De l’impératif d’une gouvernance mondial.  Ariel FRANÇAIS / Vienne (Autriche)

Patrice-Ariel (Ariel) Français est un ancien haut fonctionnaire de l'ONU et essayiste, rompu aux problématiques du developpement et porté sur les questions géopolitiques. Après des études de droit et de sciences politiques (Faculté de droit et Sciences Po, Paris), il a servi dix ans la France au Commissariat général du Plan, puis au ministère des Affaires étrangères, avant de rejoindre, vingt cinq ans durant, le Programme des Nations Unies pour développememt (PNUD). Au cours de ce dernier engagement il a assumé, douze ans durant, les fonctions de Coordonnateur résident des Nations Unies dans différents pays. Il avait auparavant servi comme sous-officier au Service d’information et de relations publiques des armées (SIRPA) pendant son service militaire, et par la suite assumé quatre ans durant, au titre de son engagement politique - à la demande de Charles Hernu et de Jean-PierreChevènement - les fonctions de secrétaire général de la Commission de la défense du parti socialiste. Il a par ailleurs soutenu une thèse de doctorat en droit et relations internationales sur une possible coopération franco-britannique en matière d’armes nucléaires. Patrice-Ariel, qui vit entre Vienne (en Autriche) et Merida (au Méxique), est membre chroniqueur de I-Dialogos.

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A l’heure où réapparaissent constamment les critiques à l’encontre de l’Organisation des Nations unies et où un État qui prétend régir le monde s’acharne à la dépecer il me semble opportun de défendre  l’impératif d’une gouvernance mondiale, entendons par là une gouvernance de tous au service de tous. Telle est implicitement l’aspiration à un ordre multilatéral, un ordre qui ne soit pas celui d’une puissance en particulier ou d’un cartel de puissances, mais bien celui de toutes les nations au profit de toutes les nations et, derrière elles, des peuples de la terre.

Vers un ordre régi par le droit

Nous en sommes encore loin, bien que le chemin parcouru en ce sens au cours des siècles passés s’avère considérable.  Pour le mesurer, un peu d’histoire est nécessaire. De la Mésopotamie à l’Égypte ancienne, de l’empire perse à la Grèce antique, de la Rome impériale aux deux empires romains, jusqu’à leur invasion par les hordes venues du Nord et de l’Est, le recours aux armes décidait du sort des royaumes et des empires. Il en était de même  à l’autre bout de la terre de la vaste Chine impériale entourée de barbares. Le Moyen-Âge en Europe marqua une pause dans les conflits impériaux qui revinrent  en force avec la Renaissance  et culminèrent dans des affrontements sanglants  entre nations naissantes lors de la guerre dite de trente ans. De cette époque date l’émergence du monde dit westphalien (traité de Westphalie, 1648), un monde né d’une paix  entre États-nations naissants, soucieux de leur ordre interne et de leurs frontières, décidés à régler leurs différends par la diplomatie et les traités plutôt que par le recours aux armes. De cette même époque date la naissance du droit international : le « droit des gens » (jus gentium), conceptualisé et mis en forme  per Grotius (1583-1645), le père du droit international public contemporain. 

Depuis, la marche du monde vers un ordre international régi par le droit et les négociations n’a cessé  de progresser. Les premières grandes négociations internationales pour régler les conflits et restaurer la paix prennent corps au début du XIXème siècle avec le Congrès de Vienne (1815) qui institue un concert des nations au lendemain des grandes guerres napoléoniennes. Elles se répètent au XXème siècle avec  la Conférence de la paix de Paris ( 1919)  qui dépèce les empires allemand, austro-hongrois, ottoman et russe tout en instituant la Société des nations (SDN), et la  Conférence de San Francisco (1945) qui crée l’Organisation des Nations unies  et consacre  un ordre mondial régi exclusivement par le droit international. Les premières règles régissant la conduite de la guerre remontent à Grotius (De jure belli ac pacis, 1625) et  à la première convention internationale de 1864 protégeant les blessés de guerre (Convention de Genève, 1864), suivie en 1949 par les quatre grandes conventions humanitaires de Genève de 1949 (blessés, prisonniers et civils). Les premières mesures de réglementation internationale et l’édiction de normes en matière de communications  apparaissent par ailleurs au XIXème siècle avec la création en en 1865 de l’Union internationale des télécommunications (UIT) et en 1874 de l’Union postale Universelle (UPU), suivies au XXème siècle par la création de toutes sortes d’organisations intergouvernementales également dotées dans leurs domaines respectifs d’attributions de régulation (e.g. l’OACI, l’OMI, l’OMS, l’OIT, l’UNESCO, l’AIEA). 

Les prémisses d’un ordre universel 

Pour couronner le tout, et comme souligné plus haut, une première ébauche d’organisation universelle  se dessine  au lendemain de la première guerre mondiale avec la mise en place de la  Société des nations  ou SDN (Pacte de la Société des nations, inscrit dans le traité de Versailles, 1919), reprise et consolidée au lendemain de la deuxième guerre mondiale avec l’Organisation des Nations unies, l’ONU (Conférence de San Francisco, juin 1945).  Une charte régissant les  relations entre les nations  est adoptée  en cette occasion : la Charte des Nations unies (signée pas 50 pays, représentant alors 80% de la population mondiale). Le tout est couronné par l’adoption de la  Déclaration universelle des droits de l’homme (décembre  1948). Mais ce processus ne s’arrête pas là, avec  création  d’un grand nombre d’agences et d’institutions spécialisées rattachées à l’ONU  qui ont pour mission de promouvoir la reconstruction et  la coopération internationale (e.g. la Banque mondiale, le FMI, la FAO, l’UNESCO, l’OMS, l’OIT).  A cela s’ajoutent les grands programmes organiquement rattachés à l’ONU (e.g. le PNUD, le PAM), des fonds spécialisés (e.g. l’UNICEF, le FNUAP, le FME), des instances de négociation (la CNUCED) ou encore de défense  des droits humains (e.g. l’UNHCR, le HCDH).  Toutes ces  institutions, forment ce que l’on appelle communément « le système des Nations unies », autrement dit un système qui assume de facto la gouvernance de notre monde, dans les limites actuellement permises par le degré de maturation des relations internationales. 

