La santé dans la campagne électorale américaine. Jean de KERVASDOUE

La santé dans la campagne électorale américaine. Jean de KERVASDOUE

Les citoyens des Etats-Unis voteront prochainement pour une élection dont les résultats auront une importance planétaire mais qui sont d’abord, à l’évidence, cruciaux pour les Américains. Le thème de la santé est splendidement ignoré par Trump. Durant son mandat, il n’a eu de cesse de détricoter l’« Obamacare ». Quant à Kamela Harris, elle se limite - ce qui n’est pas rien - au droit à l’avortement, et au contrôle du prix des médicaments. Si en 2019, comme Bernie Sanders, elle plaidait pour la création d’une assurance maladie universelle, elle ne semble, à ce jour, pas avoir repris ce thème. Biden s’y était opposé en prétendant que cela augmenterait les impôts / Jean de Kervasdoué. Le 10 septembre 2024

Lire aussi =>  L’étatisme, cette incurable et coûteuse maladie française

Jean de Kervasdoué, vient de nous communiquer sa dernière chronique publiée dans le magazine Le Point. Né à Lannion, Jean est un économiste reconnu de la santé français. Ancien Directeur général des hôpitaux, ancien titulaire de la chaire d'économie et de gestion des services de santé du Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM), il est membre de l’Académie française des technologies. 

Les citoyens des Etats-Unis voteront prochainement pour une élection dont les résultats auront une importance planétaire mais qui sont d’abord, à l’évidence, cruciaux pour les Américains. 

En cette période de campagne électorale, il est intéressant d’examiner les thèmes choisis par les deux candidats et, plus encore peut-être, ceux qui sont ignorés ou à peine évoqués. Il en est ainsi de la santé splendidement ignorée par Trump et son équipe durant son mandat au cours duquel il n’a eu de cesse de détricoter ce qu’avait permis son prédécesseur grâce à sa loi connue sous le nom d’ « Obamacare ». 

Quant à Kamela Harris, à ce stade, elle aborde ce vaste domaine en se limitant - ce qui n’est pas rien - au droit à l’avortement, au contrôle du prix des médicaments et à une meilleure couverture assurantielle d’une partie de la population, mais ceci reste bien limité. 

Si en 2019, comme Bernie Sanders, elle plaidait pour la création d’une assurance maladie universelle, elle n’a pas repris ce thème. Biden s’y est alors opposé en prétendant que cela augmenterait les impôts, ce qui est évident ; il oubliait toutefois de dire que cela baisserait simultanément les primes d’assurance qui sont considérables. Elle n’évoque donc aujourd’hui qu’une éventuelle extension de la couverture des assurances-santé soit, pour l’essentiel, de refaire ce que Trump a défait. 

Cette ambition limitée peut surprendre car les sondages d’opinion indiquent que la santé préoccupe les Américains (64%) quasiment autant que l’inflation (65%) et bien plus que l’immigration (47%) - sujet majeur de Trump -, le changement climatique (39%) ou le racisme (35%)[1]. 

On constate donc qu’il est difficile, aux Etats-Unis comme en France, de proposer au cours d’une campagne électorale une politique de santé, même quand le besoin se fait douloureusement sentir. 

La santé des Américains n’est pas bonne 

et le système de soins est aussi inégalitaire qu’onéreux, même si beaucoup d’innovations médicales majeures naissent chaque année aux Etats-Unis. Nous découvrons une fois encore que santé et médecine ne sont pas des synonymes et qu’il ne suffit pas de produire des médicaments innovants pour que la population vive plus longtemps. La santé des américains n’est pas bonne. 

En 2023, leur espérance de vie à la naissance était de 76,9 années pour les hommes et de 81,6 années pour les femmes ; en France ces chiffres sont de 80,0 ans pour les hommes et de 85,7 ans pour les femmes, entre 3 et 4 années de différence donc. 

Rappelons qu’en 1939 l’espérance de vie américaine était de 7 années supérieure à la nôtre ! Pourtant, selon l’OCDE[2], les Français fument plus : les fumeurs représentent 25,3% de la population de 15 ans et plus en France, 8,8% aux Etats-Unis ; les Français boivent plus : 10,5 litres d’alcool pur pour les plus de 15 ans et plus en France, 9,5 litres aux Etats-Unis, mais l’obésité (Indice de masse corporelle supérieure à 30) touche 14,4% de la population en France contre 33,5% de la population aux Etats-Unis. 

La mortalité maternelle est de 7,9 décès pour 100 000 naissances en France et de 21,1 aux Etats-Unis ; de même, la mortalité infantile est supérieure aux Etats-Unis : 5,4 décès pour 1000 naissances contre 3,6 en France qui pourtant n’est pas particulièrement exemplaire (1,6 en Finlande). 

Pour 100 000 habitants, la mortalité évitable par prévention est de 109 en France, 236 aux Etats-Unis, les Américains courent donc plus de risques. La mortalité évitable par traitement est de 51 en France et de 96 aux Etats-Unis, les soins sont donc de meilleure qualité en France. 

La mortalité due au Covid entre 2020 et 2022 a été supérieure aux Etats-Unis : 325 décès pour 100 000 habitants, 257 en France. La mortalité par crise cardiaque et autres maladies ischémiques frappe trois fois moins les Français que les américains (39 décès pour 100 000 habitants contre 117). Enfin les décès liés aux opioïdes pour les personnes de 15 à 60 ans sont, en 2019, de 10 par million d’habitants en France et de 240 aux Etats-Unis. 

En résumé donc, sans que la France soit aussi exemplaire que les pays d’Europe du nord et le Japon =>

la santé des Français est incomparablement meilleure et leur médecine l’est aussi. 

Pourtant les Américains dépensent par an et par habitant 12 555 $ et les Français un peu plus de la moitié 6 630 $.

En 2022, aux Etats-Unis, 16,6%[3] du PIB était affecté à la santé, 11,5% en France qui se place pourtant en 4ème position des pays de l’OCDE (la moyenne de ces pays est de 9,2% du PIB). 

Rappelons qu’un point de PIB, en France, représente environ 23 milliards d’euros en 2023, notre excès de dépense par rapport aux pays comparables est donc de l’ordre de 50 milliards, mais rien à voir avec les Etats-Unis dont l’état sanitaire de la population est alarmant et la gabegie patente. 

Soulignons enfin que 48% des dépenses américaines sont financées par des impôts et des taxes soit donc 6 026 $ ; en France ce chiffre est de 78 % soit donc 5 151 $. 

Les contribuables américains payent donc plus que les Français pour leur santé ! Je doute qu’ils en soient conscients. 

Aux Etats-Unis, 91% de la population est couverte par une forme d’assurance maladie. 38% l’est par les trois programmes publics : MEDICARE (les 65 ans et plus), MEDICAID (les pauvres) et la VETERAN ADMINISTRATION (les anciens combattants). 

53% ont une assurance privée, le plus souvent liée à leur contrat de travail et 9% rien, ce qui a un instant donné représente 31 millions d’habitants, mais quasiment le double au cours d’une année, selon que l’emploi du moment offre ou n’offre pas de couverture « santé » ce qui n’est pas obligatoire quand l’entreprise a moins de cinquante salariés. 

En outre, pour ceux qui sont assurés, il y a le plus souvent des franchises importantes si bien que 10% de ces assurés paieront de leur poche au cours d’une année 5 390 $ et 1% 19 500 $ en 2023, aussi 41% des Américains se sont endettés pour réduire leurs dépenses de santé et 25% disent s’être privés de soins pour des raisons financières ! 

En outre les soins dentaires, les lunettes, ou les appareils auditifs sont peu ou mal remboursés. Les conditions de remboursement des médicaments sont d’une extrême complexité et varient d’une assurance à l’autre. 

Pour MEDICARE, le système s’est simplifié en 2020 : les patients payent de leur poche 25% du prix et, si le montant payé dépasse un seuil, qualifié de « limite catastrophique », ce taux descend à 5%. 

Il faut dire qu’aux Etats-Unis les prix des médicaments sont libres depuis l’année 2000 (la famille Bush a toujours été proche des industriels de la pharmacie), que la publicité pour les médicaments est autorisée à la télévision et que, jusqu’à une date récente, il était interdit aux programmes fédéraux de négocier les prix avec les industriels. 

Joe Biden et Kamela Harris font grand cas de la possibilité pour MEDICARE de faire baisser certains prix de médicaments à partir de 2026, mais cela ne rapportera que 6 milliards de dollars. 

En 2023, les dépenses de santé des Etats-Unis étaient de 4 800 milliards de dollars soit le double du PIB de la France ! Si ce système est aussi onéreux, cela provient d’un effet paradoxal des mécanismes d’assurance. 

En effet, les gens riches bénéficient d’assurance qui couvrent les hôpitaux luxueux et les médecins onéreux, les autres essayent de suivre et ainsi la concurrence produit de l’inflation et rend solvables des tarifs de plus en plus élevés. 

Aux Etats-Unis, une IRM coûte 4 000 $, un scanner 3 000 $, un pontage coronarien de l’ordre de 80 000 $, une appendicectomie au minimum 40 000 $. En France, en secteur 1 (celui des tarifs opposables), le prix est à diviser par un facteur allant de 7 à 10 ! 

Quant au salaire moyen d’une infirmière en Californie, il est de 116 000 $ (104 400 €), comparés au 29 000 € nets, le salaire moyen d’une infirmière française. 

La conclusion est claire :

Kamela Harris avait raison quand, en 2019, elle soutenait la proposition de Bernie Sanders, celle d’instaurer un système d’assurance maladie universelle, seul moyen d’arrêter cette inflation qui ne bénéficie qu’aux acteurs de la santé au détriment du reste de la population. 

Je doute cependant qu’elle l’annonce durant cette campagne, tant elle risquerait alors de passer pour « libérale », c’est-à-dire socialiste, auprès d’une partie significative de son électorat. Le fera-t-elle si elle est élue ? Cela est peu probable et dépendra notamment de la composition du Sénat. 

Elle pourrait cependant baisser progressivement l’âge qui permet d’entrer dans MEDICARE et, de même, avec les Etats de l’Union, étendre les conditions qui autorisent les plus pauvres à bénéficier de MEDICAID, réduisant ainsi la part des non-assurés qui sont pour l’essentiel des jeunes adultes exerçant des petits boulots. 

Quant à la régulation du prix des médicaments, jusqu’où ira-t-elle ? Interdira-t-elle leur publicité comme c’est le cas en France ? 

Constater la mauvaise santé des Américains, comme l’inégalité de leur accès aux soins ne conduit pas toujours à résoudre ces problèmes. 

Michèle Obama en son temps a pourtant tenté d’expliquer les conséquences de la malbouffe, mais sa pédagogie efficace semble avoir eu peu de poids face à l’industrie agro-alimentaire. 

Un système d’assurance universelle remettrait en cause les privilèges des assureurs, de l’industrie biomédicale et des professionnels de santé, ce qui fait beaucoup de monde et semble idéologiquement impossible dans un pays où l’on croit que les dépenses publiques sont par essence mauvaises. 

En France, si les thèmes essentiels sont différents, ils sont aussi superbement ignorés par la classe politique. 

Quel parti propose de modifier les modalités de paiement des généralistes ? 

Quel élu reconnait que nous ne sommes plus capables d’avoir des médecins et chirurgiens spécialistes dans une bonne moitié des hôpitaux publics et qu’il faut donc en tirer des conséquences pour l’organisation des soins et l’accès de tous à une médecine de qualité ? 

Qui s’intéresse à la recherche médicale et à l’enseignement de la médecine qui ne peuvent plus avoir pour seules références les ordonnances de 1958 quelques qu’en furent la qualité ? 

Nous allons donc suivre avec intérêt la campagne électorale américaine et la politique du Gouvernement français qui ne devrait pas tarder à être nommé et voir s’ils s’attaquent aux questions structurelles. 

Jean de Kervasdoué 

Chronique également publiée dans Le Point du 17 aout 2024 


[1] https://www.pewresearch.org/politics/2023/06/21/inflation-health-costs-partisan-cooperation-among-the-nations-top-problems/ [2] Les meilleures sources de données proviennent de l’OCDE. Toutefois, le rapport 2023, publié en 2024, utilise des données de 2022, voire de 2021. OCDE – Panorama de la santé 2023 - https://www.oecd-ilibrary.org/docserver/5108d4c7-fr.pdf?expires=1723735157&id=id&accname=guest&checksum=B2B110FE98DEFCCC5B8DC4426C7848A5 [3] Les chiffres de l’OCDE sont parfois différents de ceux des Etats, car ils sont retraités. Ils sont cependant les seuls à permettre des comparaisons sur des bases communes.

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Quelle planification urbaine pour une ville durable ? Ahmed CHITACHNI

Quelle planification urbaine pour une ville durable ? Ahmed CHITACHNI

La problématique de la ville durable est toujours relative à des contextes géographiques, ce qui rend peu comparables, par exemple, les politiques conduites dans les villes du nord et du sud. La spécificité des milieux géo-historiques, écologiques et culturels, et des jeux d’acteurs demande une adaptation des politiques à chaque contexte et singularité urbaine. La ville durable marocaine doit prendre (et rendre) en compte les spécificités locales sociales et culturelles et non importer des modèles tous faits quand bien même ils ont fait leurs preuves ailleurs / Ahmed Chitachni est chercheur en anthropologie urbaine. Il scrute depuis longtemps, et avec attention, les évolutions urbaines, et en particulier celles des villes africaines, à commencer par la sienne, la quasi mythique Casablanca./ 14 juillet 2024

Ahmed Chitachni est politiste, essayiste et chercheur en anthropologie urbaine. Il vient de publier «Casablanca 1907-1956 : la démesure d’un urbanisme ». Ahmed Chitachni participe régulièrement aux travaux du CERIPP présidé par le professeur Ali Sedjari, co-président de I-Dalogos.
Cette contribution s’inscrit dans la suite du Forum Centraliens Supelec de novembre 2022. Les organisateurs avaient eu le souci de porter des regards critiques et croisés sur les processus de la conception, de la fabrique et de la gouvernance de la ville marocaine et de l’urbain dans toutes ses manifestations, et cela, en prolongement au lancement par  le Ministère marocain de l’Aménagement du Territoire, de l’urbanisme, de l’Habitat et de la politique, dans les 12 régions du Royaume, d’un dialogue national autour de l’urbanisme et de l’habitat. Il s’agissait d’inviter, tous les acteurs concernés, à se mobiliser pour repenser l’habitat et l’urbanisme autour d’une vision prospective partagée.

Selon l’ONU, la situation du logement et des établissements humains continue de se détériorer. Or, les villes et les villages sont des centres de civilisation, facteurs de développement économique et de progrès social, culturel, spirituel et scientifique. Aujourd’hui il y a un consensus international - Banque Mondiale/OCDE/ONU-Habitat - pour considérer l’urbanisme et la planification territoriale comme une opportunité et un facteur déterminant pour le développement social et la croissance économique et  prendre en compte les indicateurs de bien-être intégrant le confort au sein du logement en tant que facteur d’épanouissement, selon le Ministère marocain de l’Urbanisme. Ce désir de changement de paradigme dénote l’essoufflement et par la même l’obsolescence des modèles adoptés jusqu’alors. 


Même si les impératifs de ville durable, ou de développement urbain durable viennent de la communauté internationale et peuvent être considérés comme des contraintes imposées aux pays en développement, ils sont néanmoins des opportunités permettant le renouvèlement et la mise à jour des pratiques, process, procédures et des politiques publiques en la matière. Leur intégration par ces pays a donné lieu à une véritable institutionnalisation corolaire des agendas internationaux.

