ELECCIONES EN EL PERÚ: CUANDO LA CANTIDAD REVELA EL PROBLEMA. Peru/Pérou.

Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino Zambrano a pu, comme Maire de Cusco, l’ancienne Capitale Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaire relatives à l’occupation et au développement du territoire, à l’utilisation des ressources naturelles, à l’organisation de la production, ainsi qu’aux infrastructures agro-pastorales et plus largement à l’économie et à la culture Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, il a publié un ouvrage de référence sur les Incas : « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad ». 

Correspondant au Pérou, avec Helga Cecilia Frech Hurtado, Vidal Pino est membre du Comité de Pilotage de I-Dialogos.

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ÉLECTIONS AU PÉROU : QUAND LA QUANTITÉ RÉVÈLE LE PROBLÈME.  

Le 12 avril prochain, le Pérou se rendra aux urnes dans un contexte peu habituel : plus de trente candidats sont en lice pour la présidence. Le chiffre impressionne, mais il reste insuffisant pour décrire l’ampleur réelle du problème. 

Chaque organisation politique ne présente pas seulement une candidature présidentielle, mais une structure complète : trois membres pour la formule présidentielle, 86 candidats au Sénat, 158 à la Chambre des députés et 16 au Parlement andin. Au total, 236 candidats par parti. Multiplié par le nombre d’organisations en compétition, ce chiffre dépasse largement les 7000 candidats dans tout le pays. 

Nous ne sommes pas face à une simple surabondance électorale. Nous sommes face à un système qui a cessé de filtrer et a commencé à accumuler. 

Un système sans contrôle réel 

Ce que beaucoup appellent une « crise politique » est en réalité quelque chose de plus dérangeant : une exposition sans filtres. Le système ne s’est pas désorganisé du jour au lendemain ; il a simplement cessé d’exiger. 

La disparition effective de primaires compétitives a transformé les partis en structures improvisées, où les listes sont constituées sans standards minimaux. On ne sélectionne plus : on remplit. On ne concurrence plus en interne : on négocie ou on improvise. 

Le résultat est évident : des candidats sans parcours, sans préparation et, dans de nombreux cas, sans véritable proposition. Ce ne sont pas des exceptions ; ils font partie du système. 

À cela s’ajoute un fait difficile à ignorer : un Congrès où une majorité cherche à se maintenir au pouvoir a joué un rôle direct dans la définition de ces règles. Autrement dit, ceux qui concourent aujourd’hui le font sur un terrain qu’ils ont eux-mêmes contribué à façonner. 

Quand la politique devient du bruit 

Plus de 7000 candidats ne signifient pas plus d’idées. Ils signifient plus de bruit. 

La prolifération des partis et des candidatures ne correspond pas à une expansion saine de la démocratie, mais à sa dégradation. La logique du « tout est permis » s’est imposée : toute liste entre, toute candidature compte, tout nom occupe de l’espace. 

Dans ce contexte, la politique cesse d’être une compétition de propositions pour devenir une saturation de noms. L’électeur ne choisit plus entre des options claires ; il se perd parmi des alternatives indistinctes. 

Et c’est là qu’apparaît une conséquence majeure : la fragmentation du vote. 

Avec des dizaines de candidatures dispersant les préférences, le résultat n’est pas une représentation plus fidèle, mais une division qui abaisse les seuils réels de compétition. Autrement dit, il est possible de gagner avec peu. Très peu. 

Et cela n’est pas neutre. Ce contexte favorise, directement ou indirectement, ceux qui sont déjà dans le système : ceux qui disposent de visibilité, de ressources ou de position. Tandis que les autres se diluent, eux concourent avec un avantage.

Une élection difficile à gérer 

Le problème n’est pas seulement politique ; il est aussi pratique. 

Un électeur confronté à plusieurs bulletins et à des milliers de noms ne décide pas mieux : il décide comme il peut. Si un bureau de vote compte 200 électeurs et que chacun met trois minutes à voter, la journée atteint déjà près de dix heures. Si ce temps passe à cinq minutes, ce qui est parfaitement raisonnable, le processus se prolonge jusqu’au milieu de la nuit. 