Attaquer l’ONU ne revient donc pas à remettre en cause une organisation en particulier mais tout  un échafaudage d’institutions mises en place depuis le XIXème siècle au profit du monde entier, avec la contribution originale  des États occidentaux mais aussi, soulignons-le , avec l’aval  puis l’appui  de ce que l’on appela par la suite le tiers-monde - en fait l’immense majorité des nations et des peuples coloniaux, aussi soucieux  de faire entendre  leur voix  et de décider  d’un  commun accord de l’avenir de notre planète. Les Nations  unies, rappelons-le, ont joué un rôle critique dans l’émancipation des anciennes colonies et dans leur accession à la parole et à la décision dans le  grandes instances internationales, raison de leur profond attachement à ces institutions. Aussi, vouloir démanteler  l’ONU, comme le voudraient en ce moment les Etats-Unis de Trump, reviendrait à détruire plusieurs  siècles de cheminement vers un rapport policé des relations entre les nations et de lente et laborieuse élaboration d’une architecture de paix et de coopération entre les États. Car l’ONU n’est pas une simple institution décriée par certains, mais l’élaboration encore imparfaite  d’une   gouvernance mondiale en gestation, plus que jamais nécessaire à l’heure des grands bouleversements planétaires. Une gouvernance mondiale portée par 193 nations  où vivent les 8 milliards d’êtres humains peuplant aujourd’hui la terre, ce qui lui confère sa légitimité. 

Les paramètres d’une gouvernance mondiale 

Mais que faut-il entendre par gouvernance mondiale ?  Non pas, comme l’affirment les imbéciles un gouvernement supranational qui imposerait sa vision et ses décisions sur la direction des affaires du monde.  Une telle institution supranationale relèverait non seulement du rêve mais tout autant de l’impossibilité d’élaborer une telle construction dans le monde qui est le nôtre. Tel n’est pas d’ailleurs le projet, sauf dans l’imaginaire de quelques complotistes égarés. 

Une gouvernance mondiale c’est avant tout l’impératif de mettre en œuvre collectivement un ensemble de mesures, d’institutions et de mécanismes propres à assurer le développement harmonieux de l’humanité. Cela va bien au-delà des rapports internationaux, centrés par nature sur le règlement pacifique et harmonieux des rapports entre les États.  Cela concerne en premier chef l’humanité dans son ensemble, son patrimoine et leur devenir, qui vont bien au-delà des frontières. Cela concerne par définition les biens et les problèmes communs à tous qui ne peuvent par nature être régis par des lois, des règlementations et des politiques nationales. Car ces biens et ces problèmes sont par nature transnationaux. Ils échappent par définition à l’action d’un ou de plusieurs États. Seule l’action concertée de tous les  États, de toutes les nations et de l’humanité tout entière peut  résoudre les problèmes qui leur sont liés.  

Il en va ainsi tout particulièrement des ressources naturelles essentielles    dont la raréfaction est inéluctable au rythme actuel de leur exploitation et de leur  destruction, qu’il s’agisse des ressources minérales et énergétiques qui alimentent nos usines, des ressources telles que l’eau que nous buvons, la terre qui nous nourrit, des espèces animales et végétales qui contribuent à notre bien-être  et même l’air que nous respirons. Il en va de même des pandémies, qui ignorent les frontières et qui déciment des populations entières  sans se soucier de leur nationalité.  Il en va ainsi par-dessus tout du dérèglement climatique, rendu inéluctable par notre gestion  et notre usage irresponsable des ressources de la planète, qu’il s’agisse, entre autres, de la montée des océans, de la fonte des glaciers, des sècheresses et des inondations à répétition, des désastres provoqués par ces phénomènes  et  des catastrophes endurées par les humains. 

Là aussi, la marche vers une résolution collective de ces problèmes et des menaces qui leur sont associées s’est précisée  vers  la fin du  XXème siècle avec, entre autres, la publication en 1987 du rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement  (rapport Brundtland) et la tenue en 1992 de la  Conférence mondiale des Nations Unies sur l’environnement et le développement   (Sommet de Rio) qui a marqué une étape décisive sur la voie de la résolution des grands problèmes environnementaux.  Soulignons à cet égard  la signature et la mise en œuvre de trois grandes conventions internationales (changements climatiques, diversité biologique et lutte contre la désertification) et l’adoption d’engagements clé pour l’avenir (Agenda 21 pour le développement durable, Déclaration principes sur les forets), dispositions qui complètent l’accord international sur la protection de la couche d’ozone (Protocole de Montreal, 1987). Cet ensemble d’orientations et de dispositions font l’objet d’un suivi annuel de la part de l’Organisation des Nations unies et des institutions qui lui sont rattachées à l’occasion, notamment, des conférences des parties (les « COP »). Ce suivi fait l’objet d’une attention aux plus hauts niveaux dans le cas notamment de la Convention cadre sur les changements climatiques. Diverses instances et organismes sont impliqués dans a mise en œuvre de ces conventions : le groupe d’experts sur le climat (GIEC)- fameux et décrié -, des agences comme l’OMM, la FAO  et l’UNESCO ou encore des programmes et des fonds à vocation spécifique (e.g. le PNUE, le FME). 

La gouvernance mondiale concerne aussi les grands espaces communs, biens de l’ensemble de l’humanité, dont la protection et la gestion s’avèrent critiques. D’où la négociation et l’adoption de conventions internationales sous l’égide des Nations unies  qui forment la trame d’une législation planétaire de ces espaces. Il en va ainsi notamment des océans, des ressource marines, de l’Antarctique et de l’espace extra-atmosphérique : Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982), convention sur la diversité biologique (1992), traité sur la haute mer (2023), traité l’Antarctique (1959) et traité sur l’espace extra-atmosphérique (1967).  A ces dispositions sur les espaces communs s’ajoutent celles sur l’interdiction du développement et de l’utilisation de certaines armes, qui rejoignent et appuient les missions  de maintien de la paix et de prévention des conflits confiées à l’Organisation des Nations unies : le traite de non-prolifération des armes nucléaires (1968), les traités d’interdiction des armes biologiques (1972), chimiques (1993) et des mines antipersonnel (1997). Toutes ces conventions reflètent le rôle croissant des Nations unies dans l’élaboration d’une législation consensuelle  fondée sur des conventions internationales. 

Cette  architecture d’accords et de mécanismes s’avère toutefois insuffisante au stade actuel pour faire face aux appétits sans limites d’un secteur prive qui déborde les frontières et aux ambitions sans freins de certains États en mal de puissance. Cela est d’autant plus inquiétant que certains acteurs, pour ne citer que les Etats-Unis, ignorent, voire sabotent les politiques et les programmes mis en œuvre pour préserver les ressources de la planète, contenir le dérèglement climatique et interdire l’appropriation indue de ressources et d’espaces communs. Une fois de plus, malheureusement, les Etats-Unis occupent le palmarès de ce type de comportement.   S’impose ainsi à ce stade la nécessité de surpasser les sacrosaintes règles de la souveraineté nationale au nom de l’intérêt général de la planète. Un domaine toujours  porteur de différends de toutes sortes.    