- I - L’inclusion urbaine passe nécessairement par des territoires inclusifs

« Être exclu d’une participation significative à la vie économique, sociale, politique et culturelle de la collectivité est l’un des plus graves problèmes auxquels soient confrontés les individus dans la société contemporaine. Cela n’est ni judicieux ni souhaitable. » UNESCO Rapport sur les principes directeurs de l’inclusion - Publié en 2006

D’impulsion des organismes internationaux à approche éducative, l’inclusion « est une question de respect des droits de l’homme, qui touche prioritairement les orientations de politique générale d’un pays. […] Elle est donc indissociable de la manière dont on conçoit le type de société et de bien-être que l’on souhaite et de la manière dont on envisage le “vivre ensemble” […] tendre vers une société inclusive constitue le fondement même du développement social durable … » Elle suppose que toutes les personnes, malgré leur diversité, sont respectées de manière équitable et ont accès de façon égale aux mêmes possibilités, sans obstacles visibles ou invisibles, apparents ou dissimulés, procéduraux ou coutumiers.


L’intérêt que revêt l’inclusion urbaine, le tissage du lien social et le vivre ensemble, émane du constat que plus de la moitié de la population du monde sera urbaine à la moitié du vingt et unième siècle. Ce qui oblige les gouvernements à faire face à des défis colossaux pour mettre à la disposition des nouveaux urbains des commodités toujours plus importantes. Cet accroissement de la population urbaine s’explique en grande partie par un exode rural exponentiel où les populations fuient la misère due aux sècheresses pour la recherche d’emplois fussent même précaires et la recherche des commodités de la ville. Cette ruée vers la ville et ce constat démographique sont considérés par des observateurs comme pouvant déstabiliser toute la planète, on parle même de « Bombe urbaine ».

Ceci est d’autant plus accru dans le cas marocain où l’on connait une migration vers le littoral, principalement l’axe Kénitra/Safi qui subit d’une manière constante des pressions dues notamment à une urbanisation non-maitrisée qui menace tous les équilibres socio-économiques, écologiques et urbanistiques.


C’est pourquoi je milite pour que l’aménagement du territoire revette un caractère primordial avant même (ou concomitamment) toute planification urbaine. 

Car un aménagement de territoire rationnel, transversal et prospectif, peut endiguer cet exode rural problématique, et libérer les planificateurs des grandes villes pour se pencher sur des approches nouvelles et stratégiques. Ses principales orientations constituent l'ensemble des politiques mises en œuvre pour encadrer ou infléchir les évolutions du territoire à l'échelle de l'État en fonction de choix politique et des contextes. Il corrige les déséquilibres et oriente les développements spatiaux. Il élabore les priorités en matière d'infrastructures et de grands équipements structurants , avec des localisations/délocalisations des activités régionales, et la recherche des spécialisations territoriales régionales (industrie, pêche, tourisme etc.) 

L’aménagement du territoire opère des arbitrages entre le caractère relativement continu des phénomènes spatiaux liés aux risques et le caractère discontinu de leur gestion territoriale : délimitation de zones réglementées, protégées ; délimitation des zones aidées, des aires déclarées propices aux catastrophes naturelles. 

L’aménagement du territoire, politique volontariste de l’Etat « n’est pas fait à des fins strictement économiques, mais bien d’avantage pour le bien-être et l’épanouissement de la population[..], la recherche dans le cadre géographique d’un pays d’une meilleure répartition des Hommes en fonctions des ressources naturelles et des activités. Cette recherche est faite dans la constante préoccupation de donner aux hommes de meilleures conditions d’habitat, de travail, de plan, de grandes facilités de loisir et de culture. »

Conscients des distorsions territoriales du pays, de la pression exercée par l’exode rural sur le littoral atlantique, et de la nécessité de l’élaboration d’une vision de l’aménagement du territoire tendant à un développement durable, les autorités marocaines ont diagnostiqué les causes de cette pression, par, principalement :- un faible encadrement du milieu rural,
-l a non maitrise des flux migratoires,
- la difficulté d’insertion des migrants ruraux au sein des villes.


Après l’adoption des textes sur la régionalisation et la création des 12 régions du Royaume, le Schéma National d’Aménagement du Territoire fut promulgué avec ses déclinaisons régionales les (SRAT) les schémas régionaux aménagement du territoire, en plus avec comme corollaire la création du Conseil Supérieur de l’Aménagement du territoire auquel est assigné le suivi et l’évaluation du SNAT.


Le SNAT dans son diagnostic qualifie clairement la grande partie de l’espace rural comme des espaces délaissés à situation qualifiée de marasme structurel, un dysfonctionnement systémique avec un enchaînement de la pauvreté, du sous-équipement, de l’analphabétisme, et de la surnatalité. Situation à différents blocages économiques, sociaux, et culturels.

 « Il s’agit de marasme, pouvons-nous lire encore dans le SNAT, parce qu’il y ablocage dans la misère avec impossibilité pour les régions concernées de s’en sortir par leurs propres moyens. »
Le (SNDR) Schéma National de Développement Rural a priorisé des ambitions dont les plus pertinentes sont :
- L’amélioration de l’attractivité en milieu rural et la qualité de vie de la population,
- Promouvoir la compétitivité rurale par la diversification des activités non-agricoles génératrices de richesse et d’emplois,
- Assurer les conditions de durabilité environnementale et la valorisation du patrimoine naturel et culturel
- Appui à l’urbanisation intermédiaire.

Pour moi, c’est surtout cette urbanisation intermédiaire qui est à mettre en exergue et d’en hâter le développement. « C’est dans la ruralité que naît l’urbanité » écrivait monsieur Fikrat dans le document cité en référence. De ma part, je peux avancer que : pour comprendre l’urbain il faut étudier le rural. 

Cette urbanisation intermédiaire, ces villes satellites en tant que chef-lieu à différents niveaux réguleront la relation ville/campagne, et sont indispensables au fonctionnement de leurs espaces/territoires par la sédentarisation des populations. De tailles humaines, ces villes intermédiaires peuvent contribuer à l’inclusion, localement, eu égard à leurs composantes culturelles régionales, et retisser des chaines de valeurs ancestrales assurant par la même un bon cadre de vie et le bien-être de leurs populations. Economiquement ces villes intermédiaires peuvent recevoir des activités d’industries de transformations des produits agricoles locaux, et pourquoi pas des activités de pointe avec la généralisation des réseaux électrique et internet à presque 100% du territoire national. Activités créatrices d’emploi sur place et facilitatrice de sociabilisation.


Cette urbanisation intermédiaire aura l’avantage de créer des valeurs tendant à l’évolution culturelle des populations, de fournir travail, du logement et assurer les besoins de base tout en contribuant au tissage du lien social, et constituer ainsi un tremplin vers les pratiques de l’urbanité et à terme vers la citadinité ; tout en abandonnant petit à petit les pratiques habitantes imprégnées de la vie rurale. Je précise que ces villes intermédiaires ou satellite telles que je les ai décrites n’ont aucune ressemblance ou lien avec le programme des villes nouvelles plus situées dans les périphéries des villes qui se sont transformées plus en quartiers dortoirs.

https://centraliensupelec-maroc.org

- II- Quelle ville durable à planifier ?

A- Liminaire


Ce flux migratoire, qui risque de s’accroitre, eu égard aux différents stress hydriques que connait notre pays, a fait que la strate urbaine connait des discordances criardes. L’action publique jusqu’alors n’a fait que répondre après coup, toujours avec un temps de retard à la résolution des problèmes liés à l’urbanisme. L’urbanisation précède l’urbanisme.


Après l’héritage de l’urbanisme coloniale qui avait opéré une distinction pour ne pas dire ségrégation entre deux pans de la même ville (ville européenne et ville indigène), et les legs des bidonvilles et autre habitat non structuré, les actions urbanistiques après l’indépendance étaient dictées par le sécuritaire (évènements de 1981) et de l’urgence (terrorisme 2006). Nos villes, face à la rareté du foncier grignotent sur les faubourgs immédiats et s’étirent et s’étendent à l’infini. Conséquences immédiates : une mobilité distendue et difficile, une distanciation sociale, des coûts supplémentaires pour les pouvoirs publics dus aux extensions de réseaux, apparitions de marges sociales tant dans les périphéries des villes que dans les anciens quartiers des centres historiques par leur vulnérabilité à menacer ruine du fait que les efforts se sont adressés à la réalisation des nouveaux programmes. Sans fonction réelle et claire, nos villes souffrent de « L’habitat insalubre, la périurbanisation, la métropolisation, l’inégalité spatiale, le déclassement social, la faible attractivité des territoires, l’informalité urbaine, la faible résilience aux phénomènes naturels (inondations) et récemment l’insécurité urbaine sont autant d’indicateurs qui plaident pour l’implémentation d’un modèle de développement urbain à même d’inscrire nos villes et territoires sur la voie de la durabilité, l’inclusivité et la résilience. »


Notre urbanisme et nos modèles de production des villes présentent tous les signes d’essoufflement et d’anachronisme, à un moment de cristallisation des attentes sociales et des recommandations des instances internationales qui placent la ville au centre des stratégies de la croissance économique et de développement social. Bien qu’étant en crise, il y a eu quelques réalisations intéressantes à travers le pays. Ceci nous amène au constat que la question urbaine et le droit à la ville se posent avec acuité dans un monde où l’urbanisation est irréversible.

https://ceripp.institut-montpensier.fr

B- Les principaux écueils

Les autorités marocaines soucieuses de l’obligation du renouvellement des principes de l’action publique en matière de planification urbaine et de l’aménagement du territoire avaient créé et adopté un certain nombre d’outils pour sa réussite (SNAT, SRAT, SNDR, SNDU, NMD) qui dans une certaine mesure et à leur étude, marquent l’irréversibilité du désir des pouvoirs d’aller de l’avant pour la réussite d’une planification pouvant à terme aboutir à un développement et à des villes durables.


En dépit de cette foison de règlementations qui dans certains cas est avant-gardiste, des écueils entravent sa mise en œuvre. Parmi les principaux blocages je peux citer :

- L’applicabilité de ces dispositions reste très en deçà des attentes, et marque des retards redondants. (Ex. une seule région a présenté son Srat, et le conseil Supérieur de l’Aménagement du territoire ne s’est réuni que deux fois depuis sa création)
- Une planification urbaine obsolète ballotée depuis l’indépendance entre différents départements ministériels au gré des conjonctures, qui prêche par son technicisme loin des réalités et des moyens de réalisation,
- La multiplication des intervenants tant au niveau central que local, aux intérêts divergents et conflictuels, à l’appui le constat de la Banque Mondiale : « le développement urbain et territorial pâtit également de la multiplicité des acteurs institutionnels dans ce domaine, du chevauchement des prérogatives et de l’absence de territorialisation de l’action et de mise en cohérence des politiques publiques au niveau local. »
- Manque de transversalité à tous les échelons, des études aux réalisations,
- Absence de contrôle et reddition des comptes,
- L’inadéquation des études par rapport aux situations spécifiques marocaines, par leur l’octroi à des bureaux et consultants étrangers,
- Des réponses trop précipitées aux agendas internationaux,
- Insuffisance du financement et trop faibles ressource humaines

C- Pour une ville durable marocaine

« Chaque ville étant différente, c'est à chacune qu'il appartient de trouver son propre chemin de parvenir à la durabilité » Charte d’Aalborg

La ville durable (sustainable city) est un nouveau référentiel urbanistique pour les politiques publiques initiés par les instances internationales, aux contours très dialectiques. Car en effet, comme l’a souligné un ancien directeur adjoint d’ONU-Habitat : « la question urbaine est à la fois trop vaste (la ville est un espace complexe où se mêlent tous les secteurs d’activité et où convergent toutes les problématiques) et trop local (chaque ville est spécifique) pour constituer une priorité internationale.»


On ne peut la définir que par ses attributs en combinant plusieurs approches des chercheurs qui se sont intéressés à la thématique, car la problématique se construit d’une manière incrémentale, par ajouts et modifications successives : c’est un autre des traits saillants de la ville durable comme l’écrit Cyria Emelianoff de l’article duquel je combine la définition qui suit.


Je peux définir la ville durable comme une ville compacte et fonctionnellement mixte qui assure la nécessaire intégration des différentes dimensions du développement durable, en offrant une qualité et une diversité de vie, et en améliorant constamment son environnement naturel, bâti et culturel au niveau du voisinage et au niveau régional, en préservant son hinterland immédiat. Je peux affirmer, en citant Cyria Emelianoff que « La problématique de la ville durable est toujours relative à des contextes géographiques, ce qui rend peu comparables, par exemple, les politiques conduites dans les villes du nord et du sud. 

La spécificité des milieux géo-historiques, écologiques et culturels, et des jeux d’acteurs demande une adaptation des politiques à chaque contexte et singularité urbaine. » C’est pourquoi j’ai intitulé ce paragraphe « pour une ville durable marocaine » car toute planification urbaine de la ville durable doit prendre (et rendre) en compte les spécificités locales sociales et culturelles et non importer des modèles tous faits quand bien même ils ont fait leurs preuves ailleurs ; l’heure n’est plus à l’expérimentation.


Planifier une ville durable et inclusive marocaine suppose :
- Une planification qui opte pour un resserrement territorial urbain et l’abandon de son étalement perpétuel par la requalification du foncier et des quartiers à l’intérieur des villes et la réhabilitation de l’immobilier ancien où le partenariat public/privé peut dynamiser le process. Construire la ville sur la ville.
- Abandonner les principes de l’urbanisme classique du début du siècle (Fonctionnalisme et zonage) et abandonner la trame Ecochard qui enlaidit nos villes et les étale à l’infini.
- Opter pour une mixité sectorielle prônant la convergence et le croisement de : l’environnement, du social, et de l’économie , pour atteindre la ville du Quart d’heure chère au professeur Carlos Moreno qui consiste « une organisation urbaine limitant l’impact environnemental des vies citadines par une réduction notable des déplacements carbonés, où les résidents peuvent satisfaire leurs besoins essentiels à proximité de leur domicile et qui par sa qualité de vie suscite leur attachement et leur bien-être à leur lieu de vie. » Ce qui permet au citoyen dans un espace réduit de se loger, travailler, s’approvisionner, se soigner, avoir l’accès à la culture et au sport, sans faire de longs trajets, et résoudra les problèmes de la mobilité.
- Appuyer l’économie solidaire et local par la préservation de l’artisanat traditionnel et le développement par la formation d’un artisanat moderne (les réparations de toute sorte de matériel) pourvoyeur d’emploi et préservateur de la nature.
- Se rendre compte que finalement nos villes sont plus commerçantes qu’industrielles eu égard au nombre important de leurs populations qui vivent du commerce. Pour ce faire, penser et repenser les espaces des activités commerciales mineures, et de proximité pour combattre l’anarchie des occupations des domaines publics.
- Informer, éduquer les habitants qui sont des urbains avant d’être citoyens et les sensibiliser à l’écologie, et modifier les comportements et les pratiques habitantes.
- Enfin, la ville durable est une ville connectée à process et procédures dématérialisés.


Trois leviers doivent retenir l’attention des planificateurs : La famille, le quartier et l’école.


Le Maroc dispose d’une chance que peu de pays ont, c’est que ces trois leviers étaient jusqu’à un passé récent des incubateurs de valeurs de solidarité, de mixité sociale, d’inclusion, de résilience et du vivre ensemble.


- La famille : en lui offrant des logements de qualité dans un environnement paisible et accueillant aussi bien pour les parents que pour les enfants. Planifier pour ces derniers environnements urbains pour leur mobilité et leur épanouissement en toute sécurité et des accès à des aires de jeu ainsi qu’à des activités de loisir sûres, y compris à des installations sportives.
- L’école (ou la culture en général) : Il est important de rappeler que la culture génère selon l’UNESCO trente millions d’emploi à travers la planète, est que le terme inclusion a été utilisé au début par les instances onusiennes pour faire évoluer l’école. Parmi les 17 objectifs de développement durable de l'Agenda 2030, l'ODD 11 sur les villes durables indique clairement que la culture a un rôle essentiel à jouer dans la réalisation du développement urbain durable. (Source UNESCO)
- Le Quartier : Les planificateurs doivent repenser cette plus petite structure urbaine qu’est le quartier, dans le sens marocain de Houma, Derb en s’inspirant des expériences de nos villes ancestrales, en vue d’un retissage du lien social, qui promeut des espaces sûrs, salubres, accessibles, d’un coût abordable, résilients et durables. Repenser de tels lieux, est une manière de promouvoir la prospérité et la qualité de la vie pour tous. C’est permettre aussi, autonomisation des enfants, et une qualité sociale de la proximité par la promotion de la vie associative et la convivialité du voisinage.


