Médias et pluralisme, propagande et démocratie. Anne-Cécile ROBERT, directrice adjointe du Monde diplomatique. Interview

Anne-Cécile Robert est Directrice adjointe du « Monde diplomatique » un journal qu’elle avait rejoint dès 1997 après un doctorat de droit européen tout en poursuivant une carrière universitaire entamée en 1993. Enseignante au sein du master de relations internationales à l'université Paris 2 Panthéon-Assas et à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), elle a écrit plusieurs livres et présente régulièrement des conférences en France et à l'étranger notamment aux États Unis.

Propos recueillis par Habiba Mejri Cheikh*, coprésidente de I-Dialogos, 

et Pierrick Hamon, Délégué Général

I-Dialogos : Anne-Cécile Robert, il est beaucoup question de la liberté de la presse, mais, à votre avis comme Directrice Adjointe d’un grand média transnational diffusé en 27 langues dans 36 pays, celle-ci suffit-elle à garantir le pluralisme ? La concentration des médias entre quelques grands groupes pose la question de leur indépendance, mais n’explique pas tout. Pourquoi retrouve-t-on souvent les mêmes analyses et les mêmes experts, y compris dans l’audiovisuel public ? Comment garantir davantage de diversité et de transparence sur les éventuels conflits d’intérêts ? 

Anne-Cécile Robert : La liberté de la presse est un principe garanti par les démocraties qui l’inscrivent dans leurs textes fondamentaux comme la Constitution et qui en assurent le respect par les tribunaux (indépendance de la justice). Cela étant, plusieurs problèmes se posent. 

Tout d’abord, comment garantir la liberté de la presse quand les conditions économiques ne sont pas réunies ? Les médias appartiennent à des entreprises qui n’ont souvent rien à voir avec la presse comme des entreprises du bâtiment, de l’armement… Le contenu éditorial se trouve, dans ce cas, orienté par les intérêts des propriétaires. Dans ce contexte marchand, les professionnels de l’information sont soumis à des contraintes qui limitent leur autonomie intellectuelle et éditoriale. 

La société néolibérale, en détruisant l’espace public commun au profit des logiques de concurrence privée, favorise en outre des pratiques de connivence avec les lieux de pouvoirs qui rendent les médias perméables aux intérêts dominants. 

Plus profondément, nos sociétés démocratiques traitent l’information comme une marchandise, soumise donc à la loi de l’offre et de la demande. Or, l’information est un bien commun qui devrait être soustrait aux logiques purement marchandes, soumises aux rapports de forces financiers. 

Le journaliste Pierre Rimbert propose, dans un article intitulé « projet pour une presse libre » (Le Monde diplomatique, décembre 2014), des mécanismes de mutualisation des coûts entre médias afin de construire leur autonomie financière en réduisant les coûts. 

Il apparaît également nécessaire de valoriser la notion d’information par opposition aux simples données ou commentaires qui circulent, en particulier sur les réseaux sociaux qui alimentent la confusion. L’information relève aussi d’un rapport de confiance avec les lecteurs ou les spectateurs, c’est-à-dire que la sélection, la mise en perspective, des données apportent un éclaircissement et fournissent des outils au citoyen afin qu’il se fasse sa propre opinion. Elle participe d’une culture de l’esprit critique et du débat démocratique. 

Les journalistes du Monde diplomatique proposent aux lecteurs des informations qu’ils estiment importantes en raison dans leur connaissance et de leur maîtrise des sujets. Ils s’en expliquent par des articles longs et sourcés. La pertinence de leurs choix et de leurs analyses est, in fine, validées par les lecteurs. 

Les associations de lecteurs comme les Amis du Monde diplomatique constituent des espaces de discussion, sans enjeux de pourvoir, permettant de réfléchir au sens d’un article, d’un reportage… 



I-Dialogos : Dans le traitement des guerres, où finit l’information et où commencent l’engagement éditorial et la propagande ? Sur l’Ukraine, Israël, la Palestine ou l’Iran, expliquer ou rechercher une issue diplomatique devient parfois suspect. Serge Halimi et Pierre Rimbert ont dénoncé ce « journalisme d’état-major ». Comment préserver la liberté d’expression face aux appels à interdire certains journaux ou à assimiler certaines critiques à de l’antisémitisme ? Et une contre-propagande, même menée au nom d’une juste cause, cesse-t-elle pour autant d’être de la propagande ? 

« La première victime de la guerre est la vérité »

Anne-Cécile Robert : « La première victime de la guerre est la vérité », disait Rudyard Kipling. La guerre atrophie en effet l’espace critique par une logique de camps qui s’affrontent sur fond de vie et de mort. Les belligérants recourent à la propagande pour obtenir le soutien des populations et démoraliser l’ennemi. 