Reconstruire la fonction pacificatrice de  l’ONU

Que dire enfin de l’ONU, stricto sensu, ramenée  aux yeux de trop à un simple mécanisme   de maintien de la paix et de prévention des conflits. Cette fonction, au demeurant centrale, fait l’objet des plus vives critiques. Mais il faudrait la revoir en profondeur. Tout le monde s’accorde sur le fait que le monde de 2025 n’est plus celui de 1945. Le duumvirat de Yalta s’est effondré dans l’immédiat après-guerre,  la guerre froide a balayé et divisé ensuite le monde, le prétentions hégémoniques des Etats-Unis au lendemain de la chute du mur de Berlin sont désormais contestées, la montée en puissance de la Chine transformé  le paysage géopolitique de la planète, de nouveaux acteurs sur la scène internationale comme l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud  modifient les rapports de force (phénomène des BRICS) et l’immense majorité des États réclame voix  au chapitre. L’heure est donc  à de nouvelles configurations multipolaires dans le monde sur fond d’un multilatéralisme réclamé par la grande majorité des États. 

Comment dans ce contexte reconstruire la vocation pacificatrice de l’Organisation ? Comment faire en sorte qu’elle puisse prévenir les conflits  et rétablir la paix là où cela s’avère nécessaire ? Quel rôle assigner à ses organes et quelles méthodes employer à ces fins ? 

La question est trop sensible et trop controversée pour pouvoir être réglée d’un coup de baguette magique. Aussi, je me contenterai de rappeler les paramètres essentiels du problème : 

Le droit de veto dont disposent les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (les « P5 », autrement dit Les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni) au titre de l’article 27 para. 3 paralyse fréquemment le Conseil et interdit toute prise de décision chaque fois que les intérêts majeurs de l’un ou de plusieurs d’entre eux sont en cause. Aucune décision de ce Conseil ne serait certes tenable si elle portait atteinte à leurs intérêts vitaux, mais  est-il justifiable qu’un ou deux membres puissent seuls s’opposer à des décisions d’intérêt général pour la communauté internationale ? Tout le monde s’accorde sur le fait que cette disposition est injustifiable dans le monde d’aujourd’hui. Aussi, conviendrait-il de s’acheminer vers une limitation croissante du droit de veto (i.e. périodicité, circonstances, etc.), voire vers sa suppression pure et simple. 

Face à un blocage du Conseil de sécurité des alternatives existent dont il n’est pratiquement pas fait usage. L’Assemblée générale tout comme le Secrétaire général exercent des responsabilités au regard du maintien de la paix et de la prévention des conflits.  Il leur appartient en particulier d’attirer l’attention du Conseil de sécurité sur les situations pouvant mettre en danger la paix et la sécurité internationale (articles 11 para. 3  et 99 de la Charte des Nations Unies). Cette faculté pourrait être élargie à des propositions et à des plans concrets sur lesquels le Conseil de sécurité aurait obligation de se prononcer. L’article 12 de la Charte interdit à l’Assemblée générale de formuler des recommandations dans ce domaine « tant que le Conseil de sécurité remplit les fonctions qui lui sont attribuées ». Aussi, il conviendrait-il d’étendre les attributions de l’Assemblée générale et du Secrétaire général toutes les fois où le Conseil de sécurité ne serait pas en mesure de remplir ses fonctions (Il existe des précédents en ce sens, notamment la résolution  377 (V) 3 novembre 1950 sur la Corée, connue sous le nom d’ « Union pour le maintien de la paix », il est vrai controversée). 

La composition même du Conseil de sécurité pose aussi problème dans la mesure où elle ne reflète plus les équilibres internationaux de l’heure. Le noyau des membres permanents devrait être en particulier élargi  quelques États clé (à l’Inde, tout particulièrement, notoirement sous-représentée) et la répartition  géographique des États mieux assurée. Le initiatives prises jusqu’ici pour  améliorer la représentativité du Conseil devraient donc être poursuivies (en direction du « Sud », tout particulièrement). 

En résumé, il conviendrait de restreindre, de règlementer voire de supprimer le droit de veto, d’élargir la composition et la représentativité du Conseil de sécurité et d’accroître les attributions de l’Assemblée générale  et du Secrétaire général en matière de maintien de la paix et de prévention des conflits pour que l’Organisation de Nations unies soit amenée à exercer de façon plus effective ses fonctions au regard du règlement pacifique  des différends (Chapitre 6 la Charte).

Au-delà des Etats-nations

Tout le monde reconnait donc aujourd’hui que le Conseil de sécurité n’est pas en mesure de remplir ses fonctions. La faute en incombe évidemment aux cinq membres permanents du conseil de Sécurité, mais tout  particulièrement aux plus puissants d’entre eux  qui bloquent systématiquement  les initiatives contraires à leurs intérêts. La réforme du Conseil de sécurité est un long serpent de mer qui ne cesse de hanter l’Organisation des Nations unies. Les remèdes à ce blocage sont connus, tels que résumés plus haut. En attendant, il ne faudrait pas comme l’on dit communément « jeter bébé avec l’eau du bain ». La prétention de certains États  en revenir à une politique de puissance, d’imposer aux autres leurs vues  et de contraindre le monde à un cours contraire aux intérêts de tous ne saurait être tolérée. Il y a là une démarche fondamentalement contraire aux aspirations à la liberté  et à la démocratie de tous le peuples. 

Par ailleurs, derrière les États-nations il y a fondamentalement les peuples. Et les peuples de la terre ont tous des intérêts communs, à commencer par la préservation de notre planète, source de vie et de continuité  pour l’humanité. Dès lors, vient nécessairement à l’esprit la nécessité de mettre  en place des mécanismes qui permettent l’expression de cette exigence. Le premier qui me vient à l’esprit est celui de canaux d’expression de de cette exigence et de leur matérialisation sous la forme d’instances appropriées. Il ne s’agirait pas de concurrencer ni de se substituer à l’Assemblée générale, porteuse légitime des aspirations nationales, toutes inscrites dans la Charte de Nations Unies. Il s’agirait plutôt d’ouvrir des canaux  d’expression additionnels et complémentaires, portant à l’échelle universelle les aspirations communes de toute l’humanité.  Je pense en particulier aux milieux de d’industrie et du travail, aux grandes villes, aux associations luttant pour l’environnement et les droits humains  et à d’autres collectifs. Ces organisations ont actuellement, pour nombre d’entre elles, un statut consultatif auprès de l’Organisation. Elles gagneraient à être représentées plus formellement au sein d’un  Conseil économique et social (l’ECOSOC) élargi a l’environnement. 

Enfin, la question de la représentativité de l’organisation au regard des aspirations universelles, par-delà les États et les frontières, se posera immanquablement tôt ou tard. Les États ne sauraient à eux seuls être les porteurs et les garants de ces aspirations collectives. Il conviendrait donc à plus long terme de s’interroger sur mise en place de nouvelles structures porteuses de ces aspirations. Il en va de la légitimité de l’Organisation sur le long terme. Un vaste chantier auquel il conviendrait de s’atteler dans l’avenir. 

