCOPHONE

Entretien avec Arnaud GALY, rédacteur en chef d'AGORA FRANCOPHONE

Depuis 35 ans Agora Francophone Internationale dont Arnaud GALY est le rédacteur en chef de sa lettre régulière « Agora Francophone qui rayonne sur les 5 continents, avec des contributeurs : universitaires, journalistes, représentants de la société civile, en ayant une attention particulière de portée aux jeunes journalistes : contributions, rencontres, formations, partenariats. Son action vise à rendre pleinement compte de la permanence et de la richesse du lien francophone ainsi que de la vitalité de tous ses acteurs à travers le monde. Par son information et les mises en réseaux qu’elle favorise, l’AFI promeut les idées de diversité culturelle et de pluralisme francophone. Jean-Claude MAIRAL, Vichy, le 6 mars 2025

Propos recueillis par Jean-Claude Mairal, co-président de I-Dialogos.

Depuis 35 ans Agora Francophone Internationale dont Arnaud Galy est le rédacteur en chef de sa lettre régulière « Agora Francophone qui rayonne sur les 5 continents, avec des contributeurs : universitaires, journalistes, représentants de la société civile, en ayant une attention particulière de portée aux jeunes journalistes : contributions, rencontres, formations, partenariats. Son action vise à rendre pleinement compte de la permanence et de la richesse du lien francophone ainsi que de la vitalité de tous ses acteurs à travers le monde. Par son information et les mises en réseaux qu’elle favorise, l’AFI promeut les idées de diversité culturelle et de pluralisme francophone. 

35 ans de bons et loyaux services en F(f)rancophonie

Arnaud Galy, vous êtes rédacteur en chef de Agora francophone. Quel beau titre! Présentez-nous votre association, sa genèse et ses objectifs ? 

L'association est née en 1989 suite à la visite du Secrétaire d’État à la francophonie, français, Alain Decaux à l'université Laval à Québec. Une idée lancée à un couple d'enseignants Françoise et Michel Tétu que ces derniers ont attrapé au vol. Déjà, à cette époque, les francophones ressentaient le besoin de se retrouver dans un média qui les relierait, les informerait. Le couple Tétu a mobilisé son réseau de collègues aux quatre coins de la francophonie et des journalistes liés à Laval.

Un autre réseau s'est impliqué dans la vie de la revue, celui de l’École Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ Lille) dont les directeurs sont par principe les présidents de l'association. Pendant presque trente ans nous avons édité une revue papier annuelle qui rendaient compte des diversités des francophonies sur le plan politique, économique, culturel... 

L'expérience du papier s'est terminée en 2019. Envoyer 1 kilogramme de papier au Vanuatu, au Sénégal ou au Québec n'était plus compatible avec l'époque ! C'est pourquoi depuis 2014, nous avons mis en ligne www.agora-francophone.org. Avec des moyens différents et une diffusion plus grande nous continuons à tisser des liens et à donner de la matière à réflexion ou à divertissement à nos lecteurs réguliers et à celles et ceux qui nous visitent suite à une recherche sur un moteur du même nom. 

 Tunisie, dans la médina de Tunis, au plus près des gamins et des habitants. © Agora francophone

Vous êtes ce que l’on appelle, un militant de la Francophonie. Quand on vous connaît on peut affirmer sans risque de se tromper que vous avez celle-ci chevillée au cœur. Qu’est-ce qui vous a poussé  à  vous passionner ainsi pour la francophonie ? 

Avant de vous répondre, je voudrais appuyer sur un de mes « dada », certains disent une obsession. Sauf lorsque j'écris au sujet de l'Organisation Internationale de la Francophonie, je suis hyper sensible à l'utilisation du « f » ou du « F », souvent quand je veux élargir mon propos, j'écris « (F)f ». 

Cette obsession s'accompagne également de la volonté de toujours avoir une pensée pour les francophiles, je pense que ces personnes qui n'ont pas appris la langue mais qui ont l'amour pour les cultures francophones méritent toute notre attention car ils contribuent à leurs rayonnements. 

Si j'ai souhaité vous répondre par cette pirouette c'est parce que j'ai longtemps travaillé dans des pays pas particulièrement francophones, comme la Finlande, la Pologne, l'Ukraine ou la Russie. Partout j'y ai rencontré des personnes qui parlaient français, comme les professeurs, des artistes ou des étudiants mais j'ai aussi rencontré beaucoup de gens qui ne disait, qui ne faisaient que baragouiner le français mais chantaient Piaf, avaient une profonde connaissance de la littérature, de l'histoire et du savoir vivre français. 

Pour eux, l'idée francophone se réduit à la France mais la sincérité est complète. Je me suis alors rendu compte de l'incroyable séduction que la langue française opère sur un vaste monde. 

