Politique de Sécurité et de Défense Nationale du PEROU. Helga Cecilia FRECH, Santiago de Surco/Pérou

Politique de Sécurité et de Défense Nationale du PEROU. Helga Cecilia FRECH, Santiago de Surco/Pérou

Au cours des dix dernières années, divers changements ont influencé la formulation, le suivi et l'évaluation des politiques publiques, ainsi que la planification stratégique comme moyen de mise en œuvre (CEPLAN, 2018), mais aussi le nouveau concept de sécurité, qui est passé d'une approche purement centrée sur le territoire à une autre intégrant la personne, en se basant sur des actions de développement tant au niveau global que local, et surtout spécifiques à un contexte et à un endroit. Helga Cecilia FRECH, Santiago de Surco, Pérou, le 05 juillet 2025

Professionnelle péruvienne formée en tourisme, avec une connaissance approfondie de la complexité de la réalité nationale, Dra. Helga Cecilia FRECH HURTADO est Docteure en sécurité et développement stratégique, elle possède une solide expérience dans l’évaluation de projets de développement, en particulier dans les zones rurales et les territoires de montagne. Son parcours intègre l’analyse territoriale à la gestion stratégique, en articulant des approches interdisciplinaires, durables et sensibles à la diversité culturelle et écologique du pays. Au fil de sa carrière, elle a mené des recherches centrées sur le développement rural, mettant l’accent sur la gestion des connaissances comme levier fondamental de transformation sociale et économique des communautés. Engagée pour le développement du Pérou, Helga Cecilia Frech promeut l’articulation entre les savoirs locaux, la planification stratégique et les politiques publiques, contribuant à la construction d’une vision intégrée, participative et contextuellement ancrée dans les territoires. Profesional peruana con formación en Turismo y un profundo conocimiento de la compleja realidad nacional. Dra. Helga Cecilia Frech Hurtado es Doctora en Seguridad y Desarrollo Estratégico, cuenta con una sólida trayectoria en la evaluación de proyectos de desarrollo, particularmente en contextos rurales y territorios de montaña. Su experiencia integra el análisis territorial con la gestión estratégica, articulando enfoques interdisciplinarios, sostenibles y sensibles a la diversidad cultural y ecológica del país. A lo largo de su carrera, ha desarrollado investigaciones centradas en el desarrollo rural, con énfasis en la gestión del conocimiento como herramienta fundamental para impulsar la transformación social y económica de las comunidades. Comprometida con el desarrollo del Perú, Helga Cecilia Frech promueve la articulación entre los saberes locales, la planificación estratégica y las políticas públicas, aportando a la construcción de una visión integradora, participativa y territorialmente contextualizada del desarrollo.

Au cours des dix dernières années, divers changements ont influencé la formulation, le suivi et l'évaluation des politiques publiques, ainsi que la planification stratégique comme moyen de mise en œuvre (CEPLAN, 2018), mais aussi le nouveau concept de sécurité, qui est passé d'une approche purement centrée sur le territoire à une autre intégrant la personne, en se basant sur des actions de développement tant au niveau global que local, et surtout spécifiques à un contexte et à un endroit. 

Sous cet angle, a été formulée la Politique Nationale Multisectorielle de Sécurité et de Défense Nationale à l’horizon 2030 (PNMSDN 2030) (Ministère de la Défense, 2021), dont l’objectif prioritaire numéro trois (OP3), intitulé « Atteindre les conditions nécessaires contribuant à la sécurité nationale », est directement lié au développement humain, en tant que condition préalable à la réalisation des conditions sociales, économiques, environnementales et institutionnelles garantissant le bien-être général de la population, permettant l’émergence de sociétés fondées sur des valeurs éthiques et civiques, essentielles au développement d’un pays jouissant de niveaux élevés de sécurité multidimensionnelle. 

Dans ce sens, le concept de sécurité humaine met l'accent sur la protection de toutes les personnes de sorte que chaque individu, selon sa perspective, sa volonté et indépendamment de sa condition, ait accès à des conditions et opportunités fondamentales lui permettant de se développer.

=> Lire la suite : Gouvernance et développement humain dans La Politique de Sécurité et de Défense Nationale du PEROU

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=> Lire également : Sécurité multidimensionnelle et compétitivité touristique

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Propriété, travail et progrès : une réflexion pour le Pérou. Vidal PINO ZAMBRANO (Cusco,Pérou)

Propriété, travail et progrès : une réflexion pour le Pérou. Vidal PINO ZAMBRANO (Cusco,Pérou)

L’un des changements les plus significatifs du Pérou au cours des dernières décennies n’est pas venu d’en haut, des élites politiques ou des grands plans de développement, mais d’en bas : de la capacité des citoyens eux-mêmes — particulièrement les plus pauvres — à se frayer un chemin à travers les restrictions et à construire, peu à peu, leurs propres espaces de propriété et de travail. L’expérience péruvienne démontre que la prospérité ne naît pas de discours ni d’expériences utopiques qui ont prétendu réinventer « l’homme nouveau » au nom de la justice sociale.Vidal PINO ZAMBRANO. ancien maire de Cusco (Pérou). Cusco act le 10 oct 2025

Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino Zambrano a pu, comme Maire de Cusco, l’ancienne Capitale Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaire relatives à l’occupation et au développement du territoire, à l’utilisation des ressources naturelles, à l’organisation de la production, ainsi qu’aux infrastructures agro-pastorales et plus largement à l’économie et à la culture Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, il a publié un ouvrage de référence sur les Incas : « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad ». 

Correspondant au Pérou, avec Helga Cecilia Frech Hurtado, Vidal Pino est membre du Comité de Pilotage de I-Dialogos.

ARTICULO EN ESPAÑOL ABAJO 

Également et prochainement publié à Bologne en langue italienne par le magazine "LAB Politiche e Culture", partenaire de I-Dialogos

 https://www.labpolitiche.it

L’un des changements les plus significatifs du Pérou au cours des dernières décennies n’est pas venu d’en haut, des élites politiques ou des grands plans de développement, mais d’en bas : de la capacité des citoyens eux-mêmes — particulièrement les plus pauvres — à se frayer un chemin à travers les restrictions et à construire, peu à peu, leurs propres espaces de propriété et de travail. 

L’expérience péruvienne démontre que la prospérité ne naît pas de discours ni d’expériences utopiques qui ont prétendu réinventer « l’homme nouveau » au nom de la justice sociale. Loin de cette fantaisie, les pauvres sont restés des hommes et des femmes réels, avec leurs passions, leurs intérêts et leurs aspirations, et ils ont trouvé dans l’initiative personnelle, dans l’auto-emploi et dans la recherche de la propriété une voie concrète vers le progrès. Car là où existent des droits — même informels — apparaissent des incitations à produire, investir et améliorer la vie quotidienne. L’histoire récente du Pérou confirme ce principe de manière singulière : chaotique, informelle et souvent en marge de l’institutionnalité de l’État, mais profondément transformatrice.

La révolution silencieuse de la propriété populaire 

Avec toutes ses limites, ses désordres et ses précarités, les secteurs populaires ont construit, « à leur manière », une véritable révolution silencieuse autour de la propriété. Ce processus n’a pas été conçu dans des bureaux gouvernementaux ni planifié par des organismes internationaux, mais forgé jour après jour dans les quartiers, les rues et les marchés. 

Le logement individuel 

Des millions de familles au Pérou, sans attendre une planification officielle ni un soutien suffisant de l’État, ont construit leurs maisons dans des bidonvilles et quartiers populaires. Ce furent d’abord des structures de roseaux, puis des maisons en brique, et aujourd’hui beaucoup se transforment en bâtiments de plusieurs étages. Ce qui, au départ, est né d’invasions ou d’achats précaires s’est peu à peu consolidé en quartiers entiers qui deviennent, avec le temps, de véritables districts. 

Ce phénomène ne s’est pas limité à une région particulière : il s’est manifesté dans tout le pays, avec une intensité particulière dans les villes, où les migrants et les secteurs populaires ont été les protagonistes de l’expansion urbaine. Par leur effort, leur ingéniosité et leur persévérance, ils ont créé des quartiers, des communautés et des espaces de vie qui soutiennent aujourd’hui une grande partie de la dynamique sociale et économique du Pérou. 

L’esthétique urbaine peut paraître chaotique, mais derrière chaque toit se cache une histoire de sacrifice, de mobilité sociale et de sécurité patrimoniale. La maison n’est pas seulement un refuge ; elle est aussi un actif qui apporte de la stabilité, qui peut être hérité, utilisé comme garantie pour obtenir du crédit ou transformé en atelier ou en commerce familial. En ce sens, l’accès à un logement propre ne reflète pas seulement la lutte pour de meilleures conditions de vie, mais constitue aussi l’une des bases les plus solides sur lesquelles les secteurs populaires ont bâti, à leur manière, citoyenneté et dignité.

 Le petit commerce 

Du magasin familial au stand de marché en passant par la cuisine improvisée devenue restaurant populaire, l’économie péruvienne repose sur des milliers de micro-entreprises. Des quartiers entiers ont développé leurs propres centralités économiques, qui ne se contentent pas d’approvisionner leurs communautés mais génèrent aussi de l’emploi et dynamisent la production. 

Le cas de Gamarra, transformé en un grand centre textile grâce à l’ingéniosité de migrants venus avec peu de capital mais une grande volonté de produire, est peut-être l’exemple le plus emblématique. Là, la propriété n’est pas toujours formalisée, mais elle fonctionne comme un droit socialement reconnu et défendu par ses propres acteurs. Cette capacité à transformer de petites affaires en moteurs collectifs de croissance montre que la propriété populaire dépasse la simple consommation : elle est production, créativité et mobilité sociale.

Les véhicules comme capital productif 

Les mototaxis dans la jungle, les minibus et taxis collectifs dans les villes, ou encore les petits camions de transport acquis grâce à l’épargne familiale sont des exemples clairs de la manière dont un actif modeste peut devenir une source de revenus. Bien qu’ils soient souvent associés à l’informalité, ces moyens ont permis à des milliers de familles de passer de la subsistance à des revenus stables, tout en fournissant des services de transport que ni le marché formel ni l’État n’avaient su couvrir à temps. 

Chacun de ces véhicules est, dans la pratique, une micro-entreprise sur roues : ils ne transportent pas seulement des personnes ou des marchandises, mais incarnent aussi une possibilité d’indépendance économique et, dans bien des cas, de mobilité sociale pour des familles entières. 

Les systèmes alternatifs de crédit 

Face aux difficultés d’accès au système bancaire formel, les secteurs populaires ont inventé des mécanismes comme les panderos : groupes de personnes qui contribuent périodiquement une somme fixe d’argent, redistribuée à tour de rôle entre les participants. Ce système, fondé sur la confiance communautaire, permet de financer des appareils électroménagers, des améliorations de logement, des outils de travail ou des études. 

Les panderos ne sont pas seulement un substitut financier, mais aussi une expression de créativité collective pour pallier l’absence de crédit accessible. Là où les banques voient des risques insurmontables, les communautés créent de la confiance ; là où le marché formel se ferme, les secteurs populaires ouvrent leurs propres portes. 

Les pauvres comme nouveaux propriétaires 

Dans ce processus, le Pérou a accompli un immense saut en un demi-siècle : les pauvres ne sont plus seulement une force de travail, mais aussi des propriétaires. De maisons, de commerces, de véhicules, d’ateliers, de terres urbaines et rurales. Cette appropriation a façonné de nouvelles identités sociales et économiques, renforçant l’autonomie de millions de familles. 

Ce que l’on appelle « l’informalité » n’est pas seulement désordre, mais aussi vitalité sociale. Aux marges de la légalité, les plus pauvres ont construit leurs propres systèmes de propriété, de travail et de crédit quand l’État n’a pas su les leur offrir. Ce qui fut un temps méprisé comme « illégal » est aujourd’hui reconnu comme l’une des clés expliquant le dynamisme économique du Pérou au cours des dernières décennies.

L’inclusion par le bas 

La leçon est claire : la véritable inclusion ne viendra pas de décrets idéologiques ni d’utopies exigeant de transformer la nature humaine, mais de la garantie que les citoyens — surtout les plus humbles — aient la sécurité de ce qu’ils ont réussi à construire. Là réside la clé de la mobilité sociale : dans la reconnaissance et la protection effective des droits de propriété, qui transforment l’effort individuel en progrès collectif. 

Ce processus n’a cependant pas été exempt de problèmes. L’expansion de la propriété populaire a été désordonnée, avec des conséquences visibles sur la croissance urbaine chaotique, la précarité des services de base et l’insécurité juridique qui affecte encore de nombreux petits propriétaires. Mais malgré ces limites, elle a été une force d’inclusion bien plus efficace que beaucoup de plans officiels conçus d’en haut.

Le défi pour l’avenir 

Le défi pour le Pérou n’est pas de supprimer cette énergie créatrice par des normes rigides, mais de l’organiser, de l’intégrer et de la renforcer. Formaliser la propriété, élargir l’accès au crédit, améliorer les services publics dans les zones populaires et concevoir des politiques urbaines et rurales qui accompagnent — plutôt qu’entravent — l’initiative des citoyens. 

Cela implique aussi un changement de perspective pour les élites politiques et économiques : au lieu de voir l’informalité comme un « problème » à réprimer, la reconnaître comme une solution populaire spontanée, qui doit être renforcée et canalisée vers une productivité et un bien-être accrus. 

En ce sens, les pauvres au Pérou ont démontré que, même dans des conditions adverses, lorsque l’État échoue et que les institutions sont faibles, ils trouvent des moyens de devenir maîtres de leur destin. Ce droit, gagné à la sueur de leur front, constitue la meilleure base pour construire un pays plus prospère, plus juste et plus libre. 

Le Pérou de demain sera plus fort dans la mesure où il comprendra que son progrès ne dépend pas d’utopies visant à réinventer l’être humain, mais de quelque chose de beaucoup plus concret et réel : garantir que chaque famille puisse conserver, protéger et développer ce qu’elle a construit avec tant d’efforts.


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Propiedad, trabajo y progreso: una reflexión para el Perú

Uno de los cambios más significativos en el Perú de las últimas décadas no ha venido de arriba, desde las élites políticas o los grandes planes de desarrollo, sino desde abajo: de la capacidad de los propios ciudadanos —particularmente los más pobres— de abrirse paso en medio de las restricciones y construir, poco a poco, sus propios espacios de propiedad y de trabajo. 

La experiencia peruana demuestra que la prosperidad no nace de discursos ni de experimentos utópicos que pretendieron reinventar al “hombre nuevo” en nombre de la justicia social. Lejos de esa fantasía, los pobres han seguido siendo hombres y mujeres reales, con sus pasiones, intereses y aspiraciones, y han encontrado en la iniciativa propia, en el autoempleo y en la búsqueda de la propiedad un camino concreto hacia el progreso. Allí donde existen derechos —aunque sean informales— surgen incentivos para producir, invertir y mejorar la vida cotidiana. La historia reciente del Perú confirma este principio de manera singular: caótica, informal y muchas veces al margen de la institucionalidad estatal, pero profundamente transformadora. 

La revolución silenciosa de la propiedad popular 

Con todas sus limitaciones, desorden y precariedades, los sectores populares han construido, “a su manera”, una verdadera revolución silenciosa en torno a la propiedad. Este proceso no ha sido diseñado en oficinas gubernamentales ni planificado desde organismos internacionales, sino forjado día a día en los barrios, en las calles y en los mercados. 

La vivienda propia 

Millones de familias en el Perú, sin esperar planificación oficial ni apoyo estatal suficiente, levantaron sus casas en barriadas y pueblos jóvenes. Primero fueron estructuras de esteras, luego viviendas de ladrillo, y hoy muchas se transforman en edificaciones de varios pisos. Lo que en sus inicios surgió como invasiones o compras precarias, con el tiempo se ha consolidado en barrios enteros que, poco a poco, se convierten en distritos. 

Este fenómeno no se ha limitado a un espacio geográfico particular: se ha manifestado en todo el país, con especial intensidad en las ciudades, donde los migrantes y sectores populares han sido protagonistas de la expansión urbana. Con esfuerzo, ingenio y perseverancia, crearon barrios, comunidades y espacios de vida que hoy sostienen gran parte de la dinámica social y económica del Perú. 

Puede que la estética urbana resulte caótica, pero detrás de cada techo propio existe una historia de sacrificio, movilidad social y seguridad patrimonial. La vivienda no es solo refugio; es también un activo que otorga estabilidad, que puede heredarse, convertirse en garantía para obtener crédito o transformarse en taller o negocio familiar. En ese sentido, el acceso a la vivienda propia no solo refleja la lucha por mejores condiciones de vida, sino que constituye una de las bases más sólidas sobre las que los sectores populares han construido, a su manera, ciudadanía y dignidad. 

El pequeño negocio 

Desde la bodega familiar hasta el puesto en un mercado o la cocina improvisada que se convierte en restaurante popular, la economía peruana se sostiene en miles de microemprendimientos. Barrios enteros han desarrollado sus propias centralidades económicas, que no solo abastecen a sus comunidades, sino que generan empleo y dinamizan la producción. 

El caso de Gamarra, convertido en un emporio textil gracias al ingenio de migrantes que llegaron con poco capital, pero con la voluntad de producir, es quizá el ejemplo más emblemático. Allí, la propiedad no siempre está formalizada, pero funciona como un derecho socialmente reconocido y defendido por sus propios actores. Esa capacidad de transformar pequeños negocios en motores colectivos de crecimiento muestra cómo la propiedad popular va más allá del mero consumo: es producción, creatividad y movilidad social.

Los vehículos como capital productivo 

Mototaxis en la selva, combis y taxis colectivos en las ciudades, o pequeños camiones de carga adquiridos con el ahorro familiar son ejemplos claros de cómo un activo modesto puede transformarse en fuente de ingresos. Aunque muchas veces asociados a la informalidad, estos medios han permitido que miles de familias pasen de la subsistencia al acceso estable a ingresos, generando además servicios de transporte que ni el mercado formal ni el Estado supieron cubrir a tiempo. 

Cada uno de estos vehículos es, en la práctica, una microempresa sobre ruedas: no solo transportan personas o mercancías, sino que representan la posibilidad de independencia económica y, en muchos casos, de movilidad social para familias enteras.

Los sistemas alternativos de crédito 

Ante las dificultades de acceso a la banca formal, los sectores populares inventaron mecanismos como los panderos: grupos de personas que aportan periódicamente una suma fija de dinero y la entregan rotativamente a cada participante. Este sistema, basado en la confianza comunitaria, permite financiar electrodomésticos, mejoras en la vivienda, herramientas de trabajo o estudios. 

Los panderos no solo son un sustituto financiero, sino también una expresión de creatividad colectiva para suplir la ausencia de crédito accesible. Allí donde la banca ve riesgos insalvables, las comunidades crean confianza; donde el mercado formal se cierra, los sectores populares abren sus propias puertas. 

Los pobres como nuevos propietarios 

En este proceso, el Perú ha dado un salto enorme en medio siglo: los pobres ya no son únicamente fuerza de trabajo, sino también propietarios. De casas, de negocios, de vehículos, de talleres, de tierras urbanas y rurales. Esa apropiación ha configurado nuevas identidades sociales y económicas, fortaleciendo la autonomía de millones de familias. 

La llamada “informalidad” no es solamente desorden, sino también una muestra de vitalidad social. En los márgenes de la legalidad, los más pobres han construido sistemas propios de propiedad, trabajo y crédito cuando el Estado no pudo ofrecérselos. Lo que en algún momento fue despreciado como “ilegal” hoy se reconoce como una de las claves para explicar el dinamismo económico del Perú de las últimas décadas. 