Ariel Français, le 18 mai 2026

Ancien représentant des Nations unies et essayisteDocteur en droit et relations internationales

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 Le plus grand danger vient de l’Ouest, non de l’Est. 

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Au risque de passer pour un agent du Kremlin et de braver le narratif colporté par la plupart des media occidentaux sur la nature et la portée du danger russe j’avance ici l’idée  suivant laquelle le plus grand danger vient de l’Ouest  et non de l’Est. 

Sans nier l’existence d’un différend majeur avec la Russie, par suite de son intervention militaire en Ukraine et face à la possibilité d’un affrontement croissant et potentiellement catastrophique pour l’Europe, je persiste à croire que le principal obstacle à la paix vient du refus de ses dirigeants d’engager des pourparlers de fond avec Moscou sur les conditions d’un retour à la paix sur le continent. Aussi, tout en défendant l’exigence d’une autonomie stratégique de l’Europe et la mise sur pied d’une défense proprement européenne je n’en soutiens pas moins la nécessaire édification d’une nouvelle architecture de la paix sur le continent européen. J’ai largement écrit et publié sur ce sujet pour ne pas avoir à y revenir ici. Dans le même temps, l’attitude et le comportement chaque fois plus agressifs de l’administration Trump et de la maga-sphère américaine constituent une incontestable menace pour l’Europe dont l’ampleur et la nature ne cessent de croître. 

La menace américaine 

Par-delà le comportement erratique et le plus souvent grotesque de l’actuel président des Etats-Unis et derrière l’enfumage médiatique constant pratiqué par ce dernier, le changement de cap radical de la puissance américaine et la mutation profonde de sa société constituent désormais une menace très sérieuse pour l’Europe. Il y a certes les lubies du président Trump, que nous pourrions qualifier de fantasques et qui révèlent une personnalité à la fois narcissique et obsédée par son ego. 

Il en va ainsi de la requalification à sa demande d’espaces géographiques comme le golfe du Mexique, devenu golfe d’Amérique, ou Mont Denali en Alaska, rebaptisé Mont McKinley.  

Il en va de même de son obsession de vouloir se présenter en faiseur de paix et de se voir attribuer le prix Nobel à cet effet alors que son comportement et ses décisions depuis son retour au pouvoir manifestent un bellicisme pathologique dépourvu de toute retenue. 

Ces fantasmes seraient sans conséquences si l’homme n’était aujourd’hui à la tête de ce qui est encore, pour un temps désormais compté, la première puissance mondiale et celle qui prétend encore donner le ton au reste du monde. 

Plus inquiétante cependant est la lecture à la lettre ou entre les lignes de la nouvelle politique américaine dans le monde, telle qu’elle ressort des  textes et documents publiés à la veille du retour de Trump au pouvoir ou au cours de la première année de son deuxième mandat. L’examen conjoint de ces textes révèle les intentions des décideurs clé de la puissance américaine et, derrière son président, de leurs objectifs fondamentaux à moyen et longs termes. Parmi ces textes je n’en retiendrai que trois qui résument à eux seuls les dessins intérieurs et les visées extérieures de la puissance américaine, à savoir : 

  • Le Project 2025 de la National Heritage Foundation (le think tank de l’establishment politique américain), qui détaille les modalités de la prise de contrôle de l’appareil d’État ;
  • La National Security Strategy (la stratégie  de sécurité nationale) qui résume les ambitions de la Maison Blanche et du Département d’État sur le  plan de la place des États-Unis dans le monde ; et 
  • La National Defence Strategy (la stratégie de défense nationale) récemment publiée par le Pentagone (le Département de la guerre)  qui décline cette stratégie au plan militaire.

Sur le plan intérieur, il ne s’agit ni plus ni moins que de la mise au pas de l’administration fédérale, du renforcement de l’appareil sécuritaire et de l’alignement idéologique du pays sur des valeurs du monde MAGA (Make America Great Again). 

Ainsi, l’admiration fédérale subit des coupes budgétaires sombres  sous la férule du DOGE (le Department of Government Efficiency), placé la houlette  d’Elon Musk, milliardaire controversé proche de Trump qui orchestre la restructuration de l’appareil d’État (sans réduire pour autant  de façon significative le déficit budgétaire). 

Les budgets de l’éducation et de la santé  sont tout particulièrement visés par des coupes drastiques tandis que  l’USAID - le fer de lance de l’assistance extérieure américaine - est purement et simplement réduite à néant. Certains départements voient au contraire leurs dotations sensiblement relevées, tout particulièrement le Département de la Sécurité Intérieure et dans une moindre mesure celui de la Défense. 

Les organes de surveillance et de répression notamment sont sensiblement renforcés, tout particulièrement l’ICE (Immigration and Costums Enforcement), agence chargée du contrôle de l’immigration qui se distinguera par ses exactions dans sa chasse aux migrants. Le tout est accompagné d’une offensive idéologique qui vise l’éradication des programmes conçus pour promouvoir la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) dans le pays, dimension que l’on retrouvera sur le terrain des initiatives internationales. 

Ces orientations ont leur pendant dans la nouvelle politique extérieure des États-Unis qui met fin à des décennies de « soft power » et d’ouverture du pays au commerce mondial. 

Jusque-là l’administration de « l’Empire » était assurée par une politique d’ouverture au commerce mondial et par le jeu des alliances et des institutions qui en assuraient la cohésion. Cela n’excluait pas des interventions militaires massives menées au nom des libertés et de la démocratie dans le monde avec la complicité ouverte ou complice des alliés des États-Unis, comme dans le cas de l’ex-Yougoslavie, de l’Irak ou de l’Afghanistan. 

Cette mondialisation libérale est désormais proscrite et honnie par le nouveau noyau impérial qui  opte dorénavant pour un usage de la force brute pour faire prévaloir les intérêts américains dans le monde, tout particulièrement ceux du complexe militaro-industriel - élargi à la Hi-Tech - qui cimente le nouveau pouvoir. D’où l’usage de droits de douane prohibitifs pour protéger le marché intérieur et faire plier les pays récalcitrants, complétant l’arsenal des sanctions économiques et financières et une juridiction extraterritoriale dont faisaient jusqu’ici couramment usage les États-Unis. D’où également des interventions militaires visant non plus à aligner les pays sur le modèle politique, économique et social promu par le Etats-Unis mais bien l’anéantissement de toute velléité d’indépendance et l’appropriation de ressource naturelles stratégiques, pour peu que le contexte l’autorise. 

Se sont ainsi succédées, au cours de l’année 2025, des frappes aériennes massives contre les installations nucléaires iraniennes (Operation Midnight Hammer), une campagne de frappes contre le Houthis au Yémen (Opération Rough Rider), une soit disant offensive contre les cartels de la drogue dans les Caraïbes (Operation Southern Spear), suivis en janvier 2026 par l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro (et la mise sous tutelle du Venezuela)  puis par une tentative de renversement du régime iranien (après  une  virulente attaque de la monnaie iranienne par le Département du trésor suivie d’incitations à  la révolte). 