Cette expérience date de la fin des années 80, des 90 et 2000. Depuis, les opportunités professionnelles m'ont rapproché du monde francophone et peu à peu, j'ai senti que je devais orienter mes activités vers les expressions de la diversité du « en français ». 

J'ai alors eu la chance de séjourner à de nombreuses reprises en Tunisie, au Maroc, au Mali ou au Sénégal. Puis j'ai créé avec des amis un site internet qui mélangeait reportages et traductions du français vers plusieurs langues, jusqu'à 9. Cette expérience chaotique s'est arrêtée en 2014 quand l'équipe d'Agora francophone, par l'intermédiaire de Loïc Hervouet, un des fondateurs et ancien directeur général de l'ESJ Lille, est venu me proposer de les rejoindre. Depuis, je suis immergé dans la (F)francophonie... 

 Togo, dans un Centre de Lecture et Activités Culturelles (CLAC / OIF). © Agora francophone

Malheureusement tout le monde n’a pas cette flamme. Vous partagerez certainement les propos de Yves Bigot, président de la fondation des Alliances françaises qui a écrit, dans un hors-série de L’Eléphant, « La France est le seul pays qui ne s’intéresse pas à la francophonie », ce qui fait que les Français « ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force. » Pour lui, et nous y adhérons complètement, « La conscience de la force de la francophonie est notre avenir. » Et il ajoute : « Pour la nouvelle génération, la Francophonie représente un avenir culturel et géopolitique, et un futur économique crucial. »  

Bien entendu, j'éprouve le même sentiment qu'Yves Bigot. La (F)francophonie n'est pas une affaire française. Dans la rue parisienne, bordelaise ou d'un village des Hautes Alpes, poser une question sur la (F)francophonie fera un bide retentissant. 

Et les quelques personnes qui oseront répondre parleront de la grandeur ou de l'impact de la France et non de la F(f)rancophonie. 

Même dans les milieux dits autorisés – comme les appelait Coluche – il n'est pas rare d'entendre des discours sur une soi-disant (F)rancophonie où le F et le f sont aisément confondus, où la France est la seule référence et où par conséquent les Québécois, les Sénégalais, les  Cambodgiens ou les Wallons sont quantité négligeable. Or ni la (F)francophonie ni la langue française n'appartiennent à la France en exclusivité. Ce qui reste malheureusement en travers de la gorge de beaucoup. 

Pour revenir à votre question, il me semble que nous ferons face à cette absence de la notion francophone dans la société française tant qu'elle ne sera pas enseignée, médiatisée et clarifiée. 

Si je reviens à mon exemple du « micro-trottoir » dans la rue, demandez aux passants lambda lequel regarde TV5, qui écoute RFI, ou qui s'est intéressé au Sommet de la Francophonie qui s'est tenu à Paris en octobre dernier... vous serez vite renseigné sur le manque de vivacité de la (F)francophonie en France ! Pourtant, combien de millions d'habitants sont directement concernés ! 

https://www.agora-francophone.org/

Pourtant en 15 ans les rapports (Attali, Pouria Amirshahi, CESE, etc) et les déclarations (Président Macron) sur la Francophonie et la langue française se sont succédés et rien ne semble avoir bougé. Christian Philipp qui a été le représentant du Président Sarkozy pour la Francophonie, nous a déclaré dans un entretien récent, "J’ai été fortement déçu par l’exercice des fonctions de Représentant personnel et c’est pourquoi au bout de 18 mois j’ai demandé à reprendre un poste de Recteur. Le Président Sarkozy était je pense convaincu de ce que la Francophonie pouvait apporter, mais il n’avait pas le temps de s’investir (crise financière de 2008). La cellule diplomatique de l’Élysée comme le Quai d’Orsay ne manifestaient aucun intérêt pour la Francophonie, exception faite du Bureau des affaires francophones (on voit bien avec un simple Bureau que la francophonie n’est pas une priorité !)." 

Je ne mets pas en doute les bonnes intentions, voir la sincérité, des uns et des autres mais chacun se heurte au fait que concrètement la thématique francophone n'appartient ni à l'éducation ni à l'ADN des Français. 

Les engagés en (F)francophonie sont ultra minoritaires et « cerise sur le gâteau » ils sont aussi engagés dans des chapelles. Le collectif n'est pas au rendez-vous. Les associations sont en compétition pour l'obtention des maigres subventions publiques ou institutionnelles. 

Il est très difficile de mener des actions coordonnées, ayant un état d'esprit commun. Entre une association qui lutte pour que la langue française reste pure... et dure et une qui ne jure que par la coopération Nord Sud, les chemins sont parallèles et ne se croisent pas facilement, voir jamais.  