Tout ceci n’est pas une tâche ardue pour les descendants des bâtisseurs de l’Empire chérifien et de l’Andalousie.

Ahmed Chitachni 
Casablanca 


BIBIOGRAPHIE :

A. Fikrat - Directeur de l’aménagement du territoire- les outils de l’aménagement du territoire au service du développement urbain durable- IRES Rabat 14 Février 2013

Brigitte Bouquet - Inclusion : approche socio-sémantique Eres n°11- 2015

Cyria Emelianoff- La ville durable : l'hypothèse d'un tournant urbanistique en Europe- L'Information géographique · Octobre 2007

Eugène Claudus Petit - la politique d’aménagement du territoire - Revue Histoire n°79- 2003 cité par Soufiane Bouchakour Dossiers de Recherches en économie et gestion-Dossier 10, n°1 2002

La charte d'Aalborg a été adoptée par les participants à la conférence européenne sur les villes durables qui s'est tenue dans la ville danoise d'Aalborg le 27 mai 1994.

Mostafa KHEIREDDINE et Mounir ZOUITE-Le développement urbain au Maroc : déficits du modèle et éléments de politique alternative-Revue espace géographique et société marocaine- n°31 Janvier 2020

Note thématique de la banque Mondiale, -Mai 2018

Samuel Ripoll - LA QUESTION URBAINE AU PRISME DES NATIONS UNIES-Retour sur la conférence « Habitat III » Éditions de la Sorbonne | « Revue internationale des études du développement » 2017/4 N° 232 |

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Entretien avec la romancière francaise et guadeloupéenne Estelle-Sarah BULLE

Entretien avec la romancière francaise et guadeloupéenne Estelle-Sarah BULLE

Les ultra-marins sont dans leur écrasante majorité très attachés à la France. Ils ne demandent qu'à briller dans le ciel national. Le problème vient du "centre", de la France continentale qui refuse de se reconnaître dans le miroir que lui tendent ses enfants coloniaux. Encore une fois, c'est un problème politique. La société civile est depuis longtemps prête à échanger et à apprécier cette richesse culturelle. Il n'est qu'à voir le succès du rap, du zouk, de la cuisine réunionnaise et antillaise, des milliers de touristes hexagonaux qui sont heureux de visiter ces territoires où ils peuvent parler français, des communautés antillaises francophones qui peuplent les Alliances françaises à New York, Miami, Londres.../ Entretien avec Jean-Claude Mairal / 11 août 2024

Estelle-Sarah Bulle est une romancière française, originaire  de Guadeloupe qui naît en 1974 à Créteil, d'un père guadeloupéen et d'une mère franco-belge. Elle publie en 2018 son premier roman, Là où les chiens aboient par la queue, mêlant autobiographie et fiction. Le roman est lauréat en 2018 du Prix Stanislas du premier roman, du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde, ainsi que le Prix Eugène-Dabit du roman populiste. L'ouvrage est en outre sélectionné pour la finale du Prix du roman Fnac. En 2019, il reçoit une mention spéciale du jury du Grand prix du roman métis. En 2020 elle publie Les fantômes d'Issa, L'École des loisirs, en 2021 : Les étoiles les plus filantes, Éditions Liana Levi, en 2022 : L'Embrasée, Caraïbéditions, roman jeunesse, en 2022 : Guadeloupe, paysages intranquilles, Long Cours, avec Sylvain Duffard et en 2024 : Basses terres, Paris Éditions Liana Levi.

Entretien réalisé par Jean Claude Mairal pour I-Dialogos

I-Dialogos: J’ai lu avec le plus grand intérêt votre livre « Là où les chiens aboient par la queue ». Pourquoi un tel titre ? 

Estelle-Sarah Bulle : Le titre est la traduction littérale d'une expression créole : "La chyen ka japé pa ké". Cette expression est utilisée en Guadeloupe pour désigner un lieu éloigné et perdu; l'équivalent de "pétaouchnok" ou "Ravitaillé par les corbeaux". Antoine, l'héroïne, naît en Guadeloupe, dans la campagne, dans les années 30. A cette époque, le lieu de son enfance est un coin isolé de l'île éloigné de la capitale économique, Pointe-à-Pitre. A seize ans, elle n'a qu'une idée : quitter son trou perdu. J'ai traduit littéralement le titre en français car ainsi, la phrase, si elle est exacte grammaticalement, semble étrange des deux côtés de l'Atlantique : en France, on est intrigué par sa signification. En Guadeloupe, on met un temps à reconnaitre qu'il s'agit de l'expression créole bien connue! Cette "étrangeté" reflète l'un des aspects de mon roman : en tant que métisse née dans l'Hexagone d'un père guadeloupéen et d'une mère hexagonale, la nièce d'Antoine se sent vue comme une étrangeté à la fois dans sa banlieue de naissance (Créteil) et dans l'île où elle passe ses vacances. 

I-dialogos: A travers la vie quotidienne des personnages, celui de Hilaire, de tante Antoine, de tante Lucinde, de Petit-Frère, de vous-même, la narratrice et tant d’autres personnages, vous donnez à voir la petite et la grande Histoire des années 40 à nos jours,  des guadeloupéens sur leur ile et dans l’hexagone. Vous menez un véritable travail d’enquête en faisant revivre la mémoire de vos personnages, de votre famille. Nous sommes loin des clichés cartes postales pour touristes. En nous plongeant dans l’intime des personnages, vous aidez à mieux faire comprendre les contradictions, la richesse et la diversité des populations de l’île, fruit de l’Histoire souvent tragique. 

Estelle-Sarah Bulle : Oui, merci de l'avoir si bien compris. 

I-Dialogos : Page 233, Petit-Frère parle des éléments qui l’ont poussé à partir, « l’absence de perspective pour sa vie d’adulte et cette sensation persistante de devoir chaque jour baisser la tête. Sans cesse il fallait « s’arranger » avec diverses autorités….Je me sentais englué comme une mouche dans une toile d’araignée… ». On perçoit une société bloquée, que l’on retrouve dans les propos d’Antoine, page 272, « Ce que chacun savait se révélait encore plus laid à la lumière des événements. Les blancs rasaient les murs mais ne lâchaient rien de leur pouvoir. Les noirs baissaient la tête, incapables de former un front uni. Noirs, Blancs, Indiens, Chinois, Syriens, nous nous savions tous liés, entremêlés, mais nous avions honte de cette créolité qui était pourtant la seule réalité, la seule histoire de l’île ». Constat implacable sur la réalité de l’île ! D’où les velléités de partir qu’Antoine résume parfaitement par ces mots, « La métropole devenait une planche de salut : là-bas, la vie serait plus facile, là-bas, l’égalité serait réelle. Là-bas, on pouvait devenir fonctionnaire et être assuré d’avoir un toit en dur au-dessus de la tête. » Espoir, mais aussi désenchantement que l’on perçoit dans votre livre !

 I-Dialogos: Vous qui êtes nées en Métropole où vous avez construit votre vie, par ce livre vous revendiquez vos racines guadeloupéennes, votre créolité. En fait votre livre, n’est-il pas une quête de vos racines ? 

Estelle-Sarah Bulle : A l'origine, je voulais parler de ma propre situation de métisse née dans l'Hexagone. Mais il m'est vite apparu que si je voulais expliquer pourquoi j'étais née à Créteil, à huit mille kilomètres de là où était né mon père pourtant tout aussi français que moi, il fallait que j'explique ce qu'était l'île d'où il venait, et son histoire au XXe siècle. Une histoire très peu racontée dans la littérature française. Cela a été le point de départ de ma démarche. En écrivant, je n'ai pas eu vraiment de recherches à faire; je me suis aperçue que j'avais tout cela en tête depuis bien longtemps, sans même m'en apercevoir. Il m'a suffi de mettre ce récit sous forme d'une histoire avec une intrigue et des personnages forts. Ce n'est donc pas une quête de mes racines, que je connaissais complètement, mais plutôt une "mise en forme" consciente de mon histoire, de celle de ma famille, de celle des Antillais et des Guyanais. 

I-dialogos: Par votre livre, vous aidez à mieux faire connaître et comprendre les réalités complexes de la Guadeloupe. Vous participez avec d’autres écrivain-e-s des Outre-Mer à porter la voix de ces territoires et à sortir ceux-ci des clichés que l’on entend trop souvent. Car il y a une profonde méconnaissance chez les citoyens, les élus et les acteurs économiques de l'hexagone, de la réalité des territoires ultra-marins et de leurs populations. Alors que ces territoires possèdent une richesse humaine, une diversité culturelle, une créativité et des potentialités économiques environnementales considérables, on sous-estime grandement l’intérêt pour le rayonnement de la France, de pouvoir disposer de ces territoires qui sont présents aux quatre coins du Monde et sur trois Océans, faisant de notre pays, le 2ème empire maritime mondial, après les USA. Originaire de l’île de Tiga en Nouvelle-Calédonie, Walles Kotra qui a été directeur exécutif chargé de l’Outre-mer au sein du groupe France-Télévisions parle dans son livre « Mes Outre-Mer, Itinérance d’un océanien », de la France comme d’un « Pays-Monde » qui pourtant se « refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". C'est un jugement implacable? Comment analyser ce désintérêt, incompréhensible à mes yeux ? 

Estelle-Sarah Bulle : Je suis parfaitement d'accord avec les paroles de Walles Kotra. Récemment, durant les angoissantes élections législatives que nous venons de vivre, quelqu'un a dit : "Les Français voient la France comme un Renoir, alors qu'elle ressemble à un Picasso". C'est une autre façon de dire la même chose. Les Français n'apprennent pas suffisamment ce qu'est le territoire national réel, qui s'étend effectivement sur tous les continents. C'est dommage, car ce faisant, ils ne réalisent pas combien la richesse ethnique, géographique, culturelle de la France, est un des outils de sa puissance, voire le seul. Au XVIIIe siècle, un quart de la richesse de la France découlait directement de ses terres ultra-marines et des populations esclavagisées qui y travaillaient pour produire du sucre, de l'indigo, du cacao, du café, etc. D'immenses fortunes se sont ainsi bâties chez les propriétaires en Haïti (Saint-Domingue) et dans les autres territoires ultramarins. Sans compter ceux qui ont fait fortune dès le XVIIe siècle en armant des bateaux pour transporter les esclaves depuis l'Afrique vers ces possessions françaises; les armateurs de Nantes, la Rochelle, Bordeaux, Saint Malo, etc. Les richesses tirées de l'esclavage ont financé les guerres de Louis XIV, les parc et châteaux bâtis aux XVIIe et XIXe siècles, le développement des villes portuaires... Ce n'est pas pour rien que Napoléon a rétabli l'esclavage, sous la pression des grands propriétaires. C'est une histoire difficile, que la France a toujours du mal à regarder en face, ce qui explique qu'encore aujourd'hui, cette histoire et la situation présente qui en découle sont ignorées plus ou moins consciemment dans les livres d'Histoire et les musées.  

I-Dialogos: Quand les élus, les décideurs et les citoyens de l'hexagone, vont-ils prendre conscience que la France est une puissance sur tous les océans, présente aux quatre coins de la planète, en Amérique du sud, dans les Caraïbes, en Amérique du Nord, en Océanie, dans l'Océan Indien, proche du continent africain, dans l'Antarctique et sortir du repliement, du pessimisme et du déclinisme qui suintent de partout ? Comment y parvenir ? 

Estelle-Sarah Bulle : Il faut en parler calmement, sans se laisser aveugler par la culpabilité des siècles passés. La culture est un des moyens de faire comprendre cela (par la littérature la musique, les arts...). Mais sans une véritable prise de conscience de la classe politique (qui est toujours en retard par rapport à la société civile) et tant qu'un discours clair et pédagogique de sa part ne sera pas porté sur ces sujets, le problème perdurera, comme l'éléphant au milieu de la pièce. 

I-Dialogos: En 2024, la France accueillera dans l'Hexagone, le Sommet de la Francophonie. A mes yeux, les Outre-Mer sont partie intégrante de la Francophonie, avec leurs particularités et leur diversité culturelle et linguistique. Fortement marqués par l'Histoire coloniale qui pèse dans les consciences et dans les rapports entre les différentes communautés, il y a souvent parmi une partie des peuples des Outre-Mer de la suspicion quand on parle de la Francophonie. N'est-il pas temps de repenser en France, la Francophonie en intégrant pleinement dans toute leur richesse et leur diversité, l'ensemble des territoires des Outre-Mer? Et peut-être de parler plutôt des Francophonies? 

Estelle-Sarah Bulle : Je ne suis pas une spécialiste de la francophonie, mais il y a assurément des évolutions à mener sur la vision véhiculée et l'emploi de ce concept. 

I-Dialogos: Le Sommet de la francophonie ayant lieu en France, n’est-ce pas l’occasion en 2024, au-delà du sommet institutionnel et de la "photo de famille", d’intégrer pleinement les territoires ultra-marins dans la Francophonie, leur permettant de faire vivre avec fierté leurs spécificités, leur richesse culturelle et ainsi de porter la voix de ces territoires au sein de l'espace et des institutions de la Francophonie? 

Estelle-Sarah Bulle : Oui bien sûr. Cela passe par une véritable mise en avant de cette richesse par l'Hexagone. Les ultra-marins sont dans leur écrasante majorité très attachés à la France. Ils ne demandent qu'à briller dans le ciel national. Le problème vient du "centre", de la France continentale qui refuse de se reconnaître dans le miroir que lui tendent ses enfants coloniaux. Encore une fois, c'est un problème politique. La société civile est depuis longtemps prête à échanger et à apprécier cette richesse culturelle. Il n'est qu'à voir le succès du rap, du zouk, de la cuisine réunionnaise et antillaise, des milliers de touristes hexagonaux qui sont heureux de visiter ces territoires où ils peuvent parler français, des communautés antillaises francophones qui peuplent les Alliances françaises à New York, Miami, Londres... Les échanges sont multiples. 

I-Dialogos: A tous mes interlocuteurs et interlocutrices, je leur pose la question suivante sur leur lien avec la francophonie. Vous concernant, est-ce que vous vous considérer  comme une écrivaine francophone ? Ou non ? 

Estelle-Sarah Bulle : Non, je suis une écrivaine française. Mes parents et leurs aïeux sont français depuis des générations, aussi loin que l'on remonte (sauf du côté de ma grand-mère maternelle, qui était allemande mais perdit sa nationalité à l'âge de dix ans à cause du nazisme). Je suis née en France. Pourquoi devrais-je me dire francophone, alors que le père de mes enfants par exemple, né à Avignon, a des origines provençales qui s'ancrent dans un territoire, le Comtat Venaissin, qui ne fut entièrement français que cent ans après la Guadeloupe. Et pourtant, s'il se mettait à écrire, on ne lui poserait même pas la question; il serait considéré comme un écrivain français...

L'interview de Walles KOTRA


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Maryam MADJIDI, écrivaine française d'origine iranienne. Entretien.

Maryam MADJIDI, écrivaine française d'origine iranienne. Entretien.