A l’heure où j’écris ces lignes les États-Unis postionnent une flotte imposante large de l’Iran et renforcent leurs bases au Moyen-Orient, menaçant ce pays de destruction s’il n’obtempère à un désarmement unilatéral. 

Tout cela se déroule dans un climat d’intimidation et de menaces de la part de la nouvelle administration américaine qui foule aux pied les principes mêmes l’ordre mondial et les règles les plus élémentaires du droit international. Le droit international est violé ou ignoré, le multilatéralisme est conspué et rejeté, les organisations internationales, tout particulièrement l’ONU et ses agence spécialisées, sont contestées ou menacées d’extinction. 

Une chasse aux sorcières a été lancée   début   2025 à l’encontre des institutions onusiennes et des ONG humanitaires en vue d’éliminer tous les programmes porteurs de DEI, projetant  à l’extérieur la campagne d’éradication de ces programmes conduite aux États Unis. Le président Trump a décrété en janvier 2026 le retrait des États-Unis d’une soixantaine d’organes et d’institutions rattachées aux Nations Unies ou à d’autres institutions internationales (dont la Convention cadre sur le climat), outre la sortie du pays de l’UNESCO et de l’OMS.  Portant à son paroxysme une pratique ancienne de pression financière sur l’organisation, les États-Unis menacent aujourd´hui de couper toute contribution au budget régulier de l’ONU, acculant celle-ci à de possibles défauts de paiement dès juin prochain. 

Enfin, pour couronner le tout, détournant de son objet pour ne pas dire violant la résolution du Conseil de sécurité  2803 (17 novembre 2025) sur le plan de paix pour Gaza, les Etats-Unis cherchent à mettre sur pied un Conseil de la Paix à prétention universelle aux ordres directs de Donald Trump, une organisation concurrente  qui aurait pour finalité d’enterrer les Nations Unies.

L’Europe tétanisée

Jusqu’ici l‘Union européenne et ses capitales ont observé avec retenue et circonspection cette évolution, tétanisées par la crainte de se voir lâchées par les États-Unis sur le terrain de l’Ukraine. L’Europe s’est aventurée sur ce terrain, rappelons-le, sur invitation de l’administration Biden, dans le but pur et simple pour cette dernière de mettre à genoux la Russie et de poursuivre le redéploiement américain sur l’Indo-pacifique. Prisonniers d’une politique du « tout ou rien » et d’une condamnation sans alternative de la Russie, l’UE et les capitales européennes se sont enfermées dans une stratégie de capitulation de la Russie vouée à l’échec. 

Poursuivant une croisade au nom de valeurs et de principes absolus certains espèrent encore que les sanctions et les pertes, au demeurant tragiques pour les deux camps, finiront par faire plier la Russie (au prix de difficultés économiques et financières croissantes pour l’Europe qui s’est tirée une balle dans le pied en se privant du gaz russe). 

Rêvant d’une crise économique et politique russe qui ne verra sans doute jamais le jour et ignorant le redéploiement diplomatique, économique et militaire de la Russie vers la Chine et les pays du « Sud », les dirigeants européens s’enferment dans un affrontement sans fins aux perspectives désastreuses. 

Ce faisant, l’Europe est devenue le jouet d’une puissance américaine imprévisible et incontrôlable dont le seul but aujourd’hui est de consolider sa suprématie dans le monde au mépris des amitiés et des alliances passées. Pour les Européens le réveil est brutal et douloureux. Leurs dirigeants assistent à ce renversement d’orientations comme des lapins hypnotisés par la vue et les circonvolutions d’un cobra. L’avènement du trumpisme n’a fait qu’aggraver leur sujétion. Sommés d’accroître leurs dépenses militaires les Européens se sont presque tous pliés aux exigences de Washington, sachant que celles-ci enrichiront les coffres du complexe militaro-industriel américain. 

Réduits au rang de spectateurs dans les négociations sur l’Ukraine menées sous la houlette personnelle du président Trump ils ne pèsent en rien sur le déroulement d’une représentation théâtrale qui leur échappe largement, si ce n’est que pour intervenir marginalement dans la finalisation du dépeçage de l’Ukraine et le gel du conflit sous tutelle américano-russe. Car, ne nous y trompons pas, ce que visent Trump et sa nouvelle administration, c’est la poursuite par d’autres voies du redéploiement de la puissance américaine sur l’Indo-pacifique et la contention sous d’autres formes de la puissance russe sur l’échiquier politique mondial. 

A cet effet, les États-Unis entendent maintenir la pression sur la Russie, sur la base d’un gel du conflit et d’un transfert du fardeau militaire et financier sur l’Europe. Autrement dit, sous la forme d’un retrait militaire américain du théâtre européen et de l’exigence d’un effort militaire accru de l’Europe pour fixer la Russie sur ce dernier, avec des garanties de sécurité à géométrie variable (interprétation de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord à la discrétion des États-Unis). 

Quant au devenir de l’OTAN, il est plus que jamais incertain. 

Avec les exigences de Donald Trump et de son administration de livrer le Groenland aux Etats-Unis le réveil a été brutal. Les Européens ont tous fait front commun, ce qui n’est pas d’usage, la question restant de savoir combien de temps ce front et cette prise de conscience dureront. A la fois lubie du président Trump mais tout autant objectif stratégique de la nouvelle administration la question du Groenland reste ouverte, malgré la reculade apparente des États-Unis en marge du dernier Forum économique de Davos (janvier 2026). 

Pour Donald Trump, le planisphère du monde est comme un vaste Monopoli ouvert aux transactions immobilières et aux contrats juteux : l’hémisphère Ouest, autrement dit le continent américain, appartient aux États-Unis, sous tutelle américaine au Sud du Rio Bavo et sous administration américaine au Nord. Le Canada, incongruité historique à ses yeux, devrait être rattaché aux États-Unis sous la forme d’un 51éme État et le Groenland, plus au Nord, accident de l’histoire, devrait purement et simplement être annexé. 

Ces lubies revêtent cependant une dimension plus inquiétante sous l’angle des stratégies américaines de sécurité et de défense : rien n’est dit explicitement sur le Canada, mais l’on devine l’idée d’un continuum économique et sécuritaire  sur le nord du continent, englobant le Groenland en raison de sa position stratégique sur les futures voies de navigation polaires et de ses ressources naturelles. 