La promotion de la (F)rancophonie ne passera que par une prise de conscience que la langue française est un merveilleux passeport pour s'ouvrir au monde culturellement, économiquement et s'impliquer dans les grands enjeux du siècle et pas un combat quotidien pour alimenter l'esprit de conquête ou de reconquête ! 

Malheureusement, une notion comme la (F)francophonie ne devrait pas être laissée au seules mains des acteurs politiques. Ces derniers ont leur rôle à jouer mais surtout ils doivent permettre à ceux du terrain de s'exprimer.  

Comment ne pas citer Walles Kotra, originaire de l’île de Tiga en Nouvelle-Calédonie, qui a été directeur exécutif chargé de l’Outre-mer au sein du groupe France-Télévisions et qui parle de la France comme d’un « Pays-Monde » qui pourtant se « refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". Il parle des territoires ultra-marins, mais on peut y ajouter également la francophonie. C'est un jugement implacable?  Avec les Outre-Mer, son réseau des Alliances françaises et instituts culturels, ses médias (RFI, TV5 Monde, France 24) et ses liens avec les espaces et territoires francophones, la France a pourtant de formidables atouts pour rayonner et est un véritable Pays Monde. Mais un pays Monde que l’on laisse en déshérence. 

Je crains que la diversité des francophonies, comme celle des Outre-mer, ne soit pas dans le sens de l'histoire ni dans celle du temps. Le mot « rabougri » qu'utilise Walles Kotra ressemble à celui que j'utilise dans le même cas, le mien est « étriqué » !

 Nous, les Français, sommes collectivement incapables de nous penser en terme de lien, de cohérence et de nous projeter vers un commun avec la Méditerranée, l'Afrique et le lointain. Il faut dire que le passé colonial  nous colle au doigt comme le sparadrap du capitaine Haddock. 

De notre côté, entre les nostalgiques, les amnésiques et les crétins pathologiques plus personne ne peut parler de relations Nord Sud ou avec les Outre-mer sans faire intervenir, même inconsciemment, dans son discours les horreurs de l'Histoire. 

Et comme, l'interlocuteur a lui aussi, la même petite flamme rebelle qui s'illumine dans son cerveau, tout le monde marche sur des œufs ou pire s'étripe ! 

Et comme l'époque est au manque de nuances, à la polémique facile et systématique sur les réseaux dits-sociaux et à l'infox à gogo, une discussion franche et constructive est de moins en moins facile. 

Et puis, soyons honnêtes, les vagues populistes, radicales, communautaristes qui recouvrent l'Europe et l'Amérique Nord, ne favorisent pas le dialogue entre les uns et les autres. 

Oui, tout cela nous rend rabougris, étriqué. Pourtant, quand le dialogue est noué, quand le respect de chacun est assuré et que chacun est convaincu que l'autre peut lui apporter « quelque chose », quel bonheur d'être en visio avec le monde francophone... Version plus écologique que l'avion ! 

Comment faire que les citoyens, les collectivités, les associations et les entreprises françaises s’emparent et fassent leur, la Francophonie?  

Il faut, pardon je parle comme un livre, que la (F)rancophonie soit concrète, plaisante, partagée. Je pense à cette initiative d'une association d'Angoulême, « les Balcons de la francophonie » qui a organisé pour un groupe de jeunes adolescents qu'on appelle « des quartiers », une visite de la Cité Internationale de la Langue Française à Villers-Cotterêts. 

Tout d'un coup, les gamins ont expérimenté ce qu'est le métissage des langues, ce que la langue maternelle de leurs grands-parents a apporté au français de tous les jours. Ils se sont amusés avec les mots, se sont marrés des expressions utilisées par les francophones d'ailleurs et sont repartis joyeux. 

Les écoles, les associations, les centres sociaux ont intérêt à jouer avec la diversité culturelle de leurs jeunes. Sur quel ton faut-il chanter que la diversité est une richesse ? 

A manipuler avec des gants blancs, certes, mais une richesse. La (F)francophonie est partout, transversale et universelle. Sans arrogance, surtout. Mais partout. Quand les gamins l'auront adopté, ils s'en serviront dans leur vie de famille, leur travail et leur loisirs associatifs. 

Aujourd'hui, des territoires comme le vôtre Jean Claude Mairal, l'Allier, sont en pointe pour faire vivre la (F)francophonie mais dans combien de villes ou de départements français, les élus la voit comme désuète et poussiéreuse. Si, au moins, ils savaient ce que c'est... 

La francophonie n’est-elle pas une autre voie pour accéder au Monde ? Et cela ne rejoint-il pas les propos de Gilles Vigneault pour qui « La francophonie, c’est un vaste pays, sans frontières. C’est celui de la langue française. C’est le pays de l’intérieur. C’est le pays invisible, spirituel, mental, moral qui est en chacun de vous. » ? 