En pratique, le système repose sur l’idée que l’électeur décide rapidement dans un environnement qui exige exactement l’inverse. C’est une contradiction structurelle. 

Dans ces conditions, le vote cesse d’être une décision informée et devient une réaction. On vote par reconnaissance, par intuition ou pour ce qui parvient à émerger dans le chaos. 

Beaucoup de candidats, peu de démocratie 

L’abondance de candidats ne renforce pas la démocratie lorsqu’il n’y a pas de filtres. Elle l’affaiblit. 

Ce que nous verrons le 12 avril ne sera pas une élection plus compétitive, mais plus fragmentée. Elle ne sera pas plus représentative, mais plus confuse. Elle ne sera pas plus ouverte, mais plus permissive envers la médiocrité. 

Le chiffre de plus de 7000 candidats n’est pas un succès démocratique. C’est un symptôme. Il reflète un système qui a renoncé à organiser, à exiger et à sélectionner. 

Et surtout, il révèle quelque chose de plus dérangeant : un dispositif qui transfère le coût du désordre au citoyen, tout en créant des conditions susceptibles de bénéficier aux mêmes acteurs que toujours. 

Car au milieu de la dispersion, de la saturation et de la confusion, ce n’est pas nécessairement le meilleur qui gagne. C’est celui qui parvient à survivre au bruit. Et dans le Pérou d’aujourd’hui, ce bruit n’est plus un accident. C’est devenu une composante du système. 

Cusco, le 23 mars 2026

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Article précédent du 11 mars 2026

MÁS ALLÁ DE LA IZQUIERDA Y LA DERECHA: EL VERDADERO DILEMA DEL LIDERAZGO POLÍTICO EN EL PERÚ.

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AU-DELA DE LA GAUCHE ET DE LA DROITE : LE VERITABLE DILEMME POLITIQUE AU PEROU

À chaque élection, les démocraties se regardent dans un miroir. Elles y découvrent non seulement les dirigeants qu’elles choisissent, mais aussi les attentes, les frustrations et les espoirs qui traversent la société. Au Pérou, depuis le retour de la démocratie dans les années 1980, presque chaque scrutin laisse une impression familière : celle d’une promesse rapidement suivie d’une déception. 

Nous élisons nos autorités avec espoir et, peu de temps après, la désillusion s’installe. La question revient alors avec insistance : comment se fait-il que nous finissions par porter au pouvoir des responsables qui ne tiennent pas leurs promesses ou qui semblent mal préparés à gouverner ? 

Le débat politique est souvent présenté comme une confrontation entre la gauche et la droite. Pourtant, ce clivage ne résume pas toujours le véritable enjeu. Dans les périodes de crise, les sociétés se divisent moins selon les idéologies que selon deux manières opposées de concevoir l’action politique. 

D’un côté, il existe une approche institutionnelle, qui reconnaît la complexité des problèmes et mise sur le renforcement de l’État de droit, des institutions et de la coopération sociale. De l’autre, une politique de l’immédiateté promet des solutions rapides, désigne des responsables évidents et offre des réponses simples à des problèmes complexes,  ce que l’on appelle, dans sa forme la plus extrême, la démagogie. 

La politique qui construit les institutions

Les sociétés humaines ne s’organisent pas comme les autres sociétés animales. Chez les chimpanzés ou les loups, les hiérarchies reposent souvent sur la force ou la domination du plus puissant. Les sociétés humaines, en revanche, doivent coordonner des milliers, voire des millions de personnes qui ne se connaissent même pas entre elles. 

L’historien Yuval Noah Harari souligne que cette capacité repose sur une caractéristique singulière de notre espèce : la faculté de croire en des idées partagées. Des notions telles que l’État de droit, la loi, la démocratie ou la nation n’existent pas comme des objets matériels, mais elles permettent à des millions de personnes d’organiser leur vie collective et de coopérer à grande échelle. 

