3 mai 2026, Journée internationale de la "Liberté de la Presse", mais qu’est-ce qu’une presse libre sans information plurielle ?

Le 3 mai, journée internationale de la Liberté de la Presse

Mais qu’est-ce qu’une presse libre sans accès à une véritable information plurielle ?

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=> La Tribune  des signataires  publiée ce 3 mai

La diversité de l’information semble, à première vue, mieux respectée qu’auparavant. Mais ce progrès apparent doit moins aux médias traditionnels qu’à l’essor des réseaux sociaux, devenus, malgré leurs dérives, des espaces de pluralité. C’est là un paradoxe majeur : alors que les plateformes numériques sont souvent accusées - à juste titre - de favoriser la désinformation, elles offrent aussi des possibilités d’expression que les médias établis tendent de plus en plus à restreindre. 

Car dans ces derniers l’accès a une information plurielle et vérifiable, à la diversité des points de vue recule. Les visions alternatives, les éclairages différents sur les événements, sont progressivement marginalisés et même écartés. Le journalisme d’investigation, au sens exigeant du terme, celui qui vérifie, recoupe, contextualise, confronte, semble s’effacer au profit d’un traitement répétitif et biaisé de l’information.  Non pas l’« investigation spectacle » de façade qui amplifie à grands bruits des constats déjà connus, mais celle qui caractérisait les grandes périodes du Washington Post, du New York Times et d’autres titres majeurs, lorsque la recherche de la vérité primait sur la vitesse et le commentaire. 

Pris dans la pression du flux continu et de la concurrence numérique, nombre de journalistes se contentent désormais de reprendre des dépêches d’agence, parfois ajustées, mais, pris par l’urgence, rarement vérifiées en profondeur. Les sources sont ainsi peu interrogées, rarement explicitées, et la complexité des situations cède le pas à des narrations simplifiées. Cette évolution ne relève pas seulement de contraintes économiques ou techniques ; elle traduit aussi un déplacement des priorités dans la pratique journalistique. 

La concentration des médias est-elle la seule explication ?

La concentration des médias est un fait réel et préoccupant, notamment lorsqu’une part importante de l’information dépend de quelques groupes industriels ou idéologiques. 

Mais elle n’explique pas à elle seule l’homogénéité croissante des analyses. Celle-ci tient donc probablement aussi à la dépendance aux agences, aux sources institutionnelles, à la peur de la dissonance, aux logiques d’audience et à la précarisation du métier journalistique. 

Il faut en outre éviter une lecture trop occidentalo-centrée. Dans de nombreux pays autoritaires, et pas seulement au « Sud », le problème n’est pas uniquement la concentration privée, mais le contrôle direct ou indirect des médias par les gouvernements, les partis dominants, l’armée ou des oligarques liés au pouvoir. La liberté de la presse, la vraie, est ainsi en situation très grave pour plus de la moitié de la population mondiale, tandis que la fragilité économique des médias devient elle-même une menace majeure pour l’indépendance éditoriale. 

La disqualification morale pour éviter la confrontation des idées :  une dérive qui menace la démocratie ? 

Dans les Démocraties européennes, ce qui est plus préoccupant encore, toute analyse divergente tend à être disqualifiée. Elle est rapidement renvoyée à des catégories manichéennes - le Bien contre le Mal - et infamantes - colonialiste, complotiste, pétainiste, poutiniste, négationniste, terroriste, islamiste, extrémiste, communautariste, etc… - qui tiennent lieu d’argument et dispensent de toute discussion. 

Ce glissement vers une forme de stigmatisation contribue à appauvrir le débat public, en substituant la disqualification morale à la confrontation des idées. 

Les chaînes d’information en continu accentuent cette tendance. Elles mobilisent des « experts » - après le temps des médecins est venu celui des ex-militaires - omniprésents sur les plateaux TV, parfois auto-proclamés, dont la répétition des interventions rappelle, par certains aspects, les dispositifs médiatiques observés durant la crise sanitaire du Covid. L’analyse y devient souvent prévisible, formatée, inscrite dans des grilles de lecture peu renouvelées et, parfois, peu soucieuse de déontologie. 