La inclusión desde abajo 

La lección es clara: la verdadera inclusión no vendrá de decretos ideológicos ni de utopías que exigen transformar la naturaleza humana, sino de garantizar que los ciudadanos —especialmente los más humildes— tengan seguridad sobre lo que han logrado construir. Allí está la clave de la movilidad social: en el reconocimiento y la protección efectiva de los derechos de propiedad, que convierten el esfuerzo individual en progreso colectivo. 

Este proceso, sin embargo, no ha estado exento de problemas. La expansión de la propiedad popular ha sido desordenada, con consecuencias visibles en el crecimiento urbano caótico, la precariedad de los servicios básicos y la inseguridad jurídica que aún afecta a muchos pequeños propietarios. Pero aun con esas limitaciones, ha sido una fuerza de inclusión mucho más efectiva que muchos de los planes oficiales diseñados desde arriba.

El desafío hacia el futuro 

El desafío para el Perú no es suprimir esta energía creadora bajo normas rígidas, sino ordenarla, integrarla y potenciarla. Formalizar la propiedad, ampliar el acceso al crédito, mejorar los servicios públicos en las zonas populares y diseñar políticas urbanas y rurales que acompañen —en lugar de obstaculizar— la iniciativa de la gente. 

Esto implica también un cambio de perspectiva en las élites políticas y económicas: en lugar de ver a la informalidad como un “problema” que debe reprimirse, reconocerla como una solución popular espontánea que requiere ser fortalecida y canalizada hacia mayor productividad y bienestar. 

En tal sentido, los pobres en el Perú han demostrado que, incluso en condiciones adversas, cuando el Estado falla y las instituciones son débiles, encuentran formas de hacerse dueños de su destino. Ese derecho, ganado a pulso, constituye la mejor base para construir un país más próspero, justo y libre.

El Perú del futuro será más fuerte en la medida en que comprenda que su progreso no depende de utopías que buscan reinventar al ser humano, sino de algo mucho más concreto y real: garantizar que cada familia pueda conservar, proteger y expandir lo que con tanto esfuerzo ya ha logrado construir.

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La France confond langue commune et langue unique. Et en Afrique et ailleurs ? Rozenn MILIN. Bretagne/France

La France confond langue commune et langue unique. Et en Afrique et ailleurs ? Rozenn MILIN. Bretagne/France

Ayant beaucoup voyagé en Afrique subsaharienne, Rozenn Milin a constaté que, à la différence de la France jacobine où l’Ecole interdisait, comme dans ses colonies, de parler les langues minoritaires, à commencer par la langue bretonne, celle de Rozenn, la majorité des Africains, qui ont eu aussi à subir ces interdictions parlent quand même, eux, non pas deux langues, mais trois ou quatre : la langue familiale, voire les langues familiales en cas de mariage interethnique, une lingua franca africaine (le wolof, le pulaar, le bambara, etc.), et le français, parfois aussi l’anglais. Pour le grand historien Ibrahima Thioub, ancien recteur de l’université Cheikh Anta Diop à Dakar, les pays africains ne seront jamais monolingues. Landunvez (Bretagne), le 22 mai 2025

Née en Bretagne (France), Rozenn Milin a vécu dans une famille bretonnante. La langue bretonne fut donc sa première langue.  Historienne de formation, elle est titulaire d’un doctorat en sociologie. L’essentiel de sa carrière professionnelle s’est déroulé, comme journaliste, dans les médias, à la radio, puis à la télévision (FR3). Elle a notamment été directrice générale de TVBreizh. De 2004 à 2006, elle est attachée audiovisuelle à l’ambassade de France à Pékin, chargée du cinéma, de la radio, de la télévision et des industries numériques. De retour en France à l'automne 2006, Rozenn élabore un projet de sauvegarde des langues en danger à travers le monde. En janvier 2008, le projet est repris par la Fondation Chirac et prend le nom de Sorosoro. Des équipes de tournage filment sur les 5 continents les langues et cultures menacées de disparition, en collaboration avec des chercheurs, linguistes et anthropologues. Elle réalise ensuite une série de programmes pour Arte sur les langues en danger en Afrique, une série intitulée "Ces langues qui ne veulent pas mourir". En 2022, elle soutient une thèse intitulée Du sabot au crâne de singe : histoire, modalités et conséquences de l'imposition d'une langue dominante : Bretagne, Sénégal et autres territoires. Rozenn Milin en a tiré un livre qui vient d’être publié aux éditions Champ Vallon : « La honte et le châtiment » qui fait quelque bruit dans « le Landerneau » poilitico-médiatique… 

Comment une langue, la langue bretonne, autrefois florissante a-t-elle pu décliner aussi vite ? Quel a été le rôle de l’école qui sanctionnait les enfants qui commettaient la « faute » de s’exprimer dans leur propre langue et cela non seulement dans les différentes régions de France, mais aussi dans les anciennes colonies d’Afrique sub-saharienne? Interview.

Propos recueillis par Pierrick Hamon

I-Dialogos : Rozenn Milin, vous venez de publier « La honte et le châtiment », un ouvrage dans lequel vous rappelez comment la République jacobine chargea les instituteurs, ces fameux « hussards noirs » – déjà tout un symbole – d’éradiquer brutalement ce qu’on appelle aujourd’hui les langues régionales. L’Abbé Grégoire voyait en effet la diffusion du français comme la seule manière d’unifier les provinces de France face à des langues régionales considérées comme des obstacles aux idéaux révolutionnaires. Pourtant les Girondins avec Mme Roland, plus décentralisateurs et attachés aux libertés locales, avant d’être envoyés à la guillotine, voulaient adopter une approche plus souple.

Rozenn Milin : Pour être plus précise encore, les révolutionnaires des premières années n’étaient pas du tout opposés aux diverses langues en usage sur le territoire français, et ils n’avaient aucune intention de les éradiquer. Pendant plusieurs années, ils ont au contraire opté pour la traduction des nouvelles idées, des lois et des décrets, dans les langues parlées par les différents peuples qui composaient la France.

C’est ainsi que j’ai par exemple retrouvé aux archives de Quimper la Déclaration Des droits de l’Homme et du Citoyen traduite en breton !

Mais quelques années plus tard survient la période de la Terreur (1793-1794), et tout change. Des personnages comme l’abbé Grégoire, ou le député Bertrand Barère, membre du Comité de Salut public, exhortent à mettre un terme à cette politique des traductions. Ils estiment en effet que les langues historiques parlées un peu partout en France seraient anti-révolutionnaires par essence ! Et ils décident qu’au lieu d’apporter aux peuples les idées nouvelles en les traduisant dans leurs langues, ils faut contraindre tous ces peuples à parler le français ! Ils vont même plus loin, puisqu’ils décident qu’il faut « anéantir », c’est le terme utilisé, tous les « patois et les idiomes ».

Ce n’est donc pas la Révolution qui est à blâmer, mais cette courte période de la Terreur, durant laquelle est élaboré le dogme de la langue unique, et rejetée toute idée de diversité. L’idéologie de l’époque voulait qu’aucune tête ne dépasse, et on sait à quel point ils étaient prompts à les couper… 

Cette idéologie de la langue unique s’est ensuite installée dans les esprits, elle a traversé les siècles, et elle est malheureusement encore très présente aujourd’hui chez certains politiques.

I-Dialogos : Des pays comme l’Allemagne ou l’Italie n’ont-ils pas réussi leur unification tout en conservant une diversité linguistique qui ne les pas empêché d'affirmer une identité nationale forte ? N’est-ce pas ce jacobinisme, désormais d’abord « dans les têtes », qui est, de fait, à la source des difficultés actuelles de la société française, une société fondée sur un centralisme uniforme avec des citoyens qui attendent tout d’un État encore culturellement tellement centralisé ? 

La France confond langue commune et langue unique

Rozenn Milin : Oui, l’un des problèmes de la France est qu’elle confond, en toutes choses, unité et unicité. Comme si on ne pouvait pas être unis en conservant une certaine diversité. Sur le plan linguistique, par exemple, la France confond langue commune et langue unique. Si l’on peut admettre qu’une langue commune est utile pour que tous les citoyens d’un même pays se comprennent, pourquoi limiter les pratiques à une langue unique ? Cela a fait des Français des monolingues, souvent handicapés pour apprendre d’autres langues !

Il faut savoir aussi que sur ce plan la France fait figure d’exception : la majorité de la population mondiale parle en effet plusieurs langues, et en dehors de quelques autres pays gouvernés de manière autoritaire, cette idée de langue unique n’est pas comprise et elle est considérée comme totalement saugrenue.

A la différence de la France, la pluspart des pays ont plusieurs langues officielles

La plupart des autres pays européens autour de nous ont d’ailleurs plusieurs langues officielles, et cela ne les rend pas moins fonctionnels. Prenez la Suisse, par exemple : on y compte 4 langues officielles au plan fédéral, auxquelles s’ajoutent encore des langues officielles cantonales ! Est-ce que cela fait de la Suisse un État ingérable ? Assurément non. Et au contraire, la Suisse est probablement l’un des pays où la démocratie est pratiquée de la manière la plus directe, la plus évidente : dès qu’il y a une décision à prendre, ils mettent en place un référendum et tout le monde est consulté. C’est un État décentralisé et multilingue, parfaitement efficace.

https://www.sorosoro.org/le-programme-sorosoro/.

Et en Afrique aussi

Citons aussi l’Afrique. j’ai beaucoup voyagé en Afrique subsaharienne et j’ai été frappée de constater que la majorité des gens parlent, non pas deux langues, mais trois ou quatre : la langue familiale, voire les langues familiales en cas de mariage interethnique, une lingua franca africaine (le wolof, le pulaar, le bambara, etc.), et le français, parfois aussi l’anglais. Cela fait qu’ils sont parfaitement adaptables, capables de circuler un peu partout sans jamais être pris au dépourvu, et par ailleurs riches de cet accès à différentes cultures, à différentes formes de pensée. Le grand historien Ibrahima Thioub, ancien recteur de l’université Cheikh Anta Diop à Dakar, dit d’ailleurs que les pays africains ne seront jamais monolingues, le concept de la langue unique y étant totalement étranger car inopérant.

https://www.sorosoro.org/oceanie/.

Une langue KANAK

I-Dialogos : Alors que le nombre de personnes capables de parler breton est tombé à 107 000 selon une étude menée en 2024, comment voyez-vous l’avenir du breton ?

Rozenn Milin : Nous suivons depuis trois quarts de siècle une pente descendante très préoccupante. En 1950, il y avait encore un peu plus d’un million de locuteurs de breton. C’est-à-dire que la très grande majorité de la population, à la campagne, parlait breton tous les jours, et que la normalité était de parler breton. Mais les parents ont ensuite cessé de transmettre leur propre langue, et 75 ans plus tard, parler breton est devenu vraiment l’exception. Surtout, la plupart de ceux qui sont capables de le parler sont âgés de plus de 70 ans. On peut en déduire que les chiffres vont continuer de baisser drastiquement jusqu’à ce que tous les anciens soient décédés : d’ici 20 ou 30 ans il ne restera sans doute que 50 000 locuteurs, voire moins.

La perte de ces locuteurs traditionnels sera une perte immense, car avec eux disparaîtront des éléments culturels essentiels : la mémoire d’une histoire, un mode de pensée, une vision du monde, etc.

https://www.sorosoro.org/afrique/ 

Il reste à espérer qu’ensuite, une fois qu’on aura touché ce seuil, le nombre de brittophones pourra remonter avec ceux qui l’auront appris à l’école. 

I-Dialogos : L’avenir ne passe-t-il pas en priorité par une vraie régionalisation de l’Éducation Nationale avec de vraies stratégies linguistiques, culturelles et d’éducation, dans le cadre français et européen ? Et cela à l’exemple, entre autres, des Flamands, des Irlandais, des Israéliens qui ont réussi à réveiller et développer leurs langues ? N’est-ce pas aussi le rôle de l’UNESCO ?

Rozenn Milin : L’école a été l’outil de la destruction des langues régionales en France, et c’est aussi par l’école que ces langues pourront être revitalisées. Mais il faudra un plan très volontariste, où tous les enfants pourront avoir accès à un enseignement dans la langue historique de leur territoire.

 Les progrès de ce côté-là sont formidables au pays basque, par exemple, où la majorité des élèves de maternelle fréquentent désormais des écoles immersives en basque. En Catalogne, le gouvernement catalan du Sud contribue au financement de l’enseignement immersif du catalan côté français ! En Bretagne, en revanche, la situation est très mauvaise : à peine 3 % des élèves ont accès à un enseignement partiellement en breton !! Et il n’y a pas de véritable volonté politique de développer cet enseignement, ni à Paris, ni en région, à cause, précisément, de cette fâcheuse tendance au centralisme et à la négation de la diversité par les autorités françaises.

https://www.sorosoro.org/asie/

En Bretagne, les élèves des écoles Diwan ont des résultats supérieurs à la moyenne en France

C'est d'autant plus dommage que les résultats des écoles bilingues par immersion sont excellents. Par exemple, les élèves des écoles Diwan, en Bretagne, ont des résultats supérieurs à la moyenne en France, même en… français ! Et en effet, on connait bien aujourd’hui les avantages du bilinguisme précoce, qui est en particulier bénéfique sur le plan cognitif, et permet d’apprendre plus facilement d’autres langues. Des études en cours depuis une vingtaine d’années montrent par ailleurs que la pratique de plusieurs langues retarde l’arrivée de maladies neuro-dégénératives comme Alzheimer ! 

Quant à l’UNESCO, elle considère toujours que ces questions sont du ressort des États. Et comme la France se montre en règle générale hostile à la diversité linguistique, l’UNESCO n’intervient malheureusement pas. 

I-Dialogos : La révolution de l’intelligence artificielle est en train de permettre l’accès à toutes les langues. Serait-ce une menace de plus ou un potentiel atout pour la langue bretonne? Serait-il ainsi possible de diffuser cette interview aussi en langue bretonne ? 

Rozenn Milin : L’intelligence artificielle est un outil prometteur qui, en effet, peut permettre, par exemple, des traductions immédiates d’une langue à l’autre. Mais il ne faut pas croire que l’IA permettra à toutes les langues de s’en sortir. Car pour élaborer tous ces outils, il faut des corpus de données très importants, c’est-à-dire des enregistrements, des textes quand il s’agit de langues écrites, etc. Ces corpus sont nécessaires pour mettre sur pied la reconnaissance vocale d’une langue, les traductions automatiques, etc. Mais collecter des centaines d’heures d’enregistrement, les décrypter, les encoder, tout cela coûte de l’argent. Et les financements iront d’abord aux langues les plus répandues, pas aux langues parlées par seulement quelques milliers de personnes.

Mais il est vrai qu’il est important de ne pas rater le coche sur ces nouvelles technologies, car les langues qui ne seront pas présentes dans tous les champs du numérique auront beaucoup plus de difficultés à survivre. Là le breton n’est pas si mal placé : des outils de traduction automatique existent désormais, la langue est présente dans Google translate, etc. Et des chercheurs travaillent à développer toutes sortes d’outils.

             Quid du projet SOROSORO de la fondation Chirac ? 

I-Dialogos : Vous avez initié et piloté le projet SOROSORO au sein de la fondation Chirac, un projet justement centré sur la documentation filmée des langues en danger en Afrique et ailleurs. Puis vous avez réalisé une série pour la chaîne de télévision ARTE, sur les langues en danger en Afrique. Vous avez ainsi découvert que des pratiques scolaires similaires étaient en usage dans les pays d’Afrique et en Bretagne. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Rozenn Milin : Oui, j’ai découvert lors de ces différents tournages que, partout en Afrique subsaharienne francophone, on avait eu recours à la méthode du « symbole », une méthode probablement importée de Bretagne au XIXe siècle, d’ailleurs ! Le premier enfant surpris à parler dans sa langue maternelle à l’école devait porter, généralement autour du cou mais parfois dans la poche ou dans la main, un objet sans valeur et souvent dégradant. Ensuite il devait épier, voire piéger, ses camarades pour en trouver un autre qui commettrait la même « erreur », et lui refiler ce « symbole » de la honte. L’objet circulait ainsi de l’un à l’autre et à la fin de la récréation, ou de la journée, le dernier était puni.

L'objet était souvent un sabot de bois en Bretagne, et un os d’animal en Afrique, par exemple un crâne de singe. Vous vous imaginez, à l’âge de 5, 6, 7 ou 8 ans, arpenter la cour de l’école ainsi affublé, voire rentrer chez vous paré d’un gros os autour du cou, sous les moqueries de vos camarades ? Quant aux punitions, elles consistaient en centaines de lignes à copier (« je dois parler le français », ou « je ne parlerai plus en breton, en sereer, etc. »), en retenues, en corvées de nettoyage ou en châtiments corporels, qui pouvaient être très violents, surtout en Afrique. 

Cette pratique,basée sur la délation, l’humiliation et la sanction, s’est progressivement éteinte en Bretagne après la Seconde Guerre mondiale, mais elle a duré bien plus longtemps en Afrique. Quand j’y ai fait mes recherches sur le terrain en 2017, j’ai été stupéfaite de découvrir que cette méthode d’un autre âge était toujours appliquée au Sénégal, dans certaines écoles confessionnelles et dans certaines écoles de brousse ! 

I-Dialogos :  Notre ami Gabriel Cohn-Bendit avait créé le Réseau Éducation Pour Tous en Afrique (REPTA) et militait dans ce cadre pour l’enseignement des jeunes enfants, en Afrique et au Burkina Faso notamment, d’abord dans leur langue locale maternelle ? Qu’en pensez-vous ?

Rozenn Milin : Des initiatives de ce type existent dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, généralement mises en place par des ONG. Il parait en effet évident que l’on apprend plus facilement à lire et à écrire dans une langue qu’on maîtrise bien, comme la langue maternelle. Et à l’inverse il va de soi qu’apprendre la lecture et l’écriture dans une langue étrangère comme le français rajoute de la difficulté puisque les enfants ne comprennent pas ce qu’ils doivent lire et écrire.

Mais généraliser l’alphabétisation en langue maternelle prendra du temps, car il s’agit la plupart du temps de langues orales. Il faut donc que des linguistes fassent d’abord un gros travail de description de ces langues, qui peut prendre plusieurs années. Il faut ensuite décider d’une écriture et élaborer des dictionnaires, des grammaires, et toutes sortes de supports pédagogiques. Enfin, il faut former les enseignants qui, dans leur cursus, ont généralement appris à faire classe uniquement en français. Tout cela prend du temps et de l’argent, et donc une grande volonté politique. 

Il y a aussi la question des parents qui, parfois, rechignent à voir leurs enfants recevoir un enseignement en langue maternelle car le français reste une langue prestigieuse qui ouvre toutes les portes. J’ai vu cela en particulier au Sénégal, où l’unique langue officielle est encore le français, et où cette langue est nécessaire pour obtenir un bon travail, pour s’élever dans l’échelle sociale. Mais les choses semblent progresser, au fur et à mesure que les programmes se mettent en place et qu’ils font leurs preuves. Dans certains pays, on a évalué qu’apprendre à lire et à écrire en langue maternelle faisait gagner une année d’école aux enfants. Ce n’est pas rien !  

Publié en version numérique le livre est aussi accessible en Afrique, où je pourrais aussi venir le présenter 

I-Dialogos : Votre livre sera-t-il diffusé en Afrique et ailleurs où on lit de plus en plus sur liseuses et autres. Au Sénégal au moins. Il y serait certainement très apprécié.

Rozenn Milin : Oui, le livre est bien sûr accessible en version numérique. N’importe qui peut l’acheter sous forme d’un e-book sur toutes les plateformes (FNAC, Amazon, etc.). Je donne par ailleurs beaucoup de conférences en France, qui suscitent toujours un grand intérêt car elles réveillent beaucoup de souvenirs enfouis et confusément douloureux.