J'aimerais tant avoir la candeur joyeuse de Gilles Vigneault, question de génération, qui sait, j'ai plus de doutes, plus Cowboy Fringants ! Plus sérieusement, je pense que nous, les francophones engagés, aimerions que le grand Gilles ait raison. 

Mais que dire face à ce ce rouleau compresseur de la langue anglaise, ou plutôt de « l'anglais de cuisine » qui façonne le monde ? 

Et, je ne suis absolument pas anglophobe comme il est parfois de bon ton d'être dans le milieu francophone. Mais la dérive idéologique américaine, par exemple, ne peut que nous interroger, voire nous effrayer ces derniers temps. Alors oui, les langues françaises et les langues vernaculaires parlées dans les zones qui se revendiquent francophones sont autant d'horizons sableux ou glacés, rudes ou pacifiques, fantasmés ou concrets. 

Qui refuserait de jouer les Niels Holgerson et voyageait à dos de grue de St-Pierre et Miquelon à Papeete. Pas moi. Il faut toutefois reconnaître que notre espace francophone n'est pas un havre de paix et les nouveaux colonisateurs de l'Afrique qu'ils soient russes ou chinois ne sont pas prêts d'apaiser le continent. 

La liste des « néo » n'est pas exhaustive, malheureusement. Tout ça pour dire que le pays « de l'intérieur... spirituel... moral... » est en fait un pays de luttes fratricides, garni d'autocrates et de corrupteurs dans lequel des peuples en attente d'émancipation poireautent depuis des lustres. Je n'aurais pas la prétention de connaître les moyens de réparer ce cirque tragique mais ce dont je suis certain c'est que la formation et la reconnaissance financière des enseignants de français, FLE ou non est une priorité. 

Ils sont les éclaireurs, les fondateurs de toutes les actions suivantes. Ils sont ceux qui façonnent un état d'esprit francophone, un moyen d'expression commun, une culture générale commune. 

Et si, à titre personnel, je crois en cette aventure francophone c'est parce que j'ai l'impression, j'espère ne pas avoir été berné, que la (F)francophonie ne méprise pas les langues des peuples, les spécificités et les singularités. 

Rêvons un peu... de  territoires, pays ou régions où une langue commune  serait épaulée par une ou des langues nationales... 

Pour poursuivre notre réflexion. Selon les espaces géographiques et les cultures, les spiritualités et l’Histoire propre à chacun d’eux, on a une vision et une conception de la francophonie et de la langue française, différentes, selon que l’on se trouve en Afrique de l’Ouest victime de la colonisation française, au Moyen Orient, en Asie, en Europe ou aux Amériques. On peut donc parler des francophonies ? C’est ce que souhaite mettre en valeur le réseau international des Maisons des francophonies.  

Parler de « la » francophonie  en 2025 n'a pas de sens. Les francophones sont multiples et si il est important qu'ils se connaissent, se respectent et parfois s'apprivoisent, il serait vain de vouloir les uniformiser. Les MacDonaldiser. N'est-il pas excitant de voir se tisser des liens culturels ou économiques entre des francophones géographiquement diamétralement opposés ? 

Un exemple me vient à l'esprit : pour des Français amoureux de la mode et du chic, il est enthousiasmant de voir le travail que les tisserands, les designers et l'industrie du textile au Mali réalisent depuis quelques années. 

Permettez-moi de saluer le travail d'un confrère de la RTM, Omar Cheik Sangare, qui parmi d'autres, se donne comme un fou pour faire émerger une reconnaissance de cette « industrie artisanale ». 

Un défilé de vêtements maliens aurait sa place dans toutes les « semaines de la mode » parisiennes ou romaines. La confrontation politique et diplomatique qui oppose les deux états ne doit pas occulter le magnifique échange que cette activité pourrait occasionner. 

D'autant plus magnifique que ce sont des francophones différents ! Et heureusement. Luttons pour une certaine égalité des droits mais surtout pas pour une uniformisation. Les francophonies ont l'avenir devant elles si nous surmontons les querelles, les ressentiments et les ingérences. 

Le réseau des Maisons de la francophonie a raison d’œuvrer en ce sens, comme le font les réseaux de Chambres de Commerces et d'Industries, les associations œuvrant dans les domaines de la santé, l'urbanisme,  l'environnement, l'éducation ou, soyons confraternels, le journalisme comme l'Union de la Presse Francophone... 

France, Villers-Cotterêts, pendant la visite de la Cité Internationale de la Langue Française. © Agora francophone

Revenons à Agora Francophone. Vous êtes beaucoup tourné vers la jeunesse avec beaucoup d’initiatives. Comment les jeunes voient-ils la francophonie et ses liens avec la France et les autres territoires et espaces francophones sur la planète ?  