Habiba MEJRI CHEIKH

présidente du Groupe Media I-Dialogos

Le traitement médiatique de l’actualité, et pas seulement récente, met ainsi en évidence les limites d’approches fondées sur des schémas stéréotypés. L’émotion y prime sur la compréhension, le court terme sur la mise en perspective, au détriment de l’écoute des acteurs concernés et de la prise en compte de la diversité des situations, notamment internationales. 

Pourtant, à l’inverse, la Diplomatie - lorsqu’elle demeure fidèle à ses principes hélas de plus en plus négligés - repose précisément sur le dialogue, l’écoute et la reconnaissance de la complexité. La contestation du multilatéralisme et du rôle des Nations Unies ne fait qu’amplifier cette dangereuse évolution. La Diplomatie devrait pourtant constituer un contrepoint essentiel aux logiques d’affrontement, dont l’actualité ne cesse de souligner les limites. 

Dans ce contexte, la responsabilité des médias est considérable. Ils devraient pouvoir se ressourcer, se réinterroger, afin de dépasser à la fois la pression des réseaux sociaux et les risques de manipulation qui y sont associés. Leur enjeu n’est plus seulement de survivre, mais de se réinventer comme acteurs centraux d’un débat public éclairé. 

Mais alors, qu’est-ce qu’être journaliste aujourd’hui ? 

Face aux transformations technologiques, à l’émergence de nouveaux acteurs de l’information, à la concurrence des plateformes, cette question mérite d’être reposée. Plusieurs études ont montré un glissement significatif dans la crédibilité accordée aux médias et pas seulement chez les jeunes. Peut-on vraiment considérer comme fortuite la crise de confiance qu’ils traversent ? 

Dans une démocratie, quelles qu’en soient les formes, le rôle des médias devrait rester fondamental. L’opinion publique et la décision citoyenne se construisent, on l’oublie trop souvent, en grande partie à travers eux. Mais que devient cette fonction lorsque le journaliste perd sa distance critique, lorsque l’impartialité est reléguée au second plan ? 

Le journalisme militant constitue un genre reconnu mais parfois aussi confondu. Lorsqu’il tend à devenir dominant, y compris dans la « Grande presse », il modifie profondément la nature du débat. 

La signature de certains journalistes suffit parfois à anticiper le contenu de leurs articles, rendant leur lecture presque superflue. Informer ne consiste pourtant pas à imposer une vérité, mais à éclairer le réel dans toute sa complexité. 

Le grand journaliste Jacques Duquesne, trop vite oublié, le rappelait avec justesse : J’ai voulu être journaliste non pour dire ce qu’il fallait penser, mais pour raconter et expliquer.

Les philosophes Jürgen Habermas - qui vient de nous quitter - et Edgar Morin, avaient lancé un appel au dialogue, au débat et à la raison. Tous deux, de la même génération, ont connu les désastres du précédent conflit mondial. Ils savent de quoi ils parlent face à la multiplication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, de discours bellicistes d’un simplisme confondant, opposés à toute recherche de compromis, même diplomatique. Les Gouvernements ne sont pas en reste.

Pour le philosophe allemand, l’espace public doit être un lieu de délibération rationnelle, où des arguments contradictoires peuvent se confronter librement. 

Mais cette condition suppose une pluralité réelle des points de vue. Pour Edgar Morin, comprendre le monde exige une pensée complexe, capable d’articuler contradictions, incertitudes et interdépendances. 

Or, le traitement médiatique des grands conflits tend à produire l’inverse. Qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Palestine, d’Israël, de l’Iran ou d’autres, une même logique apparaît : celle d’un récit simplifié, parfois caricatural, souvent belliciste, au détriment de la complexité des situations. Certains conflits occupent durablement l’espace médiatique, tandis que d’autres, notamment en Afrique, RDC, Soudan ou au Sahel, voire Cuba, restent largement invisibles. 

Certaines vies sont incarnées, d’autres deviennent abstraites ou négligées au profit de discours militaristes sur fond de vidéos tout aussi abstraites mille fois présentées. 

Derrière la dénonciation des « fake news » - notion dont la définition dépend toujours d’un pouvoir de qualification - se joue une crise plus profonde : l’affaiblissement du pluralisme réel. 