Une politique véritablement institutionnelle se construit précisément sur cette base. Elle ne cherche pas à imposer la volonté d’un individu, mais à renforcer les règles qui rendent possible la coopération sociale. Elle reconnaît que des problèmes aussi complexes que la corruption, l’insécurité, l’informalité économique ou la fragilité du système judiciaire ne peuvent être résolus par une mesure unique ni par l’action d’un seul dirigeant.  

C’est pourquoi cette approche privilégie les réformes progressives et les solutions de long terme. Elle ne promet pas de miracles immédiats, mais des processus qui exigent du temps, des accords et de la persévérance. 

L’attrait des réponses simples

Cependant, dans les périodes de crise prolongée, les discours simplificateurs gagnent en popularité. Lorsqu’une société traverse de longues phases d’incertitude :  instabilité politique, corruption persistante, insécurité croissante ou improvisation dans la gestion publique, la patience collective s’érode. La frustration s’accumule et le désir de solutions rapides se renforce. 

Dans ce contexte, les explications nuancées perdent de leur attrait. Les réformes institutionnelles paraissent trop lentes. C’est alors qu’émerge la figure du dirigeant qui promet des décisions rapides, des transformations radicales ou des réponses immédiates. Non pas nécessairement parce qu’il possède réellement la capacité de résoudre les problèmes, mais parce qu’il donne l’impression de maîtriser la situation. 

D’un point de vue psychologique, cette réaction est compréhensible. Lorsque les citoyens ressentent de la peur ou de l’incertitude, ils ont tendance à décider de manière plus émotionnelle qu’analytique. Le sentiment de sécurité peut alors l’emporter sur la prudence et la réflexion. 

Un système politique qui favorise le personnalisme

Cette dynamique s’accentue lorsque les partis politiques sont fragiles. Au Pérou, de nombreuses organisations manquent de structures solides, d’équipes techniques permanentes ou d’identités idéologiques clairement définies. Elles fonctionnent davantage comme des plateformes électorales autour d’une figure que comme de véritables institutions politiques. 

Dans un tel contexte, le charisme et la visibilité pèsent souvent davantage que la préparation ou la capacité à constituer des équipes compétentes. À cela s’ajoute l’environnement médiatique contemporain : les réseaux sociaux privilégient les messages courts, émotionnels et polarisants, tandis que les analyses plus complexes peinent à trouver leur place. 

Un signal intéressant dans les sondages

Pourtant, la scène électorale actuelle montre aussi certains signes qui méritent attention. 

Au-delà de la domination des discours immédiatistes, certaines candidatures commencent à incarner, avec des nuances différentes, une approche plus institutionnelle de la politique. Dans ce groupe, encore restreint, figurent des personnalités qui cherchent à replacer au centre du débat la nécessité de renforcer l’État, d’améliorer la qualité des institutions et de proposer des réformes durables. 

Parmi ces figures, Jorge Nieto Montesinos commence à attirer l’attention. Dans les derniers sondages, une partie de l’électorat semble l’identifier comme un responsable associé à une approche plus institutionnelle de la politique et à une manière différente de mener campagne, mettant davantage l’accent sur les idées, les programmes et les équipes que sur les slogans. 

Dans un contexte dominé par les discours simplificateurs, sa présence dans les enquêtes d’opinion est révélatrice : elle suggère qu’il existe encore un espace politique pour des propositions qui privilégient la stabilité institutionnelle, la recherche de consensus et les réformes de long terme. 

Le choix des électeurs

Chaque élection est aussi une décision sur le type de dirigeants que nous sommes prêts à soutenir. Si nous récompensons les discours simples, les promesses immédiates et les solutions apparemment faciles, ce type de politique continuera à dominer la vie publique. Mais si nous commençons à valoriser la préparation, les équipes techniques et le renforcement des institutions, la qualité de nos dirigeants peut aussi évoluer. 