Difficile de parler au nom de la jeunesse ! Mon sentiment est une crainte. Une de plus direz-vous. La crainte que la langue française devienne peu à peu une langue élitiste. Quand on voit comment elle régresse dans des pays où elle fut puissante, comme la Tunisie, le Maroc, le Sénégal, sans parler de l'Asie du Sud Est. 

Croisons les doigts pour que le prochain Sommet de la Francophonie au Cambodge donne l'occasion de multiplier les initiatives de réveil ! 

Avant d'être plus optimiste, je me souviens d'une soirée passée à l'Institut français de Rabat, une présentation d'un livre d'architecture, écrit par des chercheurs francophones, au public de l'IF réuni dans la médiathèque... tout s'est déroulé en anglais sous prétexte que les uns préféraient l'anglais et que les autres pensaient que le globish universalise le discours. 

Pourquoi cette crainte de l'élitisme ? Parce qu'un romancier, valable au féminin bien entendu, de Dakar, de Conakry ou Marrakech écrira en français sous peine de voir sa diffusion réduite et dans l'espoir que les machines à éditer française, wallone ou québécoise le ou la repèrent. 

Les grandes voix africaines, même les plus critiques sur la période coloniale ou sur la Françafrique, s'expriment en français. 

Les artistes aussi, pour la plupart. Si cela enrichit les francophonies, ce qui me ravit, cela creuse un fossé avec le monde rural, les déshérités et les écoliers des systèmes scolaires démunis. Bien que ne pouvant parler au nom de « la » jeunesse, je constate qu'il est un fait indéniable que les jeunes que je côtoie par l'intermédiaire d'Agora font partie des engagés, éduqués et parfois des courageux ! 

Se dire francophone, travailler en français et garder des relations suivies avec la France n'est pas chose facile pour un Sahélien. Si cette fracture n'est pas réduite au plus vite, elle touchera la société, le système scolaire, l'expression artistique.. paradoxalement, peut-être s'exprimera-t-elle en français ! Je ne me vois pas parler à la place des Québécois ou des Wallons, ni même des Suisses mais j'imagine que les relation Nord Sud sont plus simples pour eux que pour les Français. Tant mieux, qu'ils en profitent ! Quant à nous, faisons le dos rond, profitons des crises financières et diplomatiques pour faire marcher nos méninges et réinventer un mécanisme satisfaisant pour tous. 

Maroc, Rabat, pendant le festival Visa for Music, une formation aux métiers du son par l'ingé-son Saintrick Maytoukou. © Agora francophone

Agora Francophone est de notre point de vue  un formidable outil de connaissance et de promotion de la Francophonie, rayonnant sur de nombreux pays. Et pourtant vous connaissez actuellement d’importantes difficultés. 

Oui, il est vrai que nous manquons d'un soutien clair, net et continu. Soutien financier, bien entendu. Pourtant, nous pourrions être le relais de l'action des « autres ». Être une vraie chambre d'échos, un lieu d'expressions et de débats. Nous le sommes déjà, à notre mesure, mais nous faiblissons. 

Comment aider à faire vivre Agora Francophone, pour qu’il continue à rayonner ? 

En nous lisant ! En vous abonnant à notre infolettre, en contribuant par des articles ou billets. Et,  pardonnez mon humour un brin crispé, en nous présentant un riche tonton ou le patron d'une fondation qui croit en la (F)francophonie ! 

Pour conclure notre entretien, ne serait-il pas temps de changer de logiciel concernant la Francophonie, de donner un nouvel élan à celle-ci pour construire avec les peuples et les territoires, une francophonie du 21ème siècle ? 

Je ne peux dire mieux ! Les peuples et les territoires, quelle belle devise cela serait. A la jeunesse de prendre le bâton que nous laissons avec espoir !

Propos recueillis par Jean-Claude Mairal


accéder à l'article  
L’Alliance des Etats du Sahel, entre discours souverainiste et impasses politiques. Abdoulahi ATTAYOUB

L’Alliance des Etats du Sahel, entre discours souverainiste et impasses politiques. Abdoulahi ATTAYOUB

Les Conférences nationales des années 1990, censées refonder les pactes sociaux, ont échoué à s’ancrer dans une véritable dynamique de transformation. Les tensions actuelles, qu’elles soient sécuritaires, communautaires ou linguistiques, trouvent en grande partie leur origine dans des injustices historiques non résolues. Ainsi, au Niger, la controverse suscitée par l’article 12 de la Charte de la refondation illustre les fragilités persistantes du tissu national. Le débat autour du statut des langues nationales met en lumière un malaise ancien, entretenu par une politique linguistique perçue comme discriminatoire. Abdoulahi ATTAYOUB. Lyon, le 18 mai 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est, à Lyon, le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel).