Née à Téhéran, Maryam Madjidi a quitté l'Iran avec ses parents en 1986 sur les chemins de l’exil pour s’installer en France, à Paris puis à Drancy. Elle entreprend des études de lettres à la Sorbonne. Elle enseigne ensuite les lettres et la langue française à des collégiens et lycéens, ainsi que le français langue étrangère (FLE) en Chine et en Turquie avant de revenir vivre en France. Depuis janvier 2023, Maryam Madjidi est chroniqueuse pour l’hebdomadaire L'Humanité Magazine.. En 2017, elle publie « Marx et la Poupée »,roman autobiographique paru aux éditions Le Nouvel Attila, lauréat du prix Goncourt du premier roman la même année. / Interview par Jean-Claude Mairal / 26 août 2024

Maryam Madjidi, née à Téhéran, est une écrivaine française d'origine iranienne, partie avec ses parents en 1986  sur les chemins de l’exil pour s’installer en France, à Paris puis à Drancy. Elle entreprend des études de lettres à la Sorbonne. Elle enseigne ensuite les lettres et la langue française à des collégiens et lycéens, ainsi que le français langue étrangère (FLE) en Chine et en Turquie avant de revenir vivre en France. Depuis février 2016, elle travaille en tant qu'enseignante de FLE pour la Croix-Rouge française auprès des mineurs non accompagnés. Depuis janvier 2023, Maryam Madjidi est chroniqueuse pour l’hebdomadaire L'Humanité Magazine.  En 2017, elle publie « Marx et la Poupée »,roman autobiographique paru aux éditions Le Nouvel Attila, lauréat du prix Goncourt du premier roman la même année. Ensuite en 2021 « Pour que je m'aime encore ».  En Littérature jeunesse elle publie, « Je m’appelle Maryam » en 2019 puis en 2021 « Mon amie Zahra », L'École des loisirs, coll. « Mouche » .

 Photo: Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Propos recueillis par Jean-Claude Mairal, co-président I-Dialogos

I-dialogos : Maryam Madjidi, quand on connaît votre parcours, on comprend mieux le titre de votre livre "Marx et la poupée", alors qu'au premier abord, il est assez déroutant. Arrivée à Paris à l'âge de 6 ans, vous nous racontez, sous forme de journal, par petites touches et avec les yeux d'une enfant, puis d'une adolescente, et enfin d'une jeune femme adulte, des tranches de vie de l'exil, l'incompréhension du départ et de quitter ses amies et sa grand-mère, la perte de repère de la langue paternelle et maternelle, des difficultés à comprendre les codes du pays d'accueil, les contradictions entre 2 cultures et la difficulté à se situer, le refus puis le besoin de retrouver l'identité persane perdue et enfin à la fin du livre, la réconciliation avec vous-même, ce que vous nommez "troisième naissance". N’est-ce pas ce qui fait l'intérêt de votre livre pour mieux comprendre les affres de l'exil, loin de la terre où on est né, où sont nés les parents, les grands-parents et les ancêtres ? En fait votre livre n’est-il pas une ode à la vie, malgré le désespoir qui souvent guette les personnes jetées sur les chemins de l’exil, comme l’exprime les propos de Nâzim Hikmet que vous citez, « et tu mourras tout en sachant que rien n’est plus beau, que rien n’est plus vrai que la vie. » ? 

Maryam Madjidi : Je ne sais pas si le livre est une ode à la vie. C’est au lecteur d’en juger. J’ai tâché de montrer comment l’exil répond à un besoin de liberté, à une dignité de l’existence, au courage de décider de sa vie et de refuser d’abdiquer et de se résigner. Cette force de vie est déjà là, à l’origine. C’est comme si on y répondait par l’exil ou pour le dire autrement que l’exil venait confirmer cette force.    

Le désespoir n’est pas propre aux exilés, il guette tout être humain face aux choix existentiels, aux bouleversements de la vie, aux tempêtes de l’Histoire, des crises personnelles ou politiques que nous traversons. Les exilés sont des survivants, ils savent qu’ils ont survécu à ces tempêtes et c’est là leur force. Ils savent s’adapter, recréer une identité, la transformer.  

I-Dialogos : Votre livre, donc votre regard, fait toucher du doigt aux lecteurs, les fortes tensions, souvent déstabilisantes qui existent et perturbent l'existence des individus, entre le pays d'accueil, la France dans votre cas, ses codes, ses cultures et sa langue, et le pays d'où l'on vient, celui des parents et des ancêtres, l'Iran, sa langue et sa culture persane ancestrale. En vous lisant, j'ai retrouvé cette même quête identitaire des racines, chez Dalila Kerchouche dans son livre "Mon père, ce harki" ou chez Alice Zeniter dans "L'art de perdre". Cette quête des racines n’est-elle pas indispensable pour toutes celles et tous ceux qui ont vécu directement ou indirectement le déracinement des parents ou des grands-parents et ainsi trouver un équilibre en soi-même ?

Maryam Madjidi : La quête des racines ou des origines est, pour moi, essentielle à la construction de l’identité, à l’équilibre oui d’un être humain. Nos racines racontent notre histoire et cette histoire nous permet de mieux nous connaître. Mais les racines ne doivent pas nous enfermer dans le fantasme d’une patrie perdue, ou d’un pays idéalisé.    

Il me semble que les origines doivent être appréhendées avec distance, recul et esprit critique mais aussi avec amour et curiosité. Et puis je vois dans l’être humain ses racines mais aussi ses branches, c’est-à-dire ce vers quoi il tend, il aspire.  

Nous ne pouvons pas choisir nos racines mais nous pouvons dessiner nos branches, les élever vers d’autres cieux, horizons. Ce qui nous retient à la terre et ce qui nous élève vers le ciel, c’est selon moi le mouvement de la liberté et de l’équilibre. Sans cette double aspiration, nous sommes comme amputés d’une partie de nous-mêmes et nous avançons douloureusement dans la vie.  

I-Dialogos: Cette tension et ce mal être vous essayez de les résoudre en 2003, avec votre volonté de rester vivre à Téhéran. Votre grand-mère s'y oppose farouchement et vous oblige à retourner en France. En 2012, toujours à Téhéran, dans un taxi, le chauffeur vous indique que vous avez de la chance de vivre à Paris et il récite un poème du 14ème siècle du poète et philosophe persan "Hâfez". Vous écrivez, "Je suis heureuse d'être dans ce chaos infernal parce que pour la première fois de ma vie, j'ai entendu un chauffeur de taxi me réciter de la poésie". Ce chaos infernal que vous vivez à cet instant, ce sont les embouteillages, mais ce pourrait être le chaos infernal de la dictature des Mollahs. Et si l'avenir et l'espoir de l’Iran, même si la nuit emprisonne toujours ce pays, ne serait pas cette poésie de l'âme persane toujours vivante, comme l'ont été en France les vers d'Aragon, d'Eluard ou de Desnos durant la seconde guerre mondiale, sous le joug de la barbarie nazi. Paul Eluard n'était-il pas prophétique quand en 1942, dans les années les plus sombres de cette période, il écrivait "Sur mes cahiers d'écolier. Sur mon pupitre et les arbres. Sur le sable de neige. J'écris ton nom...Et par le pouvoir d'un mot je recommence ma vie, je suis né pour te connaître, pour te nommer Liberté". La poésie, la voix de l’espérance ? 

Maryam Madjidi : La poésie en Iran n’est pas une poésie enfermée dans les livres ou qu’on apprend seulement à l’école. Elle est vivante, elle parcourt aussi bien les hautes sphères de la société que les allées labyrinthiques du bazar de Téhéran. Elle est récitée aussi bien par le bourgeois intellectuel, le riche industriel que le chauffeur de taxi et l’ouvrier. 

Il ne m’est jamais arrivé en France d’entendre un chauffeur de taxi me réciter un poème. Parce qu’en France, la poésie n’est pas accessible à tous. Elle a quelque chose d’élitiste.    En Iran, elle circule partout. 

Elle est avant tout orale. C’est d’ailleurs l’origine de la poésie : elle était chantée, récitée oralement. Je ne sais pas si c’est la voix de l’espérance mais je dirais que c’est la voix de la dignité. La dignité d’un peuple qui se souvient de son histoire, de sa longue tradition poétique et qui en est fier. 

I-Dialogos: Vous abordez la francophonie dans le chapitre "La laverie", où vous écrivez "on efface, on nettoie, on nous plonge dans les eaux de la francophonie pour laver notre mémoire et notre identité et quand c'est tout propre, tout net, l'intérieur bien vidé, la récompense est accordée: tu es désormais chez les français, tâche maintenant d'être à la hauteur qu'on t'accorde. Etrange façon d'accueillir l'autre chez soi." 

Constat implacable, mais qui dans un passé pas si lointain concernait les petits français d'autres  régions françaises. J'en ai moi-même été victime à l'école élémentaire, dans les années 50, employant  des mots utilisés dans la vie courante de ma région, mais non conforme à ce que devait être la langue française. Pourtant depuis, certains de ces mots sont dans le dictionnaire. C’est l’absurdité d’une conception étriquée de la Francophonie. Alors que pour Tahar Ben Jelloun « La francophonie est une maison pas comme les autres, il y a plus de locataires que de propriétaires ». Ses propos, n’exprime-t-il pas une conception universaliste de la Francophonie et pas seulement inféodée à la France ? 

Maryam Madjidi:  Je suis d’accord avec Tahar Ben Jelloun. La langue française appartient à tous ceux qui la parlent, l’écrivent, la chantent. Personne ni aucune frontière ne possèdent ni n’enferment cette langue. La langue est comme l’identité : elle se transforme, elle est libre, elle est modulable, elle se recrée sans cesse dans la bouche de tous ses locuteurs. 

J’ai aussi bien une vision multiple de l’identité que de la langue française. Je dénonce dans le chapitre « La Laverie" le principe de l’assimilation. Forcer quelqu’un à devenir ce qu’on attend de lui. C’est terrible. C’est une négation totale de la personne, de son passé, de sa culture, de son histoire. C’est une vision fascisante. Il n’y aurait qu’un modèle et nous devons nous y conformer. 

I-Dialogos: « Chez tout être humain, écrit Amin Maalouf, existe ce besoin d’une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. Mais il faut entendre dans ce mot d’identité, surtout chez vous, non pas une identité contre, une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues, et d’une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences. » Il s’adresse aux Français, mais ces propos peuvent pleinement correspondre à beaucoup d’autres pays dont l’Iran et ces 120 millions de locuteurs en persan en Iran et à travers le Monde. Posséder une langue qui rassemble, sans faire disparaître les autres langues, n’est-ce pas un immense et un indispensable défi pour chaque pays ? 

Maryam Madjidi : Une langue qui rassemble un peuple est une belle idée. Mais je me suis toujours méfiée de ce qui se rapproche de près ou de loin de « l’identité nationale ». Derrière ces deux mots, combien d’identités effacées, meurtries, anéanties par la force et la répression ? Oui c’est un sacré défi comme vous dites de faire exister plusieurs langues dans un même pays mais le nationalisme galopant de notre monde contemporain ne peut réaliser ce beau défi. Il le détruit chaque jour un peu plus. 

I-Dialogos : Alain Mabanckou écrit : « La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents... La littérature française, elle, nous l’oublions trop, est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone. » Ces propos sont un véritable changement de paradigme, alors que pendant longtemps, la littérature française apparaissait un peu comme le phare de la Francophonie. C’est fort de cette conception de la francophonie, que le Cavilam-Alliance française a organisé les 1ères rencontres littéraires francophones à Vichy, où nous avons eu la chance de vous rencontrer. En fait ne doit-on pas, selon les espaces géographiques et les cultures, les spiritualités et l’Histoire propre à chacun d’eux, avoir une vision et une conception de la francophonie et de la langue française, différentes, selon que l’on se trouve en Afrique de l’Ouest victime de la colonisation française, au Moyen Orient, en Asie, en Europe ou aux Amériques ? 

Maryam Madjidi : Je partage totalement la vision d’Alain Mabanckou. Ce changement de paradigme est très important et nous devons partir de là. Je vois la francophonie comme une grande et vaste communauté d’auteurs qui ont pour point commun la langue française. Cette langue française se décline à l’infini et se teinte de toutes les couleurs que l’on souhaite lui donner. La littérature française entre dans un cet ensemble plus vaste, comme une catégorie qu’on peut appeler comme Mabanckou littérature nationale, ou littérature de la France, géographiquement déterminée.    

La supériorité de la littérature française est une idée à combattre. Elle puise ses origines dans le colonialisme et l’hégémonie d’une culture sur une autre, de la puissance de la « métropole », d’une « supériorité de race sur une autre ».

La culture est politique et les mots sont importants, ils parlent de nos conceptions de la réalité, et il est essentiel de redéfinir les choses et de leur donner leur juste place. Il n’y a pas de hiérarchie en ce qui concerne la littérature, chaque livre, chaque auteur participe au déploiement de la langue et à l’histoire de l’humanité. Je suis toujours choquée de voir que la collection la plus prestigieuse de Gallimard se nomme la « collection blanche ». Blanche ? Nous en sommes encore là…  

I-Dialogos : En fait comme l’indique "Le réseau international des maisons des francophonies", ne doit-on pas parler des francophonies et pas seulement de Francophonie, car dans les pays et territoires francophones et francophiles, d'autres langues existent qui participent également au rayonnement de ceux-ci, aux côtés de la langue française ? 

Maryam Madjidi : Oui totalement et j’ajouterai que les autres langues influencent  et transforment le français. Il y a une exposition en ce moment à l’alliance française de Paris et qui circulera dans d’autres alliances qui s’intitule : "Ecrire en français, histoires de langues, voyages de mots » ». 94 auteurs réunis par des portraits et des citations qui viennent d’ailleurs, qui sont nés en dehors de la France et qui ont deux ou plusieurs langues dans leur tête et qui écrivent tous en français.    

Cette exposition montre à quel point chaque autrice ou auteur a un lien particulier, personnel, singulier à la langue française. Si bien que la langue française devient plurielle, transformée parfois par la langue maternelle des auteurs. Elle est donc vivante et libre.   C’est là selon moi la force de la littérature : le renouvellement perpétuel de la langue au-delà des frontières mortifères d’un espace unique.

26/08/2024

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Pourquoi l’Observatoire du plurilinguisme africain ? Christian TREMBLAY

Pourquoi l’Observatoire du plurilinguisme africain ? Christian TREMBLAY

En lançant les premières Assises européennes du plurilinguisme en 2005, les fondateurs de l’OEP n’imaginaient pas l’étendue de la question de la diversité linguistique et du plurilinguisme. En soulignant aujourd’hui la portée philosophique de l’affrontement entre d’une part une idéologie monolingue qui imprègne les comportements individuels et collectifs et l’exigence du plurilinguisme, que nous appelons l’Impératif plurilingue, nous donnons toute sa raison d’être au projet d’observatoire du plurilinguisme en Afrique. Christian TREMBLAY / 19 juillet 2024

Docteur en science de l’information et ancien élève de l’école nationale d’administration, Christian TREMBLAY préside l’Observatoire européen du plurilinguisme, l'OEP.

Un laboratoire d’idées

Il faut commencer par rappeler que l’Observatoire européen du plurilinguisme est d’abord un laboratoire d’idées. 

Créé en 2005, il se situait dans un contexte historique très spécifique. Quinze ans après l’effondrement du bloc soviétique, dix pays précédemment du bloc de Varsovie, font leur entrée dans l’Union européenne et dans l’OTAN et cela entraîne un bouleversement complet des équilibres linguistiques au sein de l’Union européenne. Pour des raisons géostratégiques évidentes, les pays entrants, sauf la Roumanie qui a dû refaire sa copie, ont choisi l’anglais comme langue de négociations, négociations étalées sur plusieurs années. 

Ces pays ont pris ensuite l’anglais comme langue de procédure dans le fonctionnement de la Commission européenne, ce qui a conduit à la marginalisation du français et de l’allemand en quelques années. 

Il est utile de rappeler que dans les traités chaque pays a au moins une langue officielle qui est reconnue à la fois comme langue officielle et langue de travail dans les institutions européennes. Toutes les langues ont vocation à être langue de travail, mais ne pouvant pas être utilisées sur un pied d’égalité, la Commission européenne a inventé la notion de « langue de procédure », pour désigner les langues effectivement retenues comme langues de travail, et dans les règles internes de la Commission et du Conseil de l’Union européenne, les trois langues de procédure sont de facto l’anglais, le français et l’allemand. 

Dans la pratique, l’anglais s’est imposé en une dizaine d’années quasiment comme langue unique de travail puisque plus de 90 % des textes sont rédigés et élaborés en anglais, ce qui est directement contraire à la lettre de l’article 4 du Règlement N° 1 du 6 octobre 1958 portant régime linguistique des institutions européennes qui dit que « les règlements et les autres textes de portée générale sont rédigés dans les langues officielles ». 

