La nouvelle guerre froide et le devenir de l'Afrique, Théophile YOMBOMBE MADJITOLOUM, N’Djaména (Tchad)

Titulaire d’un PhD en Sciences de l’Ingénieur et Applications de l’Université de Yaoundé1 (Cameroun) et Auditeur qualité certifié IRCA, Théophile YOMBOMBE MADJITOLOUM a successivement occupé les postes d’Ingénieur d’étude, Chef de mission, Directeur des projets et Consultant. Ses activités couvrent l’ensemble des questions liées au développement durable notamment l’eau et l’assainissement, les énergies, les aménagements hydroagricoles, l’environnement, le génie civil et les travaux publics, l’ingénierie sociale et la formation. Sur le plan politique, il a occupé la fonction de Vice-président de l’Assemblée nationale du Tchad de 2011 à 2020, période durant laquelle il a assuré l’intérim du Président de l’Assemblée nationale et sa représentation lors de différentes conférences des Présidents d’Assemblées et de Sections de la Région Afrique de l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie, ceci cumulativement avec sa qualité de membre de PGA (PARLIAMENTARIANS FOR GLOBAL ACTION). Il a ensuite occupé la fonction du Président de la Commission Développement, Infrastructure et Environnement du Comité Interparlementaire de G5 Sahel. Théophile, qui a reçu le Prix Spécial de l’Excellence Parlementaire pour le Développement Durable, l’Education et l’Intégration des Peuples lors du Forum Economique Chicago-Afrique à Chicago (USA) en 2018, vient de rejoindre l'équipe de I-Dialogos, au Tchad.

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE ET LE DEVENIR DE L’AFRIQUE

du Sahel à l’Afrique de l’Est, l’existence est le credo ! 

Dr-Ing. Théophile Yombombé Madjitoloum,  Analyste en Stratégie Internationale 

La guerre froide continue de plus belle sa marche. Elle n’a pas connu une fin. Elle s’est émancipée du grand public pour devenir plus intelligente, virtuelle, influente, militairement asymétrique, économiquement territorialisée et meurtrière suivant le modèle des « armes à sous-munitions ». 

La capitulation médiatique de Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine a très peu désagrégé les structures de renseignement, l’idéologie et le système de production de l’armement du nouvel espace russe. Cette recomposition a renforcé la Chine et son expansion. La Corée du Nord, l’Inde, l’Iran et l’Israel se nucléarisent fortement. Que pourrait-on dire du Pakistan ? 

La duperie du Conseil de Sécurité des Nations Unies en Libye a contribué à extérioriser la nouvelle guerre froide avec son premier terrain visuel d’affrontement des espaces composites Irak-Turquie-Syrie-Yémen et Ukraine. Les conflits se créent et des armes et équipements nouveaux sont testés dans des zones habitées.   

De nos jours, le monde est devenu un espace. Il n’y a pas un endroit ou un domaine qui manque de rivalité en termes d’influences géopolitiques et géostratégiques. Individuellement ou par organisations faitières, les grandes puissances se sont engagées dans des conflits directs ou larvés. 

Au sein de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord), les stratégies d’affaiblissement des partenaires internes sont multiples. Plus proche de nous par les anciens liens coloniaux, la France subit de fortes pressions des Etats Unis dans son propre pré-carrée traduisant par endroit ses prises de position ambivalentes (Cameroun, Burkina Faso, Guinée, Mali, Niger, RCA, RDC, Rwanda, Tchad, etc.). Elle se fait déposséder des opportunités pour le renforcement de son économie nationale lui permettant une influence géostratégique. Il est à craindre qu’elle se fasse subjuguer en Arabie Saoudite. Se verrait-elle reprendre une relation avec la Syrie ? Dans la quête de souveraineté technologique, certaines élites françaises subissent les affres des lois d’extraterritorialité américaine. Les Anglais revisitent l’Afrique sans espace départi. 

Le Sahel et l’Afrique de l’Est subissent via les guerres de déstabilisation doublement asymétriques des attaques multiformes sans concession avec l’assujettissement d’une certaine classe politique avec son corollaire de pillage des ressources et notamment les trésors publics à travers des marchés publics de concession, de gré à gré et de dérogation.

Le cas incontesté de la domination chinoise en Asie devient de plus en plus marquant dans plusieurs domaines notamment l’économie, les infrastructures, les technologies, la transformation numérique, les politiques de défense et de sécurité. Cette domination chinoise a engendré pour conséquences la déstructuration des petits Etats et leurs systèmes économiques, la fragilisation des démocraties, le déclenchement des conflits frontaliers et des guerres dissymétriques. 

Face à la grande armée américaine, la Chine a opposé l’intelligence artificielle à travers l’APT « Advanced Persistent Threat », la cyber guerre héritée de la formule de Sun Tzu « la guerre peut être gagnée sans combattre, grâce à l’anéantissement de la volonté de se battre chez l’adversaire ». Des attaques virtuelles et massives sur les sites américains sont régulièrement lancées. Elles sont souvent dénoncées par les Etats Unis et même par les puissances occidentales membres de l’OTAN. 