Le 12 avril 2026, nous n’élirons pas seulement des autorités. Nous déciderons aussi si nous voulons continuer à reproduire le cycle de frustration politique ou si nous sommes prêts à soutenir des responsables capables de construire des institutions solides et des solutions durables. Car, en démocratie, les nations ne produisent pas les dirigeants qu’elles désirent, mais ceux que les citoyens choisissent réellement d’élire. 

Une politique véritablement institutionnelle se construit précisément sur cette base. Elle ne cherche pas à imposer la volonté d’un individu, mais à renforcer les règles qui rendent possible la coopération sociale. Elle reconnaît que des problèmes aussi complexes que la corruption, l’insécurité, l’informalité économique ou la fragilité du système judiciaire ne peuvent être résolus par une mesure unique ni par l’action d’un seul dirigeant. 

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EL CAPITALISMO EN EL PERÚ: RAÍCES ANTIGUAS Y FORMAS PROPIAS.

Cuando se habla de la historia del Perú, suele pensarse que las sociedades prehispánicas pertenecen solo al pasado. Sin embargo, esta idea es engañosa. Las formas de organización social, económica y política de los pueblos andinos no desaparecieron con la conquista, ni durante el Virreinato, ni con la posterior expansión del capitalismo a nivel mundial. Por el contrario, muchas de estas formas han sobrevivido, transformándose y adaptándose a nuevas condiciones históricas, y siguen influyendo de manera decisiva en la sociedad peruana actual. 

Las sociedades andinas prehispánicas se organizaban de manera muy distinta a como se suele imaginar la economía moderna. En estructuras como los hatun ayllus, el trabajo, la familia, la autoridad y la vida espiritual no estaban separados. La producción no era solo una actividad económica, sino parte de un entramado social más amplio. La tierra, el trabajo y los recursos se organizaban colectivamente, y la ayuda mutua, la reciprocidad y la redistribución eran principios fundamentales para la vida en comunidad. 

El poder tampoco estaba concentrado en una sola autoridad central. Por el contrario, se distribuía entre distintos grupos y territorios, dando lugar a formas de soberanía compartida. Estas formas de organización permitieron a las sociedades andinas manejar territorios diversos y enfrentar condiciones difíciles sin depender de un Estado centralizado como los que conocemos hoy. 

Con la conquista y el establecimiento del Virreinato, estas estructuras no fueron eliminadas por completo. Aunque se impusieron nuevas formas de dominación, impuestos y trabajo forzado, las comunidades andinas desarrollaron estrategias para sobrevivir. Muchas prácticas comunales se mantuvieron, aunque modificadas, y siguieron funcionando como base de la vida social local. Más adelante, con la expansión del capitalismo, ocurrió algo similar: no hubo una simple sustitución de lo antiguo por lo nuevo, sino un proceso largo de adaptación y convivencia entre distintas formas de organización. 

Por esta razón, el capitalismo que se desarrolla en el Perú no puede entenderse como un modelo único que se repite de la misma manera en todos los países. En el Perú conviven grandes empresas, economías comunales, trabajo informal, mercados locales, redes de ayuda mutua y prácticas heredadas del pasado prehispánico. Esta diversidad no es un problema ni una falla del sistema, sino una característica central de nuestra historia social. 

Muchos enfoques teóricos han intentado explicar el capitalismo como un sistema universal que sigue un camino único y lineal. Desde estas miradas, se espera que todas las sociedades pasen por las mismas etapas y adopten las mismas formas económicas. Sin embargo, la experiencia peruana muestra que el capitalismo adopta formas distintas según la historia, la cultura y las estructuras sociales de cada sociedad. 

En este punto resulta especialmente importante el aporte del antropólogo Maurice Godelier. Godelier sostuvo que las teorías sociales, incluidas las de inspiración marxista, no pueden aplicarse de manera mecánica a todas las sociedades. A partir de sus estudios antropológicos, mostró que en muchas sociedades la economía no funciona como una esfera separada del resto de la vida social. Por el contrario, está profundamente ligada a las relaciones sociales, al poder, a la cultura y a las creencias. 