On peut en déduire que ces textes ne devraient pas être rédigés dans une seule langue officielle. Il faut noter que le Parlement européen n’a pas adopté le principe des trois langues de procédure, qui n’est qu’un monolinguisme masqué, mais celui du « multilinguisme intégral maîtrisé » et que la Cour de Justice et le Tribunal européen ont conservé depuis l’origine le principe du multilinguisme total strictement conforme au Règlement N° 1. 

Le fonctionnement interne des services et de la juridiction se fait toutefois en français, mais les pressions sont fortes pour abandonner le français au profit de l’anglais. 

La question posée par les associations à l’origine de l’OEP était de comprendre les forces qui étaient en œuvre et s’il y avait un mouvement irrésistible, en lien avec la mondialisation, vers une langue hégémonique, sinon unique.

Il s’est ensuivi la création du site internet de l’OEP, puis de la Lettre d’information, et la tenue régulière tous les trois ans des Assises européennes du plurilinguisme, sans s’interdire des colloques intercalaires et la participation à de nombreuses manifestations organisées par des partenaires. 

https://www.observatoireplurilinguisme.eu/

Les Assises ont toujours revêtu une coloration particulière. Celles de Paris, en 2005, et de Berlin en 2009, ont été centrées sur la rédaction de la Charte européenne du plurilinguisme, celles de Rome en 2012 ont eu pour thème la frontière, avec pour titre « Langues sans frontières : le plurilinguisme », celles de Bruxelles en 2016 ont été consacrées au thème « plurilinguisme et créativité » et celles de Bucarest en 2019 au « Plurilinguisme dans le développement durable ». 

Et pour les 6es Assises qui viennent de se dérouler à Cadix du 9 au 12 novembre, le thème retenu a été « Le plurilinguisme, entre diversité et universalité ». Aux Assises, au site internet et à La Lettre, il convient d’ajouter quelques réalisations importantes. L’OEP a créé en 2016 une maison d’édition à travers la collection Plurilinguisme, qui peut se féliciter de plus de 20 ouvrages publiés en cinq ans. 

Le site Internet a fait des bourgeons : l’Annuaire des chercheurs et équipes de recherche sur le plurilinguisme et la diversité linguistique et culturelle, le Nouveau dictionnaire des anglicismes et des néologismes, la Plateforme de traduction collaborative. 

Enfin, il faut souligner qu’en s’affichant comme laboratoire d’idées visant le monde de la recherche, les décideurs privés et publics et la société civile, avec la volonté de changer le regard sur la langue et sur les langues, l’OEP entend exercer un rôle d’influence. À titre d’exemple, l’OEP a pris une part active dans la rédaction finale de l’article 2 de la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche du 22 juillet 2013, dite « Loi Fioraso », article 2 devenu l’article L.121-3 du code de l’éducation. Cet article désigne le français comme « langue de l’enseignement, des examens et des concours, y compris des thèses et des mémoires », moyennant un certain nombre d’exceptions. Il affirme également que « la maîtrise de la langue française et la connaissance de deux autres langues font partie des objectifs fondamentaux de l'enseignement ». Comme cette loi est très mal appliquée par de nombreux établissements d’enseignement supérieur, l’OEP s’est donné comme objectif d’améliorer l’application de cette loi, par tous moyens appropriés, y compris par voies juridictionnelles. Autre domaine dans lequel l’OEP entend exercer un rôle d’influence : celui des institutions européennes. 

Diversité et universalité : un long cheminement 

Tout ceci est un travail de longue haleine et repose sur un long cheminement. Pour parvenir au thème des Assises de Cadix, il a fallu une longue et lente maturation, qui n’est d’ailleurs pas achevée. Mais pour fixer les choses aujourd’hui, il y a deux idées fondamentales. D’abord, à la base il y a une conception philosophique de la langue, et cette conception est indissociable du thème. Pour être encore plus précis, nous ne sommes pas totalement satisfaits du thème tel qu’il a été formulé. Car, le plurilinguisme n’est pas « entre » la diversité et l’universalité. Il est diversité « et » universalité. Il nous faut détailler ces deux idées. 

Nous opposons la conception philosophique de la langue à la conception instrumentale. Une conception largement répandue voit dans la langue uniquement un moyen ou un outil de communication. Cette idée remonte à la nuit des temps et, en considérant les mots comme pure convention, elle opère non pas une distinction mais une séparation entre la langue et la pensée. Si l’on peut les séparer, les langues sont donc théoriquement interchangeables. Et si elles sont interchangeables, mieux vaut n’en avoir qu’une seule que des centaines, voire des milliers. Cette conception est le fondement du monolinguisme et est aussi le marchepied linguistique de tous les impérialismes qui ont toujours une dimension linguistique. 

En imposant sa langue, on pense imposer sa supériorité et sa manière de penser. Le monolinguisme est également l’idéologie linguistique dont se nourrit la « mondialisation heureuse », vision idéalisée portée par le néolibéralisme américain qui voit dans l’universalisation de l’anglais des sources de profit inépuisables et des carrières professionnelles mirobolantes. À noter que le monolinguisme imprègne certaines formes radicales de lutte pour les langues dites régionales qui ne sont parfois que des monolinguismes inversés, de la même manière que l’on peut trouver des dits antiracistes qui pratiquent en fait du racisme idéologiquement à l’envers. Ainsi peut-on dire, sans trop d’erreurs, que le monolinguisme est la conception dominante de nos jours, au moins dans le monde occidental, même si elle est très contestée et fondamentalement contestable. 

Une conception entière de la langue

 Le plurilinguisme s’appuie sur une conception entière de la langue, qui ne se limite à une fonction particulière. L’idée même de fonction de la langue fait frémir, mais elle n’a qu’une vertu analytique, la langue étant globale et son découpage en couches qui se superposent dans un ordre qui ne peut qu’être arbitraire, ne sert qu’à faire des schémas et rien de plus. Dire que la langue est un outil de communication, idée dont s’est rebattue toute la linguistique générale pendant cinquante ans peut paraître anodin. 

Tout dépend de ce que l’on met dans le terme « communication ». 

Or, quand on lit les ouvrages de linguistique on constate l’influence de la théorie mathématique de la communication dans laquelle on échange des signaux. Tout ce qui concerne le contenu de la langue, tout ce à quoi renvoient les mots, l’humus en quelque sorte de la langue, est renvoyé en dehors de la linguistique. On a ainsi institué le concept de langue hors sol. Et il n’est pas sans intérêt de voir aujourd’hui Noam Chomsky dénoncer avec véhémence ce dogme de la fonction de communication de la langue comme scientifiquement faux. 

L’OEP s’inscrit dans une tradition historique dont il est difficile ici de dresser une généalogie, mais qui compte de grands noms à partir de Dante, avec Giambattista Vico, Leibnitz, Humboldt, Saussure, Vygotski, pour lesquels la langue permet l’expression de la pensée, ou mieux la pensée s’accomplit dans la langue. 

Les racines sont lointaines et l’idée est déjà exprimée par Aristote dans la Poétique (1456 b) : « Appartient à la pensée tout ce qui doit être établi par le langage »[1]. Mais cela ne suffit pas. Avec Leibnitz, Kant, Nietzsche et d’autres, on se rend compte que l’homme n’a pas accès directement au réel. Le « je ne crois que ce que je vois » est inepte. L’essentiel ne se voit pas et Nietzsche dit sans ambages que « la loi naturelle ne nous est pas connue en soi, mais seulement dans ses effets, c’est-à-dire par ses relations avec d’autres lois naturelles, qui à leur tour ne nous sont connues qu’en tant que sommes de relations »[2]. 

Et quand Saint-Exupéry écrit « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux », il dit à peu près la même chose, mais d’une autre façon. Ce que l’on appelle la révolution Kantienne, qui fait tomber « l’objet en soi » de Descartes, qui n’est jamais autre chose que « l’objet pour moi » c’est-à-dire l’objet tel qu’il m’apparaît[3], confirme l’inaccessibilité du réel autrement que par la langue ou le langage, et il faut embrasser évidemment toutes les formes de langage dont les formes dites artistiques font évidemment partie. Le langage comme toutes les expressions artistiques forment ce que Ernst appelle les formes symboliques, celles-ci étant nos manières d’approcher le réel, mais seulement de l’approcher. 

Certaines interprétations prêtent à penser que le réel se trouve dans le mot. Le « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations » est généralement mal compris. Le réel existe bien et ne se trouve pas dans l’arbitraire du langage, si tant est que le langage soit arbitraire, mais c’est un autre sujet. Surtout, comme le réel, même insaisissable dans sa totalité, du fait de l’infiniment petit comme de l’infiniment grand, existe bel et bien, même s’il n’y a que des interprétations, celles-ci ne se valent pas. Disant cela, on ôte tout fondement scientifique au monolinguisme. 

Pour enfoncer le clou, Leibniz émet l’hypothèse que la langue est un « point de vue sur le monde ». Un peu plus tard Humboldt parlera, dans la traduction française, de « vision du monde ». On peut dire les choses autrement. La langue n’est pas indépendante de son corpus. Et qu’est-ce que le corpus d’une langue ? C’est tout ce qui a été dit et écrit au moyen de cette langue au cours de toute son histoire tel qu’un locuteur quelconque de cette langue peut le restituer. 

Deux exemples peuvent permettre de comprendre ce qu’implique la notion de corpus. 

Je fais la découverte de la ville de Toulouse. Avant de la traverser, d’y séjourner, de m’y promener, Toulouse n’était qu’un point sur une carte. D’un coup le mot « Toulouse » se met à signifier quelque chose, qui sera évidemment différent de ce que le mot signifie pour le résident quotidien, pour le natif, etc. Le même phénomène peut se reproduire au sujet d’un livre que j’ai lu. Il est difficile de parler de Balzac à quelqu’un qui n’en a pas lu une ligne. Balzac signifie quelque chose pour moi, mais pas pour l’autre. On peut prolonger l’exercice à propos d’un événement, et cela à l’infini. 

Ce qui veut dire qu’une langue a un substrat culturel et historique et c’est la proximité des corpus individuels qui fait le corpus collectif partagé et l’identité d’un peuple dont les origines biologiques peuvent être très variées. Et ce qui fait la diversité des langues, c’est la diversité des corpus, c’est-à-dire la diversité des expériences historiques partagées. C’est une des grandes thèses de Vico. 

Sur ces fondements, on peut commencer à parler de diversité et d’universalité. La tentation analytique nous pousse à opposer les deux termes. Mais en réalité l’un ne peut exister sans l’autre et réciproquement. Et nous allons le démontrer. 

Les sciences se sont construites sur la recherche de lois naturelles qui sont par définition des lois universelles, valables pour tous, en tout lieu et en tout temps. Ces lois, dès lors qu’elles sont établies deviennent des vérités, parfois temporaires, mais réellement universelles en tant que plus petit commun dénominateur de l’humanité. 

Pourtant tout un domaine échappe en grande partie à ces lois naturelles. Ce sont les humains et la vie des sociétés. Toute la critique adressée par Vico à Descartes porte sur ces champs immenses de la connaissance que les sciences physiques laissent de côté : ce sont les champs des sciences humaines et sociales, dont Vico est sinon le fondateur, au moins le grand précurseur, les champs de la littérature et des arts. 

Quels que soient les efforts pour traiter les sciences humaines et sociales à la manière des sciences physiques, un océan échappe à la quête des régularités, c’est celui du singulier, qui est le domaine de la littérature et des arts. Et la littérature et les arts ont une place tout aussi importante que les sciences physiques dans l’approche ou les tentatives d’approche du réel. Elles le font par le singulier. 

Souvent les sciences humaines et sociales naviguent elles-mêmes entre le général et le singulier. La psychologie ou la médecine procèdent ainsi. 

À l’extrême, l’œuvre artistique est absolument singulière, et pourtant certaines acquièrent une portée universelle. L’art et la littérature sont les domaines où le singulier peut rejoindre l’universel. L’un et l’autre sont infinis, et la quête l’est de même. À partir de ce point de vue, on peut mieux parler de diversité des langues. 

Si l’on suit Leibniz et Humboldt, les langues sont des points de vue sur le monde. Elles sont toutes universelles, ou plus exactement, elles ont toutes leur part d’universel, mais aucune ne peut absorber toute la connaissance du monde. D’où le concept de monade chez Leibnitz, avec cette précision que Leibnitz applique la monade à tout ce qui vit[4]. Il faut donc défendre la diversité des langues, la faire vivre et l’organiser face à toutes les forces qui poussent vers l’homogénéisation, la standardisation et la réduction. C’est un impératif vital. Défendre et organiser la diversité, cela s’appelle le plurilinguisme. 

L’Observatoire du plurilinguisme en Afrique.

Ayant dit cela, il est facile de présenter le projet d’Observatoire du plurilinguisme en Afrique. 

Ce projet est né à Nairobi, au congrès annuel du réseau POCLANDE (Populations, Cultures, Langues et Développement) en octobre 2021 et a été officiellement lancé à Ziguinchor au Sénégal le 11 décembre de la même année. Le projet s’appuie sur une analyse des piètres résultats des systèmes éducatifs de la plupart des pays africains qu’ils soient anglophones ou francophones dont la conséquence visible est le niveau très élevé de l’échec scolaire. 

Un des facteurs importants est le divorce entre les langues parlées dans les familles et les langues d’enseignement. Il faut donc viser trois objectifs en parallèle : 

- Améliorer l’apprentissage du français 

- Défendre et promouvoir les langues locales 

- Réduire l’échec scolaire Le moyen est le développement de l’éducation bi-plurilingue. 

L’efficacité de cette voie a été démontrée par les expérimentations conduites dans le cadre du programme ELAN par l’OIF. La question est maintenant de passer du stade expérimental au stade opérationnel à l’échelle des pays entiers. On ne peut passer du stade expérimental au stade opérationnel sans mener des travaux de recherche appliquée dans le cadre universitaire, en liaison et avec le soutien des pouvoirs publics, qui doivent porter sur : 

- La description des langues, - La terminologie, 

- La didactique, 

- La formation des enseignants et des formateurs d’enseignants 

Tout ceci devant se faire en coordination et coopération avec les institutions et les différents acteurs de la société civile et devant déboucher sur de véritables politiques publiques d’enseignement bi-plurilingue. En récusant toute démarche monolingue, on espère éviter la disparition des langues locales par éviction, que ce soit par le français ou par des langues dites nationales mais qui le sont rarement, au nom d’un objectif d’élévation du niveau général de la population. On souhaite aussi favoriser le développement des pays africains. Cela devrait être un axe stratégique pour la France, l’Union européenne et tous les pays européens. 

Christian Tremblay


  [1]Cité par Julia Kristeva dans Le langage, cet inconnu, une initiation à la linguistique, p. 115.   [2]Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873, Actes Sud, 1997, p. 24   [3]Luc Ferry, Kant et les Lumières, Le Figaro et le Point, collection Sagesses d’hier  et d’aujourd’hui, Paris 2012, p. 38   [4]G.W. Leibniz, Monadologie, dans Discours de métaphysique, Monadologie, Gallimard, Folio, Paris 2004   


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Le  "Sommet du Futur" pour un renouveau du multilatéralisme?  Pierrick HAMON

Le "Sommet du Futur" pour un renouveau du multilatéralisme? Pierrick HAMON

A l'initiative du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, le « Sommet du futur » qui vient de se tenir à New York, devait ouvrir les consultations et discussions autour des propositions de réforme visant à créer un système des Nations Unies plus fort et moins dépendant des seules grandes puissances, une organisation qui puisse mieux correspondre aux réalités géopolitiques actuelles. Aux think tanks de tous horizons, ceux plus engagés dans les relations internationales et la géopolitique, y compris les plus modestes, de contribuer à un débat qui se poursuit à Rio, dans le cadre d'un G20 "élargi", puis, l'an prochain, lors de la COP30, deux manifestations placées sous la présidence du Président Luiz Inácio Lula da Silva. / PH , actualisé le 19 novembre 2024.