La presse est souvent l’objet de pression par les gouvernements qui font vibrer la fibre patriotique, voire organisent carrément la censure. Un phénomène plus pervers réside dans l’autocensure, les médias redoutant la responsabilité de telle ou telle conséquence, parfois vitale de certaines informations. Les journalistes ne sont pas toujours formés pour résister à ces pressions. 

En outre, ils sont de nos jours imprégnés d’un esprit de connivence par leur fréquentation des gens de pouvoirs. Leur système immunitaire face à la propagande est donc défaillant. 

Le manque de culture leur fait souvent « avaler » des fausses informations. Le faux charnier de Timossoara pendant la révolution roumaine en 1989 est un exemple emblématique. Les journaux, qui s’appuyaient les uns sur les autres, ont validé un montage, une mise en scène, qui correspondait à leurs a-priori. Or, les cadavres exhibés comme étant des victimes de la répression étaient en réalité des personnes décédées naturellement dans des hôpitaux et sortis des morgues pour former un charnier assez spectaculaire. 

Dans leur livre « L’opinion, ça se travaille », Serge Halimi et Dominique Vidal démontrent les mécaniques aboutissant à la validation de fausses informations par des médias pourtant réputés. La culture professionnelle de la vérification et du recoupement se perd dans les médias en raison des logiques de l’urgence et de la concurrence qui incitent les journalistes à la précipitation et favorisent les préjugés. 

I-Dialogos : Qui décide qu’une information relève de la « fake news », selon quels critères et avec quels recours ? Comment distinguer erreur, manipulation, analyse controversée et opinion dissidente ? Dans ce contexte, que penser du recours du ministère français des Affaires étrangères à des agences chargées de lutter contre la « désinformation étrangère » ?

Anne-Cécile Robert : L’information, pensée comme un bien public, est une donnée vérifiée par des gens dont c’est le métier et qui vont, selon des règles professionnelles, la mettre à l’épreuve, la présenter au public et la mettre en perspective. 

Dans une société pluraliste, l’information est par ailleurs soumise à des appréciations contradictoires dans le cadre d’un débat libre et éclairé qui permet aux citoyens de se faire leur opinion en pesant le pour et le contre, en confrontant les points de vue. 

La vérité doit donc émerger de ces exigences et de ces confrontations dans des sociétés qui, par ailleurs, doivent valoriser l’éducation et la culture. Le problème est que, de nos jours, ces conditions idéales ne sont que très rarement réunies. 

Le rôle de l'Ecole

Les institutions, comme l’école, qui devraient entretenir l’esprit critique sont aujourd’hui asphyxiées par les coupes budgétaires et les logiques mercantiles. Les médias deviennent des entreprises comme les autres. En ce qui concerne spécifiquement la propagande, c’est un phénomène ancien. 

Pourquoi nos sociétés contemporaines sont-elles vulnérables à la propagande quand le sens de l’histoire, la culture et le débat public devraient les en protéger ? Les pouvoirs publics doivent garantir la liberté de la presse et non pas la contrôler avec des vérités officielles qu’on ne peut discuter sous peine de disqualification ou d’anathèmes. Si la lutte contre les ingérences étrangères est nécessaire, elle ne doit pas être confondue avec une contre-propagande empêchant la critique et la contestation. 

Les classes dirigeantes des sociétés démocratiques semblent mal assumer la confrontation et assimilent les oppositions à de la désinformation, par exemple sur les politiques économiques (« il n’y a qu’une seule politique possible » disait la première ministre britannique ultralibérale Margaret Thatcher dans les années 1980) ou les options diplomatiques dans les grands conflits au Proche-Orient ou en Europe orientale. 

I-Dialogos : Le pluralisme concerne aussi les crises que l’on choisit de montrer et les peuples auxquels on donne la parole. Pourquoi la RDC, le Soudan, le Sahel ou Cuba restent-ils souvent en marge de l’information ? Comme le souligne Habiba Mejri-Cheikh, les médias occidentaux prennent encore insuffisamment en compte la diversité philosophique, culturelle et spirituelle des sociétés. Comment élargir cette couverture et mieux faire entendre leurs propres analyses ? 

Anne-Cécile Robert : Le monde de l’information repose sur des coutumes qui ne sont malheureusement pas toujours questionnées. Il en est ainsi de la « loi de proximité » qui postule que les populations s’intéressent d’abord à ce qui leur est proche géographiquement ou culturellement. 

Plus un événement est lointain, moins il est supposé intéresser. 