El caso andino confirma claramente esta idea. En las sociedades prehispánicas, la producción estaba unida al parentesco, a los rituales y a la autoridad comunal. No se puede entender su economía sin tener en cuenta estos elementos. Esto obliga a repensar las categorías con las que se analiza el capitalismo y a reconocer que no todas las sociedades organizan su vida económica de la misma manera. 

Pensar el Perú desde estas continuidades históricas permite comprender mejor el presente. Las sociedades andinas no fueron simplemente absorbidas por el capitalismo. Negociaron con él, lo adaptaron a sus propias lógicas y, en algunos casos, lo limitaron. Por eso, muchas formas actuales de organización social, especialmente en el mundo rural y popular, tienen raíces profundas en el pasado. 

En consecuencia, la tarea de las ciencias sociales no debería ser aplicar modelos universales sin cuestionarlos, sino construir explicaciones que partan de las realidades concretas de cada sociedad. Reconocer la diversidad histórica del Perú, la persistencia de lo comunitario y la forma particular que adopta el capitalismo en el país es fundamental no solo para entender nuestra historia, sino también para imaginar alternativas sociales más justas y acordes con nuestra propia realidad.

Traduction française

LE CAPITALISME AU PEROU : DES RACINES ANCIENNES ET DES FORMES PROPRES    

Lorsque l’on parle de l’histoire du Pérou, on pense souvent que les sociétés préhispaniques appartiennent uniquement au passé. Pourtant, cette idée est trompeuse. Les formes d’organisation sociale, économique et politique des peuples andins n’ont pas disparu avec la conquête, ni pendant le virreinato, ni avec l’expansion ultérieure du capitalisme à l’échelle mondiale. Au contraire, beaucoup de ces formes ont survécu en se transformant et en s’adaptant aux nouvelles conditions historiques, et elles continuent d’influencer de manière décisive la société péruvienne actuelle. 

Les sociétés andines préhispaniques s’organisaient d’une manière très différente de ce que l’on associe habituellement à l’économie moderne. Dans des structures comme les hatun ayllus, le travail, la famille, l’autorité et la vie spirituelle n’étaient pas séparés. La production n’était pas seulement une activité économique, mais faisait partie d’un tissu social plus large. La terre, le travail et les ressources étaient organisés collectivement, et l’entraide, la réciprocité et la redistribution constituaient des principes fondamentaux de la vie communautaire. 

Le pouvoir, lui non plus, n’était pas concentré entre les mains d’une autorité centrale unique. Il était au contraire réparti entre différents groupes et territoires, donnant lieu à des formes de souveraineté partagée. Ces modes d’organisation permettaient aux sociétés andines de gérer des territoires divers et de faire face à des conditions difficiles sans dépendre d’un État centralisé tel que nous le connaissons aujourd’hui. 

Avec la conquête et l’établissement du Vice-royaume, ces structures ne furent pas totalement éliminées. Bien que de nouvelles formes de domination, d’impôts et de travail forcé aient été imposées, les communautés andines développèrent des stratégies de survie. De nombreuses pratiques communautaires se maintinrent, bien que modifiées, et continuèrent de constituer la base de la vie sociale locale. Plus tard, avec l’expansion du capitalisme, un processus similaire se produisit : il n’y eut pas un simple remplacement de l’ancien par le nouveau, mais un long processus d’adaptation et de coexistence entre différentes formes d’organisation. 

C’est pourquoi le capitalisme qui se développe au Pérou ne peut être compris comme un modèle unique se répétant de la même manière dans tous les pays. Au Pérou coexistent de grandes entreprises, des économies communautaires, le travail informel, des marchés locaux, des réseaux d’entraide et des pratiques héritées du passé préhispanique. Cette diversité n’est ni un problème ni une défaillance du système, mais une caractéristique centrale de notre histoire sociale. 

De nombreuses approches théoriques ont cherché à expliquer le capitalisme comme un système universel suivant un parcours unique et linéaire. Selon ces perspectives, toutes les sociétés devraient passer par les mêmes étapes et adopter les mêmes formes économiques. Cependant, l’expérience péruvienne montre que le capitalisme prend des formes différentes selon l’histoire, la culture et les structures sociales de chaque société. 