Au total, il s’agit d’un chasse gardée américaine sous le couvert d’une doctrine de Monroe remise aux goûts de Donald Trump : coopération économique et sécuritaire avec le pays latino-américains dûment alignés, intimidation des non-alignés allant jusqu’à l’intervention militaire   et  exclusion de la Chine de cet espace avec interventions ciblées sous prétexte de lutte contre le narcotrafic, voire règlements de comptes avec certains régimes (celui de Cuba, notamment, non explicitement mentionné mais implicite dans les nouvelles stratégies). Le Panama, en particulier, préfigure l’alignement de l’Amérique latine sur les nouvelles stratégies de leur voisin du Nord, avec le retour de troupes américaines au sol, l’octroi de privilèges de navigation sur le canal et l’élimination des Chinois de la gestion des ports. 

Les priorités de l’Empire 

Le reste du monde fait l’objet d’une approche sélective par grandes zones géographiques : 

- L’Indo-Pacifique, tout d’abord, objet prioritaire de la politique extérieure, commerciale et sécuritaire des États-Unis depuis Obama. Les objectifs sont clairs quoique délicatement emballés dans un langage diplomatique. Globalement, l’objectif central des nouvelles stratégies de sécurité et de défense est de maintenir la prééminence économique et militaire des États Unis dans cette partie du monde. Sous le vocable de « dissuasion », en particulier, leur objectif est de renforcer le potentiel militaire des États-Unis et de leurs alliés dans la zone. 

Qualifiée de « concurrente » - pour ne pas dire « adversaire » ou carrément « ennemie » - la Chine doit être contenue politiquement, économiquement et militairement dans ce vaste espace, au prix d’un renforcement de la coopération économique et militaire avec la Japon, la Corée du Sud, les Philippines et d’autre pays d’Asie comme l’Inde (si elle accepte), avec l’Australie et la Nouvelle Zélande (si elles se laissent convaincre), voire avec l’Europe (si elle se laisse entraîner). Sont particulièrement visés sur le plan plus spécifiquement militaire la première chaîne d’îles au nord, Taiwan et la mer de Chine au centre et la deuxième chaîne d’îles plus au sud. Là aussi, l’exigence d’un effort militaire accru de la part de ces pays est souligné. La Corée du Nord, cas à part, reste nommément désignée comme ennemie. 

- Le Proche et le Moyen-Orient, ensuite, théâtre d’affrontements politiques et d’enjeux économiques majeurs sous l’angle des ressources pétrolières doit être contrôlé sur la base d’une diplomatie ciblée (privilégiant les États du Golfe), d’une coopération économique et commerciale renforcée (accords d’Abraham) et d’interventions militaires à répétition (contre l’Iran et ses alliés). Sur cette toile de fond Israël est qualifié d’« allié modèle ». 

Le règlement de la question palestinienne reste ce faisant au cœur de la diplomatie américaine, avec un plan de paix pour Gaza aux perspectives incertaines et sujet à controverses.  L’Iran enfin, ennemi juré depuis la révolution islamique de 1979, doit être détruit à tout prix, en sa en qualité de foyer diplomatique et militaire hostile aux États-Unis (d’autant qu’il s’appuie sur un réseau de mouvements alliés dans la région et développe une coopération coupable avec la Russie et la Chine). 

- L’Afrique, par ailleurs, continent malade et isolé aux yeux des États-Unis, ne vaut que par se ressources naturelles et les craintes d’une déstabilisation croissante inhérente à son mode de gouvernance et  à sa pauvreté. L’accent est donc mis sur l’exploitation des ressources naturelles dans le cadre d’accords commerciaux à caractère stratégique et sur la lutte contre l’expansion du djihadisme en termes d’interventions militaires ciblées. 

- Reste l’Europe, ancienne puissance tutélaire de l’Amérique, fortement affaiblie par deux guerres mondiales successives, placée à l’ouest sous la protection des Etats-Unis durant la guerre froide puis vassalisée au fil des ans sur la base d’une série d’accords commerciaux, financiers et militaires et de l’assujettissement culturel de ses élites. Longtemps ambivalente, l’attitude des États-Unis à l’égard de l’Europe occidentale est devenue dernièrement franchement hostile, ce que ses dirigeants se refusent à croire. 

Parallèlement, les États-Unis cherchent, semble-t-il, à promouvoir un dégel des relations diplomatiques et commerciales avec la Russie sur la base d’un rapprochement cousu d’ambiguïtés, orchestré et mis en scène par son président (rencontre d’Anchorage entre les présidents Trump et Poutine et négociations sur l’Ukraine). En dépit de cela, les États-Unis voient toujours la Russie comme une menace latente, voire existentielle, justifiant de leur part la suspension continue des accords de limitation des armes nucléaires et une coûteuse relance de la course aux armements (y compris le projet pharaonique d’un « dôme d’or », promis par son président).  

Déclinaison des priorités pour l’Europe   

Le déni européen de l’hostilité croissante des Etats-Unis à leur égard a atteint un summum dernièrement avec l’affaire du Groenland, territoire autonome danois revendiqué par la puissance américaine.  

Longtemps cantonnés dans l’incrédulité et tergiversant face à l’agressivité croissante des États-Unis, les dirigeants européens se sont récemment résolus à faire front face aux prétentions américaines d’annexion du Groenland, dépêchant une poignée symbolique de soldats sur ce vaste territoire. Les tergiversations des dirigeant européens, aggravées par leur dépendance à l’égard des États-Unis sur la question de l’Ukraine, sont loin cependant de s’estomper. Nul doute que la question du Groenland continuera d’empoisonner les relations entre l’Europe et les États- Unis au cours des mois à venir, voire au-delà. Et les tentatives pitoyables de Mark Rutt- le secrétaire général de l’OTAN et ancien dirigeant européen - de régler le problème sur la base de promesses d’alignement de l’Europe sur les États-Unis ne règleront en rien la question. Car l’Europe s’achemine vers une confrontation directe avec les États-Unis au prix, autrement, de son  irréversible vassalisation. 

Sur le fond, nous assistons aujourd’hui à une montée de l’intolérance américaine  à l’encontre de l’Europe, à l’image de l’intolérance d’une fraction de la population américaines à l’encontre de ses  propres « élites » et du système politique en place aux États-Unis. 

Cette révolte, qui est portée par la sphère MAGA et qui a amené Trump au pouvoir, a son pendant en Europe avec la montée du populisme, la poussée de l’extrême droite et la criminalisation de l’immigration. Le système politique américain - à bien des égards soumis aux intérêts dominants et corrompu par l’argent - est désormais conspué par une partie significative de la population américaine.  L’exposition inconsidérée du pays à l’ouverture des frontières et à un processus de mondialisation incontrôlé a amené une importante fraction de sa population, classes populaires en tête, à responsabiliser les « élites » de ces dérives et de ses retombées économiques et sociales.  Ce mélange explosif a conduit à la résurgence d’un suprématisme blanc et masculiniste et à la montée, à droite, de mouvements extrémistes. Parallèlement, et paradoxalement, une nouvelle classe dirigeante portée par la montée des nouvelles technologies de l’information et par son alliance avec le trumpisme  a pris en partie les rênes du pouvoir. Animée par une philosophie libertarienne et soutenue par les revenus multimilliardaires de la High-Tech, cette nouvelle  techno-oligarchie rêve de domination universelle. A cela s’ajoute le rejet dans les milieux conservateurs et religieux du wokisme et des causes sociétales menaçant les valeurs familiales traditionnelles (luttes contre la discrimination, mouvement LGBTQ+, etc.). Le trumpisme, qui menace désormais l’Europe, est le produit de ce mélange  détonnant , menant tout droit vers un processus de  fascisation de la société et du régime. 