Plusieurs amis ou collègues africains m’ont dit qu’ils aimeraient que je vienne présenter le livre chez eux également. Je pense qu’il est effectivement important que le grand public, y compris en Afrique, puisse prendre connaissance de ces mécanismes et comprendre comment se met en place le déclin d’une langue, et pourquoi il est important de sauvegarder la diversité linguistique. Alors si je suis disponible je ne dis jamais non à une invitation ! A bon entendeur…

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Iris MUNOS à POZNAN: de la Francophonie polonaise. Entretien avec Jean-Claude MAIRAL

Iris MUNOS à POZNAN: de la Francophonie polonaise. Entretien avec Jean-Claude MAIRAL

Installée à Poznan en Pologne, Iris Munos est Chanteuse-interprète, metteure en scène, formatrice, porteuse de projets artistiques, éducatifs et francophones. Fondatrice du programme Les Nuits du monde - festivals de chanson francophone, fondatrice de l’organisation culturelle L’Iris Création - Centre francophone de formation et de création artistique, co-fondatrice du projet 10/10 - pièces francophones à jouer et à lire. Elle dirige depuis sa fondation en 2011 Drameducation - Centre International de Théâtre Francophone en Pologne. Cela lui a valu d’être lauréate du trophée éducation des français de l’étranger organisé par « le petitjournal.com » en 2018. Poznan, Pologne, le 20 mai 2025

Installée à Poznan en Pologne, Iris Munos est Chanteuse-interprète, metteure en scène, formatrice, porteuse de projets artistiques, éducatifs et francophones. Fondatrice du programme Les Nuits du monde - festivals de chanson francophone, fondatrice de l’organisation culturelle L’Iris Création - Centre francophone de formation et de création artistique, co-fondatrice du projet 10/10 - pièces francophones à jouer et à lire. Elle dirige depuis sa fondation en 2011 Drameducation - Centre International de Théâtre Francophone en Pologne. Cela lui a valu d’être lauréate du trophée éducation des français de l’étranger organisé par « le petitjournal.com » en 2018. 

Jean Claude Mairal pour I-dialogos : Iris, je vous ai rencontré récemment à Hérisson dans l’Allier, à l’occasion d’une réunion que j’avais avec Jan Nowak pour parler de projets francophones et littéraires que nous souhaitons développer dans cette commune rurale. Déjà que j’avais été surpris lors de ma première rencontre avec Jan, de voir un polonais amoureux de la langue française, développer avec une formidable énergie, des projets francophones dans son pays, je le fus encore plus, en découvrant que franco-allemande, avec des origines espagnoles, vous étiez dans la même approche, non en France, mais en Pologne, depuis 2011.  Pourquoi la Pologne ? 

Iris Munos : A 18 ans, j’ai participé à un échange de jeunes entre la France et la Pologne. La Pologne venait tout juste de rejoindre l’espace Schengen. Ce séjour en Europe de l'Est m’a profondément marqué. Le pays me semblait appartenir à un autre temps, la neige, le froid mordant, et surtout, des gens d’une grande chaleur humaine. Leur culture m’intriguait et me fascinait. Les jeunes polonais étaient désireux de découvrir, ils étaient curieux et heureux de se faire des amis. Ils avaient une haute estime des « petits français » que nous étions.

Malheureusement, le groupe de français s’est montré parfois désinvolte et égoïste. Le choc culturel avait frappé de plein fouet, et j’en ai eu très honte. Poussée par l’effet de groupe, je ne savais pas comment m’y prendre. Je me souviens du dernier jour où chacun devait partager son ressenti. Certains français affirmaient avoir créé de véritables liens d’amitié, mais dans le regard des polonais, un léger rictus trahissait leur politesse. Cette expérience comme beaucoup d’autres a influencé profondément mes choix futurs. 

Quelques années plus tard, je suis retournée en Pologne. Et pour de nombreuses raisons, j’y suis restée. Je crois profondément que la rencontre est le moteur de la vie, ce qui pousse à aller de l’avant. A l’époque, l’idée de vivre une aventure un peu folle, de porter des projets improbables, me semblait plus sensée que de « croupir » en France, où je ne vois ni perspective ni espoir. Je faisais du théâtre comme comédienne et metteur en scène en France, mais je m’ennuyais. J’avais le sentiment d’être prise dans un tourbillon de consumérisme culturel et de passivité. Je tournais en rond. J’avais soif d’apprendre et de grandir. C’est ce qui m’a poussé à aller vers l’inconnu. 

Avec l'orchestre du Sénégal

C’est en Pologne que j’ai découvert la francophonie. En France je ne savais même pas ce que c’était. Comme beaucoup d’autres, je n’en avais jamais entendu parlé. En découvrant qu’on pouvait construire de formidables projets autour de la langue française, à travers l’art et la culture en Pologne, j’ai décidé de rester… 10 ans. J’ai cette intuition, le flair. Je pressentais qu’il y avait là-bas quelque chose à vivre. Un pays dont personne ne s’intéressait, avec une culture à découvrir, un avenir à construire. 

J’ai sillonné la Pologne avec une vieille voiture qui tombait souvent en panne, parfois à moins 20 degrés, pour animer des ateliers de théâtre en français dans les écoles. Les professeurs de français m’ouvraient grands leurs portes. Ces ateliers sont rapidement devenus, sans que je le planifie, des sortes de laboratoires pour une méthode d’apprentissage du français par le théâtre. Ne maitrisant pas encore le polonais, j’inventais des exercices pour me faire comprendre autrement. Parallèlement, j’organisais des festivals de théâtre pour étudiants de l’Europe de l’Est et Centrale, des tournées de spectacles francophones en langue française sous titrés en polonais, et je donnais des concerts avec des musiciens polonais, en reprenant les grands noms de la chanson française. 

Les trois premières années ont été si intense que j’ai eu l’impression de vivre dix ans en trois. Alors pourquoi la Pologne ? Parce que je ne voyais aucune raison de revenir en France. Là-bas tout semblait possible. Je pouvais inventer, créer, proposer des projets qui n’auraient sans doute jamais vu le jour en France. Et aussi parce que la Pologne était alors un pays méconnu, souvent stigmatisé. On en parlait peu, ou alors à travers des clichés absurdes : des ours dans les rues, l’absence d’écrans plats, le communisme omniprésent, la misère généralisée… 

J’y ai découvert des intérieurs d’une grande propreté, un goût marqué pour l’esthétique dans les cafés et les bars, une cuisine savoureuse, un engagement remarquable dans les arts, une énergie débordante dans les villes. J’ai reçu une véritable claque culturelle. Ce pays m’a fascinée, et j’ai voulu creuser plus loin. J’ai rapidement appris la langue pour mieux comprendre et échanger. J’ai été frappée par la gentillesse et la générosité du peuple polonais. Il y avait tant à faire, tant à construire. 

A 24 ans, vivre une telle aventure, c’était exaltant. L’Europe regorge de trésors qu’on n’imagine même pas. J’ai été témoin du développement fulgurant d’un pays qui tente encore de se relever d’une histoire lourde. A ce moment-là, la France me semblait figée, désabusée. La Pologne, elle, débordait de jeunesse et de dynamisme. 

Je suis persuadée que la Pologne deviendra un des pays le plus important de l’Union Européenne. Cela a même déjà commencé.

Jean Claude Mairal : Vous êtes installé à Poznan. Vous êtes Chanteuse-interprète, metteure en scène, formatrice, porteuse de projets artistiques, éducatifs et francophones. Fondatrice du programme Les Nuits du monde - festivals de chanson francophone, fondatrice de l’organisation culturelle L’Iris Création - Centre francophone de formation et de création artistique, co-fondatrice du projet 10/10 - pièces francophones à jouer et à lire. Vous dirigez depuis sa fondation en 2011 Drameducation - Centre International de Théâtre Francophone en Pologne. Cela vous a valu d’être lauréate du trophée éducation des français de l’étranger organisé par « le petitjournal.com » en 2018. C’est un engagement remarquable pour la francophonie ? 

Iris Munos : C’est en invitant en Pologne des artistes issus de nombreux pays francophones que j’ai mesuré l’ampleur et la richesse de la francophonie. C’était immense et profondément exaltant. J’étais aussi lasse d’entendre toujours les mêmes clichés sur la langue française, que je ne prendrai pas la peine de répéter ici. Je n’en voulais à personne, mais pour moi, il devenait essentiel d’aborder la langue autrement. Ou plutôt les langues françaises. Multiples, nuancées, aux accents différents, présentes partout sur la planète. 

Et je dois dire que je découvrais la francophonie en la vivant, au fil des projets, au fil du travail. L’ouverture au monde, en particulier chez les jeunes, était mon moteur. Ce monde si vaste, si riche et si complexe. Et pour intéresser les gens, la seule voie, selon moi, c’est la rencontre. Faire vivre un moment partagé avec un artiste belge, suisse, guinéen, québécois ou français : voilà le vrai choc culturel. Provoquer une émotion forte, autour d’un projet artistique où les jeunes sont à la fois acteurs et spectateurs, accompagnés d’une personne francophone d’une culture différente, c’était là, pour moi, la clef. 

C’est ainsi que j’ai lancé, en 2014, un festival de théâtre francophone pour étudiants, où se côtoyaient des troupes venues de Biélorussie, d’Ukraine, d’Arménie, de Pologne, d’Albanie, et des invités professionnels francophones. Il n’y avait pas de prix à gagner : les jeunes venaient pour vivre des moments de rencontre intenses. Ce qui me touchait le plus, c’étaient ces échanges entre les spectacles, pendant les repas, les soirées, les pauses… Ces instants où chacun posait des questions : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu là ? Et tout cela… en français. C’est cela que je cherchais. La rencontre. 

Alors oui, on peut parler d’engagement. Parce que ces espaces de création sont aussi devenus des espaces de liberté, de dialogue, de compréhension du monde – pour les jeunes comme pour les adultes.

Depuis, j’ai poursuivi ce chemin à travers d’autres projets artistiques, éducatifs, pédagogiques. Leurs succès, et surtout l’expérience humaine qu’ils m’ont apportée, m’ont permis d’en développer de nouveaux, dans d’autres régions du monde. 

Je ne me suis pas engagée pour la francophonie en tant que telle, mais pour des valeurs qui me sont chères : la diversité, la rencontre, le respect des différences culturelles. Il se trouve que ces valeurs sont au cœur de la francophonie. Et comme tous mes projets se déroulaient en langue française, cela a fini par s’imposer comme une évidence. Je peux dire aujourd’hui que je suis devenue profondément francophone… en Pologne.

Jean Claude Mairal : Mais en même temps il semble que la promotion de la langue française ne soit pas un long fleuve tranquille, en Pologne. Dans un entretien au « le petitjournal.com » en 2022, vous indiquiez « Je voudrais rajouter que la langue française est aussi pas mal considérée comme ringarde chez les jeunes (polonais). Or, la chanson française est pour moi synonyme de jeunesse, de révolte, de combat. C’est ce que je m’efforce de leur expliquer. » Brel et Gainsbourg sont pour vous les porte-étendards de la chanson française en direction du public et de la jeunesse ? 

Iris Munos : Je comprenais très bien les jeunes Polonais. Ils recevaient une image de la France qui me semblait dater d’un autre temps… Une France que, moi-même, je ne reconnaissais pas. Pour beaucoup, la langue française restait figée dans les années 1950. Allez, parfois dans les années 2000, si je suis optimiste ! Stromae, puis Zaz, ont heureusement commencé à dépoussiérer un peu cette image. Mais on ne peut pas leur en vouloir : d’où viennent ces représentations ? Qui les véhicule ? Pourquoi ? Voilà les vraies questions. 

Promouvoir la langue française et la francophonie, cela ne peut se faire sans moyens. C’est une question de volonté, bien sûr, mais aussi d’engagement… et de financement. Sans cela, on en reste à ce qui circule facilement : Piaf, Joe Dassin, Mireille Mathieu. Toute une génération passée, qui a certes marqué l’histoire, mais qui ne parle plus nécessairement aux jeunes d’aujourd’hui. Cette époque, c’était celle où les Polonais rêvaient de la France comme d’un pays de liberté. Mais le monde a changé. On vit aujourd’hui dans une réalité mondialisée, où les langues circulent autrement. L’anglais s’est imposé comme une seconde langue naturelle, et l’espagnol a gagné en popularité. La langue française, elle, a souvent été perçue comme figée, datée, sans avenir. 

Alors oui, même Brel ou Gainsbourg peuvent sembler « ringards » aux yeux de certains jeunes aujourd’hui. Mais à leur époque, la chanson française incarnait quelque chose de fort : une révolte, une passion, une liberté. Cela ne suffit pas de les faire écouter. Il faut les faire vivre autrement. C’est ce que je m’efforce de faire : je les interprète à ma manière, avec des arrangements nouveaux, une présence scénique engagée, une esthétique plus actuelle. Il faut de la modernité dans la forme pour que le fond touche encore. 

Et surtout, cela ouvre la voie à autre chose : connaître les anciens pour découvrir les nouveaux, pour établir une continuité. C’est exactement ce que propose le programme Les Nuits du monde : faire découvrir des artistes francophones contemporains aux jeunes d’aujourd’hui, en tissant des ponts entre générations, esthétiques, territoires. C’est là que réside la force de la chanson : dans sa capacité à dire le monde – à condition de la faire entendre autrement. 

avec l'orchestre de Mynamar

Jean Claude Mairal : Vous avez chanté "Et si Brel était une femme", notamment au Sénégal avec l'orchestre National du Sénégal et au Myanmar avec le Myanmar Contemporary Ensemble. Les vidéos de ces concerts, sont je vous l’avoue « bluffant » ! Je ne suis pas le seul à le penser. Il y avait une harmonie particulière et étonnante entre vous et ces ensembles issus d’autres cultures. Quelles sont vos impressions suite à cette singulière collaboration ? 

Iris Munos : J’adore ce projet. Mais je ne vais pas mentir : ce n’est pas facile à réaliser. Il demande du courage, beaucoup de patience… et une immense capacité d’adaptation. Car la création, surtout dans un contexte international, est avant tout une aventure humaine. Les différences culturelles sont là, les visions du monde aussi, et il faut composer avec tout cela. Cela remet les pieds sur terre, très vite. 

J’ai eu la chance – ou la folie – de collaborer avec des artistes de tant de nationalités, de cultures, de parcours différents… C’est vertigineux quand j’y pense. Et ce que j’en retire avant tout, c’est l’humilité. En tant que femme – jeune, seule, et souvent dans des pays où le patriarcat est très présent – ce n’est pas simple. Mais l’expérience acquise en Pologne, mes années de travail sur le terrain, m’ont forgée. Je dis les choses avec sincérité : très peu de personnes, hommes ou femmes, seraient allées au bout de certains projets que j’ai portés. Ce n’est pas de l’orgueil, c’est une réalité. Je suis souvent seule à piloter : artiste sur scène, mais aussi coordinatrice, communicante, productrice, négociatrice, diplomate. C’est lourd, c’est intense. Et il faut apprendre à faire tout cela avec respect, sans jamais laisser l’ego prendre le dessus. 

Chaque projet, chaque destination est un apprentissage. Et si je pouvais faire un vœu, ce serait que chaque jeune, à sa manière, puisse vivre ce genre d’expérience. Même à petite échelle. Cela change la perception qu’on a du monde, des autres… et de soi-même.   

Et si Brel était une femme est un projet exigeant. Mais c’est aussi un espace de liberté immense, un lieu de création totale. Je me donne à fond, corps et âme, et peut-être que c’est ce que l’on ressent dans les vidéos, dans les concerts. J’essaie toujours d’emmener mes partenaires dans mon univers. Pour cela, j’ai développé des méthodes, des approches, des codes qui me permettent d’établir une connexion. Et surtout, je me déplace vers eux. Ce n’est pas eux qui viennent dans mon monde, c’est moi qui entre dans le leur. J’apprends leur quotidien, j’observe leurs gestes, j’écoute leurs silences. Il faut trouver les bons mots, la bonne posture. Il faut du tact… et un peu de magie. Il faut faire rêver. C’est cela, la clé. 

Avec l’Orchestre National du Sénégal, ce fut intense, parfois difficile, mais extraordinairement riche. Au Myanmar, ce fut plus doux, plus poétique, parfois bouleversant. Deux expériences très différentes, mais tout aussi précieuses. Je suis fière du rendu artistique, bien sûr, mais surtout profondément reconnaissante envers ces partenaires qui ont accepté de jouer le jeu, de sortir de leurs habitudes. Ce sont eux qui ont rendu cela possible. 

Collaborer avec des artistes d’autres cultures, ce n’est pas instinctif. Ce n’est pas évident. Il faut un peu de folie, une grande ouverture, et l’acceptation de ne pas tout comprendre. Pourquoi se compliquer la vie, diront certains ? Mais c’est justement là que commence l’aventure. Ce genre de collaboration, c’est une forme d’éducation, bien au-delà de ce que nos familles ou nos écoles nous ont transmis. C’est un autre voyage. Comprendre l’autre, c’est d’abord reconnaître qu’on ne sait rien. Qu’il faut parfois juste se taire. Écouter. Et apprendre.  

Jean Claude Mairal : Vous montrez que selon les espaces géographiques et les cultures, les spiritualités et l’Histoire propre à chacun d’eux, on peut donner à percevoir une vision et une conception de la francophonie et de la langue française, différentes, mais universalistes par le chant et la musique. 

Iris Munos : Les thèmes de la vie sont universels. En Birmanie, la guerre a figé les esprits, les gens souffrent, l’économie est à genoux, l’avenir semble sans rêve. Au Sénégal, c’est la pauvreté qui érode les relations humaines, rend la sincérité plus rare, plus difficile à préserver. Mais ces réalités-là, on les retrouve partout : en France, en Pologne, en Ukraine, aux États-Unis. La musique, elle, transcende tout cela. Elle raconte ces douleurs et ces élans, elle les chante à travers des paroles, des mélodies, des interprétations qui touchent chacun, partout. Elle est un miroir de nos vies. 

Et c’est là que la francophonie prend tout son sens : elle devient cette force qui rassemble les peuples autour de leurs souffrances, de leurs joies, de leurs espoirs, par-delà les langues. Le français, dans ce cadre, est un formidable outil de curiosité, d’ouverture, de lien entre les cultures. En Birmanie, par exemple, aucun musicien ne parlait français. Pourtant, au fil du travail, leur intérêt pour Jacques Brel, pour son univers, a grandi. C’est cela la magie : on n’a pas besoin de comprendre les paroles pour ressentir la force d’une chanson. L’émotion circule d’un corps à l’autre, d’un regard à l’autre. Et tout à coup, on est unis dans un moment suspendu. La francophonie, ce n’est pas seulement une langue partagée : c’est le respect profond des cultures, de toutes les langues, de toutes les histoires. 

Dans mon travail de création, je reste fidèle aux chansons de Brel — les paroles, la ligne mélodique, les harmonies — mais je les habille autrement. Je les transpose dans d’autres esthétiques sonores en intégrant des instruments traditionnels, des rythmes locaux, des chœurs, des couleurs musicales inédites. Dans les clips Vesoul et Jojo tournés au Myanmar, on entend la flûte h’ne, la percussion mélodique patwaing, la harpe birmane saung-gauk qui semble venue d’un rêve. Cela donne une musicalité totalement inédite — oui, un peu dingue certainement— mais c’est ce que j’aime. Cette étrangeté pour nos oreilles occidentales est précisément ce que je cherche. Car ce projet ne parle pas qu’à l’Occident : il se déploie en Asie, en Afrique, et je veux que les musiciens qui y participent puissent y inscrire leur art, leur âme. 