Pierrick Hamon est Délégué Général du think tank I-Dialogos

=> Les conclusions du Sommet du futur.

A New York, l'ONU en état de mort cérébrale ou vers un renouveau  du Multilatéralisme ?

Les Nations Unies, créées en 1945 à la suite de la Seconde Guerre mondiale, étaient, à l’origine, une initiative des vainqueurs. L’organisation avait été conçue sur la base des États-nations, un concept qui, bien que peut-être pertinent au XXe siècle - encore que ! - semble aujourd'hui dépassé. 

Depuis la fondation de l'ONU, la scène mondiale a radicalement changé. De nouveaux espaces de dialogue, comme les BRICs, libérés des potentiels vétos au sein du Conseil de sécurité, se consolident progressivement. 

La montée en puissance de la Chine, puis de l'Inde et du Brésil, sans parler de certaines autres Puissances en devenir comme l’Iran, l’Afrique du Sud et d’autres encore, y compris en Afrique, rebat fondamentalement les cartes. 

Les grandes puissances dites « occidentales », parfois aveuglées par une vision du monde caricaturale ou stéréotypée – les démocraties contre les états autoritaires / le bien contre le mal / le monde occidental contre le Grand Sud / etc… -  ne peuvent plus ignorer les réalités du monde contemporain. 

Les BRICS et le Grand Sud 

« Les autres » et pas seulement ceux des BRICs* représentent désormais une part significative, voire prépondérante, de la population mondiale et de l'économie globale. 

Ce sont eux qui remettent en question l'ordre établi,  non contre les puissances occidentales comme cela est trop souvent affirmé par ces dernières, mais par soucis de participer au dialogue, et sans exclusive. 

Sinon à quoi bon dialoguer si c’est en excluant ceux avec lesquels on n’est pas en accord. Cela a marché durant la guerre froide, et même aux pires moments de la guerre froide.. 

Le « Sommet du futur », à l'initiative du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, devait discuter de l'opportunité d'une réforme nécessaire pour créer un système plus fort et moins dépendant des seules grandes puissances. Antonio Guterres a ainsi mis en avant, lui aussi, la nécessité de réformer les institutions de l'ONU pour qu'elles reflètent mieux les réalités géopolitiques actuelles. 

Ainsi du fonctionnement du Tribunal Pénal International dont les décisions – même si une évolution semble se dessiner - sont perçues comme souvent partiales et principalement orientées sur l’Afrique tout en négligeant de condamner les interventions en  Irak, en Libye, en Palestine, au Liban, en Israël, au Congo RDC, etc…. 

Ce « deux poids deux mesures » affaiblit plus encore la crédibilité du TPI et appelle à une réforme de son fonctionnement pour garantir une justice véritablement impartiale. 

La Chine, autrefois marginalisée, est devenue une superpuissance économique et militaire. Elle a donc obtenu son admission modifiant déjà l'équilibre des pouvoirs au sein des instances de l'ONU.

Après la Chine, la montée en puissance plus récente de l'Inde mérite une attention spéciale. En 1945, encore colonie britannique, elle est aujourd'hui le pays le plus peuplé du monde, la troisième économie mondiale et une puissance nucléaire. Son exclusion des membres permanents du Conseil de sécurité est donc évidement inacceptable. 

Après l’effondrement de l’URSS communiste et les réformes brutales et désastreuses de l’ère Eltsine, la Russie fragilisée avait repris sa place au Conseil de sécurité. 

Cette évolution reflète l'évolution géopolitique post-guerre froide. 

Le sursaut inattendu  de l’économie russe, pourtant en guerre avec l’OTAN, contribue plus encore à changer la donne. 

L’ONU  ne peut ainsi que  s’interroger sur son adaptation aux nouveaux défis contemporains. 

Dans ce nouveau jeu géopolitique,  les membres de l’OTAN – une organisation créée pour faire face à une URSS qui n’existe plus, une organisation qui est pourtant et toujours, et plus que jamais, pilotée par les Etats Unis d’Amérique -  avancent de nouvelles cartes. 

IIs proposent d'ajouter, ce qui en effet, ne serait pas illégitime,  le Japon et l'Allemagne comme membres permanents du Conseil de sécurité, une proposition qui pourrait ainsi renforcer l'influence occidentale. Cette seule proposition ne résoudrait pas le problème de la représentation des pays émergents et en développement. 

Le SOMMET DU FUTUR

Une Nouvelle Approche du Multilatéralisme

Conscient de cette impasse, et pour relever les défis contemporains, le Secrétaire Général des Nations Unies,  le portugais António Guterres,  avait obtenu, avec l’aval de l’Assemblée générale, la programmation  d’un « Sommet du futur » (ou de l’avenir) chargé de sortir l’ONU de l’ornière actuelle. 

Il s’agit  de rechercher les voies et moyens  susceptibles de pouvoir relever les défis contemporains alors que le concept d’état-nation, pour une bonne part à l’origine des pires nationalismes, est de plus en plus contesté. 

António Guterres a ainsi installé un Comité composé de quinze personnalités représentant les gouvernements locaux et régionaux. Ce comité est chargé de présenter des recommandations pour une réforme "plus orientée vers l'humain et non sur les seules procédures". Dans sa lettre de mission, Guterres plaide « pour des institutions multilatérales plus efficaces pour relever les défis auxquels sont confrontés les peuples et la planète ». 

Il soulignait que « près de 65% des objectifs de développement durable ne peuvent être atteints sans la participation des gouvernements locaux et régionaux, mettant ainsi en lumière l'importance des territoires et de leurs populations dans le processus multilatéral ». 

Les gouvernements locaux et régionaux, les collectivités territoriales, réunis au sein de  ULCG*, sont en effet de plus en plus présents sur la scène internationale. Ils se caractérisent aussi par une proximité plus grande avec les citoyens et la « société civile ». 

Une autre idée serait d'introduire une Assemblée parlementaire des Nations Unies en tant que nouvelle chambre aux côtés de l'Assemblée générale.

N’y aurait-il pas alors un risque de confusion avec une multiplication des instances ?

Le risque est toutefois relatif quand on considère les innombrables instances satellites existantes, plus ou moins thématiques, qui ont été progressivement créées autour de l’organisation et qui, souvent, prétendent indument parler en son nom. La simplification s‘impose donc déjà. 

D’évidence, l'actuelle AG des Nations Unies, à New York, constitue une opportunité qu’il convient de ne pas laisser passer.

Cette sorte de réflexion ou introspection collective et trans nationale, se situe, paradoxalement peut-être, dans un monde à la fois intensément connecté et en voie de fragmentation. 

Il serait irresponsable de ne pas relever le défi avec l’ensemble des peuples de la planète. La tenue du Sommet du futur ne sera d'ailleurs pas sans conséquences sur les suivants, celui du G20 en novembre, puis la COP30 en 2025. 

Ces deux deniers doivent se tenir au Brésil. Nul doute que le président LULA, actuel président des BRICS, ne sera pas resté inactif dans la phase préparatoire. Les pays* qui en font partie représentent déjà près de la moitié de la population mondiale.

Appel aux think tank du monde

Aux think tanks de tous horizons, ceux du « Grand Sud » comme ceux du « Grand Nord », ceux plus engagés dans les relations internationales et la géopolitique, y compris les plus modestes qui n’ont pas facilement « voix au chapitre », de contribuer au débat.  

Le moment est donc venu, et il y a urgence, de repenser ensemble les institutions internationales pour qu'elles puissent répondre efficacement aux défis du XXIe siècle. 

Même en cas d'échec, le débat se poursuivra. L'initiative d'António Guterres pourrait bien constituer un tournant déterminant pour les Nations Unies et  l'histoire du multilatéralisme. 

Reste à espérer que la lucidité l'emportera avec la reconnaissance du monde réel, celui d'aujourd'hui, multipolaire et non plus bipolaire, et qui n'est plus du tout celui de 1945. Et pourtant rien n'est moins sur... 

Pierrick Hamon, actualisé le 27 septembre 2024

Article précédent de Pierrick Hamon =>

"Face à l'intensité des discours belliciste, où sont les intellectrels ?"

** :  BRICS = Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Egypte, Ethiopie, Arabie Saoudite et Emirats arabes unis

 ** : Composition du Comité => Maire de Montevideo, Uruguay / Gouverneure de Pichincha, Équateur / Maire de Belize City, Belize / Maire de Makati City, Philippines / Maire de Dhaka North City Corporation, Bangladesh / Maire d’Amman, Jordanie / Maire de Gaziantep, Turquie / Présidente de la région de Nouakchott, Mauritanie / Maire de Rabat, Maroc / Gouverneur du comté de Kisumu, Kenya / Maire d’Utrecht, Pays-Bas / Maire de Paris, France / Maire de Londres, Royaume-Uni / Maire de New York, États-Uni / Maire de Montréal, Canada

 ** : ULCG => United cities and Local Governments

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L’information et le journalisme au XXIème siècle en France : enjeux et défis

L’information et le journalisme au XXIème siècle en France : enjeux et défis

Le monde de l’information a été marqué ces dernières années par des bouleversements liés à la révolution numérique. Patrice CARDOT nous présente les résultats de l’étude qu’il vient de réaliser sur les enjeux et défis posés à l’information et au journalisme en France, en ce XXIème siècle, avec des analyses et propositions précises. Conduite sous la forme d’une enquête qu’aurait mené un journaliste d’investigation indépendant, cette étude s’inscrit dans le contexte des États généraux de l’information lancés en France le 3 octobre 2023 afin de poser les bases d’un modèle d’espace médiatique et numérique pour les générations à venir, et qui ont associé professionnels, chercheurs et citoyens. Le 20 mars 2024.

Patrice Cardot a servi la France dans de nombreuses fonctions : cadre de direction (direction des études, délégation aux relations industrielles) et enseignant-chercheur dans diverses grandes écoles d’ingénieur et universités en France et au Maroc, cadre d’administration centrale au sein de la Délégation générale de l’armement et du Ministère de l’Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie, chargé de mission ‘Europe’ auprès du ministre de la Défense, et enfin, chargé de mission ‘questions européennes et internationales’ au sein du Conseil général de l’armement, organe de réflexion placé auprès du ministre de la Défense.  Ancien auditeur de l’Institut diplomatique (2005), de nombreuses missions d’études lui ont été confiées par les pouvoirs publics nationaux et européens dans le cadre de mandats officiels. Patrice Cardot est chevalier de l’ordre des palmes académiques et de l’ordre national du Mérite. 

Précédent article => Chercher à comprendre l’antisémitisme contemporain à l’aune du conflit au proche Orient.


L’information et le journalisme au XXIème siècle : enjeux et défis. Investigations sur le cas particulier de la France 

Le monde de l’information a été marqué ces dernières années par des bouleversements liés à la révolution numérique. C’est dans ce contexte que les États généraux de l’information[1] ont été lancés en France le 3 octobre 2023 afin de poser les bases d’un modèle d’espace médiatique et numérique pour les générations à venir, en associant les professionnels, les chercheurs et les citoyens. 

Ce processus se déroulera jusqu’à l’été 2024 et donnera lieu à un ensemble de propositions concrètes afin d’anticiper les évolutions à venir dans le champ de l’information. L’étude que j’ai entreprise sur les enjeux et défis posés à l’information et au journalisme en France, en ce XXIème siècle, et qui est consultable sur le site academia.edu[2], s’inscrit dans cette dynamique d’analyse et de propositions. Conduite sous la forme d’une enquête qu’aurait mené un journaliste d’investigation indépendant; elle s’est attachée à clarifier les notions fondamentales mises en jeu au sein de l’écosystème informationnel mondial, puis de l’écosystème informationnel français (information, opinion, ingérence, liberté d’expression, liberté d’opinion, manipulation de l’information, journalisme, etc.), l’état du paysage médiatique national, le rôle et l’action de l’Etat dans ce vaste registre, ainsi que le cadre légal au sein duquel le journalisme opère en France. 

Si elle a été aussi l’occasion de mettre en évidence les controverses qui se sont développées autour de notions telles que le complotisme, l’ingérence étrangère, etc., elle s’est amplement appuyée sur des enquêtes expertes qui ont rendu également possible une appréciation documentée de l’intérêt des Français pour l’information, ainsi que des facteurs qui concourent aujourd’hui à une fatigue informationnelle qui vient ajouter à la fatigue démocratique que traverse le pays. 

A l’heure où les débats autour de la perte de souveraineté populaire au sein des démocraties libérales occidentales rejoignent ceux ouverts autour de la question de perte de souveraineté au sein du cyberespace, l’Union européenne comme ses Etats-membres les plus avancés sur le registre technologique (notamment la France) n’ayant jamais entrepris d’aucune manière d’agir dans un sens contraire malgré des agendas numériques trompe-l’œil, les différentes catégories de public victimes à la fois d’une infobésité et d’une fatigue informationnelle en même temps qu’elles font de plus en plus fréquemment preuve d’une fatigue démocratique, seront très probablement tentés d’abdiquer aussi en se soumettant aux diktats informationnels des nouveaux producteurs de connaissance et d’information que sont devenus les grandes plateformes numériques américaines et chinoises, en se trouvant totalement démunis devant les risques et menaces évoqués dans cette analyse. 

La quête légitime d’information se trouvera de plus en plus satisfaite, d’une part, de manière passive, par l’afflux automatique de dépêches multimédias générées par des applications d’intelligence artificielle générative (IAG) et diffusée sur les supports numériques de télécommunication grand public (tablettes, smartphones, …), et d’autre part, lorsque les individus formuleront des requêtes ciblées, par des connaissances codées répondant aux critères formulées dans ces requêtes et générées là encore par des applications d’IAG conçues par des entités ne présentant pas nécessairement les garanties éthiques, déontologiques et de transparence que les tentatives de réglementation chercheront à imposer. 

Il y a là un enjeu d’ingérence d’une dimension infiniment plus inquiétante que celle contre laquelle luttent aujourd’hui les gouvernements et leurs relais technologiques et médiatiques. Les visées et les instruments d’un autoritarisme politique aux accents sécuritaires et ceux d’un (néo)libéralisme spéculatif aux effets sociaux et sociétaux inquiétants donnant de plus en plus l’impression d’œuvrer de conserve au coeur même des vieilles démocraties, le XXIème siècle sera-t-il celui où les dynamiques du libéralisme économique viendront s’opposer frontalement à celles du libéralisme sociétal, en s’articulant avec celles d’un contrôle social mis au service d’un illibéralisme politique prenant appui sur un écosystème médiatique hautement technologisé et capable d’enfermer la pensée dans des carcans idéologiques funestes ? 

Un écosystème capable de tirer parti d’une fatigue démocratique[3] et d’une fatigue informationnelle de plus en plus marquées, pour conditionner une opinion publique « captive » dont les niveaux d’éducation, d’instruction, et d’intérêt pour la culture comme le QI moyen ne cessent de chuter[4] pour la soumettre à des injonctions politiques, idéologiques et économiques sans que puissent leur être opposées des points de vue forgés par des esprits critiques auxquels auraient été transmis « un ensemble de notions, de doctrines et de principes théoriques hérités des grands penseurs du passé, dont la fréquentation et l’usage augmenteraient les capacités de recul critique vis-à-vis de toutes les croyances, les valeurs, les pratiques et les institutions qui ne cessent chaque jour de se présenter à notre attention et d’exiger notre adhésion. »[5] 

Face à ce projet orwellien prospérant sur le déclin « krausien » qui résulterait de ce progrès si candidement porté par une intelligentsia aveuglée, comment serait-il possible de rester indifférent …. Et silencieux ? 

« Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c'est une tâche surhumaine.  Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. » Albert Camus (Les Amandiers) 

 lire L'ETUDE => jointe


   [1] Voir le site officiel : https://etats-generaux-information.fr/[2] Patrice Cardot - L’information et le journalisme au XXIème siècle : enjeux et défis Investigations sur le cas particulier de la France – Acamedia.edu https://www.academia.edu/115229861/L_information_et_le_journalisme_au_XXIème_siècle_enjeux_et_défis_Investigations_sur_le_cas_particulier_de_la_France[4] Cf. Pourquoi le Quotient Intellectuel (QI) chute-t-il en Occident ? notre-planete.info [5] Cf. Stéphane Maldérieux – La critique comme attitude - AOC Media

Lire également =>  De quoi la Francophonie est-elle le nom ?  


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La globalizzazione : apogeo o crepusculo ? Jacques SOPPELSA

La globalizzazione : apogeo o crepusculo ? Jacques SOPPELSA

Interview Gli Europei sembrano i soli al mondo a rigettare di fatto la propria identità , mentre le altre nazioni si sviluppano in reazione all’universalismo occidentale e utilizzano la globalizzazione come un vero volano della potenza della loro nazione, o della loro civiltà. / Jacques Soppelsa, professore emerito di Geopolitica all’Università Parigi I – Pantheon Sorbonne, ex Presidente dell’Università, è stato uno dei redattori della Magna Charta delle Università e dei fondatori del Programma Erasmus ed è uno dei maggiori studiosi di geopolitica. Soppelsa è uno dei promotori del think tank I – Dialogos / in LAB Politiche e Culture N3. / Version française jointe. / 15 juillet 2024

Jacques Soppelsa, professore emerito di Geopolitica all’Università Parigi I – Pantheon Sorbonne, ex Presidente dell’Università, è stato uno dei redattori della Magna Charta delle Università e dei fondatori del Programma Erasmus ed è uno dei maggiori studiosi di geopolitica. Citiamo, tra le sue numerose e importanti pubblicazioni, il fondamentale testo, scritto con Alexandre Del Valle, Vers un choc global? La Mondialisation dangereuse, II edizione, L’Artilleur, Paris, 2023. Soppelsa è uno dei promotori del think tank I – Dialogos.

P.H. Come primo titolare, nel 1978, della cattedra di Geopolitica alla Sorbona, lei ha contribuito a far emergere una scuola francese di geopolitica e a formare un gran numero di geopolitici francesi. Sono quelli che vediamo oggi onnipresenti negli studi televisivi? Cos’è la geopolitica e che contributo ha portato in definitiva al dibattito e all’informazione? 

J.S. Effettivamente, i tempi sono davvero cambiati dall’epoca in cui ho avuto l’onore di occupare la prima cattedra universitaria di Geopolitica alla Sorbona. Gli studi televisivi e i giornali da due decenni vedono moltiplicarsi le prestazioni di un gran numero di autoproclamati esperti, spesso ex ufficiali, talvolta giornalisti, che si presentano come “geopolitici”, o “geopolitologi”.A dire il vero, alcuni loro commenti sono pertinenti, ma gran parte mi sembra che siano affetti da errori spesso spettacolari, o da conclusioni erronee, legate ovviamente alla debolezza delle loro analisi geopolitiche. 

Infatti, a differenza della geografia politica, che “descrive l’organizzazione del mondo diviso in Stati in un determinato momento”, la geopolitica ha per oggetto d’analisi i principali fattori che spiegano quest’organizzazione. 

Questi fattori possono essere raggruppati in “variabili contemporanee” (essenzialmente circoscritte nel tempo) e in “tendenze di lunga durata”. I nostri esperti autoproclamati privilegiano le tendenze variabili a detrimento di quelle di lunga durata, raramente trattate. Queste tendenze di lunga durata possono essere raggruppate in due gruppi di di fattori: quelli legati alla Geografia (lo spazio) e e quelli legati alla Storia (il tempo). Prenderli in considerazione si rivela spesso indispensabile. 

Leggi di più => La globalizzazione : apogeo o crepusculo ?

https://www.labpolitiche.it.

en français => Mondialisation: apogée ou crépuscule?

https://www.i-dialogos.com

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Salaire minimum européen ? Oui, à condition de le vouloir.  Enrico VERDOLINI

Salaire minimum européen ? Oui, à condition de le vouloir. Enrico VERDOLINI

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les traités de l'Union européenne, et notamment leur constitution économique, sont fondés sur des valeurs à dominante mercantiliste. La consolidation d'une réglementation commune pour les salaires minimums au niveau européen renforcerait la protection sociale des travailleurs, en rééquilibrant les structures de relations économiques et commerciales en leur faveur. Le paradoxe réside dans le fait qu’il n’est actuellement pas légalement possible d’établir un tel instrument commun unique au niveau européen. Alors pourquoi ne pas re ouvrir le débat et pas seulement en Italie ? Enrico Verdolini est chercheur de Droit constitutionel à la Scuola Sant’Anna de Pise et Docteur en recherche de l'université de Bologne. / in « Lab Politiche e Culture », publication italienne partenaire de I-Dialogos / juillet 2024

=> publication en langue italienne

Enrico Verdolini est chercheur en Droit constitutionel à la Scuola Sant’Anna de Pise et Docteur en recherche  de l'université de Bologne.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les traités de l'Union européenne, et notamment leur constitution économique, sont fondés sur des valeurs à dominante mercantiliste. La consolidation d'une réglementation commune pour les salaires minimums au niveau européen renforcerait la protection sociale des travailleurs, en rééquilibrant les structures de relations économiques et commerciales en leur faveur. Le paradoxe réside dans le fait qu’il n’est actuellement pas légalement possible d’établir un tel instrument commun unique au niveau européen. Alors pourquoi ne pas re ouvrir le débat et pas seulement en Italie ?  / in « Lab Politiche e Culture », publication italienne partenaire de I-Dialogos / juillet 2024

Les traités fondateurs ont été rédigés et modifiés à plusieurs reprises autour de l'idée centrale du marché unique européen, un espace de libre échange des facteurs de production (biens, services, main-d’œuvre et capital), exempt de barrières et de droits de douane. Dans le même temps, les constitutions des États membres ou, mieux encore, les constitutions économiques respectives ont légitimé et garanti la structuration des systèmes de protection sociale et du droit du travail au sein des systèmes nationaux. 

Un équilibre est ainsi maintenu depuis un certain temps entre les traités européens et les chartes constitutionnelles nationales, entre la constitution économique européenne et celle des États membres : dans la séparation des domaines de compétence respectifs, les traités ont établi les dispositions de base pour la construction du marché concurrentiel, tandis que les pays membres avaient la responsabilité principale de définir les réglementations concernant l’État-providence et la protection du travail. Au cours des dernières décennies, pour toute une série de raisons historiques, cet équilibre entre la pluralité des constitutions économiques a été quelque peu altéré : les nouvelles recettes de politique économique, répandues depuis les années 1980, et les excès des pouvoirs supranationaux des entreprises, ont-ils entraîné, d’une part, à l’élargissement de l’espace accordé aux libertés économiques et, d’autre part, à la déstructuration des institutions de protection sociale et du droit du travail.

L'introduction d'un cadre réglementaire pour les salaires minimums au niveau européen répond donc à la nécessité de renforcer le cadre des protections sociales au profit des travailleurs, en rééquilibrant les structures des relations économiques et commerciales en leur faveur. Le paradoxe sous-jacent réside dans le fait que l’Union européenne ne pourrait pas aborder le salaire minimum de manière unitaire, car il n’est pas possible d’établir un instrument commun unique de ce type au niveau européen. L'Union européenne a en effet le droit d'intervenir à travers une législation sur un salaire minimum pluriel, en pouvant définir des règles communes aux États membres, dans le respect des différents mécanismes juridiques nationaux de quantification des rémunérations. Ensuite, chaque État membre doit adopter son propre cadre réglementaire national, en choisissant parmi une variété de solutions possibles. La même directive no. La loi 2041 de 2022 de l'Union européenne, en effet, était consacrée au « salaire minimum adéquat dans l'Union européenne », reconnaissant la pluralité de solutions présentes au sein de chaque État membre pour la définition du quantum salarial. 

Au sein des Traités, la base juridique de la Directive no. 2041 de 2022 se retrouve dans les dispositions sur la politique sociale, notamment dans l'art. 153 TFUE. Cet article établit la compétence complémentaire de l'Union européenne dans le domaine des "conditions de travail" (art. 153, paragraphe 1, lettre b TFUE) et la possibilité d'adopter une série d'exigences minimales communes aux États membres dans ce domaine (art. . 153, paragraphe 2, lettre b TFUE). 

Selon la directive, « s'il est fixé à des niveaux adéquats, le salaire minimum, tel que prévu par la législation nationale ou les conventions collectives, protège les revenus des travailleurs, en particulier des travailleurs défavorisés, et contribue à garantir une vie digne » (point 8 de l'introduction). à la directive n° 2041 de 2022). 

La directive reconnaît et réglemente donc deux solutions possibles pour la quantification du salaire minimum, toutes deux adoptées par les États membres de l'Union européenne. La première hypothèse consiste à confier la fixation du salaire minimum à la négociation collective. 

La négociation consiste en des négociations qui ont lieu entre les organisations d'employeurs et les syndicats de travailleurs, pour établir les conditions de base d'emploi et d'emploi, parmi lesquelles le salaire est l'un des principaux éléments. Les changements historiques récents, tels que l’affaiblissement des syndicats, l’évolution des structures économiques et l’émergence de nouvelles formes d’emploi, ont réduit l’efficacité de la négociation collective dans la protection des emplois. En Italie, la quantification du salaire minimum est traditionnellement confiée à la négociation collective. 

La deuxième hypothèse implique la détermination des niveaux de salaire par la loi ou d'autres actes juridiques ayant force obligatoire. Cette solution est adoptée par de nombreux États membres de l’Union européenne, dont certains pays leaders comme la France, l’Espagne et l’Allemagne. Il ne s’agit cependant pas d’une solution universellement adoptée, comme le montre l’exception de l’Italie. 

Dans ce contexte général, la fonction de la Directive no. 2041 de 2022 dans la réglementation de l'indemnisation des accidents du travail est d'établir des critères uniformes au niveau européen pour la détermination et l'actualisation du salaire minimum par la loi. Ces critères, précisés à l'art. 5 de la directive, doivent être transposés dans les systèmes juridiques nationaux respectifs des États membres qui choisissent la voie légale pour quantifier le salaire minimum. Parmi les critères évoqués, figurent "le taux de croissance des salaires", "le pouvoir d'achat (...) compte tenu du coût de la vie", "la productivité", "le niveau général des salaires et leur répartition". Cela signifie que, même si la directive prévoit des dispositions communes et des objectifs généraux concernant le salaire minimum légal, ce sont ensuite les différents États membres qui doivent préparer leur propre législation nationale en la matière, mais en suivant les exigences communes établies au niveau européen qui représentent les plus faibles dénominateur commun. 

Après cela, on ne peut ignorer comment la Directive No. La loi n° 2041 de 2022 a également introduit des dispositions visant à promouvoir l’extension et le renforcement de la négociation collective, lorsqu’elle constitue la méthode privilégiée dans les contextes nationaux. Il n'est donc pas certain que chaque État membre recourra à la voie législative pour déterminer le salaire minimum : la solution alternative de la négociation collective est également possible, qui doit cependant respecter certaines conditions de base, fixées par la directive elle-même, parmi lesquelles par exemple celui de garantir un « taux de couverture » adéquat des différentes catégories de travail d'au moins 80 % (art. 4 alinéa 2 de la directive n° 2041 de 2022). 

Le but ultime de la directive no. La loi 2041 de 2022 vise à légitimer et renforcer les mécanismes de quantification du salaire minimum, tant par la loi sur les rémunérations que par la négociation collective. Dans ce contexte, aucune solution impérative n'a été imposée, laissant aux États membres une large marge discrétionnaire pour choisir le mécanisme le plus approprié, qu'il s'agisse d'une disposition législative ou d'une négociation entre les partenaires sociaux. 

Si l’on regarde le cas de l’Italie, on peut dire que ces dernières années la question du salaire minimum est revenue au centre du débat. Au cours des deux dernières législatures, de nombreux projets de loi visant à établir le salaire minimum légal ont été déposés devant les deux chambres du Parlement. Toujours sur la question du salaire minimum légal, il y a eu une large convergence au Parlement entre les partis d'opposition (PD, Mouvement Cinq Étoiles, AVS, Plus d'Europe et Action), qui ont identifié une plate-forme programmatique commune sur cette question et organisé une campagne de sensibilisation. courant 2023. L’introduction du salaire minimum légal n’est cependant pas une solution légalement imposée par la directive no. 2041 de 2022 : on peut cependant dire que la directive a amélioré les conditions contextuelles pour l'établissement du mécanisme légal de salaire minimum en Italie également. 

En l’absence de toute contrainte européenne sur ce point, une autre question est de réfléchir en termes d’opportunité politique d’introduire une nouvelle loi. Il est certainement vrai qu’une loi sur le salaire minimum puisse être utile en Italie. Ce besoin est en réalité ressenti par une partie significative de la population italienne, qui a signé la plate-forme programmatique de l'opposition, ainsi que (surtout) par les presque trois millions de travailleurs pauvres qui sont actifs dans notre pays. 

Quoi qu’il en soit, le chemin pour faire approuver la loi sur le salaire minimum, même en Italie, semble encore assez complexe. La pierre a été jetée dans la mare et le débat sur ce point a été ouvert. La tâche du juriste sera de suivre le débat sur le sujet et d'évaluer les propositions législatives avancées à cet égard.

Juillet 2024 / Lab Politiche e Culture

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La question politique est  transnationale et mondiale.Paul GHILS

La question politique est transnationale et mondiale.Paul GHILS

Paul Ghils est, à Bruxelles, le fondateur et Rédacteur en chef de la célèbre revue internationale COSMOPOLIS : "Le projet initial de la SdN, amplifié par les Nations unies, s’est conforté au XXe siècle pour s’affaiblir au cours de ce siècle. Les empires coloniaux européens sont certes arrivés à leur terme, mais la greffe de la démocratie « importée » est en train de dépérir et n’éteint pas les conflits internes, qui parfois virent à l’ethnocide ou au génocide... Centrée sur l’immédiat, l’humanité ne parvient pas à concevoir un droit qui l’intègre dans la biosphère et garantisse le bien commun des générations futures". Interview. actualisée le 09 juillet 2024

Docteur en philosophie, linguiste et internationaliste, professeur émérite à l’Institut supérieur de traducteurs et interprètes, Université libre de Bruxelles, a enseigné en Algérie, au Gabon, au Mexique, en Iran et en Belgique. Ancien rédacteur d’Associations transnationales de l’Union des associations internationales (UAI), il a créé la revue de cosmopolitique Cosmopolis en 2007 et publié de nombreuses études à l’intersection de la philosophie, des sciences du langage et des sciences politiques. Il dirige la banque de données terminologiques et notionnaires portant sur divers sous-domaines des relations internationales hébergée par l’Observatoire européen du plurilinguisme. (OEP). Il est l'auteur, notamment, de "Le langage est-il logique ? De la raison universelle aux diversités culturelles".

=> L'Edito : pourquoi COSMOPOLIS ?.

Abstract : Le projet initial de la SdN, amplifié par les Nations unies, s’est conforté au XXe siècle pour s’affaiblir au cours de ce siècle. Les empires coloniaux européens sont certes arrivés à leur terme, mais la greffe de la démocratie « importée » est en train de dépérir et n’éteint pas les conflits internes, qui parfois virent à l’ethnocide ou au génocide. 

Les anciens empires comme la Russie ou la Chine ont poursuivi ou repris leur extension idéologique, économique ou territoriale,  voire l’ont accentuée sous la poussée d’une identité englobante qui dévore ou étouffe les entités socio-ethniques de moindre ampleur ou les reconquiert. 

Ce sont là autant de facteurs qui compromettent la possibilité d’une prise de conscience des nouveaux enjeux engendrés par les effets destructeurs de l’homme sur la biosphère, l’un d’eux étant l’évolution du climat, après l’émergence d’un espace mondial limité aux échanges économiques et fragmenté de nos jours par la concurrence aveugle des puissances rivales. Centrée sur l’immédiat, l’humanité ne parvient pas à concevoir un droit qui l’intègre dans la biosphère et garantisse le bien commun des générations futures.