L’Alliance des Etats du Sahel, entre discours souverainiste et impasses politiques

Depuis sa création, l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est présentée comme un tournant stratégique pour les pays du Sahel central, désireux de sortir de l’ombre du néocolonialisme et d’affirmer une souveraineté souvent proclamée mais rarement concrétisée. Regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger, l’AES semble née d’une volonté commune des juntes au pouvoir dans ces pays de se doter d’un cadre d’action autonome, en marge des injonctions de la communauté internationale. Si cette initiative est perçue par certains comme un sursaut de dignité face à un ordre international jugé déséquilibré, elle est aussi, pour d'autres, le reflet d'une alliance de circonstances, principalement destinée à offrir un rempart aux régimes militaires en place, dans un contexte sous-régional marqué par la pression diplomatique, notamment de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Il convient ici de noter que cette construction politique s’est accompagnée d’un discours fortement critique à l’égard de la démocratie libérale, présentée comme le vecteur d’une influence occidentale jugée intrusive et prédatrice. 

Dans cette rhétorique, les puissances étrangères et les pays voisins apparaissent souvent comme des menaces exogènes, justifiant ainsi le durcissement du pouvoir et la centralisation de l’autorité. Ce tournant idéologique, qui emprunte volontiers aux ressorts du populisme, vise autant à consolider le pouvoir en place qu’à détourner l’attention des urgences sociales : éducation, santé, justice, et cohésion nationale. 

Mais l’ambition de rupture se heurte aux limites de sa propre mise en œuvre. L’intégration accélérée des trois États dans le cadre de l’AES repose sur des logiques plus politiques que socio-économiques, et laisse planer des doutes sur sa viabilité réelle. L’histoire récente de la CEDEAO, aussi imparfaite soit-elle, montre qu’aucun projet régional ne peut s’affranchir des réalités culturelles, linguistiques, et historiques propres à chaque pays. En l’absence d’un socle institutionnel robuste et inclusif, le risque est grand de voir cette alliance s’étioler face aux défis internes. 

En effet, les promesses initiales de souveraineté se heurtent à une dégradation continue de la situation sécuritaire et à une gouvernance parfois perçue comme déconnectée des attentes populaires. L’enthousiasme suscité par les discours souverainistes laisse progressivement place à une forme de désillusion, alors que les réponses concrètes aux crises multiples tardent à émerger. 

La crise de gouvernance au Sahel ne date pas d’hier. Elle résulte en partie d’un héritage colonial dont les élites postindépendance n’ont pas su ou voulu se départir. L’État postcolonial a trop souvent reproduit, sans les adapter, les logiques d’exclusion, de centralisation et de domination qui prévalaient auparavant. Faute de projets nationaux inclusifs et de récits collectifs mobilisateurs, les sociétés sahéliennes restent fragmentées, vulnérables aux instrumentalisations communautaires et aux replis identitaires. 

Les Conférences nationales des années 1990, censées refonder les pactes sociaux, ont échoué à s’ancrer dans une véritable dynamique de transformation. Les tensions actuelles, qu’elles soient sécuritaires, communautaires ou linguistiques, trouvent en grande partie leur origine dans des injustices historiques non résolues. Ainsi, au Niger, la controverse suscitée par l’article 12 de la Charte de la refondation illustre les fragilités persistantes du tissu national. Le débat autour du statut des langues nationales met en lumière un malaise ancien, entretenu par une politique linguistique perçue comme discriminatoire. 

Le choix de la langue haoussa, aussi rationnel puisse-t-il paraître sur le plan démographique, ne peut faire l’économie d’une démarche participative et apaisée. Il serait plus pertinent de reconnaître la diversité linguistique du pays comme une richesse à valoriser plutôt qu’un obstacle à surmonter. Le maintien du français comme langue de travail, tout en soutenant le développement des langues nationales, pourrait constituer une voie médiane plus consensuelle. 

Par ailleurs, l’absence de référence explicite à l’alphabet tifinagh dans les textes fondateurs de la refondation soulève des interrogations légitimes sur l’inclusivité réelle du processus. Une refondation véritable ne saurait faire l’impasse sur les identités culturelles historiques qui composent la réalité nigérienne. 

Le processus de désignation des membres du Conseil consultatif, entaché de contestations, notamment quant au respect des résultats issus des consultations locales, vient ajouter une couche d’inquiétude quant à la sincérité du processus de refondation annoncé. La participation des citoyens ne saurait se réduire à une procédure formelle si elle vise à réconcilier le peuple avec ses institutions. 

Il est possible que l’agitation actuelle au Sahel soit, en réalité, le prélude nécessaire à une remise en question plus profonde. Une opportunité, certes fragile, de revisiter les fondements des États sahéliens et d’imaginer un projet politique à la fois enraciné dans les réalités locales et ouvert aux exigences du monde contemporain. Pour cela, toute initiative régionale, telle que l’AES, devra nécessairement s’inscrire dans une vision à long terme, qui place l’humain, la justice sociale et la reconnaissance des diversités au cœur du projet. 