À cet égard, l’apport de l’anthropologue Maurice Godelier est particulièrement important. Godelier a soutenu que les théories sociales, y compris celles d’inspiration marxiste, ne peuvent être appliquées de manière mécanique à toutes les sociétés. À partir de ses recherches anthropologiques, il a montré que, dans de nombreuses sociétés, l’économie ne fonctionne pas comme une sphère séparée du reste de la vie sociale. Elle est au contraire profondément liée aux relations sociales, au pouvoir, à la culture et aux croyances. 

Le cas andin confirme clairement cette idée. Dans les sociétés préhispaniques, la production était étroitement liée à la parenté, aux rituels et à l’autorité communautaire. On ne peut comprendre leur économie sans prendre en compte ces éléments. Cela oblige à repenser les catégories utilisées pour analyser le capitalisme et à reconnaître que toutes les sociétés n’organisent pas leur vie économique de la même manière. 

Penser le Pérou à partir de ces continuités historiques permet de mieux comprendre le présent. Les sociétés andines n’ont pas été simplement absorbées par le capitalisme. Elles ont négocié avec lui, l’ont adapté à leurs propres logiques et, dans certains cas, l’ont limité. C’est pourquoi de nombreuses formes actuelles d’organisation sociale, en particulier dans les milieux ruraux et populaires, ont des racines profondes dans le passé. 

Par conséquent, la tâche des sciences sociales ne devrait pas consister à appliquer des modèles universels sans les questionner, mais à construire des explications qui partent des réalités concrètes de chaque société. Reconnaître la diversité historique du Pérou, la persistance du communautaire et la forme particulière que prend le capitalisme dans le pays est essentiel non seulement pour comprendre notre histoire, mais aussi pour imaginer des alternatives sociales plus justes et mieux adaptées à notre propre réalité.

Lima, le 08 février 2016

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Capitalism in Peru: Ancient Roots and Distinct Forms

When we speak about the history of Peru, we often assume that pre-Hispanic societies belong solely to the past. Yet this idea is misleading. The social, economic, and political forms of organization of Andean peoples did not disappear with the conquest, nor during the Viceroyalty, nor with the later global expansion of capitalism. On the contrary, many of these forms survived by transforming themselves and adapting to new historical conditions, and they continue to decisively shape contemporary Peruvian society. 

Pre-Hispanic Andean societies were organized in ways very different from what is usually associated with the modern economy. In structures such as the hatun ayllus, work, family, authority, and spiritual life were not separated. Production was not merely an economic activity but part of a broader social fabric. Land, labor, and resources were organized collectively, and mutual aid, reciprocity, and redistribution were fundamental principles of community life. 

Power, too, was not concentrated in the hands of a single central authority. Instead, it was distributed among different groups and territories, giving rise to forms of shared sovereignty. These modes of organization enabled Andean societies to manage diverse territories and cope with difficult conditions without relying on a centralized state as we understand it today. 

With the conquest and the establishment of the Viceroyalty, these structures were not completely eliminated. Although new forms of domination, taxation, and forced labor were imposed, Andean communities developed survival strategies. Many communal practices persisted, albeit in modified forms, and continued to constitute the basis of local social life. Later, with the expansion of capitalism, a similar process occurred: there was not a simple replacement of the old by the new, but rather a long process of adaptation and coexistence among different forms of organization. 

For this reason, the capitalism that develops in Peru cannot be understood as a single model reproduced identically across countries. In Peru, large corporations coexist with community economies, informal labor, local markets, mutual aid networks, and practices inherited from the pre-Hispanic past. This diversity is neither a problem nor a systemic failure; it is a central feature of our social history. 

Many theoretical approaches have sought to explain capitalism as a universal system following a single, linear trajectory. According to these perspectives, all societies should pass through the same stages and adopt the same economic forms. However, the Peruvian experience shows that capitalism takes different shapes depending on each society’s history, culture, and social structures. 