De la rhétorique guerrière de Donald Trump à la pression stratégique de Xi Jinping, beaucoup d’autres jeunes puissances pâtissent. L’accroissement de l’influence géostratégique chinoise sur l’ancien espace soviétique à travers des mégaprojets d’infrastructures notamment « les nouvelles routes de la soie » et les pressions commerciales attisent des tensions géopolitiques entre les deux grandes puissances, la Russie et la Chine. En dépit de sa coopération avec la Chine et pour contrer ses influences, la Russie développe fortement une stratégie de sécurité et de défense dans l’espace centrasiatique. Le Kremlin fait créer plusieurs organismes fédérateurs de coopération. Il s’agit, parmi tant d’autres, de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective et l’Union Douanière ou l’Espace Economique Eurasiatique afin d’assurer la stabilité des régimes prorusses. Le contrôle, par les entreprises russes, des ressources naturelles et énergétiques (charbon, gaz, pétrole, uranium, fortes potentialités hydroélectriques) des pays tels que Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan font partie des stratégies de contre-offensives russes tout en encourageant une intégration économique avec les pays de son ancienne zone d’obédience soviétique. C’est sans ignorer la forte présence chinoise doublée de puissance économique et d’investissements massifs dans les secteurs socioéconomiques et des infrastructures de base, que la Chine continue de déstabiliser l’influence russe. Ceci engendre la volonté de ces pays à s’émanciper de la Russie avec des prises des parts non moins importantes des entreprises chinoises dans les secteurs pétroliers et gaziers. 

Nous nous retrouvons dans un monde de conflit. Il y a l’urgente nécessité de reconnaitre leurs dynamiques et l’interdépendance de leurs géoréférencements alors que le dialogue se pervertit, entre le Nord et le Sud puis l’Est et l’Ouest, au détriment des peuples souverains.   

Que font les Elites et Leaders africains ? 

La guerre froide a contribué fortement à la prise en main des Etats africains, à travers leurs armées nationales, par des puissances occidentales et l’ancienne Russie y compris Cuba. Aussi sont-elles transformées en supplétives des armées des puissances pour engager des confrontations interafricaines et des guerres de positionnement. 

Chaque groupe, en fonction des puissances, bénéficiait de formation et des équipements, dirai-je des quincailleries propres à leur obédience idéologique. La fin médiatique de la guerre froide a marqué la création des sociétés militaires privées. L’on note des tentatives de reprise de grade par la France dans l’espace AES (Alliances des Etats du Sahel) et le Tchad. 

A l’aune des indépendances, le modèle de gouvernance occidentale des armées, notamment leurs organisations et leurs modes de fonctionnement, est devenu pesant sur les jeunes armées des Etats indépendants. Chaque armée issue des indépendances avait l’ascendance de l’ancienne métropole. Il y’avait dès lors plusieurs armées africaines. Elles étaient en subordination de commandement. Le phénomène continue de nos jours à l’exception des pays de l’espace AES, le moment. 

Les objectifs de développement des Etats africains sont complètement occultés pendant la période de la guerre froide. Pire, les Etats africains étaient assujettis et continuent de l’être par les mécanismes de financement de l’aide notamment le Fond Monétaire International (FMI) et ses dérivés. 

Dorénavant, les Etats africains et leurs armées doivent admettre des missions et rôles nouveaux mais aussi complexes dont la contre-insurrection, le contre-terrorisme, les combats asymétriques, le maintien de l’ordre, la gestion des crimes organisées, le banditisme transfrontalier et la traite humaine, le maintien de la paix, la reconstruction des infrastructures, le développement, etc. 

Face aux modèles paternalistes hérités des colonisations et l’assujettissement du leadership des politiques africains à travers sa perversité, la manifestation de l’afro-patriotisme devient une exigence avec des esprits réencrés sur le devenir du continent. 

Les dirigeants africains du secteur public ainsi que ceux du secteur privé se doivent d’anticiper l’interpénétration, les incertitudes et les inconstances du nouveau monde imposé par la nouvelle guerre froide afin de mieux préparer les opinions nationales et internationales pour sauvegarder les intérêts des populations, les entreprises et les emplois. Il s’agit, au-delà, de se réapproprier le territoire national, la cohésion des populations et leur stabilité puis la prospérité. Il est de la responsabilité des élites d’identifier et traiter leur « Ventre Mou ». 

Certes débutante, l’Afrique est tenue d’intégrer l’intelligence économique et territoriale. Il va falloir que chaque Elite ou Leader puisse imposer sa normalité en termes de niveau, angle et tendance afin de mieux appréhender le maillage entre l’Etat, les collectivités territoriales (décentralisées) et les stars up (entreprises). 

Les Etats africains s’astreignent durablement les services de renseignements des Etats au service du secteur privé et de l’économie nationale, et pour cela sans perversion. 

Le temps se raccourcit pour l’Afrique face aux complexités des moyens mobilisables puis de l’interdépendance des acteurs occidentaux, russes, chinois, arabes, sud-américains, etc. C’est ici le lieu ultime pour engager des forces nouvelles en soutien opérationnel aux Etats africains afin de garantir leur émancipation engagée, leurs croissances et leur développement pour le bien de leurs peuples.

N'Djamena, le 20 février 2026