Car la question centrale demeure : l’AES entend-elle simplement rompre avec le passé, ou aspire-t-elle à bâtir un avenir commun capable de résister aux épreuves du réel ? 

Abdoulahi ATTAYOUB   

15.05.2025           

accéder à l'article  
D’abord essayer de comprendre la complexité d’un territoire ou d’une situation. Vidal PINO.

D’abord essayer de comprendre la complexité d’un territoire ou d’une situation. Vidal PINO.

Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino a pu, comme maire de Cusco, l’ancienne Capitale de l'Empire Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaires en relation avec les héritages économiques et culturels de la civilisation Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, Vidal a accepté d’être le Correspondant I-Dialogos au Pérou. Il vient de publier: « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad » . Dans cette interview ci-après, et à partir de son expérience, Victor Vidal Pino Zambrano nous propose quelques clefs pour tenter de mieux comprendre la réalité géopolitique contemporaine / Cusco (PEROU), le 13 janvier 2025

Primero, trate de comprender la complejidad de un territorio o de una situación. Vidal PINO.

Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino a pu, comme maire de Cusco, l’ancien Capitale Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaire relatives à l’occupation et au développement du territoire, à l’utilisation des ressources naturelles, à l’organisation de la production, ainsi qu’aux infrastructures agro-pastorales et plus largement à l’économie et à la culture Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, Vidal a accepté d’être le Correspondant I-Dialogos au Pérou. Il vient de publier un ouvrage de référence sur les Incas : « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad » . Dans cette interview, et à partir de son expérience, Victor Vidal Pino Zambrano nous propose quelques clefs pour tenter de mieux comprendre cette réalité géopolitique contemporaine. Contact établi grace à  Juliette Soulabaille, maire honoraire de Corps Nuds (France)

Vidal Pino, vous qui connaissez parfaitement la civilisation et la culture INCA, pensez-vous que la redécouverte de cette civilisation longtemps oubliée, voire caricaturée, puisse  inspirer le Pérou moderne ?  

Je suis d'accord avec les conceptions d'I-Dialogos, qui promeut les échanges et le dialogue comme une clé pour un développement économique véritable, prenant en compte les différences de niveaux de développement entre l'Europe et les pays d'Amérique latine. Mon engagement politique, à la fois tant comme militant que comme  chercheur, m'a convaincu qu'il est essentiel que le dialogue navec une jeunesse qui doit retrouver le sens de l'engagement citoyen et politique est essentiel pour façonner un avenir réaliste et responsable. 

Pour cela, une bonne connaissance du passé est fondamentale, car elle permet de comprendre les enjeux actuels et d'engager les jeunes dans des actions concrètes, plutôt que de se perdre dans les idéologies. 

=> Commencer par comprendre l'histoire du Pérou

La compréhension du réel et de sa complexité, comme dirait Edgar Morin.

Oui et c'est pour cela en effet que je me suis plongé dans la recherche historique pendant les années du COVID, et cela afin de pouvoir mieux comprendre les sociétés préhispaniques. 

Tout d’abord comprendre la géographie et les ressources naturelles du Pérou. Le pays possède 80% des climats de la planète, ce qui le rend extrêmement diversifié, allant de la côte aux hautes montagnes, jusqu’à la forêt amazonienne. Mais seulement 3% du territoire péruvien est apte à l’agriculture. Ces terres agricoles limitées, combinées à des espaces morcelés et divisés, ont créé des dynamiques sociales et économiques complexes. 

Avant l’arrivée des Espagnols, la traction animale n’existait pas, et tout le travail agricole se faisait uniquement à l’aide de la force humaine et des animaux domestiqués, principalement les lamas. Ces derniers avaient une capacité de charge limitée (maximum 20 kilos par animal). La rareté des terres agricoles et l’importance des pâturages naturels ont ainsi permis aux lamas de se développer, devenant des facteurs essentiels pour le transport. 

L’économie préhispanique était donc fondée sur l’élevage, tant pour la consommation de protéines que pour le transport, ce qui rendait ces sociétés principalement axées sur le transport. 

La diversité des climats dans les Andes et la rareté des terres agricoles ont imposé de nombreuses contraintes et limites au développement des sociétés andines. 

Avec l’arrivée des Espagnols et la colonisation, les échanges de productions ont été multipliés. Des produits comme la pomme de terre et le maïs, qui étaient déjà les bases pour l’alimentation, ont été complétés par des produits nouveaux comme l’orge, le blé, et les fèves. 