C’est pourquoi, par exemple, quand une catastrophe naturelle se produit à l’étranger, on signale la présence de Français parmi les victimes afin de susciter l’intérêt. Mais la notion de proximité n’est pas objective : les événements qui se déroulent aux Etats-Unis sont considérés comme « proches » alors que d’autres, se produisant par exemple en Italie, pourtant frontalière de la France, ne le sont pas. 

On part aussi de l’a-priori que l’Afrique intéresse moins le public que l’Europe mais c’est tout à fait discutable. En effet, les liens historiques et le mélange des populations rendent ce continent très familier aux Français. En réalité, ces appréciations sont des constructions culturelles qu’il appartient aux professionnels de l’information de décortiquer, voire de combattre. Il en va parfois de la sécurité des populations. 

Par exemple, la Syrie est un pays qui peut paraître loin de la France : c’est pourtant dans ce pays qu’ont été planifiés les attentats de 2015 qui ont ensanglantés la France. Les logiques économiques, les intérêts des actionnaires, peuvent aussi imposer une hiérarchie de l’information qui n’a rien à voir avec l’importance des faits mais tout à voir les intérêts des actionnaires. 

Entre médias et citoyens :  une confiance affaiblie

La responsabilité des journalistes est aussi d’attirer l’attention des citoyens sur des faits qui leur apparaissent importants. Le lien de confiance, aujourd’hui affaibli, entre les médias et les citoyens est à ce prix. En principe, les gens de médias sont, par fonction, ouverts sur le monde et aux autres. 

Le fonctionnement concret de la presse produit au contraire un esprit de caste ou l’entre-soi favorise le conformisme, la répétition, l’envie de plaire aux puissants. La formation des journalistes valorise en outre cette mentalité suiviste : la culture générale et l’esprit critique sont écartés au profit de l’acquisition de techniques. 

Au contraire, Le Monde diplomatique cultive la relation avec ses lecteurs par une sélection indépendante des sujets traités ; ses journalistes sont des spécialistes souvent diplômés et spécialistes de zones géographiques ou de sujets thématiques. 

C’est aussi parce que les lecteurs lui font confiance qu’ils lui donnent les moyens de son indépendance en s’abonnant et en achetant les numéros au kiosque. 

=> Les amis du Diplo

I-Dialogos : L’essor des médias alternatifs et des réseaux sociaux révèle à la fois les carences du journalisme traditionnel et les risques de manipulation. Comment les grands médias peuvent-ils regagner la confiance du public et réexaminer leurs propres pratiques ? Dans ce paysage, Le Monde diplomatique occupe une place singulière : comment préservez-vous votre indépendance face aux pressions politiques, économiques et numériques ?  

Anne-Cécile Robert : Le Monde diplomatique construit son indépendance par son modèle économique basé sur le lien avec les lecteurs. Ainsi, 90 % du chiffre d’affaires viennent des ventes du journal et de ses publications comme Manière de voir ou le hors-série Manuel d’autodéfense intellectuelle-géopolitique. La publicité est tout à fait marginale, voire inexistante, ce qui met le journal hors d’atteinte des pressions des annonceurs. 

Le lien de confiance avec les lecteurs est primordial : ils soutiennent le journal en s’abonnant et en achetant les numéros au kiosque. Les statuts du Monde diplomatique garantissent également son indépendance, les salariés élisant le directeur de la publication. 

L’association Les Amis du Monde diplomatique, actionnaire à 25% du journal, fait connaître Le Monde diplomatique hors des circuits officiels des revues de presse et des partenariats contraignants avec des chaînes de télévision ou de radio. In fine, tout repose sur le lien avec les lecteurs. 

Tunis-Paris, le 26 octobre 2026

=> Groupe Medias I-Dialogos

* : Habiba MEJRI-CHEIK, coprésidente de I-Dialogos, présidente du Groupe Médias de I-Dialogos, ancienne journaliste tunisienne, longtemps directrice presse et communication de l’Union Africaine, à Addis-Abeba :  « Même si les médias occidentaux ne forment pas un bloc monolithique, même si certains se démarquent, il n'en demeure pas moins qu'ils véhiculent, dans toute leur diversité, via leurs journalistes, une conception réductrice, qui n'intègre guère la diversité philosophique, culturelle et spirituelle de l'ensemble des peuples du monde. Il n’y a pas lieu de chercher un coupable et surtout pas seulement du côté des professionnels des médias. Beaucoup essaient, non sans mal, de faire correctement leur métier et certains réussissent même à nous informer. Notre propos plaide pour la construction d’un discours de tolérance et de dialogue respectueux qui fera avancer l’agenda de la paix dont notre monde a grandement besoin. Une couverture médiatique équilibrée et professionnelle qui ne met pas en péril la démocratie. Rien de plus !!! »