In this regard, the contribution of anthropologist Maurice Godelier is particularly important. Godelier argued that social theories—including those inspired by Marxism—cannot be applied mechanically to all societies. Drawing on his anthropological research, he showed that in many societies the economy does not function as a sphere separate from the rest of social life. Instead, it is deeply intertwined with social relations, power, culture, and belief systems. 

The Andean case clearly confirms this idea. In pre-Hispanic societies, production was closely linked to kinship, ritual practices, and communal authority. One cannot understand their economy without taking these elements into account. This forces us to rethink the categories used to analyze capitalism and to recognize that not all societies organize their economic life in the same way. 

Thinking about Peru through these historical continuities allows for a better understanding of the present. Andean societies were not simply absorbed by capitalism. They negotiated with it, adapted it to their own logics, and in some cases limited it. This is why many current forms of social organization—especially in rural and popular sectors—have deep roots in the past. 

Consequently, the task of the social sciences should not be to apply universal models uncritically, but to construct explanations grounded in the concrete realities of each society. Recognizing Peru’s historical diversity, the persistence of communal forms, and the particular shape capitalism takes in the country is essential not only for understanding our history, but also for imagining fairer social alternatives better suited to our own reality.

Vidal Pino Zambrano

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La crisis política del Perú / La crise politique au Pérou.


=ARTICULO EN ESPAÑOL et française

Pécheurs qui se croient rédempteurs : la crise politique au Pérou

Au cours des dix dernières années, le Pérou a connu huit présidents. Presque tous ont terminé leur mandat au milieu de crises politiques, de scandales de corruption ou de luttes de pouvoir. Chacun d’eux était arrivé au gouvernement en promettant un “nouveau départ”, se proclamant défenseur du bien, de la justice ou de la morale contre le mal des autres. Pourtant, dix ans plus tard, le pays reste prisonnier du même cercle d’instabilité, de méfiance et de détérioration institutionnelle. 

Cette répétition révèle quelque chose de plus profond que la simple incompétence : une dangereuse conviction morale qui traverse toute la classe politique. 

À ce propos, l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne écrivait dans L’Archipel du Goulag que “l’idéologie donne au mal sa justification et au malfaiteur la détermination nécessaire”. Il n’y a pas de force plus dangereuse que celle de celui qui se croit vertueux. La politique péruvienne — et plus largement latino-américaine — fonctionne aujourd’hui selon cette même logique : le mythe de la supériorité morale, la croyance que les bonnes intentions suffisent à légitimer toute action, même les plus destructrices.

La gauche rédemptrice et la droite moralisatrice

La gauche péruvienne a fait de la morale son drapeau politique. Elle se présente comme la porte-parole des “pauvres” ou des “oubliés” et se considère détentrice du bien. Au nom de la justice sociale, on justifie des politiques improvisées, des discours de confrontation et des mesures populistes qui finissent par détruire ce qu’elles prétendaient protéger. 

Comme le rappelait Milton Friedman, l’un des grands erreurs de la modernité est de juger les politiques à leurs intentions plutôt qu’à leurs résultats. 

Mais la droite n’échappe pas non plus au même piège. Elle invoque souvent la morale religieuse, l’ordre ou la défense des valeurs traditionnelles pour affirmer sa supériorité éthique. Elle se présente comme le rempart contre le chaos, tout en niant sa propre complicité avec la corruption, le clientélisme et l’inefficacité de l’État. 

Ainsi, la gauche se victimise et la droite moralise, mais toutes deux reproduisent le même schéma : revendiquer la vertu tandis que le pays s’enfonce dans la méfiance et que la population survit grâce à l’auto-emploi.

La politique comme tribunal moral

Au Pérou, la politique est devenue un tribunal moral où chaque acteur se proclame juge de la vertu publique. Le Congrès légifère moins qu’il ne condamne ; les politiciens se présentent comme des sauveurs tout en négociant leur impunité ; et les médias prononcent des jugements moraux sans assumer la responsabilité de la polarisation qu’ils alimentent. 