« Le seul intraduisible, car univer­sel, est la musique » / George Steiner, Le ch­â­t­eau de Barbe-Bleue

Propos  recueillis par Pierrick Hamon.

I-Dialogos : Paul Ghils, quelles sont les raisons qui vous ont poussé à créer une revue de « cosmopolitique » ?  Est-ce pour promouvoir les valeurs de l’universalisme des philosophes des Lumières ? Le cosmopolitisme est-il une version élargie de la  géopolitique ?      

Paul GHILS : Plus qu’une réponse, le projet Cosmopolis est une question au sens philosophique du terme, mais descend de cette interrogation quelque peu théorique sur ses dimensions éthique, morale, sociale et géopolitique dans la réalité du monde, lesquelles restent des questions. 

Le cosmopolitisme est né d’une interprétation universalisante du monde connu, mais butte indéfiniment sur le socle particulier et réducteur des valeurs et intérêts familiaux, moraux, ethniques et philosophiques. La notion se réfère volontiers à Emmanuel Kant, qui distinguait l'humanité de l'animalité en fonction de la capacité de la première à surmonter les limites de l'existence immédiate et à élargir le cercle d'identification et d'appartenance grâce à la sociabilité (Geselligkeit), et aux sciences humaines (humaniora), afin de cultiver notre humanité en inculquant « le sentiment universel de sympathie et la capacité de s'engager universellement dans une communication très intime »

Cette dernière conception est déjà problématique, car la scission entre l’humain et l’animal, la nature et la culture se révèle être propre au monde occidental et relativise la notion d’universalité et de là, toute hypothèse cosmopolitique. 

Cette dissociation éclate au grand jour ces derniers temps, depuis l’émergence de la notion d’anthropocène, qui rétablit le rapport intime entre l’humanité et un « milieu » considéré pendant longtemps comme extérieur à elle, mais retrouve un empan dont l’humain est un agent, certes actif mais qui déséquilibre les composantes vivantes, mais aussi inanimées de la biosphère, en raison même de cette inconscience humaine.

 L’évolution du climat n’est qu’un aspect de cette évolution – sans la connotation progressiste habituelle -, qui infirme plus encore la vision idéaliste de certains programmes géopolitiques, mais aussi les initiatives d’une société civile qui hésite entre son idéal humaniste et les identités qui s’effritent.  

Cosmopolis

Si l’on remonte dans le temps, le mot « cosmopolite » dérive du grec kosmopolitēs (« citoyen du monde ») et désigne déjà une grande variété de points de vue en philosophie morale et sociopolitique. Il renvoie à l'idée que tous les êtres humains, quelles que soient leur affiliation politique, leurs normes morales ou leur appartenance culturelle, peuvent ou doivent être les citoyens du monde, d'une seule et même communauté idéalement universelle, qui rejette certaines des obligations dictées par leur appartenance. 

Littérale ou métaphorique, la notion de « citoyenneté mondiale » et l’universalisme qu’elle postule restent néanmoins liés au particularisme dès ses origines, grecques s’il s’agit du monde occidental, et ignorent le plus souvent « le reste » ou le monde « oriental », sans quasiment rien en connaître, jusque dans le chef des philosophes contemporains confinés, comme le dit Roger-Pol Droit (2001 et al.), au « monde clos » de la philosophie institutionnelle. L’hypothèse universaliste des Lumières est partiellement infondée pour les mêmes raisons, fût-elle consolidée par les connaissances scientifiques et la lingua franca qui les véhicule en dépassant les contraintes terminologiques d’origine culturelle, jusque dans le langage de la technologie, jugé définitivement universel. 

La communication internationale s’est développée dans ce domaine en fonction de grilles conceptuelles soumises à la normalisation terminologique, bien que l’universalité recherchée par la science soit contrainte à la coopération, à l'interaction et à l'échange au-delà des frontières. Le programme physicaliste du Cercle de Vienne, dont est issue la théorie terminologique dominante, veut néanmoins dépasser les variantes culturelles qui, pense-t-on,  recèlent des concepts et des valeurs susceptibles de fonder un système conceptuel universel que la science a pour tâche de construire via la normalisation et la transnationalisation des savoirs. Concrètement, la revue Cosmopolis est ...  

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Afrique : la nouvelle radioscopie de la Fondation Mo Ibrahim. Serge Mathias TOMONDJI

Afrique : la nouvelle radioscopie de la Fondation Mo Ibrahim. Serge Mathias TOMONDJI

Le rapport 2024 de la Fondation Mo Ibrahim a été publié le 19 juin dernier autour du thème « Les besoins financiers de l’Afrique : où sont les ressources ? ». Mais le prix Mo Ibrahim pour la gouvernance en Afrique, qui a connu son dernier lauréat depuis 2020, n’a pas été attribué cette année. Prévu à Lagos, au Nigeria, du 26 au 28 avril 2024, le « Ibrahim Governance Weekend (IGW) » — l’évènement qui fédère ce rendez-vous annuel majeur — a dû être annulé en raison, expliquent les organisateurs, de « difficultés administratives insurmontables ». Journaliste et éditorialiste béninois, Serge Mathias TOMONDJI est installé au Burkina Faso depuis 1993. / in Libre Info 19 juillet 2024

Journaliste et éditorialiste béninois, notre ami Serge Mathias TOMONDJI est installé au Burkina Faso depuis 1993, où il a assumé différentes fonctions et responsabilités dans plusieurs organes de presse écrite et en ligne. Il a également présenté plusieurs émissions à la radio, avant de poursuivre, depuis 2017, son aventure professionnelle à la télévision, comme éditorialiste et comme animateur de débats sur des sujets variés, concernant notamment l'actualité et les mutations sociopolitiques du continent africain, ainsi que sur la culture, la société, les idées.

Article précédent : La démocratie africaine ne serait-elle pas à nouveau en marche ?

La Fondation Mo Ibrahim vient à nouveau au secours des idées et des dynamiques pour une meilleure gouvernance en Afrique. Publié le 19 juin dernier, son rapport 2024 analyse les « besoins financiers nécessaires pour atteindre les objectifs de développement et les objectifs climatiques » du continent. Intitulé « Les besoins financiers de l’Afrique : où sont les ressources ? », ce rapport met aussi en exergue « les ressources actuellement disponibles » dans ce domaine. 

Pour la Fondation en effet, ces ressources existent, « mais ne sont pas mises en œuvre ou à profit de façon adéquate ». Et pour Mo Ibrahim, « il ne s’agit ni pour l’Afrique de tendre encore la sébile, ni pour ses partenaires de considérer quel montant supplémentaire ils pourraient encore mettre sur la table ». Non, il est urgent, martèle le fondateur et président de ce forum qui porte son nom, de… « changer radicalement de paradigme » ! Changer de paradigme ! Il y a longtemps que ce diagnostic est posé sur le continent, sans que les actions contribuent à éprouver la thérapie. Ici encore, et aujourd’hui plus qu’hier, des experts se sont penchés sur le mal africain de ces dernières années et ont prescrit leur ordonnance. Il faut ainsi, indique notamment Mo Ibrahim pour accompagner le rapport 2024 de sa fondation, « réformer drastiquement le système de financement international, actualiser les mécanismes de restructuration de la dette, les modèles d’évaluation du risque africain, ainsi que les conditionnalités de l’aide ».  

État des lieux  

Mais ce n’est pas tout ! La responsabilité première de la bonne gouvernance incombe — et c’est normal — aux Africains eux-mêmes, coupables de laxisme, de gestion scabreuse des ressources, de détournements divers… avec, bien souvent, la complicité de grands groupes étrangers. Il est donc indispensable, conseille encore Mo Ibrahim, que notre continent cesse de « dilapider ses propres actifs et mette en place les conditions de gouvernance de nature à garantir leur exploitation optimale au bénéfice d’un développement durable et équitable ». 

En faisant, chiffres à l’appui, un état des lieux qui démontre aisément que les objectifs sont loin d’être atteints pendant que les besoins sont vertigineux, le rapport 2024 de la Fondation Mo Ibrahim met aussi le doigt sur le pernicieux travers des apports financiers provenant des partenaires du continent. 

L’Aide publique au développement (APD), qui représente près de 10 % des ressources financières du continent, reste en effet concentrée, notamment de la part des bailleurs traditionnels, « sur la santé et l’éducation, et largement conditionnelle ». 

De toute évidence, ce rapport instruit à charge et à décharge sur la question de la gestion des ressources et offre une analyse de qualité sur les besoins financiers de l’Afrique. Mais surtout, il constitue un outil d’aide et de travail pour dénicher les ressources, ou plutôt mieux les orienter afin de mettre effectivement le continent sur les rails de la bonne gouvernance et du développement endogène. Mais pour la quatrième année consécutive, le forum qui encadre la publication du rapport de la Fondation Mo Ibrahim — Ibrahim Governance Weekend (IGW), qui a lieu chaque année dans un pays différent — ne s’est pas tenu comme prévu, du 26 au 28 avril 2024 à Lagos, au Nigeria. 

Les organisateurs évoquent des « difficultés administratives insurmontables », mais on peut aussi lire dans cette annulation, la conséquence des problèmes sociopolitiques récurrents dans une partie du continent depuis quelques années. 

Modèles exceptionnels… 

On attend ainsi le nouveau lauréat de ce prix, depuis sa dernière attribution, en 2020, à… Mahamadou Issoufou. Considéré notamment comme l’artisan de la première alternance pacifique dans son pays depuis 1960, et en raison de son action déterminante pour la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continental africaine (Zlecaf), l’ancien président nigérien a quitté le pouvoir avec les honneurs. 

Le Prix Mo Ibrahim pour le leadership et l’excellence en Afrique reconnaît et célèbre en effet «les chefs d’État qui, dans des circonstances difficiles, ont développé leur pays et renforcé la démocratie et les droits de l’Homme pour le bien commun de leur peuple, ouvrant la voie à une prospérité durable et équitable ». 

Le prix, faut-il le rappeler, est accompagné d’une confortable récompense de « cinq millions de dollars sur dix ans, puis une rente annuelle de 200 000 dollars à vie ». De quoi faire des lauréats, des modèles exceptionnels pour l’Afrique afin que le continent continue de bénéficier de leur expérience et de leur sagesse une fois qu’ils ont quitté leurs fonctions nationales. 

Partant du bon principe selon lequel ces dirigeants pourront mener, du haut de leurs grandes expériences de la gestion de nos États, dans la dignité et à l’abri du besoin, des activités dans leur vie d’après la présidence, le prix Mo Ibrahim constitue un inestimable coup de fouet à la promotion de la bonne gouvernance sur le continent. Mais il faut croire que le cœur des chefs d’État africains bat ailleurs. 

Ah, ces passages à vide ! 

En effet, seulement six personnalités ont été récompensées de ce prix depuis son instauration en 2006, à l’exception du défunt président sud-africain Nelson Mandela, icône de la lutte contre l’apartheid, qui l’a reçu à titre honorifique, exceptionnel et hors catégorie en 2007. Cette année-là, le premier lauréat du Prix Mo Ibrahim s’appelle Joaquim Chissano, ancien président du Mozambique. Puis l’année suivante, en 2008, Festus Mogae, ancien président du Botswana, a été distingué. 

On croyait alors que la machine était huilée et que cette belle récompense trouverait un preneur chaque année. Erreur ! Il a fallu attendre 2011, et donc deux années de passage à vide (2009 et 2010) pour voir l’ancien président du Cap-Vert, Pedro Pires, honoré pour la belle gestion démocratique de son pays. 

Deux années, 2012 et 2013, sont encore passées sans lauréat, avant que Hifikepunye Pohamba, l’ancien président de Namibie, ne soit couronné en 2014. Et comme si c’était écrit, personne n’a été récompensé en 2015, et pas plus en 2016. 

Encore deux années sans un chef d’État qui se distingue au plan de la promotion de la bonne gouvernance et de la démocratie dans son pays. Le départ du pouvoir de la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, qui a respecté l’esprit et la lettre de la Constitution de son pays, sauve l’honneur en 2017. 

Et c’est Mahamadou Issoufou, ancien président du Niger, qui a fermé le ban depuis 2020, après à nouveau deux années (2018 et 2019) sans attribution. 

Échec de nos dirigeants ? 

Annoncé en mars 2021, ce sixième prix Mo Ibrahim attend toujours son successeur depuis plus de trois ans maintenant. Un état de fait qui souligne, à tout le moins, et au-delà de toutes les questions et difficultés connexes à l’attribution annuelle de ce prix, l’absence de politiques hardies, axées sur le développement de l’Homme, dans nos pays. D’une certaine façon, on peut y voir l’échec de nos dirigeants qui, pour la plupart, préfèrent les ors du pouvoir plutôt que la reconnaissance du devoir bien fait. 

www.libreinfo.net

En tout état de cause, ce prix africain, créé par un Africain — Mo Ibrahim, magnat britannique des télécommunications, d’origine soudanaise — constitue une véritable prime à la bonne gouvernance et à la démocratie. 

En récompensant « d’anciens chefs d’État ou de gouvernement de pays de l’Afrique subsaharienne qui ont été élus démocratiquement », il vise à magnifier cette Afrique qui bouge et qui gagne, cette Afrique vertueuse et conquérante. 

Curieusement, et manifestement, les chefs d’État africains ne se bousculent pas au portillon pour bénéficier de cette manne ! 

Peut-être finalement que les priorités et l’essentiel sont ailleurs… 

Serge Matthias TOMONDJI

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En Inde, Augustin BRUTUS: pour une approche holistique du dévelopement.

En Inde, Augustin BRUTUS: pour une approche holistique du dévelopement.

« Nous partons des gens : nous nous efforçons de les écouter, de les comprendre… Vis-à-vis du « Nord », nous nous efforçons de donner des clés pour comprendre nos situations et nos luttes. Pour affirmer les convictions et les engagements, nous renvoyons les gens du "Nord" à leur histoire, leur vécu, afin qu’ils désapprennent, revoient leurs comportements, s’ouvrent à d’autres concepts et logiques ». / Augustin Brutus est, à Pondichery, le fondateur et directeur de l’INDP (Intercultural Network for Development and Peace). / Nelle diffusion 13.05.2024

A PONDICHERY, Augustin Jaykumar BRUTUS est le fondateur du binôme d’ONGs, “Adecom Network” et “Réseau Adecom” en France. Fondateur de la société financière de micro crédit la BRWD en Inde. Fondateur du binôme d’ONGs “INDP” en Inde” et de “INDPenFrance”. Augustin, Administrateur de I-Dialogos International, est aussi  Correspondant Inde, et est par ailleurs membre du Groupe International de Coordination de l’AIEP-IAEP, ONG reconnue par l’Unesco.

INDP -Intercultural Network for Development and Peace- propose sa propre approche du “développement holistique” qui intègre la pluralité des besoins des humains. De ce fait, les projets sont étudiés non seulement en fonction de leur viabilité économique mais aussi en fonction de leurs implications culturelle, sociale, politique et spirituelle. Ils se caractérisent également par la part d’initiative qui est prise par les populations impliquées. Le principe du développement étant à envisager sur le long terme, la préoccupation environnementale est naturellement mise au cœur des projets, en lien avec les contenus culturels et éducatifs.

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Le développement, ce n'est pas avoir davantage, mais être davantage.

En questionnant inlassablement le bien fondé des actions d’entraide et de solidarité, sans label et en toute indépendance, j’ai voulu redimensionner quelques fondamentaux et différentes étapes des projets de développement. 

La proximité auprès des démunis va déclencher en moi une recherche du juste, du vrai et du beau, une aspiration à un équilibre et à une cohérence dans mes domaines d’intervention. 

Je vis comme un immense privilège la possibilité de découvrir, d’apprendre, d’initier, et d’entreprendre en toute liberté, en expérimentant mes propres convictions et en proposant des modèles d’action qui ont vocation à être mis en place durablement et à inspirer d’autres acteurs de notre société => Lire l’article


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