Et imaginez de leur côté : quelle fierté pour eux de présenter leur savoir-faire, de voir leur culture dialoguer avec celle de Brel, et que le résultat touche des publics très différents ! Pendant les répétitions, les échanges sont souvent profonds. On discute des accords choisis par Brel, de leur sens, de la liberté folle de ses paroles. Les musiciens sont souvent étonnés, intrigués, déstabilisés même, par la franchise du texte, par la manière dont la chanson française ose dire les choses. Et puis, l’émotion ne se vit pas de la même manière partout. Chaque pays a sa manière de la traduire, de l’exprimer, de la transmettre. C’est une richesse infinie. Parfois, un morceau ne prend pas — il reste à distance — et parfois, il nous dépasse tous. C’est imprévisible. Et c’est ça qui est beau : je me laisse surprendre à chaque fois. 

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Je rends hommage à Brel selon qui je suis. Je ne peux pas faire autrement. Mon interprétation passe par mon individualité, ma culture. Et le fait d’être une femme occidentale dans ces contextes-là, cela suscite parfois étonnement, interrogations, voire jugements implicites. Il faut les assumer, les traverser, et transformer tout cela en force artistique. C’est un défi… mais aussi une grande aventure humaine.

Jean Claude Mairal : Vous m’écriviez récemment, que « le projet « Et si Brel était une femme » peut également toucher les musiciens et orchestres locaux de France avec les instruments de musiques propres aux territoires. Le projet voyage en résidence dans le monde entier, mais rien n’arrête le projet à rencontrer d’autres formations musicales de communes de l’hexagone. ». Nos lecteurs seraient heureux d’en savoir un peu plus ? 

Ris Munos : C’est une question qui me touche beaucoup, parce qu’elle me ramène à mes racines. Oui, je voyage beaucoup à l’étranger, je collabore avec des artistes de cultures très différentes, et c’est une richesse incroyable. Mais je crois profondément que ce projet, Et si Brel était une femme, a aussi toute sa place en France. C’est mon pays, c’est là que je suis née, que j’ai grandi, et j’aimerais vraiment pouvoir mener ce projet dans des communes françaises, avec des groupes locaux, quels qu’ils soient. 

Il ne s’agit pas forcément d’intégrer des instruments traditionnels au sens strict. Ce qui m’intéresse, c’est la diversité des styles, la créativité musicale, les personnalités. Ce qui compte, c’est de mettre en valeur les musiciens et leur univers, de faire dialoguer Brel avec d’autres esthétiques, d’autres sons. En Birmanie, par exemple, j’étais censée travailler au départ avec un groupe punk. Faire du Brel en version punk — ça m’aurait énormément plu, et je pense que ça aurait été très fort, à la fois drôle, libre et profond ! Malheureusement, ce groupe n’a pas pu participer. La junte birmane venait de décréter la conscription obligatoire, et beaucoup de jeunes ont fui vers la Thaïlande pour échapper à l’enrôlement militaire. Il allait de soi qu’ils devaient avant tout préserver leur liberté, leur avenir. Mais j’ai quand même pu coopérer avec deux autres orchestres incroyables, Myanmar Jazz Club et Inappropriate Thoughts, et ce fut une expérience magnifique. 

Tout cela pour dire que je suis ouverte à tous les styles : rock, rap, reggae, électro, pop, musiques traditionnelles bien sûr… L’essentiel, c’est la sincérité de la démarche, l’envie de créer ensemble, de réinterpréter Brel tout en le respectant. Je ne cherche pas à l’imiter. Je chante ses chansons avec ma voix, ma sensibilité, et les arrangements que je propose vont dans ce sens. Je ne veux pas coller au passé, mais dialoguer avec lui. 

Alors oui, en France aussi, il y a tant à faire. Il y a tant de musiciens talentueux dans les régions, dans les villes, dans les campagnes. Je serais ravie d’entrer en résidence dans une commune, de rencontrer un groupe local, quel que soit son style, et de construire ensemble quelque chose d’unique. Il suffit juste d’avoir envie, de partager les valeurs du projet, et de se lancer.

 Jean Claude Mairal : Des propos positifs qui font du bien, expression de la vitalité des francophonies et de la confiance dans leur dynamisme. Des propos qui tranchent avec le pessimisme et le manque d’intérêt envers la Francophonie que l’on ressent en France. Que pensez-vous des propos de Yves Bigot, président de la fondation des Alliances françaises qui écrit, dans un hors-série de L’Eléphant, « La France est le seul pays qui ne s’intéresse pas à la francophonie », ce qui fait que les Français « ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force. » Pour lui, et nous y adhérons complètement, « La conscience de la force de la francophonie est notre avenir. » Et il ajoute : « Pour la nouvelle génération, la Francophonie représente un avenir culturel et géopolitique, et un futur économique crucial. » Comment faire que les citoyens, les jeunes en particulier, les collectivités, les associations en France s’emparent et fassent leur la Francophonie? 

Iris Munos : Comme je l’ai partagé un peu plus tôt, je ne savais même pas ce qu’était vraiment la francophonie avant de poser les pieds en Pologne. C’est dire ! Donc je comprends très bien ce que dit Yves Bigot, et je vois de quoi il parle. Cela dit, je ne pense pas que la France soit le seul pays à manquer d’intérêt pour la francophonie. Mais il est vrai que le lien entre les Français et la francophonie est complexe. 

La langue française vient de France, oui, et on l’apprend gentiment à l’école. Mais la France a aussi un passé lourd avec ses anciennes colonies. Et ce passé continue d’imprégner les relations. Moi-même, ilm’est arrivé de me sentir mal à l’aise en me présentant comme française dans certains pays anciennement colonisés. Il y a parfois une gêne, des tensions, de la méfiance. Et on peut comprendre, des deux côtés. 

En France, on se fiche souvent de la francophonie parce qu’on ne sait pas ce que c’est. On ne la voit pas. On ne la montre pas. Comme je disais plus tôt, même dans d’autres pays francophones, comme la Pologne, la langue française est trop souvent réduite à Paris, à la baguette et à l’image d’Épinal. Il nous a fallu travailler dur, vraiment, pour faire entendre qu’il existe des artistes francophones d’Afrique, d’Asie, des Caraïbes… Et qu’ils ont des choses incroyables à dire, à partager. 

En France, la francophonie est bien là. Mais on ne la nomme pas. Combien d’écrivains, de musiciens, de cinéastes francophones vivent en France ou y sont diffusés ? Beaucoup. Mais on dit « il est français, d’origine algérienne », ou « il vient de tel pays », sans jamais dire qu’il est francophone. Pourtant, c’est une richesse immense. 

Mais cette richesse demande du travail. Elle demande de l’engagement. Ce n’est pas juste un mot qu’on clame pour faire joli. Si vous allez dans un petit village et que vous dites : « On va faire un projet francophone », les gens ne vont pas comprendre. Et je ne leur en veux pas, vraiment pas. J’étais comme eux. Ce mot ne voulait rien dire pour moi avant que je vive certaines expériences. 

Ce qu’il faut, c’est proposer des projets concrets, qui parlent aux gens. Il faut leur dire : « On va faire de la musique, du théâtre, un atelier, un concert. » Et petit à petit, on tisse. On crée des ponts. Sans imposer. Sans forcer. Doucement. C’est un travail de fourmi, mais c’est comme ça qu’on y arrive. 

Et puis, il faut changer notre regard. En France, on a parfois un complexe de supériorité. On parle des autres comme s’ils venaient « d’ailleurs ». Mais pour ces autres, c’est nous, les Français, qui venons d’ailleurs. C’est ça aussi, la francophonie. C’est comprendre que chacun a son accent, son histoire, sa sensibilité… et que c’est précisément cette diversité qui est notre force.

Présentation du projet Triangle

Jean Claude Mairal : Cela rejoint les propos de Walles Kotra Originaire de l’île de Tiga en Nouvelle-Calédonie, qui a été directeur exécutif chargé de l’Outre-mer au sein du groupe France-Télévisions et qui parle de la France comme d’un « Pays-Monde » qui pourtant se « refuse de se penser en archipel mondial pour continuer à n'être qu'un Hexagone rabougri, incapable d'assumer sa géographie éclatée et ses champs culturels multiples". En effet, grâce à la Francophonie et à ses territoires ultra-marins, présents sur les grands océans, la France peut être considérée comme un Pays-Monde, dont nos concitoyens et la plupart des élites n’ont pas conscience, préférant pour celles-ci ne regarder que leur nombril ou le bout de leurs chaussures. 

Iris Munos : Mais comment se fait-il qu’on ne sache rien, ou si peu, des Caraïbes en France hexagonale ? Il y avait pourtant cette chaîne sur la diversité culturelle, France Ô, qui relayait les nouvelles des Outre-mers. C’était une vraie fenêtre sur d’autres cultures, sur des territoires dont on ne parle jamais dans les médias nationaux. Et puis… on l’a supprimée. 

J’ai eu la chance d’aller en Guyane française, et de travailler un peu avec des Amérindiens grâce à un partenariat local. Il fallait prendre la pirogue pendant plus de quatre heures pour atteindre leur village. J’ai rencontré là-bas des Amérindiens français. Oui, français. Et pourtant, qui parle de la Guyane en France ? Qui connaît vraiment ce territoire ? Sa biodiversité est exceptionnelle, ses cultures sont profondes, son histoire passionnante. Mais on n’en parle jamais. On regarde notre petit nombril, comme vous le disiez. On regarde l’Hexagone, uniquement l’Hexagone. 

Les Français passent une bonne partie de leurs vacances dans leur propre pays. J’ai vécu en Pologne, et là-bas, les gens voyagent beaucoup à l’étranger. Ils ont une vraie soif d’ailleurs, d’Europe, du monde. Peut-être parce qu’ils ont été privés de cela pendant des décennies. Du coup, ils idéalisent souvent l’étranger, ils pensent qu’ailleurs, c’est forcément mieux. Combien de fois m’a-t-on demandé, très sérieusement : “Mais pourquoi vous vivez en Pologne ? Vous êtes presque folle !” C’est un vrai étonnement pour eux. 

Est-ce que les Français réagiraient pareil à un étranger qui s’installe en France ? Non. Ils diraient plutôt : “C’est normal que tu viennes ici, la France est le plus beau pays du monde. Et c’est normal que tu parles français.” Mais ce n’est pas grave. Chaque peuple a son histoire, son chemin, ses blessures, ses fiertés. On ne peut pas juger. En faire le constat, oui. Mais juger, non. 

Moi, je ne doute pas que la francophonie puisse avoir sa place en France. Elle y est déjà, en réalité. Il faut simplement lui donner un nom. Mettre les mots. Il faut travailler dur pour cela. Ne pas forcer. Y aller doucement. Être engagé. Rappeler que nous ne sommes pas seuls. Que parler français, ce n’est pas seulement parler comme en Île-de-France. C’est parler avec un accent haïtien, sénégalais, québécois, calédonien, ou bruxellois. Et c’est ça qui est beau.

Jean Claude Mairal : En fait la francophonie n’est-elle pas une autre voie pour accéder au Monde, comme Gilles Vigneault pour qui « La francophonie, c’est un vaste pays, sans frontières. C’est celui de la langue française. C’est le pays de l’intérieur. C’est le pays invisible, spirituel, mental, moral qui est en chacun de vous. » 

Iris Munos : Oui, exactement. La francophonie, c’est bien plus qu’un ensemble de pays qui partagent une langue. C’est une autre façon de regarder le monde, de le ressentir, de le traverser. Quand j’étais en Pologne, je voyageais en permanence — sans jamais quitter le pays. Je voyageais en moi, à travers les histoires, les émotions, les rencontres. Je voyageais par les livres, les musiques, les pièces de théâtre, les films. La langue était une passerelle. Mais ce qu’il y avait de l’autre côté, c’était des mondes entiers. 

On oublie souvent que la langue ne sert pas seulement à parler ou à écrire. Elle sert à relier. Et parfois, on est lié sans même avoir besoin de comprendre tous les mots. Une chanson francophone peut toucher quelqu’un qui ne parle pas français. Une image, un rythme, un mot chanté avec émotion : c’est déjà une rencontre. 

Mais voilà : pour accéder au monde, encore faut-il le rencontrer. Il faut provoquer la rencontre. Pas attendre. Pas espérer que ça se fera tout seul. Depuis des années, je travaille pour que les jeunes aient cette chance-là. Car c’est eux qui feront le monde de demain. Ils sont déjà en train de le rêver. Il faut juste leur donner les moyens de le construire avec les autres. 

Aujourd’hui, il est facile de croire qu’on connaît le monde parce qu’on le voit défiler sur nos écrans. Mais on ne rencontre pas un pays ou une culture dans une vidéo de trente secondes. On rencontre quand on mange ensemble, quand on crée ensemble, quand on écoute ensemble. C’est pour ça que je mets toute mon énergie dans des projets d’échange et de création artistique. Cet été, par exemple, on accueille dans un petit village de l’Allier des jeunes venus de France, du Togo et d’Allemagne. Ils vont faire du théâtre, de la musique, de la vidéo, accompagnés d’artistes francophones. Et puis en 2026, ce sera à leur tour de partir, en Allemagne, puis au Togo. 

Je veux croire que parmi eux, certains vivront cette même révélation que j’ai eue à 18 ans en posant le pied en Pologne. Cette ouverture, ce vertige, cette joie d’être soudain relié à quelque chose de plus vaste. Je ne peux qu’espérer que ces jeunes repartiront avec une lumière nouvelle en eux, une confiance, une curiosité. Et qu’ils grandiront avec cette conscience : le monde est là, immense et beau, et il nous attend. 

Jean Claude Mairal : En lien avec les territoires ultra-marins français, il m’est souvent difficile de parler de la francophonie dans ces territoires. Isabelle TESTA, référente langue vivante régionale dans l'académie de la Réunion, m’écrivait : « Il me semble que le concept de francophonie sous-entend une hiérarchie des locuteurs, donc des langues. D'où la difficulté à mon sens de faire une place aux langues régionales pour ce qu'elles sont en tant que langues dotées de toutes les fonctions langagières, et en non en comparaison avec une langue qui reste langue de prestige. » Mais cela n’est pas propre aux Outre-Mer français, mais à tous les pays qui ont des langues régionales. «Chez tout être humain, écrit Amin Maalouf, existe ce besoin d’une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. Mais il faut entendre dans ce mot d’identité, surtout chez vous, non pas une identité contre, une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues, et d’une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences. ». Sabah Rahmani Journaliste, anthropologue, consultante, autrice du livre Paroles des peuples racines (Actes Sud, 2019), n’a-elle pas raison quand elle écrit : « En contribuant à la valorisation, aux échanges, à la communication et la collaboration des langues de France, les projets de la francophonie aux côtés des langues ultramarines peuvent ainsi participer à l’amélioration du vivre ensemble entre citoyens. Car plus la langue nationale et institutionnelle, ici le français, valorisa ces langues minoritaires, plus les citoyens de ses territoires seront aussi en mesure de valoriser la culture française et d’encourager l’apprentissage de sa langue. Ne voyant plus l’Etat comme un potentiel « danger » de sa culture ancestrale qui menace sa langue, mais comme un allié « protecteur ». A l’instar de la richesse de la biodiversité et de l’urgence sa préservation, la diversité linguistique et culturelle dans le monde, est essentielle à la construction d’un monde plus pacifié. La francophonie peut donc jouer un grand rôle pionnier et fédérateur. » ? 

Iris Munos : Ce sujet est très sensible. Je ne suis pas une spécialiste non plus, mais je partage ce que j’observe, ce que je vis. Dans les territoires ultra-marins, comme dans certains pays africains, on sent encore fortement cette perception de la langue française comme langue imposée. C’est une réalité historique. Et tant qu’on n’aura pas reconnu, vraiment, la valeur des langues locales — qu’on ne leur donne pas la même dignité — il sera difficile de construire une francophonie vécue comme une richesse partagée. 

Je crois profondément, comme vous, que la francophonie pourrait être un lien. Mais pour cela, elle ne doit pas gommer les autres langues. Elle doit les inclure, les respecter, les faire vivre. Sinon, on est dans un modèle qui a l’air d’être basé sur l’ouverture mais qui reproduit en fait des hiérarchies anciennes. 

Il faut sortir de cette idée d’identité contre, de langue contre. Ce n’est pas parce qu’on parle français qu’on doit taire ou oublier sa langue d’origine. Au contraire. La langue française ne doit pas être une menace, mais une passerelle. Un espace commun où toutes les autres langues sont invitées. 

Et ça, oui, ça demande des décisions politiques fortes. Des lois, des budgets, des formations. Mais ça commence aussi avec nous. Avec les artistes, les enseignants, les citoyens. Dans nos spectacles, dans nos échanges, dans nos choix. Quand je chante ou fais chanter des chansons de Brel dans différents pays, je ne cherche pas à imposer quoi que ce soit. J’ouvre juste un espace de dialogue. Et parfois, ces chansons sont traduites, adaptées, ou même chantées à côté d’un chant local, dans une autre langue. Et là, il se passe quelque chose. Un respect, une émotion, une reconnaissance. 

Alors oui, la francophonie peut être un outil de rassemblement. Mais pas si elle efface. Seulement si elle ajoute, si elle valorise, si elle fait de la place. Comme dans un orchestre : chaque instrument compte, chaque timbre enrichit l’ensemble. Et le français pourrait être cette musique commune qui relie sans dominer. 

À nous d’en faire quelque chose de vivant, de juste, de joyeux.

Jean Claude Mairal : Pour conclure notre entretien, ne serait-il pas temps de changer de logiciel concernant la Francophonie, de donner un nouvel élan à celle-ci pour construire avec les peuples et les territoires, une francophonie du 21ème siècle ? Que faudrait-il mettre en œuvre pour que l'ensemble de nos concitoyens et des décideurs prennent conscience de la force que représente la Francophonie  pour la France? 

Iris Munos : La francophonie ne peut pas rester une idée figée, elle doit se transformer avec son temps, avec le monde. C’est une force incroyable, mais encore faut-il lui donner les moyens de l’être. Et cela passe, très concrètement, par des projets, des échanges, de la circulation. Pas uniquement des idées. Il faut que les décideurs comprennent que la francophonie, ce n’est pas juste une question de langue : c’est une stratégie d’avenir. Elle crée du lien, elle génère du sens, elle ouvre des portes. 

Mais pour cela, il faut oser. Oser sortir d’une vision franco-française, centralisée, descendante. Oser faire confiance à la jeunesse. Oser donner les clés aux artistes, aux enseignants, aux scientifiques, à celles et ceux qui créent des ponts. Oser prendre le risque d’une francophonie qui écoute au lieu d’imposer, qui accueille au lieu d’uniformiser. Et oser investir pour cela. Vraiment. Pas des miettes. 

Les artistes, les éducateurs, les jeunes… ils ont besoin de perspectives. De stabilité. Pas seulement d’un événement une fois par an, mais d’un engagement durable. C’est possible. Il y a des festivals, des échanges, des laboratoires d’idées. Il y a des talents immenses dans tous les pays francophones. Mais il faut que ces talents puissent se rencontrer, travailler ensemble, créer. Sans être freinés par des frontières, des visas, des silences administratifs. La culture est un levier de transformation. Et elle est une des plus belles expressions de la francophonie. C’est par elle qu’on rêve, qu’on partage, qu’on se comprend. Ce projet Brel, que je porte avec passion, est un exemple : il n’a de sens que parce qu’il est collectif. Parce qu’il s’ancre dans les réalités locales. Parce qu’il valorise les différences. Et parce qu’il parle d’humanité. Alors oui, il est temps de changer de logiciel. De passer d’une francophonie institutionnelle à une francophonie vécue. Une francophonie qui circule, qui s’incarne, qui fait du bien. Et qui donne envie.