La gauche accuse la droite de défendre les privilèges ; la droite dénonce le populisme et la démagogie. Mais toutes deux utilisent la bannière morale comme bouclier d’impunité et comme arme d’attaque, dissimulant leurs intérêts et leurs erreurs derrière un discours de pureté. Malgré leurs différences idéologiques, elles partagent le même vice : la prétention à la supériorité morale. 

L’économiste Thomas Sowell appelait cette attitude “la vision des oints” : une élite — politique, intellectuelle ou médiatique — qui se croit moralement supérieure et investie de la mission de refaçonner la société pour la sauver. Au Pérou, cette élite est faible, fragmentée et déconnectée. Les uns veulent “refonder la patrie” par le ressentiment, les autres “rétablir l’ordre” par la nostalgie. Tous revendiquent la pureté morale, mais aucun n’assume la responsabilité concrète de gouverner.

De l’utopie au cynisme

En une décennie et huit présidences, le Pérou est passé de l’utopie fervente au cynisme absolu. Le peuple élit un président pour gouverner, mais dans la pratique, le Congrès s’est arrogé ce rôle, devenant un second pouvoir exécutif de fait. Depuis dix ans, le Parlement détient le pouvoir politique réel à travers une succession de destitutions, d’alliances et d’absolutions qui répondent moins à l’intérêt national qu’à des pactes circonstanciels destinés à maintenir des parts de pouvoir et à assurer la survie politique. 

Certains députés se présentent comme des rédempteurs révolutionnaires ; d’autres comme des restaurateurs de l’ordre moral. Mais tous commettent la même erreur : croire que le pouvoir les légitime moralement et que, par le seul fait d’occuper un siège, ils incarnent la vertu de l’État. En réalité, ils utilisent leur fonction pour s’approprier des espaces de l’appareil public, placer leurs proches et prolonger leur influence. 

Le résultat est un pays sans cap politique, où l’éthique est devenue un bouclier rhétorique plutôt qu’une pratique publique. Pendant ce temps, l’économie survit non grâce à l’État, mais grâce à la capacité du peuple à s’adapter, inventer et résister. Ce sont les citoyens — et non les gouvernements — qui maintiennent le pays à flot, en ajustant leurs moyens, en diversifiant leurs activités et en créant des opportunités là où le pouvoir ne laisse que des vides. 

Comme l’avait averti Friedrich Hayek, les tentatives d’imposer le bien d’en haut se terminent toujours par la coercition et l’échec, car personne ne possède la connaissance ni la vertu nécessaires pour planifier la vie des autres. Le Pérou a besoin de moins de prédicateurs et de plus d’administrateurs prudents. Non pas de héros moraux, mais d’institutions qui fonctionnent. Non pas de discours rédempteurs, mais de résultats mesurables. La lutte contre la pauvreté et la corruption doit être vertueuse, non par ses intentions, mais par son efficacité.

La responsabilité plutôt que la vertu

La véritable moralité politique ne se mesure pas aux intentions, mais aux conséquences. Elle ne naît pas de l’arrogance de se croire pur, mais de l’humilité de reconnaître ses limites. Quand les dirigeants — de tout bord — se croient les seuls représentants du bien, le dialogue meurt et la démocratie se dégrade. 

Après huit présidents en dix ans, le Pérou n’a pas besoin d’un nouveau discours moral, mais d’une culture politique de responsabilité, de transparence et de vision d’avenir. Le défi n’est pas de trouver les “bons”, mais de construire des institutions solides qui limitent les “mauvais” et les empêchent de nuire. 

La politique cessera d’être un champ de rédempteurs lorsque nous comprendrons que l’éthique ne consiste pas à proclamer le bien, mais à produire de bons résultats. Car, comme le rappelait Soljenitsyne, le mal ne commence pas lorsque quelqu’un agit avec méchanceté, mais lorsqu’il est convaincu d’agir pour le bien

Vidal Pino Zambrano

Cusco, le 19 octobre 2025