14 journalistes italiens contre toute « narration partiale et hyper simpliste »

La tribune publiée en 2022, après l’invasion russe en Ukraine, par quatorze journalistes italiens, anciens correspondants de guerre, rejoints par plus de 150 confrères, en a constitué une illustration marquante. 

Ce texte dénonçait une « narration partiale et hyper simpliste » du conflit et rappelait que l’information journalistique est un bien trop précieux pour être confondu avec de la propagande, fut-elle contre-propagande. Fait révélateur qui interroge quand même : cette tribune a suscité un débat important en Italie et en Allemagne, mais est restée largement ignorée en France. 

Outre-Rhin et au-delà des Alpes, les intellectuels s’opposent, parfois vivement, entre approches diplomatiques et logiques militaires. Artistes, écrivains, chercheurs y confrontent leurs analyses. Le débat existe. En France, il semble plus contraint : toute voix dissonante est rapidement suspectée, souvent disqualifiée. 

Le traitement de certaines figures intellectuelles en témoigne. Les cas, en France, du romancier Boualem Sansal, et du sociologue François Burgat, spécialiste reconnu du monde arabe, illustrent cette difficulté croissante à distinguer entre expliquer un phénomène et le justifier. Dans ces situations, l’analyse est parfois interprétée comme une prise de position, et la discussion cède la place à la polémique. 

Dangereuse confusion entre désinformation et désaccord 

Plus généralement, le recours croissant à des qualifications morales - au nom d’un humanisme opportunément interprété – et surtout juridique, tend à se substituer au débat intellectuel. 

La lutte contre les manipulations, parfois un peu vite qualifiée d’"ingérences étrangères", est certes nécessaire, mais elle ne doit pas conduire, dans une dérive kafkaïenne, à contrôler et sanctionner les citoyens qui pourraient contester le narratif " officiel. 

L’argument qui dispense d’analyser les causes réelles, n’est pas nouveau.  Il n’est donc plus réservé aux seuls Etats autoritaires, même si les accusations, correspondant à une vraie réalité, sans aucun doute, et de toutes parts. Elles sont de plus en plus mobilisées, avec la complicité de certaines « ONGs » plus ou moins officielles, pour disqualifier toute contestation, en la ramenant à une manipulation extérieure. Entre réalité et instrumentalisation, cet argument contribue donc et de plus en plus à installer un climat de suspicion qui restreint encore davantage le champ des analyses légitimes et frise régulièrement la censure.

Par contre, silence gêné concernant les ingérences occidentales dans les élections récentes de plusieurs pays européens, au moins autant que celles de la Russie, régulièrement mises en avant, et pas toujours sans fondement. 

Et les réseaux sociaux : menace et/ou espace de liberté ? 

Dans ce contexte en effet, les réseaux sociaux apparaissent paradoxalement comme un espace de respiration. Certes, ils favorisent la fragmentation et la polarisation. Mais ils permettent aussi l’expression de voix absentes des médias traditionnels. 

Un autre signal préoccupant tient au rapport des jeunes à l’information. De plus en plus, ils privilégient les réseaux sociaux aux médias traditionnels, attirés par des formats plus accessibles et immédiats. 

Si cette évolution élargit l’accès à l’information, elle en modifie aussi les repères, en renforçant le rôle des plateformes et de leurs logiques algorithmiques, avec des effets encore incertains sur le pluralisme et le débat public. 

Enfin, le numérique ne constitue pas automatiquement une solution pluraliste. Il ouvre certes des espaces d’expression, mais il déplace aussi le pouvoir vers les grandes plateformes, leurs algorithmes, leurs modèles publicitaires et leurs logiques de viralité. L’information passe de plus en plus par les réseaux sociaux, la vidéo, les influenceurs et désormais les réponses générées par l’IA, ce qui fragmente l’espace public sans garantir une meilleure qualité démocratique. 

Et puis qu’est-ce qu’une presse libre sans accès à une information plurielle

Comment reconstruire un espace public capable d’accueillir des analyses divergentes sans les disqualifier a priori ?  La question centrale n’est donc plus seulement celle de la vérité, mais donc aussi, celle de l’accès à une information plurielle. 

Ces interrogations renvoient aussi aux déséquilibres entre le Nord et le Sud dans la production et la circulation de l’information. 