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La France au Sahel central : sortir de la crise par le haut. Abdoulahi ATTAYOUB

La France au Sahel central : sortir de la crise par le haut. Abdoulahi ATTAYOUB

Le Conseil présidentiel pour l’Afrique, la mise en scène du Sommet de Montpellier en 2021, ou encore un dispositif autocentré et piloté depuis les plus hautes sphères de l’État français, ont illustré les impasses de cette approche. Ces actions, fondées sur une vision déconnectée des réalités africaines, ont abouti à un environnement stérile, dont l’efficacité peut aujourd’hui être légitimement mise en cause. En misant sur une stabilité de façade, la France a trop souvent soutenu des régimes en place sans considérer les réalités sociales, ethniques et culturelles propres à chaque pays. Il est temps de changer de paradigme. Si la France souhaite rétablir une coopération crédible et utile avec le Sahel central, elle doit refonder sa relation sur le respect mutuel et les intérêts des peuples. Abdoulahi ATTAYOUB, Lyon, le 8 septembre 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est, à Lyon, le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel) et membre du Réseau I-Dialogos.

L’illusion d’un partenariat démocratique

Contrairement à une idée répandue, la politique française au Sahel a souvent manqué d’exigence démocratique. En soutenant des régimes dont la légitimité électorale était, au mieux, contestable, elle a envoyé un message ambigu. À cela s’est ajoutée une tolérance excessive envers la corruption, y compris lorsque des fonds français ou européens étaient en jeu. Cette complaisance a profondément entaché l’image de la France auprès des démocrates africains, déçus de ne pas voir en elle un partenaire plus rigoureux et engagé. 

En misant sur une stabilité de façade, la France a trop souvent soutenu des régimes en place sans considérer les réalités sociales, ethniques et culturelles propres à chaque pays. Elle a fermé les yeux, et ceux de la communauté internationale, sur des dérives manifestes, accordant de fait une forme de caution à des systèmes claniques et inadaptés. 

Depuis le discours de La Baule, la France a toléré, voire couvert, des pratiques politiques relevant davantage de l’imposture démocratique que d’un réel engagement en faveur des peuples. Cette attitude a encouragé la captation des ressources publiques et un désintérêt croissant pour le bien-être des populations. Pire encore, elle a alimenté le désenchantement, ouvrant la voie à des régimes autoritaires, certes sans solutions durables, mais jouissant parfois d’un soutien populaire.

Une responsabilité partagée

Il serait toutefois injuste d’attribuer l’impasse actuelle à la seule France. Les pays sahéliens portent également leur part de responsabilité. Ils ne surmonteront la crise qu’en rompant avec les schémas politiques qui les ont fragilisés. Cela suppose la construction d’États de droit solides, dotés de véritables contre-pouvoirs, y compris dans la conduite de leur diplomatie. 

Au-delà des discours populistes et opportunistes des juntes militaires actuellement au pouvoir, la critique adressée à la France demeure légitime. Pendant plus de soixante ans, elle a adopté une posture qui l’a rendue objectivement complice de dérives politiques majeures dans ses anciennes colonies. Pourtant, les liens historiques tissés avec les peuples sahéliens auraient pu permettre un accompagnement vertueux des jeunes États vers une souveraineté réelle, inclusive et moderne. 

Repenser les relations pour l’avenir

Malgré ces errements, la France dispose encore d’atouts pour retisser un lien authentique avec les peuples du Sahel. À condition de tirer les leçons du passé et de proposer de véritables partenariats fondés sur les réalités locales et les aspirations populaires. 

Pour instaurer une relation apaisée et bâtir des partenariats équilibrés, la France devra profondément réviser son approche. Elle devra privilégier des coopérations concrètes, équitables et centrées sur le développement. Les liens historiques doivent être revalorisés, non comme un vestige d’un passé postcolonial, mais comme un levier pour construire un avenir commun, respectueux de la souveraineté des peuples. 

Le paysage géopolitique évolue rapidement. L’offre de partenariats s’élargit. Des acteurs européens, asiatiques ou émergents occupent désormais un espace que la France semble avoir déserté. Si elle ne prend pas conscience de ces mutations, elle risque d’être durablement marginalisée dans l’espace sahélo-saharien. 

La rupture spectaculaire des relations avec le Niger, le Mali et le Burkina Faso ne peut être réduite à de simples manœuvres de régimes militaires en quête de légitimité. Elle traduit un échec structurel : celui d’un modèle relationnel dépassé, incapable de répondre aux attentes des peuples. Le désenchantement envers la France doit aussi se comprendre à l’aune des espoirs qu’elle avait elle-même suscités, à travers des discours officiels promettant coopération et partenariats au service des populations.

Abdoulahi ATTAYOUB, le 8 septembre 2025

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L’art de ne pas gouverner au Pérou. Vidal PINO. Cusco/Pérou

L’art de ne pas gouverner au Pérou. Vidal PINO. Cusco/Pérou

Dans un contexte de désenchantement démocratique généralisé, l'expérience péruvienne offre un miroir grossissant des dérives du pouvoir contemporain : improvisation, populisme, affaiblissement des institutions et perte du sens de l’intérêt public. Cette contribution propose une lecture critique de ces phénomènes, à travers une perspective à la fois éthique, historique et politique. Elle invite à réfléchir non seulement sur le cas du Pérou, mais aussi sur les défis partagés par de nombreuses démocraties actuelles, en appelant à une citoyenneté plus exigeante, lucide et engagée. Vidal PINO ZAMBRANO, ancien Maire de Cusco (PEROU) le 30 juin 2025

Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino Zambrano a pu, comme Maire de Cusco, l’ancienne Capitale Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaire relatives à l’occupation et au développement du territoire, à l’utilisation des ressources naturelles, à l’organisation de la production, ainsi qu’aux infrastructures agro-pastorales et plus largement à l’économie et à la culture Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, il a publié un ouvrage de référence sur les Incas : « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad ». 

Correspondant au Pérou, avec Helga Cecilia Frech Hurtado, Vidal Pino est membre du Comité de Pilotage de I-Dialogos.

El arte de no gobernar:  reflexiones sobre la disfunción del poder en el Perú 

L’art de ne pas gouverner : réflexions sur la dysfonction du pouvoir au Pérou

Cet article propose une réflexion sur la persistance des élites politiques dysfonctionnelles au sein des démocraties formelles, en prenant le cas péruvien comme exemple d’un problème à portée mondiale. Au-delà des idéologies, il met en évidence des défaillances structurelles dans les mécanismes d’accès et de reproduction du pouvoir, qui permettent l’arrivée récurrente de figures improvisées ou cyniques à des postes-clés. L’analyse s’organise en trois parties : une revue théorique et éthique, un diagnostic du comportement politique récent au Pérou, et une réflexion critique en vue des élections de 2026. 

Réflexions théoriques et éthiques

La politique ne se déroule pas dans le vide et ne peut être comprise sans prendre en compte les conditions qui l’entourent. Des facteurs tels que le biais médiatique, l’inégalité du niveau éducatif, la faiblesse de la culture démocratique ou encore la marchandisation croissante des institutions — y compris de l’État lui-même — sont essentiels pour comprendre la détérioration de la représentation politique. Le cas du Pérou, bien que particulièrement extrême sur certains points, n’est ni une exception ni une anomalie : il reflète de manière aiguë de nombreuses tendances globales actuelles, où la politique se trouve déformée par le court-termisme, la perte de sens institutionnel et la corruption. Tout cela affecte le fonctionnement, la crédibilité, la légitimité et la pérennité du système démocratique. 

Sur le plan théorique, ce diagnostic a été anticipé et analysé par divers penseurs dont les avertissements conservent aujourd’hui une étonnante actualité. Friedrich Hayek, dans La Route de la servitude (1944), soulignait que les systèmes politiques tendent à promouvoir les moins scrupuleux, précisément parce qu’ils sont les plus disposés à manipuler les règles à leur avantage. Ludwig von Mises, dans Bureaucratie (1944), expliquait comment le fonctionnement de l’État clientéliste génère des castes parasitaires soucieuses de préserver leurs privilèges plutôt que d’améliorer la gestion publique. Dans la même veine, Max Weber, dans sa célèbre conférence La politique comme vocation (1919), distinguait entre l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité, rappelant que cette dernière fait cruellement défaut dans les leaderships populistes et personnalistes, où les conséquences réelles des décisions sont subordonnées à la popularité immédiate. 

D’un point de vue culturel et communicationnel, d’autres auteurs ont enrichi ce cadre critique. George Orwell, dans La Ferme des animaux (1945), montrait avec une ironie lucide comment les idéaux de transformation peuvent dégénérer en nouvelles formes de domination, en l’absence de mécanismes de contrôle citoyen. Noam Chomsky, dans La Fabrique du consentement (1988), analysait comment les élites médiatiques définissent les contours du discours politique, modelant non seulement ce que l’on pense, mais aussi ce qu’il est légitime de penser et de dire dans l’espace public. Quant à Bertrand Russell, dans Éloge de l’oisiveté (1935), il avertissait que les meilleurs fuient souvent le pouvoir, tandis que les plus ambitieux — et les moins préparés éthiquement — le recherchent avec ardeur, alimentant une sélection négative dans le leadership politique. 

Enfin, José "Pepe" Mujica, ancien président de l’Uruguay, résumait avec une franchise désarmante une vérité éthique profonde : « Ceux qui aiment trop l’argent, il faut les éloigner de la politique. Ce sont un danger. Le pouvoir ne change pas les gens, il révèle simplement qui ils sont vraiment. » 

Cet ensemble de réflexions révèle une vérité structurelle : dans les contextes institutionnels fragiles, le pouvoir tend à attirer les pires et à repousser les meilleurs. Ainsi, au Pérou comme dans de nombreuses démocraties, le pouvoir a été capturé par des réseaux informels d’intérêts qui reproduisent des pratiques oligarchiques. Celles-ci ne correspondent pas nécessairement à la domination d’une élite économique traditionnelle, mais à des formes déformées de corporatisme, dans lesquelles divers acteurs — politiques, entrepreneurs, syndicats ou bureaucrates — utilisent l’appareil d’État à des fins personnelles ou de groupe, des avantages qu’ils auraient du mal à obtenir dans le secteur privé. Cette logique de capture vide la fonction publique de son sens, transforme la politique en un mécanisme de distribution de privilèges et l’éloigne de son éthique, de sa vocation transformatrice et de son lien au bien commun. 

2. Le comportement politique au Pérou : entre décomposition et tragédie 

Le cas péruvien illustre clairement plusieurs schémas persistants qui expliquent la dégradation de la vie politique. Parmi les principaux facteurs:  

Un héritage autoritaire et caudilliste qui empêche la consolidation d’une culture démocratique.

Bien entendu, ce spectacle politique ne tombe pas du ciel : il est le fruit d’une tradition longue et soigneusement cultivée. L’héritage autoritaire et caudilliste — ce précieux legs de bottes et de coups — a joué un rôle central dans la construction de notre culture politique. Au lieu d’encourager une citoyenneté délibérative, il nous a légué une formule infaillible : se méfier du dialogue, mépriser le consensus, et applaudir celui qui crie le plus fort. Au Pérou, on continue de valoriser celui qui impose plutôt que celui qui propose, le chef plutôt que l’équipe, le caudillo plutôt que le projet. La démocratie ne prend pas racine car, au fond, beaucoup rêvent encore d’un “homme fort” qui mettra de l’ordre… à sa manière, bien sûr. 

L’effondrement du système de représentation et la décomposition des partis.

La fragmentation politique, la disparition des programmes cohérents et la désinstitutionnalisation croissante ont transformé les partis en véhicules circonstanciels d’accès au pouvoir. Ce qui devrait être une structure pour canaliser les demandes collectives s’est dégradé en franchises sans racines ni idéologie. Si Mario Vargas Llosa nous a un jour mis en garde contre La civilisation du spectacle, et Gilles Lipovetsky diagnostiqué le triomphe de l’éphémère et la banalisation du sens, au Pérou nos politiciens ont décidé de pousser les deux théories à l’extrême… version république bananière. Ce n’est plus seulement une démocratie frivole, mais une tragicomédie institutionnelle où la politique s’est transformée en spectacle permanent, accompagné de chroniques judiciaires, policières et de la presse people. Le débat sérieux a été remplacé par des monologues sur TikTok, et le candidat moyen se comporte comme une célébrité saisonnière. Gouverner n’exige plus ni formation, ni vision, seulement de divertir avec des scandales, des phrases virales et du pathos de pacotille. L’audience a remplacé le projet, l’image a supplanté le contenu. Dans ce contexte, la politique n’a plus besoin ni d’idées, ni d’équipes, ni de partis : une bonne selfie, un slogan efficace (“plus de pauvres dans un pays riche”) et un peu d’indignation préfabriquée suffisent. Les candidats sans programme ni pudeur défilent dans les médias comme pour une audition de télé-réalité. Certains n’hésitent pas à enfiler des costumes traditionnels ou à baragouiner des langues autochtones qu’ils ne comprennent pas, comme si l’identité culturelle n’était qu’un accessoire électoral. Le débat programmatique a disparu, remplacé par des sondages express et des émotions de consommation rapide. Le vote, autrefois acte réfléchi, est devenu un clic émotionnel. Ainsi, l’État devient un décor, et le budget, un prix à remporter pour celui qui joue le mieux le rôle du sauveur providentiel ou du prophète autoproclamé. 

Une fois au pouvoir, gouverner devient une affaire personnelle : les quotas sont distribués, les amis protégés, les loyautés réajustées selon les enchères. Les véritables alliés sont les experts en reconversion, toujours prêts à se recycler dans n’importe quel gouvernement. L’institutionnalité gêne, le long terme n’intéresse pas. Tout se réduit à une campagne permanente, sans stratégie ni cap, tandis que la citoyenneté, prise entre l’apathie et la désillusion, vote avec l’espoir cynique que le prochain à voler… le fera au moins avec plus de discrétion. 

3. Que faire face aux élections de 2026 ?

Le Pérou devra affronter en 2026 un cycle électoral complexe, avec des élections générales et régionales dans un contexte de profond affaiblissement institutionnel. Face à la dégradation continue de la représentation politique, l’une des tâches les plus urgentes est de revaloriser le mérite et l’éthique publique comme critères minimaux de jugement citoyen. La légitimité démocratique ne peut continuer à reposer sur la popularité médiatique, le charisme de façade ou le marketing électoral. Il est indispensable que l’électorat exige des trajectoires vérifiables, un engagement civique, une compétence technique et une responsabilité éthique de la part de ceux qui aspirent à gouverner. 

Au-delà des étiquettes idéologiques — droite, centre ou gauche —, il est urgent de recentrer le débat électoral sur des critères concrets de responsabilité, de faisabilité et de cohérence. Élire un gouvernement, ce n’est pas choisir un visage séduisant, mais une équipe technique et politique appelée à diriger l’État. Évaluer leur expérience, leur parcours, leurs principes et leurs antécédents doit être une exigence citoyenne de base. De même, les programmes de gouvernement doivent occuper le centre du débat : il faut en analyser la cohérence interne, la viabilité financière et institutionnelle, la durabilité dans le temps et leur capacité à répondre aux grands défis du pays. Quantifier les propositions permet de filtrer la démagogie et de désactiver cette dangereuse habitude de promettre tout à tout le monde, sans base ni responsabilité budgétaire. 

Encourager des espaces de délibération publique, pédagogique et pluraliste — impulsés par les universités, les médias indépendants, les collectifs citoyens et les associations professionnelles — aidera à contrer la banalisation du discours politique et à renforcer une citoyenneté plus critique, active et vigilante. Un outil clé dans cet effort est l’analyse technique et pluridisciplinaire des plans de gouvernement — exigés par la loi, mais souvent ignorés — qui doivent devenir des documents compréhensibles, comparables et utiles pour guider un vote informé, exigeant et conscient. 

Il convient de rappeler que les réseaux numériques peuvent être bien plus que des vitrines à mèmes, rumeurs ou disputes futiles : bien utilisés, ils sont des instruments précieux pour former les citoyens, vérifier l’information et encourager une participation critique. Mais bien sûr, cela demande plus que de transférer des chaînes ou de réagir à des titres que personne n’a lus. 

Au fond, ce qui est en jeu n’est pas seulement une autre élection avec les mêmes visages ou d’autres sans parcours avéré, mais la possibilité — lointaine, mais pas impossible — de retrouver la politique comme un acte rationnel, capable de répondre à l’urgence sans renoncer à l’essentiel. Il est temps de sortir de l’improvisation cyclique et de commencer à construire un pays qui ne reste pas prisonnier du “juste là, comme ça” ou, pire encore, du fataliste “qu’il vole, mais qu’il fasse quelque chose”.

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https://www.i-dialogos.com/analyses/d-abord-essayer-de-comprendre-la-complexité-d-un-territoire-ou-d-une-situation-vidal-pino

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La sécurité européenne à l’heure de Trump et de Poutine. Ariel FRANCAIS. Vienne/Autriche

La sécurité européenne à l’heure de Trump et de Poutine. Ariel FRANCAIS. Vienne/Autriche

Plus que jamais la sécurité européenne est devenue, ou plutôt redevenue, une exigence absolue pour l’avenir des peuples d’Europe, y compris pour les peuples russe et ukrainien. J’avais déjà insisté sur une nouvelle architecture de la sécurité en Europe, mais les récents développements sous la houlette des présidents Trump et Poutine appellent, sinon un nouvel examen, du moins un approfondissement du sujet. Par-delà donc les déclarations tonitruantes et les interprétations brouillonnes de l’actualité, j’invite ici les personnes éprises d’ouverture d’esprit et d’impartialité à approfondir les causes du conflit qui afflige l’Europe en ce moment et à rechercher les fondements d’une paix juste et durable. Ariel FRANÇAIS, Vienne, Autriche/ Texte communiqué le 29 juin 2025.

Ariel Français vit entre Vienne (en Autriche), et Merida (au Méxique). Ancien Représentant des Nations Unies et essayiste, Ariel est Docteur en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques (Sciences Po, Paris), il a consacré sa vie aux stratégies et politiques de développement, d’abord au Commissariat général du Plan (France) puis au Programme des nations unies pour le développement (Nations Unies), tout en s’intéressant de près à la vie politique, aux mutations sociales, aux transformations économiques, à la montée du terrorisme, à la destruction de notre environnement et aux confrontations internationales. Ariel Français est membre du Think Tank I-Dialogos. / Texte initiallement publié in FOGGS.

https://www.foggs.org/wp-content/uploads/2025/06/ArielFrancaisEuropeanSecurityintheageofTrumpandPutinFOGGSPaperJune2025.pdf.

Plus que jamais la sécurité européenne est devenue, ou plutôt redevenue, une exigence absolue pour l’avenir des peuples d’Europe, y compris pour les peuples russe et ukrainien.  J’avais déjà écrit sur ce sujet, en insistant sur une nouvelle architecture de la sécurité en Europe, mais les récents développements sous la houlette des présidents Trump et Poutine appellent, sinon un nouvel examen, du moins un approfondissement du sujet. 

Pour comprendre les enjeux de l’heure il faut se pencher sur les courants de fond de l’Histoire et non sur le brouillage incessant de l’information qui ne fait qu’aggraver l’intelligence de ces derniers. Par-delà donc les déclarations tonitruantes et les interprétations brouillonnes de l’actualité, j’invite ici les personnes éprises d’ouverture d’esprit et d’impartialité à approfondir les causes du conflit qui afflige l’Europe en ce moment et à rechercher les fondements d’une paix juste et durable. 