La Conférence sur la sécurité de Munich

L’aversion de cette nouvelle Amérique pour l’Europe s’est ouvertement manifestée à la grande surprise des dirigeants européens  lors de la Conférence sur la sécurité de Munich de février 2025, lorsque le nouveau vice-président américain, J.D. Vance, a ouvertement attaqué les dirigeants européens pour leur inféodation à la mondialisation, le laxisme de l’Europe face à  l’immigration et les atteintes à la liberté d’expression. Considérant au départ cette disgression comme un écart langage et une envolée occasionnelle ils ont dû déchanter par la suite à la lecture de la nouvelle Stratégie de sécurité des États-Unis  qui reprend textuellement les attaques de J.D. Vance l’encontre de l’Europe. 

Je cite : « Parmi les grands enjeux auxquels l'Europe est confrontée figurent les activités de l'Union européenne et d'autres organismes transnationaux qui portent atteinte à la liberté politique et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, la censure de la liberté d'expression et la répression de l'opposition politique, l'effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi ».

Ce chapeau politique qui ne se décline pas officiellement  en intentions spécifiques dans le document de stratégie nationale annonce les interventions que les autorités américaines entendent mener à l’encontre de l’Union européenne et de ses États et qui se manifestent déjà sous différentes formes. Ces non-dits visent en particulier : 

  • La destruction  l’Union européenne en tant que telle, perçue comme construction contraire aux intérêts des États-Unis au plan de leurs intérêts commerciaux mais aussi au plan de leur suprématie  politique, économique   et culturelle ;
  • La dislocation pour ce faire l’UE en favorisant la poussée des nationalismes et en appuyant les partis souverainistes;
  • Le remodelage du paysage politique européen sur la base d’un soutien aux mouvements d’extrême droite et de l’instrumentalisation des craintes migratoires ;
  • L’élimination  de la règlementation  du numérique et l’étranglement des initiatives industrielles européennes   portant atteinte aux appétits de la High-tech américaine (tout particulièrement ceux des GAFA et consorts).

Un défi pour l’Europe 

Tout cela soulève un immense défi de cohésion pour l’Europe qui vient se superposer à d’hypothétiques mais possibles menaces russes sur ses frontières septentrionales et orientales. 

Face aux États-Unis l’Europe doit se ressaisir et ses dirigeants ne pas se réfugier dans l’espoir d’une hypothétique alternance politique et d’un retour peu probable à l’ancien ordre des choses (en supposant même que les démocrates retournent au pouvoir, ce qui est loin d’être évident, car cela ne réparera pas quatre années de chaos politique intérieur et dans le monde).  Ils doivent prendre conscience - toutes tendances confondues - de ce qui les uni plutôt que de ce qui les sépare, à savoir : « les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, de respect des droits de l’homme, y compris ceux des personnes appartenant à des  minorités », inscrites en toutes lettres dans l’article 2 du traité sur l’Union européenne. 

L’Europe doit faire face pour ce faire à l’expansion  d’un ordre économique plus que jamais prédateur, à la poursuite d’une mondialisation à la carte promue par l’usage de la force et  à la pénétration de valeurs exogènes qui fragilisent sa cohésion. Mais elle ne doit pas le faire  au prix  d’un repli sur les pré-carrés nationaux, d’un nationalisme aveugle et d’une criminalisation de l’immigration, comme nous y invitent Trump et le monde MAGA.  

La mise en place de politiques visant à accroître l’autonomie stratégique et économique de l’Europe, à maîtriser l’immigration tout en renforçant l’intégration, à promouvoir  le progrès économique et la justice social  à l’intérieur de son espace et  un  ordre mondial juste et équilibré à l’extérieur de ses frontières devrait être la réponse de l’Europe à ces défis. Rappelons à cet égard les principes fondamentaux de sa politique extérieure tels qu’inscrits dans l’article 3 du traité sur l’Union, à savoir : « contribuer à la paix, à la sécurité et au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à la protection des droits de l’homme et au strict respect du droit international, notamment des principes de la Charte des Nations Unies ». 

Face à la Russie, l’Europe  doit renforcer sa cohésion et ses dirigeants s’acheminer vers un règlement sincère des différends qui l’opposent à cette nation, tout en jetant les bases d’un retour à la paix et d’une coopération durable sur le continent. Ce processus ne saurait passer par des Etats-Unis plus que jamais obsédés par le maintien de leur suprématie politique, économique et militaire dans le monde au prix de « deals » scandaleux et d’interventions plus que jamais attentatoires à l’ordre international. 

Cela devrait passer par la reconnaissance légitime des impératifs de sécurité de la Russie, par le règlement de la question ukrainienne (dans le respect ce-faisant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) et  par la prévention  de potentiels différends  régionaux et frontaliers (accès à la Baltique et à la mer Noire, en particulier, source de possibles confrontations en l’absence d’un dialogue de fond  sur cette question). 

Cela devrait passer par ailleurs par l’affirmation d’une Europe politiquement neutre et capable d’assurer sa propre défense sans recourir  à l’OTAN. Mais cela devrait également passer par l’édification d’une nouvelle architecture de la sécurité pour le continent européen s’inspirant des dix principes de la déclaration d’Helsinki (1975) qui restent plus que jamais pertinents. Cela devrait en outre s’accompagner de la reprise de échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie (portant, entre autres, sur l’achat du gaz russe). Cela devrait enfin porter sur le développement de la coopération économique et culturelle  entre l’Europe et la Russie, étendue à l’espace eurasiatique. 

Une telle orientation, cela va de soi, devrait aller de pair avec la promotion d’un nouvel ordre mondial de nature multipolaire, ouvert à toutes les nations sur un pied  d’égalité, régi par le multilatéralisme et les principes inscrits dans la charte des Nations Unies. 

 L’Europe devrait se rapprocher du « Sud » et des BRICS

Pour ce faire, l’Europe devrait se rapprocher du « Sud » en reconnaissant pleinement aux États dits du « Sud » et à leurs peuples le droit de peser sur le destin du  monde et de contribuer effectivement  aux  orientations  prises sur l’avenir de la planète. 