Pourquoi les médias du Nord peinent-ils tant à percevoir certains événements dans toute leur complexité, notamment lorsqu’ils se déroulent hors de leur espace ? Et pourquoi les journalistes du Sud reprennent-ils souvent ces mêmes grilles de lecture ? 

Ces questions invitent à un travail de contextualisation et de mise en perspective. Elles interrogent les pratiques professionnelles autant que les structures de pouvoir qui traversent le champ médiatique. La profession ne peut éviter ces interrogations. 

Elle doit se pencher à nouveau sur ce qui semblait acquis : la vérification des sources, la pluralité des points de vue, la capacité à penser la complexité. Le journalisme doit impérativement se réinventer, même dans la diversité. Non pour rivaliser avec les réseaux sociaux, mais pour retrouver ce qui fonde sa légitimité. 

Car, comme le soulignent les grandes références du think tank I-Dialogos, Léopold Sédar Senghor, François Julien, Souleymane Bachir Diagne :  sans diversité des regards, il n’y a ni compréhension lucide, ni dialogue, ni démocratie vivante. 

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Les Signatures, le 3 mai 2026

Habiba MEJRI-CHEIKH, journaliste, ex directrice générale Presse et Communication de l’OUA, à Addis-Abbeba, co présidente de I-Dialogos, Tunis (Tunisie). Présidente du Groupe Médias I-Dialogos. / Pierrick HAMON, ex éditoraliste dans un magazine français, Délégué Général de I-Dialogos, Montreuil (France) / Abdoulahi ATTAYOUB, journaliste, président de la Diaspora Touarègue en Europe (Niger/Lyon) / William Azumah AWINADOR-KANYIRIGE, ancien ambassadeur, Accra (Ghana) / Patrice CARDOTancien agent contractuel de la haute administration de l'Etat,   Saint Jean Pied de Port, Pays basque (France) / Taieb CHADI, journaliste, Casablanca (Maroc) / Chakia DOUMBIA, journaliste, Bamako (Mali) / Patrice Ariel FRANÇAIS, exHaut Fonctionnaire International, Vienne (Autriche) / Francoise GERMAIN-ROBIN, ex journaliste et grand reporter, journal L’Humanité, Radio-France, (France) / Jean-Claude MAIRAL, Co président I-Dialogosprésident de « Planète Jeunes reporters-Sur les pas d'Albert Londres , Vichy (France) / Redha MENASSELJournaliste Radio, Alger (Algérie) / Patrick Erwin MICHEL, journaliste, HaïtiDavid NDUKAChercheur à la National open University of Nigeria, à Abuja. / Theophile Madjitoloum YOMBOMBE, Ancien Vice-Président de l’Assemblée Nationale, N’Djamena, (Tchad)

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Habiba Mejri Cheikh (Tunis, 10.05.2024)  

« La hiérarchisation des vies humaines, les deux poids deux mesures et les double standards médiatiques y sont érigés en règle absolue. La bombe aveugle et assassine lorsqu’elle fauche un Ukrainien, devient « droit à se défendre », lorsque la victime est Palestinienne. C’est ainsi et pas autrement, personne ne doit oser se demander pourquoi, sinon il sera très vite catapulté dans les théories du complot, ou bien, et c‘est encore plus net, plus propre, taxé communautarisme, de terrorisme ou d’antisémitisme et réduit au silence médiatique. Même si les médias occidentaux ne forment pas un bloc monolithique, même si certains se démarquent, il n'en demeure pas moins qu'ils véhiculent, dans toute leur diversité, via leurs journalistes, une conception réductrice, qui n'intègre guère la diversité philosophique, culturelle et spirituelle de l'ensemble des peuples du monde.  Il n’y a pas lieu de chercher un coupable et surtout pas seulement du côté des professionnels des médias. Beaucoup essaient, non sans mal, de faire correctement leur métier et certains réussissent même à nous informer. Notre propos plaide pour la construction d’un discours de tolérance et de dialogue respectueux qui fera avancer l’agenda de la paix dont notre monde a grandement besoin. Une couverture médiatique équilibrée et professionnelle qui ne met pas en péril la démocratie. Rien de plus !!! »