L’Ukraine, abcès de fixation d’une confrontation grandissante

Plaçons-nous d’abord du point de vue russe, tant décrié par la presse occidentale. La guerre en Ukraine est avant toute chose pour la Russie une réponse jugée par elle existentielle face à l’expansion continue de l’OTAN à ses frontières (avec l’Ukraine, comme défi majeur, et la Géorgie, potentiellement, dans l’ancien espace soviétique et auparavant russe). Je l’ai amplement analysé dans mon précédant papier intitulé « Pour une nouvelle architecture de la sécurité en Europe » (1) sans qu’il soit nécessaire d’y revenir. La prétendue « dénazification » de l’Ukraine reste quant à elle un écran de fumée sans consistance réelle destiné à justifier l’opération militaire spéciale contre son voisin. L’opération, sur le fond,  devait consister en un coup d’arrêt porté à l’expansion perçue de l’Occident dans l’ancien pré carré russo-soviétique, tant sur le plan militaire que politique, quitte à piétiner la charte des Nations Unies et le droit international. Après tout, vu de Moscou,  les Etats-Unis ne s’étaient pas gênés pour envahir l’Irak une vingtaine d’années auparavant ! Par ailleurs, l’ occidentalisation rampante de la majeure partie de l’Ukraine sur le plan des mœurs et des idées, d’une part, et les aspirations autonomistes d’une partie des populations russophones du Donbass, d’autre part, justifiaient du point de vue de Moscou l’intervention russe dans l’espace ukrainien. 

Pour l’Ukraine, à l’inverse, l’invasion russe a été vécue comme une double agression : agression à l’encontre du désir de la grande majorité de sa population de se rapprocher du monde occidental   (et d’intégrer à cet effet l’Union Européenne) et agression à l’encontre de sa volonté de  défendre un territoire issu de la partition de l’ex-URSS et universellement reconnu comme tel par la communauté internationale (quitte à méconnaitre les aspirations autonomistes d’une partie de sa population russophone).  Pour ce faire, les dirigeants de l’Ukraine partisans d’un rapprochement avec le monde occidental ont demandé à adhérer à l’Union Européenne tout en sollicitant l’intégration du pays dans le dispositif militaire de l’OTAN. Dans la pratique cependant, face aux réticences des occidentaux à accueillir formellement l’Ukraine dans l’OTAN ils n’ont pas hésité à se rapprocher de cette organisation sous le couvert d’une coopération militaire informelle perçue par les dirigeants russes comme un basculement dans l’autre camp. La résistance ukrainienne à l’agression russe s’est avérée exceptionnelle, aidée il est vrai par les pays dits « occidentaux» qui ont mobilisé  à ce jour 267 milliards d’euros pour l’aide militaire, financière et humanitaire à l’Ukraine  (dont  135 milliards  pour l’Union Européenne et ses États membres  et 114 milliards  pour les Etats-Unis ) ni ménagé les sanctions   de toutes sortes, en ordre croissant, à l’encontre de la Russie (sanctions économiques, commerciales, financières et technologiques notamment). Trois ans après le début de cette guerre en plein cœur de l’Europe aucune offensive décisive n’a pu l’emporter de part et d’autre, au prix désastreux d’un millions et demi de morts et de blessés sur les champs de bataille d’après les plus récentes estimations. 

Pour les pays dits « occidentaux » par ailleurs - Etats-Unis d’un côté et pays d’Europe occidentale de l ’autre - l’agression russe a été dénoncée comme une sérieuse atteinte à l’ordre mondial et une grave violation du droit international, non sans arrières pensées cependant de part et d’autre.  Les condamnations de l’invasion russe ont plu de toutes parts dans le monde tout en offrant aux géopoliticiens en herbe l’occasion de se pavaner sur les plateaux de télévision pour diaboliser la Russie. Mais au-delà des plateaux de télévision, les initiatives des uns et des autres, tout comme leurs réticences,  cachent des ambitions et des craintes allant bien plus loin que la guerre en Ukraine. 

Pour les Etats-Unis sous Biden, comme pour les Etats-Unis sous Trump, l’Ukraine n’était et ne reste qu’un pion sur l’échiquier politico-militaire de l’ordre mondial.  Le « pivot » des Etats-Unis vers le Pacifique et l’Asie, entamé sous Obama, poursuivi sous Biden et consolidé désormais par Trump (sous la conduite discrète des grandes fondations et des groupes de pression américains qui cherchent la confrontation avec la Chine à la méconnaissance de la grande majorité du peuple américain) est désormais au cœur de la stratégie diplomatico-militaire de Etats-Unis. Sous Biden - telle est mon interprétation - il s’agissait de mettre à genoux la Russie en Ukraine de façon à pourvoir redéployer l’appareil militaire et le complexe militaro-industriel des Etats-Unis vers l’Asie (et avec un bonus tenu cependant discret : celui d’impliquer si possible l’OTAN et le pays dits « occidentaux » dans un possible affrontement futur avec la Chine). Les objectifs pour Trump n’ont pas changé fondamentalement comme l’explicite, malgré les dénégations du président,  le Project 2025 de la Heritage Foundation, qui orchestre la mise au pas politique de l’administration fédérale à l’intérieur du pays tout en renforçant ses volets sécuritaires et militaires à l’appui du redéploiement diplomatico-militaire des Etats-Unis vers l’Asie. Il ne s’agît plus désormais, pour les Etats-Unis de Trump, de saigner la Russie en Ukraine, mais plutôt de la neutraliser et de l’amadouer en lui offrant - pressions sur l’Ukraine et négociations aidant - une victoire de fait sur le champ de bataille et des perspectives de coopération avec les Etats-Unis qui l’éloigneraient de la tentation de s’allier plus avant avec la Chine.  Rien de définitif cependant, jusqu’ici, car les négociations s’enlisent.  L’offensive de charme de Trump en direction de Poutine risque donc de faire long feu, sans déboucher sur de réelles avancées sur le plan de la paix. 

L’ Europe de l’Ouest face à une menace existentielle

Pour les pays d’Europe de l’Ouest la guerre en Ukraine a été vécue comme un nouveau défi pour la construction européenne et comme une douche froide pour la sécurité du continent. Comme toutes les crises auxquelles la construction européenne a été confrontée dans  le passé la guerre en Ukraine s’est révélée devenir un nouveau défi : nécessité de définir une position commune  face à l’ agression russe en Ukraine ( pays candidat à l’entrée dans l’Union Européenne ), exigence de prendre des mesures de rétorsion à l’égard de la Russie ( les sanctions  et l’aide militaire) et impératif de mettre en  chantier un dispositif  de défense face à la Russie ( la politique commune de défense). Si l’invasion russe de l’Ukraine a été unanimement condamnée en Europe, certains États - comme la Hongrie en particulier - ont exprimé des réserves et des réticences sur le plan des sanctions infligées à la Russie. Ces dernières se sont par ailleurs révélées ambivalentes , pénalisant l’ économie européenne (perte de l’accès au gaz russe, notamment, abondant et bon marché)  et dopant la croissance de la Russie (grâce au développement de l’économie de guerre et aux substitutions d’importations).  Mais c’est surtout sur le plan de la sécurité et ce faisant de la défense que les impératifs se sont faits les plus pressants. L’avènement aux États-Unis d’un régime populiste aux accents autoritaires, voire fascisants, hostile à la construction européenne, décidé à faire passer avant tout les intérêts de la puissance américaine  (America First) et prêt à pactiser avec le diable au prix de la destruction voulue de l’ordre multilatéral, a radicalement bouleversé les paramètres de la sécurité du continent. La sécurité du contient européen ne dépend donc plus désormais de la seule inconnue russe mais aussi, tout autant, de l’inconnue américaine. 

Du côté de la Russie, les griefs à l’égard de l’Europe de l’Ouest et à l’égard des Etats-Unis - par OTAN interposé - sont bien connus. La Russie veut mettre un terme à l’expansion continue de l’OTAN à ses frontières tout en neutralisant l’Ukraine sur le plan militaire (une neutralisation qui vise en outre tout processus qui défierait l’ordre socio-politique interne de la Russie et des pays qui lui sont liés, comme notamment la Biélorussie et la Géorgie, sous différentes formes). Les gains territoriaux ne sont pas, de mon point de vue, des facteurs clé sinon des paramètres de négociation. Aussi, la qualification de la Russie comme puissance « néo-impérialiste », tentée par des conquêtes territoriales, relève de mon point de vue de la pure spéculation politique et de la pure propagande de guerre. En revanche, nul ne sait où commencent et où s’achèvent les frontières socio-culturelles de la Russie et des pays qui lui sont liés dans la tête de son président - Vladimir Poutine. Ni même où s’achève dans l’esprit de Poutine la zone d’influence russe héritée de l’ancien empire des tsars (qui s’étendait historiquement à la Pologne, aux États Baltes, à la Finlande, à la Biélorussie, à l’Ukraine et à la Moldavie). Et c’est bien là que le bât blesse pour la sécurité de l’Europe occidentale. 

Du coté des Etats-Unis la situation n’est guère meilleure. La nouvelle administration américaine sous la houlette du président Trump, de retour au pouvoir, veut se débarrasser de la question ukrainienne et temporiser avec la Russie afin de pouvoir redéployer le dispositif militaire américain vers le théâtre asiatique et de s’assurer d’une relative neutralité de la Russie en cas d’affrontement majeur avec la Chine. Elle veut aussi se débarrasser du fardeau militaire de l’OTAN en obligeant ses alliés européens à le financer (en conservant cependant le contrôle politico-militaire de l’organisation et la faculté de recourir à la menace nucléaire ou à un appui conventionnel, tout en exigeant de ses alliés l’achat de matériels américains). Ce faisant, elle s’immisce grossièrement dans la vie politique de États européens en appuyant les mouvements d’extrême droite et en encourageant un discours populiste et attentatoire aux libertés. Si l’on ajoute à cela le comportement violent, vindicatif et imprévisible de Trump, qui exige concessions sur concessions, tant sur le plan des échanges commerciaux que des dépenses militaires, fustige à travers ses collaborateurs les valeurs de l’Europe, menace de priver les européens du parapluie nucléaire et de l’appui militaire des Etats-Unis, et bien d’autres menaces, force est de reconnaitre que l’Europe, à commencer par l’Union Européenne, ne saurait compter que sur elle-même. 

En raison de ce qui précède l’Europe de l’Ouest fait face aujourd’hui à une « menace existentielle » selon les propres mots du président français  (Emmanuel Macron, mars 2025) qui plaide depuis longtemps pour une autonomie stratégique de l’Europe.  Les dirigeants allemand et polonais – le chancelier Friedrich Merz et le premier ministre Donald Tusk - sont aussi montés au créneau pour renforcer considérablement les effectifs militaires et les armements de leurs pays respectifs. Les pays baltes et les pays nordiques se préparent méthodiquement pour faire face à une éventuelle agression russe. L’Union Européenne a lancé à l’initiative de la présidente de sa commission - Ursula von der Leyen - un plan de 800 milliards d’euros pour le réarmement de l’Europe. Même le Royaume Uni, qui avait lâché les amarres de l’Europe après le Brexit, s’est ravisé récemment sous l’impulsion de son premier ministre - Keir Starmer - pour de se rapprocher du continent, envisageant de concert avec la France la présence de troupes au sol pour sécuriser l’Ukraine. Quant à la France, elle considère désormais pouvoir recourir à sa dissuasion nucléaire pour protéger l’Europe, une dissuasion qui, couplée avec celle du Royaume-Uni, renforcerait sensiblement la capacité de dissuasion de l’Europe face à une hypothétique agression russe. 

Nul doute que des pas décisifs ont été engagés pour la mise en place d’une politique commune de défense, même si des atermoiements et de réticences accompagnent comme toujours le processus de la construction européenne. 

Les conditions d’un retour à la paix

Au stade où nous en sommes, la question se pose de savoir s’il est concevable et possible de ramener la paix en Europe et de bâtir une coopération prometteuse entre toutes les parties présentes sur le continent européen , ce qui suppose de mon point de vue trois conditions : 

  • Qu’un processus de paix viable et durable puisse être engagé et conclu entre la Russie et l’Ukraine ;
  • Que les européens ne dépendent plus des Etats-Unis pour assurer leur propre défense ; et
  • Qu’une coopération reprenne entre la Russie et l’Union Européenne sur des bases saines et durables.

La première condition, la plus urgente, est fondamentale pour ramener la paix et la sécurité en Europe. Plus le conflit se poursuivra, plus les morts et les blessés s’accumuleront et plus les tensions économiques et sociales se développeront de part et d’autre, plus il sera nécessaire d’aboutir tôt ou tard à des compromis (pour l’Europe de l’Ouest sur le long terme , certes, mais aussi et surtout pour la Russie, confrontée à une grave crise démographique et à des pertes humaines difficilement soutenables sur la durée). Mais pour qu’une telle paix voit le jour et soit crédible elle doit nécessairement devenir le fruit de discussions franches et de la volonté sincère des deux parties de conclure sans arrières pensées une paix durable. Cependant, aucun accord viable ne sera concevable si les parties campent sur leurs exigences et refusent de transiger. Toutes deux doivent accepter l’idée de compromis, sans lesquels aucun progrès ne serait envisageable. Quels pourraient donc être, selon moi,  ces compromis ?  

Pour la Russie, de mon point de vue, cela consisterait à reconnaitre à l’Ukraine le droit souverain d’entrer dans l’Union Européenne, sans restrictions d’aucune sorte, y compris sur le plan de sa défense ( accès notamment à la clause de défense mutuelle de l’article 42, alinéa 7, du traité de l’Union Européenne).  Cela consisterait par ailleurs en un engagement formel russe ne plus intervenir en Ukraine, sous quelque forme que ce soit (militaire, politique ou tout autre). Cela consisterait enfin à reconnaitre aux populations du Donbass le droit de décider souverainement de leur propre sort :  appartenance à l’Ukraine pour les uns ou rattachement à la Russie pour les autres, selon les volontés exprimées (sous la forme de référendums, supervisés par l’ONU avec l’appui de l’OSCE,  dans les quatre oblasts du Donbass). A cela s’ajouteraient les réparations dues à l’Ukraine que les alliés occidentaux pourraient exiger de la Russie pour reconstruire les infrastructures détruites et indemniser les victimes de guerre ( garanties par la saisie des avoirs russes gelés à la suite de l’invasion de l’Ukraine).  

En ce qui concerne l’Ukraine, les compromis consisteraient d’abord en une renonciation définitive du pays à entrer dans l’OTAN  (prendre l’engagement d’un statut de neutralité, comme l’Autriche par exemple, sans préjudice cependant de la clause de défense commune du traité de l’Union Européenne). Ils consisteraient par ailleurs en la reconnaissance d’un rattachement définitif de la Crimée à la Russie (non négociable, selon toute probabilité, pour la Russie). Il en serait probablement de même pour la reconnaissance des deux républiques populaires de Donetsk et de Louhansk, rattachées à la Russie (sous réserve cependant d’un référendum de ratification de la part des populations concernées dans les deux républiques autonomes). Ils pourraient enfin consister - plus pour la galerie que sur le fond - en l’engagement pour l’Ukraine d’interdire à l’avenir toute organisation d’extrême droite (un engagement de nature constitutionnelle, comme dans le cas de l’Allemagne).

Les paramètres d’une sécurité collectivePlus largement, les questions qui se posent aujourd’hui à l’échelle de l’Europe occidentale, sont celles de sa sécurité, d’une part, de de son indépendance, de l’autre. La sécurité de l’Europe occidentale est devenue une affaire critique à l’heure où les États-Unis se désengagent du continent sans renoncer pour autant à la vassaliser. Quant à l’indépendance de l’Europe elle restera un vœu pieu tant que les Européens ne s’en seront pas donné les moyens sur le plan non seulement de leur diplomatie mais également de leur propre défense. 

Jusqu’à très récemment (à l’exception de la France sous De Gaulle) les pays de l’Europe occidentale se reposaient presque entièrement sur les Etats-Unis pour leur défense face à l’Est (URSS jusqu’en 1990, puis Russie à nouveau depuis 2022). Le ciment de cette alliance reposait sur le traité de l’Atlantique nord (clause de défense collective de l’article 5 du traité) et sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) à laquelle il a donné naissance.  L’OTAN était devenue au fil des ans l’épine dorsale du dispositif de défense de l’Europe, bien que dévoyée de sa finalité à l’issue de la guerre froide (en Yougoslavie et en Afghanistan). En toute rigueur l’OTAN aurait dû disparaitre avec la dissolution du pacte de Varsovie (1991), mais elle a persévéré dans son être, pour renaitre ensuite de sa « mort cérébrale » (Macron, novembre 2019) lors de l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Dans la pratique et jusqu’au retour de Trump au pouvoir,  en janvier dernier, la défense de l’Europe occidentale reposait fondamentalement sur l’OTAN et sur le « parapluie nucléaire » américain. Cela faisait partie du credo allemand, notamment, et plus généralement du credo des pays baltes et de nombreux pays autrefois dits de l’Est (Pologne notamment), particulièrement échaudés par leurs relations passées avec la Russie. 

Si le retour de Donald Trump aux affaires a créé un vent de panique en Europe au cours de ces quatre derniers mois, les pays européens auraient cependant dû prendre conscience des nouveaux dangers bien avant la déliquescence de l’engagement américain sur le continent (pivot des Etats-Unis vers l’Asie, querelle sur financement de l’OTAN, etc.). Le réveil a été brutal pour les pays habitués à se reposer sur les Etats-Unis pour leur défense au gré des déclarations faites par le président  Trump   : doutes avancés  - assortis de menaces - sur l’engagement dissuasif et militaire des États-Unis en Europe, exigence communiquée  aux pays européens de consacrer 5 % de leurs PIB  aux dépenses de défense, chantage et menaces sur la nature et l’étendue de l’engagement américain en Ukraine, rapprochement diplomatique avec la Russie et intentions de régler la guerre en Ukraine sur dos des ukrainiens et des Européens, et autres surprises  quotidiennes au gré des tweets présidentiels  et des communiqués officiels. La guerre commerciale déclarée au monde entier, les prétentions du nouveau président sur Canada, le Groenland ou le Panama, les sermons adressés à l’Europe,  les intimidations en direction de   la Chine, les attaques et les menaces à l’encontre du multilatéralisme dans un monde en proie au dérèglement climatique, aux conflits de toutes sortes et aux crises humanitaires qui ravagent le Sud complètent un panorama des plus inquiétants. Si l’on ajoute à cela le cynisme et la brutalité associés au comportement du nouveau pouvoir américain force est de reconnaître qu’il y a danger dans la demeure. Au total, le mal fait au monde au cours des quatre prochaines années risque d’être si grand qu’il sera impossible de revenir au status quo ex ante ( à supposer même que le trumpisme disparaisse après 2028, pour le plus grand bien de la nation américaine). L’indépendance de l’Europe et son autonomie stratégique s’imposent donc à tous dès à présent, même pour les plus frileux, comme l’illustrent le réarmement de l’Europe occidentale et les mesures prises à l’appui d’une défense commune européenne ces derniers mois. 

Pour aller plus loin cependant dans la direction d’une sécurité collective et d’un retour à la paix il faudrait parallèlement avancer l’agenda d’une nouvelle architecture de la sécurité pour l’Europe tel que l’ai ébauchée dans mon précèdent papier (2). Telle est la troisième condition énoncée plus haut qui suppose la reprise d’un dialogue franc et sincère avec la Russie et, par-delà, le développement d’une coopération réelle et sans arrières pensées avec l’entité euro-asiatique qu’ elle ambitionne légitimement d’animer.  Cela s’avèrera d’autant plus nécessaire pour la Russie que la détermination des Européens de faire face aux menaces qu’elle représente pour eux a peu de chances de faiblir dans l’avenir et que les conséquences humaines et économiques de la guerre en Ukraine ne cesseront de s’aggraver  (avec leur cortège d’ incidences possibles sur l’ordre interne).  Pour cela, aussi, deux autres conditions sont de surcroît nécessaires : une reprise du dialogue entre les pays de l’Europe de l’Ouest et la Russie, d’une part,  et une reprise de la coopération ébauchée dans le passé, mise à mal par la guerre, d’autre part. 