Elle devrait en particulier se rapprocher des BRICS (qui associent la Russie, le Brésil, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud dans la recherche d’un nouvel équilibre). Mais tout autant, d’une façon générale, des pays dits du « Sud » et de la communauté mondiale plus largement, sans distinction de taille ou d’orientation politico-culturelle. Cela reviendrait, ni plus ni moins, que de mettre réellement en application les valeurs et les principes fondamentaux de  l’article 3 du  traité sur l’Union européenne. 

Devrait-on pour autant assister sans  rien faire à la dérive des Etats-Unis vers un totalitarisme attentatoire aux libertés de ses citoyens et  vers un recul de la contribution  souhaitable de cette nation à l’édification d’un monde juste  et équilibré ? Je ne le pense  pas. 

Aussi, tout en excluant toute tentation d’interventionnisme dans les affaires intérieures de ce pays -  ce dont ce dernier ne se prive pas dans ses rapports avec les autres - je soutiens l’idée suivant laquelle les citoyens d’Europe, comme ceux du reste du monde, ne sauraient assister les bras croisés à la dérive suprématiste et autoritaire de Etats-Unis. 

Les citoyens américains soucieux de libertés et de l’avenir de leur pays dans le concert des nations méritent l’attention et le soutien du reste du monde. Sur ce terrain et à cette fin les organisations non-gouvernementales engagées dans la défense des libertés et des droits humains devraient entreprendre  un combat  fondamental. 

Ariel Français 13 Février  2026  

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Article précédant du 6 janvier 2026

Pour une défense et une sécurité proprement européennes.

Sortir, et pour quelles raisons, du carcan militaire de l’OTAN 

Rappelons, pour commencer, que l’OTAN est née fin 1950 de la volonté des parties au traité de l’Atlantique nord (4 avril 1949) de donner corps aux engagements de défense collective souscrits dans le cadre de ce traité. Cette organisation à caractère défensif a très vite donné naissance à un dispositif militaire intégré placé dès le départ sous commandement américain. Il s’agissait alors de faire face à la menace soviétique et à l’expansion, sous la férule de l’URSS, du communisme en Europe de l’Est. 

A cette initiative l’URSS répondrait par une alliance opposée, le Pacte de Varsovie (1955), qui lierait l’URSS aux pays dits « satellites » d’Europe centrale et orientale. 

Cette configuration durerait jusqu’à la fin de la guerre froide (1948-1990) sans que nul ne la remette en cause du côté occidental, si ce n’est le retrait de la France de son dispositif militaire intégré entre 1966 et 2008 (par souci du général de Gaulle de préserver l’autonomie stratégique de la France). 

Certains États européens, dont la France, avaient certes envisagé de créer en 1950 une Communauté européenne de défense (la CED), mais le traité conçu à cet effet capota en 1954 faute d’accord sur la nature et l’étendue des abandons de souveraineté inhérents au projet. Si bien qu’en 1989-1990, lorsque le mur de Berlin chuta et que le bloc dit de l’Est implosa, l’OTAN faisait figure d’entité gagnante, bien qu’elle ne soit en rien dans la décomposition interne du bloc soviétique. 

L'OTAN aurait dû disparaître

En 1991, au lendemain de la guerre froide, l’OTAN aurait dû en toute rigueur disparaître (à l’instar du Pacte de Varsovie du côté Europe de l’Est qui fut dissout en juillet 1991). 

Des assurances non équivoques et écrites avaient alors été données à Mikhail Gorbatchev et à la Fédération de Russie naissante suivant lesquelles les pays de l’alliance ne positionneraient aucune troupe ni armement nucléaire sur le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est, laissant cependant dans l’ombre le devenir de l’alliance. 

Au cours des années 1990 l’OTAN ne serait ni dissoute ni marginalisée, mais au contraire élargie à de nouveaux États et dotée de nouvelles missions, significativement éloignées de sa vocation d’origine. 

L’OTAN serait ainsi amenée à intervenir dans des conditions souvent sujettes à controverses, notamment dans l’ex- Yougoslavie (à l’occasion des conflits en Bosnie-Herzégovine, de 1993 à 1999, puis au Kosovo à compter de 1999), en Afghanistan (de 2003 à 2021, après le renversement du régime des Talibans) et en Libye (en 2011, lors de la première guerre civile). 

Cet élargissement de l’OTAN et sa dérive vers de nouvelles missions aurait été sans conséquences graves pour l’Europe s’ils n’avaient confirmé son inféodation foncière à la puissance américaine (inféodation qui n’a jamais cessé d’être ni de croître tout au long de son existence). Or cette inféodation, loin de protéger les pays de l’Europe occidentale, n’a fait que les rendre chaque fois plus dépendants des Etats- Unis ou, pour être plus précis, de leur noyau dirigeant, par-delà les aspirations du peuple américain. Par noyau dirigeant j’entends par là le cœur du pouvoir américain, en tant que puissance, à savoir : sa classe politique (de la Maison blanche au Congrès), son complexe militaro-industriel (élargi désormais aux grandes entreprises de la « High Tech ») et les piliers de sa dimension impériale dans le monde (le département d’État, le Pentagone, la CIA, des think tanks comme la Heritage Fondation, de grandes fondations comme la National Endownment for Democracy, etc.). 

Certains n’hésitent pas, comme Jeffrey Sachs, à qualifier ce complexe d’« État profond » (bien que le terme soit par ailleurs sujet à controverses). Aussi, le décryptage du narratif tenu par dirigeants américains passe nécessairement par une démystification de ce même narratif.

Défense du monde libre et des démocraties occidentales ?

Ainsi, la soi-disant défense du monde libre et des démocraties occidentales, professée par l’ex-président Joe Biden, doit être analysée à l’aune des objectifs poursuivis par l’État profond étatsunien, à savoir l’affaiblissement de la Russie dans le la perspective d’un affrontement à venir avec la Chine. 

De même le « pivot » vers l’Indo-Pacifique amorcé auparavant par le président Barack Obama s’explique par les craintes de l’establishment américain de voir l’hégémonie des Etats-Unis menacée par l’ascension de la Chine. 

Ces mêmes craintes restent au cœur de l’administration du président Donald Trump dont les objectifs réels ne diffèrent guère des objectifs poursuivis avec constance par l’État profond étatsunien. 

Une lecture attentive du livre blanc préparé par la Heritage Fondation pour mettre en place la nouvelle administration - intitulé Project 2025 - est édifiante à cet égard (renforcement de la politique étrangère, de la politique de défense, des programmes d’armement, de l’architecture du renseignement et de la sécurité autour d’un objectif commun : faire face à une menace chinoise, explicite dans le document). 

De même, la nomination à des postes clé de la nouvelle administration de nombreux auteurs de ce rapport est tout autant édifiante. Aussi, nul ne devrait s’y tromper : la politique suivie par la nouvelle administration ne diffère guère de celle poursuivie auparavant par l’État profond étatsunien, par-delà les déclarations du président Trump et les discours qu’il adresse au monde MAGA. 

7 janvier 2026

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