En outre, les Espagnols ont introduit de nouvelles espèces animales, telles que les chevaux, les moutons, les cochons, les poules et les vaches. Cela a profondément modifié l’alimentation locale, mais aussi les moyens de transport, grâce à l’introduction de la traction animale. 

Bien que je sois contre la colonisation, il convient néanmoins de reconnaître que certains de ses aspects  ont pu permettre un développement des échanges qui fut bénéfique pour la population péruvienne et latino-américaine. 

Certains chercheurs sont allés plus loin et notamment comme Louis Baudin (1943) avec la publication de son livre intitulé L'Empire Socialiste des Incas. Ce n'est pas tout à fait exact, car les sociétés socialistes sont centralisées, alors que les sociétés incas étaient très décentralisées, ce que je montre dans mon livre. 

Il y avait 23 espaces économiques, chacun ayant une grande autonomie politique et organisationnelle. De plus, comme cela a déjà été expliqué, la base de l’organisation économique reposait sur le transport et l'échange de produits agricoles entre les multiples micro-vallées à différentes altitudes. 

C’est aussi une multiplicité d’acteurs régionaux qui contribué au développement. Ainsi de la participation des Curacas (chefs locaux) et de leurs familles qui étaient des représentants très reconnus dans les espaces régionaux. 

Lorsque les Espagnols sont arrivés, l'empire Inca avait déjà beaucoup de difficultés à gérer ses vastes territoires en Amérique du Sud, bien au-delà du Pérou actuel, allant jusqu'à la Colombie au nord et jusqu’à l’Argentine et le Chili au sud. C’est dans ce contexte que les alliances entre les Espagnols et les leaders régionaux ont facilité la conquête de cet immense territoire péruvien. 

Changements au cours du dernier demi-siècle au Pérou

Au cours des 50 dernières années, le Pérou a connu d'importantes transformations technologiques, économiques et sociales. L'introduction de l'électricité, de la communication par satellite, des téléphones mobiles et des transports, a profondément modifié la vie quotidienne, en particulier dans les zones rurales. 

Le potentiel hydroélectrique exceptionnel du pays a permis à plus de 90 % de la population d'accéder à l'électricité, contribuant ainsi à la lutte contre la pauvreté. 

Dans le secteur agricole, l'irrigation technicisée, les serres et l'amélioration génétique du bétail ont constitué des facteurs clés du développement. Sur le plan culturel, les paysans ont réussi à fusionner les apports des cultures pré-incas avec ceux des Incas et l'influence espagnole, donnant naissance à une riche gastronomie péruvienne, reconnue dans le monde entier. 

Cependant, cette expansion économique n'a pas été accompagnée d'un changement dans la vie politique. Les acteurs politiques continuent à fonctionner selon des paradigmes datant de 40 ou 50 ans, sans reconnaître les avancées dans la consommation et l'accès au savoir dans la société péruvienne. 

L'un des problèmes les plus graves auxquels le Pérou est confronté est la corruption, avec environ 20 % du budget national qui serait détourné par des fonds illégaux à travers les différents niveaux de pouvirs.

=>  en langue espagnole


Société civile et acteurs politiques ?

Bien que la société civile ait désormais un meilleur accès à l'information, les responsables politiques ne comprennent pas la sensibilité croissante de la population face à l'absence de transparence. 

Cela se reflète dans la crise de légitimité politique, illustrée par la présence de quelque 50 candidats à la présidence lors des prochaines élections. 

Un autre aspect préoccupant est le décalage entre la dynamique économique et le système académique. Bien que les niveaux de scolarité aient augmenté, l'obtention d'un diplôme universitaire ne garantit plus une amélioration du niveau de vie, car de nombreux diplômés manquent des connaissances et de l'expérience nécessaires pour prospérer dans un monde en constante évolution. 

L'expansion économique a augmenté la sphère monétaire, affaiblissant les formes traditionnelles de commerce, telles que les marchés locaux et la négociation personnelle des prix. Ces pratiques ont été remplacées par de grandes chaînes commerciales, ce qui a transformé les relations commerciales et de consommation, remettant en question les structures traditionnelles de la société. 

Ces profonds changements ont généré des attitudes ambiguës. Certains célèbrent les progrès, tandis que d'autres les considèrent comme immoraux. Malgré la reconnaissance des réalisations, des sentiments de corruption et d'exploitation persistent. 

Le grand potentiel du Pérou

Le Pérou est un pays avec un grand potentiel, mais il est confronté à des problèmes tels que le manque de politiques adéquates et de hauts niveaux de corruption. Bien que l'économie continue de croître et que la monnaie péruvienne reste forte, l'accès aux services essentiels demeure un problème qui doit être abordé politiquement afin de garantir un développement équitable et durable. 

Cusco, Pérou, le 23 janvier 2025




accéder à l'article