Les prétentions du président Trump de régler seul, d’un coup de  baguette magique, le conflit en Ukraine, qui plus est sur le dos des Européens, ne sauraient rester sans réponses. D’une part parce que l’Europe est partie prenante au conflit à travers l’aide qu’elle apporte à l’Ukraine et les sanctions prises à l’égard de la Russie (qui dépassent sensiblement l’engagement américain),  mais aussi et surtout car il s’agit de l’avenir de la sécurité même du continent européen. En d’autres termes, la question de l’Ukraine et du conflit qu’elle a engendré concerne avant tout l’Europe occidentale et sa sécurité à venir. Pour cette raison même il est impératif que les capitales européennes renouent le dialogue avec Moscou et que les leaders européens arrêtent une position commune face à Poutine, même si ce dernier persiste à faire la sourde oreille à leurs appels. Tôt ou tard la Russie devra se rendre à l’évidence que le engagements pris par les pays européens et par l’Union Européenne en particulier sont sans retour puisqu’il s’agit de leur propre sécurité . Tôt ou tard la Russie devra prendre conscience que rien ne se règlera sans le concours de l’Europe de l’Ouest, ouvrant ainsi la porte au dialogue et à des négociations sur l’avenir du continent. 

Mais par-delà le dialogue et un retour à des rapports moins belliqueux il s’avérera impératif de bâtir une architecture durable de la sécurité européenne sur la base d’un respect mutuel des choix arrêtés par les deux entités en présence : l’Europe occidentale d’un côté - avec l’Union Européenne rejointe si possible par le Royaume Uni - et la Russie de l’autre - avec son cortège de pays proches ou alliés au-delà de l’Oural.  Cela suppose un respect mutuel des systèmes socio-politiques et socio-économiques respectifs, en attendant leur convergence lointaine mais souhaitable. Cela exige par conséquent une non-ingérence réciproque de chaque « camp » dans les affaires intérieures de l’autre, ce qui n’a pas été notoirement le cas ces vingt à trente dernières années. Il sera alors espérons-le possible de bâtir ou plutôt de rebâtir une architecture de la sécurité en Europe, sur la base des orientations déjà énoncées dans les accords d’ Helsinki à l’issue de la Conférence sur sécurité et la coopération en Europe (1973-1975), un processus à tort enfoui ces dernières décennies mais dont les principes restent plus que jamais nécessaires .  

Après tout, le président Poutine n’avait- il pas déclaré en mai 2004 qu’: « Il n’y aura pas d’Europe pacifique, démocratique et prospère s’il n’y a pas entre ces deux grandes composantes, l’Union Européenne qui s’élargit et la Russie avec sa CEI, des relations de confiance, des relations de co-développement sur le moyen et long terme. C’est évidemment une nécessité. On ne va pas retomber dans ce que nous avons connu, c’est à dire la division de notre continent et la guerre froide.”(Vladimir Poutine, 6eme sommet Russie-UE). Espérons que ces sages propos n’aient pas entièrement disparu de sa mémoire, ou qu’ils soient plus tard repris par ses successeurs, car il serait lamentable que l’Europe reste divisée et meurtrie par la guerre comme elle l’est devenue dernièrement. 

De l’impérative nécessité de reprendre  le dialogue

La reprise du dialogue et le retour à la coopération entre ces deux parties du continent sont des impératifs primordiaux pour que l’Europe toute entière ne soit pas de nouveau embrasée par  un  conflit funeste et puisse  se tourner délibérément et généreusement vers le reste  du monde . Vers le  Sud, en particulier, qui en a gravement besoin pour faire face au déreglement climatique, à la misère et aux conflits locaux et au desespoir de populations abandonnées à leur sort dans un monde qui souffre de deséquilibres mortifères qui pourraient le conduire à sa perte. 

Ariel Français

https://www.i-dialogos.com/analyses/80-ans-apr%C3%A8s-un-appel-%C3%A0-se-r%C3%A9approprier-la-charte-des-nations-unies-ariel-francais

Contact => ariel.francais@gmail.com

https://arielfrancais.wordpress.com/2023/04/20/pour-une-nouvelle-architecture-de-la-securite-en-europe/

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Turning an Enemy into a Friend / Tranformer un ennemi en ami ? Yakov M.RABKIN

Turning an Enemy into a Friend / Tranformer un ennemi en ami ? Yakov M.RABKIN

Peter Beinart in New York and the author of these lines in Montreal can afford to indulge in dreams of equality. We are not the ones to face the consequences. But there are more and more people in Israel who see the moral and practical dead end of continuing the oppression and dispossession. Jewish tradition teaches that it is never too late to change course, to repent, and to make amends. Of course, such a sharp turn requires courage. A well-known Jewish insight is quite clear about it: “Who is the greatest of all heroes? He who turns an enemy into a friend.” Yakov M.RABKIN, Montréal, June 4, 2025

Article publié ce 4 juin à Montréal in "The Times of Israël" (Blog) et communiqué par l'auteur. Traduction IA en langue française ci dessous.

Lire aussi à propos de l'antisémitisme

et de la censure dans les médias occidentaux

The deliberate destruction of Gaza continues unabated as I write these lines. Belatedly, a few Israelis have begun decrying the starvation and killings that their army—a people’s army—has perpetrated since October 2023. These acts, supported by the majority of the country’s Jews, exceed in cruelty and brutality the violence that the IDF routinely used against Palestinians since before the unilateral declaration of independence in 1948. Dispossession, deportation, and death have been their tragic fate.

The difference this time is not only in the degree of violence. Israeli leaders no longer hide behind diplomatic discourse and euphemisms. Their plan is clear: cleanse Greater Israel of the Palestinians. Residents of Gaza and the West Bank are being forced to leave their land and move elsewhere. This plan has long been discreetly envisaged by successive Israeli governments, but the fear of international sanctions prevented them from acting it out. Today, 82% of Israelis support the definitive expulsion of the Palestinians. However, consistent American and Israeli efforts to bribe countries to accept the exiled Palestinians have so far not borne fruit. 

read more / lire plus => https://blogs.timesofisrael.com/turning-an-enemy-into-a-friend/

=> Traduction francaise I.A..

(imparfaite et non validée par l'auteur)

https://www.i-dialogos.com/analyses/israel-et-russie-l-appel-à-la-raison-du-professeur-yakov-m-rakin-de-l-université-de-montréal 

https://www.pressenza.com/fr/2025/06/pour-mettre-fin-a-la-guerre-1300-universitaires-israeliens-ont-signe-une-lettre-denoncant-leurs-institutions/

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Nous sommes dans une phase de crise de gouvernance des relations internationales.

Nous sommes dans une phase de crise de gouvernance des relations internationales.

De cette crise émergeront de nouveaux rapports de forces ainsi que de nouvelles institutions, à la fois de dimension « régionale » (c'est-à-dire continentale) et universelle. L'hypothèse d'une réédition de l'empire américain sous la forme d'une OTAN renforcée ou d'une « alliance des démocraties » me semble plausible, de même que la création d'un bloc sino-russe. / Giuseppe GILIBERTI est professeur à l'Université d'Urbino (Italie) et chercheur à l'Istituto di Studi Mediterranei (ISMED-CNR) de Naples./ actualisé le 22/05/2024

GIUSEPPE GILIBERTI, historien du droit, est né a Naples en 1950 et vit à Bologne. Il a été professeur ordinaire de Fondations du droit européen à l'Université d'Urbino et est à present chercheur à l'Istituto di Studi Mediterranei  (ISMED-CNR) de Naples. Il a coordonné des réseaux universitaires européens ('Immaginare l'Europa', 'A Philosophy for Europe') et a été président du Management Board de l'Euro-Mediterranean University de Piran, en Slovenie. Il est responsable du projet de culture politique progressiste LAB promu par la Fondation 2000 de Bologne. Parmi ses oeuvres: Diritti umani. Un percorso storico (Giappichelli, Turin 1990) ;  Identité européenne et droits de l’homme (Fondation D. Mitterrand, Paris 1997);  Cosmopolis. Politics and Law in the Cynical-Stoic Tradition (ESA, Pesaro 2006) ; Introduzione storica ai diritti umani (Giappichelli, Turin 2012) / Giuseppe Gilberti pilote, à Bologne, avec Luigi Gravagnuolo, la publication lancé en janvier 2024, en partenariat avec I-Dialogos.

GIUSEPPE GILIBERTI, a legal historian, was born in Naples in 1950 and lives in Bologna. He was full professor of Foundations of European Law at the University of Urbino and is currently a researcher at the Istituto di Studi Mediterranei (ISMED-CNR) in Naples. He has coordinated European university networks ('Immaginare l'Europa', 'A Philosophy for Europe') and was Chairman of the Management Board of the Euro-Mediterranean University in Piran, Slovenia. He is responsible for the LAB progressive political culture project promoted by the Bologna 2000 Foundation. Among his works: Diritti umani. Un percorso storico (Giappichelli, Turin 1990); Identité européenne et droits de l'homme (Fondation D. Mitterrand, Paris 1997); Cosmopolis. Politics and Law in the Cynical-Stoic Tradition (ESA, Pesaro 2006); Introduzione storica ai diritti umani (Giappichelli, Turin 2012)In Bologna. / Giuseppe Gilberti and Luigi Gravagnuolo are piloting the publication launched in January 2024, in partnership with I-Dialogos.

1er août 2023 : https://www.genteeterritorio.it/zaki-e-bologna-piazza-grande-della-civilta/

Propos recueillis par Pierrick Hamon

- I-Dialogos: Professeur Giuseppe Giliberti, comme spécialiste des relations internationales quel regard portez-vous sur l’évolution géopolitique actuelle et en particulier sur une marginalisation progressive de l’Organisation des Nations Unies et, dans le contexte de conflit russo-ukrainien, de celle du Conseil de l’Europe ? Ces instances n’avaient elles pourtant pas été créées pour faciliter, dans une approche multilatérale, ce dialogue qui fait aujourd’hui tant défaut ?   

- Giuseppe Giliberti  : Nous sommes dans une phase de crise de gouvernance du système des relations internationales, d'où émergeront de nouveaux rapports de forces ainsi que de nouvelles institutions, à la fois de dimension « régionale » (c'est-à-dire continentale) et universelle. Par exemple, l'hypothèse d'une réédition de l'empire américain sous la forme d'une OTAN renforcée ou d'une « alliance des démocraties » me semble plausible, de même que la création d'un bloc sino-russe. Quant à l'Europe, la question est de savoir si elle veut ou non faire partie de l'empire américain. Pour le moment, il semble qu'elle n'ait pas la volonté ou la possibilité de devenir autonome. Elle se considère encore comme une « puissance douce » dont l'influence sur le monde est déterminée par la force économique et le prestige de ses institutions démocratiques. Mais tout cela suppose la protection militaire américaine, l'inclusion dans l'empire américain. L'Europe ne pourrait jouer un rôle positif de puissance stabilisatrice (par exemple sur la question ukrainienne) que si elle reprenait le chemin de l'unité politique et se rendait au moins relativement autonome vis-à-vis de la protection américaine, créant sa propre force de sécurité crédible. La sortie de la Grande-Bretagne aurait pu permettre une telle évolution en théorie. Mais cela aurait exigé une grande détermination et un accord entre la France, l'Allemagne et l'Italie, suffisamment profond pour pouvoir bloquer les inévitables réactions américaines. D'autre part, gardons à l'esprit qu'il a fallu près d'un siècle pour créer les États-Unis en tant que véritable État fédéral, de la révolution (1776) jusqu'à la fin de la guerre civile (1865). Au début, les États-Unis n'étaient - eux aussi - qu'une confédération d'États indépendants.

I-D : Le titre de l’ouvrage  récemment publié par l’Ambassadeur de France Maurice Gourdault-Montagne « Les autres ne pensent pas comme nous » concerne surtout les Français. Est-ce, à votre avis, une spécificité française ?  

G.G. ; Gourdault-Montagne ne se limite pas au constat que la domination de l'Occident prend fin, et avec elle son ambition de mondialiser ses propres idées et à imposer unilatéralement ses propres intérêts. Il soutient également que l'Occident ne disparaîtra pas, mais qu'il devra se repenser, apprendre à se concevoir comme non universel. Cela ne veut pas dire qu'il faille retomber dans une forme paradoxale de « relativisme absolu ». Il y a certes des valeurs locales, mais aussi des valeurs universelles, comme la dignité humaine ou la liberté. Mais il faut comprendre que, même ceux-ci, sont déclinés différemment par les divers peuples. La mondialisation pose avec urgence le problème du dialogue et du compromis entre différentes visions du monde. Je "crois" dans les Droits de l'homme et la Démocratie. Mais je sais qu'ils ne sont pas une religion à affirmer par le prosélytisme ou par la force. Si l'Occident y croit vraiment, c'est le moment de réaffirmer ces valeurs avec la force de persuasion de l'exemple. Mais cela exige d'abord une profonde autocritique de la manière dont les idéaux théoriquement universels de 1789 ont été historiquement proposés sous la forme des droits du colonisateur masculin, blanc, bourgeois. 

- I-D : Faut il  envisager une nouvelle Organisation des Nations Unies plus adaptée, associant les peuples et sociétés civiles du monde ? comment alors ne pas risquer de brouiller plus encore le modèle onusien, déjà très compliqué avec la multiplication des sous-instances des Nations Unies ? 

- GG : L'ONU a été conçue comme un instrument de préservation de la paix et de réalisation des droits de l'homme et du développement, sous l'égide des cinq puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Ce devait être une Société des Nations (ou une Sainte Alliance) mise à jour sur le modèle tracé par le 'Discours sur les quatre libertés' de FD Roosevelt en 1941. Mais sa perte de crédibilité n'est pas un fait récent. L'ONU n'est qu'en apparence une organisation universaliste, dans laquelle tous les États sont traités de la même manière selon les mêmes règles. Le Conseil de sécurité était et est encore dominé et paralysé par le droit de veto des cinq puissances hégémoniques. De plus, la Charte des Nations Unies de 1945 s'est très vite révélée inapplicable dans sa prétention à conférer au Conseil de sécurité le monopole universel de la force. L'organisation n'a jamais pu disposer de forces armées permanentes, il n'a jamais été possible de créer un état-major. L'ONU, pour le moment, c'est mieux que rien, mais on voit mal comment on pourra enrayer son long déclin, à moins que le droit de veto au Conseil de sécurité ne soit aboli. Cela exigerait à son tour que la Chine ou les États-Unis assument le rôle de superpuissance incontestée et de fédérateur du monde. Cela est peu probable. Peut-être Carl Schmitt avait-il raison de prévoir et d'espérer le développement d'une série de zones géopolitiques continentales en équilibre les unes avec les autres. Si un équilibre acceptable pouvait être créé, cela déterminerait la naissance de nouvelles institutions, pas nécessairement « généralistes » comme l'actuelle ONU. 

- I-D : Que pensez-vous de la réflexion interculturelle  qui a conduit le philosophe François Jullien à reposer la question de l’universel en l’affranchissant tant de l’universalisme facile (ethnocentrique) que du relativisme paresseux (culturaliste) et de son analyse de la perception des Droits de l’Homme tel que perçus dans différentes cultures ?    

- GG : Une culture doit être vécue comme un ensemble de ressources, dit F. Jullien dans Il n'y a pas d'identité culturelle, et ne doit pas être imposée ou prêchée comme une religion. Je trouve passionnante la proposition de Jullien de voir les différences comme des "écarts" d'une culture à l'autre, qui créent des tensions et donc favorisent la comparaison, la recherche du "commun", et non du "semblable". Mais je ne suis pas d'accord avec la nécessité d'abolir le concept d'« identité culturelle », car il serait nécessairement ethnocentrique et en tout cas scientifiquement infondé. Si les cultures n'existaient pas, ou s'ils n'étaient en aucun cas définissables, les différences n'existeraient pas et nous n'aurions pas à nous soucier d'établir un dialogue interculturel. Au lieu de cela, un bouddhiste zen dirait : "Il n'y a pas d'identité... et même de non-identité". Je pense qu'il existe une identité culturelle française et une identité culturelle chinoise, avec des variations notables en termes de lieu, de classe, de sexe. C'est une identité très relative, interconnectée avec toutes les autres, changeante dans le temps, contradictoire, à la fois originale et traduisible. Les langues y jouent un rôle très important : E. Cioran disait qu'on n'habite pas un pays, mais une langue. 

- I-D : Vous avez joué un rôle essentiel dans le développement des programmes ERASMUS, notamment au sein de l'Euro-mediterranean University (EMUNI) de Piran, en Slovénie. Les Universités et leurs réseaux internationaux n’auraient elles pas un rôle à jouer dans le renouvellement du Dialogue, notamment Nord-Sud, alors que les phénomènes de migrations s’intensifient ? 

- GG.: Les acteurs des relations internationales ne sont plus depuis longtemps les seuls États. Sont également impliquées de grandes multinationales, des communautés religieuses, des entités infra-étatiques telles que des villes et des régions, des organisations non gouvernementales, les universités et la communauté scientifique. Toutes ces entités ne forment pas nécessairement un bloc sympathique à leur gouvernement. Ils ont leur propre politique étrangère, qui met en œuvre leurs intérêts et leur vision du monde, parfois avec un degré considérable d'autonomie. Sur la scène euro-méditerranéenne, les universités pourraient jouer un rôle moteur dans le développement économique et social commun. Le Partenariat euro-méditerranéen ("processus de Barcelone"), s'est fixé en 1995 l'objectif de créer un espace de sécurité, une zone de libre-échange et un cadre de protection des droits de l'homme et de coopération culturelle. Ces objectifs ont été manqués. Même l’ 'Union pour la Méditerranée’ est restée un fantôme. Une proposition de créer un espace euro-méditerranéen d'enseignement supérieur et de recherche a émergé avec la Charte de Tarragone, promue par un groupe d'universités des deux rives de la Méditerranée lorsque j'ai coordonné le réseau thématique Socrates "Une philosophie pour l'Europe '. Elle a inspiré en 2007 une Conference interministérielle de 27 pays, mais reste encore un rêve. Les diverses tentatives pour donner vie à des institutions universitaires euro-méditerranéennes n'ont pas eu beaucoup de succès. Reste pourtant la nécessité de s'unir pour faire face aux crises énergétique et climatique, pour aider les pays de la rive sud, notamment le Maghreb et le Sahel, à développer leurs économies et stabiliser leurs institutions, dans l'intérêt également du nord. Quand ce processus commencera, les universités seront nécessairement parmi les protagonistes. 

- I-D : Comment percevez-vous, monsieur le Professeur et cher Giuseppe Giliberti,  la création de cette initiative I-Dialogos, cette sorte de Think Tank ou « Laboratoire d’idées » à vocation partagée et internationale ?  

- GG :J'avoue que je comprends très peu les médias. Mais créer un réseau international d'intellectuels, de militants, et peut-être de décideurs politiques autour des thèmes de la démocratie, du dialogue interculturel, de la liberté de la presse (et de la véracité des médias), me semble assez à contre-courant de ce qui se fait, car c'est très Lumières. Donc, pour moi, c'est une bonne idée. Il serait très intéressant de ne pas concentrer l'activité du réseau uniquement sur la dénonciation, mais au moins autant sur les bonnes pratiques de dialogue, non seulement entre individus ou entre États, mais entre villes et régions.  

=> culture politique progressiste LAB 

Interview de Giuseppe Giliberti  

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NIGER : Deux ans après le coup d’Etat, où va le pays ? / Abdoulahi ATTAYOUB.

NIGER : Deux ans après le coup d’Etat, où va le pays ? / Abdoulahi ATTAYOUB.

Le 26 juillet 2023, le Niger basculait brutalement dans l’incertitude politique. Le président élu Mohamed Bazoum était évincé par un coup d’État militaire, dont les zones d’ombre demeurent, deux ans plus tard, toujours aussi épaisses. Derrière ce putsch, certains voient la main de l’ancien président Mahamadou Issoufou, évoquant un jeu d’alliances et de rivalités internes mal maîtrisé. Une hypothèse qui alimente les tensions au sein même du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), tiraillé entre courants divergents et ambitions contradictoires. Lyon / le 05 août 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est, à Lyon, le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel) et membre du Réseau I-Dialogos.

Niger : deux ans déjà ! 

Le 26 juillet 2023, le Niger basculait brutalement dans l’incertitude politique. Le président élu Mohamed Bazoum était évincé par un coup d’État militaire, dont les zones d’ombre demeurent, deux ans plus tard, toujours aussi épaisses. Derrière ce putsch, certains voient la main de l’ancien président Mahamadou Issoufou, évoquant un jeu d’alliances et de rivalités internes mal maîtrisé. Une hypothèse qui alimente les tensions au sein même du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), tiraillé entre courants divergents et ambitions contradictoires. 

Deux années se sont écoulées. Et pourtant, la promesse d’une transition structurée, capable d’ouvrir une nouvelle ère politique, semble aujourd’hui dissoute dans un discours souverainiste souvent excessif et parfois contreproductif. Loin d’un processus ordonné de refondation, le pays évolue dans une zone grise institutionnelle, sans cap clair, sans échéancier crédible, sans projet cohérent. 

Une transition sous tension

Le CNSP, organe militaire s’étant emparé du pouvoir, est rapidement passé du langage de la rupture à celui de la rente politique. Le discours patriotique, teinté d’une rhétorique de rupture avec l’ordre ancien et les puissances étrangères, a servi de paravent à une gestion du pouvoir marquée par le repli, l’improvisation, et la personnalisation de la décision. Le pays s’est progressivement isolé de ses voisins et de ses partenaires traditionnels, rompant des alliances sans en bâtir de nouvelles réellement viables. 

À l’interne, la machine de la refondation tourne à vide. Les institutions transitoires attendues, garantes d’un retour à l’ordre constitutionnel, tardent à voir le jour. Le Conseil consultatif de transition (CCR), présenté comme l’organe de dialogue et de représentation nationale, s’est avéré n’être qu’un cénacle de partisans du régime, récompensés pour leur loyauté plus que pour leur légitimité. Sans réel pouvoir, son rôle reste flou, sa mission obscure, et sa pertinence contestée. L’utilité de ce Conseil est en effet loin d’être une évidence et se présente au contraire comme une anomalie institutionnelle budgétivore en décalage total avec les attentes d’un peuple en proie à de graves incertitudes.  

Le projet AES : entre précipitation et opacité   

L’adhésion hâtive du Niger à l’Alliance des États du Sahel (AES), aux côtés du Mali et du Burkina Faso, illustre les errements d’une diplomatie devenue trop idéologique. Ce projet d’intégration régionale, aussi ambitieux que mal préparé, aurait mérité un débat national, une concertation élargie, et une planification rigoureuse. Au lieu de cela, slogans et décisions à l’emporte-pièce ont pris le pas sur le pragmatisme nécessaire à une véritable refondation géopolitique. La mise en place d’une confédération, présentée comme un horizon stratégique, ne peut se faire sans l’adhésion explicite et informée de l’ensemble des populations concernées. 

Par ailleurs, la création de cette alliance, autour de réalités propres aux trois pays membres, ne devrait pas se concevoir comme alternative à l’actuelle Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui devrait demeurer, à une autre échelle, le cadre sous régional d’intégration économique en cohérence avec les autres parties du continent.

 Isolement régional, tensions internes   

Sur la scène régionale, le Niger paie aujourd’hui le prix fort de ses ruptures intempestives. Les relations avec ses deux géants frontaliers, le Nigeria et l’Algérie, sont au plus bas. La fermeture prolongée de la frontière avec le Bénin constitue un contresens diplomatique et économique, dont les conséquences pèsent lourdement sur les circuits d’approvisionnement et les conditions de vie des Nigériens. 

Le populisme qui entoure ces décisions masque difficilement l’absence de vision stratégique. Revendiquer la souveraineté ne saurait se faire au détriment de l’intérêt national. Or, le Niger semble évoluer dans une logique d’affrontement plutôt que de coopération, se coupant de leviers essentiels à sa stabilité et à son développement. 

Le Niger devrait conserver son rôle de pôle de référence en matière de stabilité dans la sous-région. Ce marqueur de sagesse et de pragmatisme doit être préservé en dépit des vicissitudes politiques internes actuelles. 

Une impasse politique et sécuritaire préoccupante   

Deux ans après le putsch, les Nigériens sont toujours dans l’attente d’un véritable projet politique. Les espoirs nés de la promesse d’une gouvernance vertueuse, débarrassée des travers du passé, clientélisme, corruption, exclusion, s’étiolent. Le pays donne l’image d’un pouvoir replié sur lui-même, sourd aux aspirations populaires, et prisonnier d’une logique de survie. 

Malgré des promesses de lutte renforcée, le CNSP peine à inverser la tendance sécuritaire. Les régions comme Tillabéri, Tahoua ou Dosso échappent de plus en plus au contrôle de l’Etat, laissant la population à la merci d’exactions de toutes sortes. 

La situation de Mohamed Bazoum, maintenu en détention depuis son renversement, cristallise cette impasse. Au-delà de la dimension humaine, c’est le respect du droit et des principes républicains qui est en jeu. Une sortie apaisée, respectueuse des fonctions qu’il a occupées, s’impose comme une nécessité politique et morale. 

L’appel au sursaut   

Le Niger est à la croisée des chemins. Dans un contexte régional et international de plus en plus instable, l’heure exige lucidité et à la responsabilité. Le pays ne peut se permettre un naufrage politique prolongé, au risque d’aggraver les souffrances d’une population déjà éprouvée par l’insécurité et la crise économique. Un sursaut national s’impose, porté par les élites politiques, intellectuelles et sociales, pour remettre le Niger sur les rails d’un avenir possible. 

Il est encore temps de sauver l’essentiel : la stabilité, la cohésion nationale, et la dignité d’un peuple en quête de justice, de sécurité et d’un État enfin au service du bien commun. 

Abdoulahi ATTAYOUB                    

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Une catastrophe géopolitique pour l’Occident collectif. Jeffrey D. SACHS

Une catastrophe géopolitique pour l’Occident collectif. Jeffrey D. SACHS

La guerre en Ukraine était évitable. Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont poursuivi leur expansion vers l’Est, en dépit de décennies d’avertissements — venant de diplomates, universitaires et même de leurs propres services de renseignement — selon lesquels une telle avancée provoquerait une confrontation avec la Russie. Ces avertissements ont été ignorés. Les accords de Minsk, qui représentaient une voie possible vers la paix, n’ont jamais été respectés./ Jeffrey D. SACCHS, New York, le 10 juin 2025

Jeffrey David Sachs est Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres après l’avoir été auprès de Kofi Annan. Il avait auparavant servi comme conseiller auprès du Fonds monétaire international (FMI), à la Banque Mondiale, à l’OCDE, à Organisation mondiale de la santé (OMS), et au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ancien professeur à Harvard, il avait rejoint ensuite l'université Columbia pour y diriger l'Institut de la Terre. Il est aujourd’hui directeur du projet Millénaire des Nations unies, président et cofondateur de la Promesse du Millénaire, et chercheur associé à l'Institut national de la recherche économique. Il est a l’origine du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP). 

Article communiqué par Sonia Sachs, ce 10 juin 2025. Résumé traduit de l'interview de Jeffrey D. Sachs par Pascal Lottaz

En Ukraine, la guerre pour la guerre 

Trois ans après le début de la guerre en Ukraine, l’Occident est enfermé dans une boucle d’illusions et de déni auto-entretenus. 

Ce qui avait commencé comme une erreur de calcul stratégique est devenu une catastrophe géopolitique d’une ampleur inouïe — non pas pour la Russie, mais pour l’Occident collectif. En première ligne : l’Union européenne, qui aujourd’hui semble plus instable et fracturée que la Russie à n’importe quel moment du conflit. Alimentés non seulement par des erreurs de jugement mais aussi par un refus obstiné de reconnaître l’échec, les kakistocrates de l’UE n’ont tiré aucune leçon, même après 17 (!!) séries de sanctions. Lors d’un récent entretien dans Neutrality Studies, l’économiste et conseiller politique chevronné Jeffrey Sachs démonte les récits qui maintiennent cette guerre en vie et met en lumière les profondes fractures dans la pensée stratégique occidentale. 

Une guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu

Il faut le répéter comme un mantra : cette guerre était évitable. Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont poursuivi leur expansion vers l’Est, en dépit de décennies d’avertissements — venant de diplomates, universitaires et même de leurs propres services de renseignement — selon lesquels une telle avancée provoquerait une confrontation avec la Russie. Ces avertissements ont été ignorés. Les accords de Minsk, qui représentaient une voie possible vers la paix, n’ont jamais été respectés de bonne foi. 

L’Occident a traité l’Ukraine non comme un acteur souverain, mais comme un pion dans une campagne plus large visant à contenir Moscou. 

Résultat : une catastrophe durable pour l’Ukraine et une impasse stratégique pour l’Occident. On a vendu au public une fable — celle d’une Russie économiquement ruinée, d’un Poutine renversé et d’une victoire ukrainienne grâce au soutien de l’OTAN. Rien de tout cela ne s’est produit. L’économie russe s’est adaptée (scandale ! elle ne s’est pas effondrée), la direction politique reste en place, et l’Ukraine est ravagée. Et pourtant, la narration continue, entretenue par des think tanks, des médias et des bureaucrates trop impliqués pour admettre leur erreur. 

La faillite stratégique de l’Europe 

Au lieu de se réajuster, les dirigeants européens ont redoublé d’efforts, sacrifiant leurs propres intérêts économiques et diplomatiques pour maintenir une posture guerrière dictée depuis l’autre côté de l’Atlantique. L’UE a totalement échoué à penser par elle-même. Le bloc continue d’envoyer des armes et de répéter des slogans sur « l’unité » et les « valeurs », pendant qu’une génération entière d’Ukrainiens est décimée. Et loin de reconnaître que cette guerre doit être résolue par la négociation, ce sont les Européens eux-mêmes qui réclament toujours plus de cette escalade militaire et économique déjà défaillante — alors même que leur parrain transatlantique semble déjà être passé à autre chose. 

Pendant ce temps, les promesses non tenues et les tensions internes s’accumulent en Europe. L’industrie allemande perd en compétitivité, les coûts de l’énergie explosent, et pendant que les États-Unis tirent profit de leurs exportations de GNL et de la vente d’armes, leurs alliés européens paient la facture. Tout cela par peur d’un aveu : reconnaître l’échec en Ukraine reviendrait à dévoiler le vide de la politique étrangère européenne et à faire voler en éclats l’illusion d’une cohérence occidentale. 

Les complices médiatiques

L’un des aspects les plus insidieux de cette guerre, c’est le rôle des médias. Loin de remettre en question le pouvoir, les grands médias occidentaux ont servi de caisses de résonance aux récits officiels — ignorant les faits dérangeants, faisant taire les voix dissidentes, et présentant toute démarche diplomatique comme une trahison. Résultat : un public systématiquement désinformé. La paix, bien que possible, est devenue un mot tabou. 

Ce contrôle de l’information reflète une dérive plus large dans les démocraties libérales, où la guerre est désormais justifiée par des culpabilisations morales et des croisades idéologiques douteuses. La guerre en Ukraine est devenue un théâtre de vertu ostentatoire, où les nuances sont interdites, et où toute personne appelant à la négociation est taxée d’agent du Kremlin. Jeffrey Sachs a parfaitement raison lorsqu’il déclare : « Plus cette guerre dure, plus le coût sera élevé — non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour l’autonomie de l’Europe et la crédibilité de l’Occident en tant qu’acteur mondial. » 

Vivre dans la gloire passée

S’il y a bien une chose que cette guerre a révélée, c’est l’incapacité profonde de l’Occident à s’adapter à un monde multipolaire. S’accrochant à l’illusion d’une domination sans partage, les élites occidentales restent prisonnières d’un délire post-guerre froide, dans lequel admettre l’échec reviendrait à reconnaître leur déclin dans un ordre mondial en pleine mutation. Plutôt que d’affronter cette réalité, elles ont choisi l’évitement — sacrifiant la paix régionale pour préserver leur tranquillité psychologique. 

Et ainsi, la guerre continue, non pour la victoire, ni pour des valeurs, mais pour épargner à un empire déclinant l’humiliation du réveil.

 https://www.youtube.com/watch?v=T_oRDTJRvtE.

https://www.i-dialogos.com/analyses/fermer-les-bases-americaines-en-asie-jeffrey-sachs 

https://www.i-dialogos.com/analyses/pour-une-paix-durable-en-ukraine-jeffrey-david-sachs

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Sahel central, AES-AZAWAD : Vers une dangereuse escalade régionale. Abdoulahi ATTAYOUB

Sahel central, AES-AZAWAD : Vers une dangereuse escalade régionale. Abdoulahi ATTAYOUB

Dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), la lutte contre le terrorisme sert trop souvent de prétexte à des opérations ciblant certaines communautés de manière transfrontalière. Cette dérive révèle non seulement des agendas cachés, mais aussi l’évolution de certaines armées nationales vers des comportements de milices communautaires. Ce glissement traduit une conception réductrice de la nation, où la sécurité devient un alibi pour stigmatiser des groupes entiers, qui, au lieu de bénéficier de la protection de l’État, subissent des exactions récurrentes. Abdoulahi ATTAYOUB, Lyon le 24 juillet 2025

Abdoulahi ATTAYOUB est, à Lyon, le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel) et membre du Réseau I-Dialogos.

Le conflit entre l’État central malien et le territoire de l’Azawad, qui dure depuis plus de soixante ans, semble entrer dans une phase critique. Les mois à venir pourraient marquer un tournant décisif dans cette crise persistante, qui fragilise la stabilité du Sahel central depuis les premières années postindépendance.

 Les revendications de l’Azawad, antérieures à la création du Mali moderne, demeurent l’un des nœuds fondamentaux à résoudre pour espérer une paix durable dans la région. Or, les dynamiques actuelles sur le terrain indiquent une inquiétante tendance à la généralisation du conflit, ainsi qu’à l’émergence de nouveaux foyers de tensions longtemps restés contenus.

 Dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), la lutte contre le terrorisme sert trop souvent de prétexte à des opérations ciblant certaines communautés de manière transfrontalière. Cette dérive révèle non seulement des agendas cachés, mais aussi l’évolution de certaines armées nationales vers des comportements de milices communautaires. Ce glissement traduit une conception réductrice de la nation, où la sécurité devient un alibi pour stigmatiser des groupes entiers, qui, au lieu de bénéficier de la protection de l’État, subissent des exactions récurrentes. 

Dans la pratique, les priorités sécuritaires semblent orientées non vers la neutralisation des menaces réelles, mais contre des populations perçues comme hostiles ou simplement marginalisées par les régimes issus de l’indépendance. L’implication croissante du Burkina Faso et du Niger dans le conflit malien, notamment face à la question de l’Azawad, fait planer le spectre d’un embrasement régional aux conséquences incontrôlables. 

Cette tentative d’élargissement du conflit au niveau de l’AES, dans une logique de solidarité militaire, pourrait dépasser rapidement les frontières nationales et exacerber des tensions interethniques déjà vives. L’instrumentalisation de l’information, souvent relayée par des acteurs extérieurs peu ancrés dans la réalité sahélienne, ne suffit plus à masquer la nature profonde de la crise. Les récits guerriers, identitaires et exclusifs n’ont jusqu’ici apporté aucune réponse aux défis structurels des pays concernés. 

De plus en plus isolés, certains régimes de l’AES tentent désormais d’élargir leur discours belliqueux à l’ensemble des communautés dites « nomades », dans une fuite en avant périlleuse. Le discours porté par certains idéologues, relayé par une frange extrême d’un pseudo-panafricanisme, alimente un patriotisme fermé, fondé sur l’exclusion, à rebours d’un véritable projet d’unité sahélienne. 

L’obsession autour de l’Azawad et la répression brutale contre certaines communautés traduisent une lecture biaisée et dangereuse de la réalité géopolitique de la région. Le recours croissant à des milices communautaires ou à des mercenaires étrangers, sous couvert de lutte contre l’insécurité, ne fait qu’aggraver les fractures sociales, alors que l’État devrait incarner l’unité, la justice et la cohésion. 

Un tournant est proche. La communauté internationale doit le reconnaître et s’y préparer, en se réengageant de manière responsable, notamment en renouant avec l’esprit des Accords d’Alger. Depuis les années 1990, l’armée malienne n’a jamais pu contrôler durablement la région de l’Azawad sans un appui extérieur. Aujourd’hui encore, elle n’y opère qu’à travers l’appui de forces partenaires, devenues de facto cobelligérantes. 

Malgré le constat largement partagé de l’impasse militaire, les partenaires du Mali peinent à favoriser une véritable solution politique. Il devient urgent que les institutions internationales, tout comme les puissances engagées dans la région, y compris la Russie et la Turquie, adoptent une lecture lucide de la crise et soutiennent une sortie réaliste, fondée sur la justice, l’inclusion et la représentativité. 

La racine du mal ne réside pas dans une quelconque idéologie importée, mais dans le refus persistant des États postcoloniaux de bâtir des nations véritablement inclusives. Tant que ces systèmes chercheront à maintenir des déséquilibres hérités de l’ordre colonial, toute solution durable demeurera illusoire. 

Dans ce contexte, le Burkina Faso et le Niger risquent, chacun à leur manière, de raviver des tensions intercommunautaires s’ils poursuivent leur soutien inconditionnel à la stratégie militaire de la junte malienne contre l’Azawad. L’instrumentalisation des clivages ethniques à des fins de survie politique ne fait que complexifier la crise. Dans certaines zones de l’AES, des dynamiques de nettoyage ethnique sont déjà à l’œuvre, posant une question fondamentale sur la nature même de ces États et leur capacité à garantir la paix et le vivre-ensemble. 

Face à ce constat, la communauté internationale ne peut plus se permettre de rester passive ou complaisante. Elle doit favoriser un nouveau pacte de gouvernance, fondé sur le libre choix des peuples et une véritable inclusion politique. Il en va de la stabilité du Sahel, mais aussi de la crédibilité des partenaires extérieurs. 

L’Europe, en particulier, doit rompre avec les logiques de coopération anciennes, qui ont souvent marginalisé les communautés pastorales. Elle ne peut continuer à soutenir des approches discriminatoires qui ignorent la complexité humaine du Sahel, un espace façonné par une mosaïque de peuples aux identités riches et à l’histoire profonde. Le décalage entre la politique européenne et cette réalité explique en grande partie les échecs répétés et l’érosion des acquis de l’après-indépendance. 

Le statu quo est intenable. Seuls un projet politique commun, juste et équitable, porté par l’ensemble des composantes sociales sahéliennes, pourra offrir une issue durable. C’est à cette condition que le développement et la paix pourront enfin s’enraciner.   

Abdoulahi ATTAYOUB

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