L’Union latine – Quand le Brésil osait rêver. Éder FONSECA,Sao Paulo/Brésil

Éder FONSECA est officiel du parquet de l’État de São Paulo, ingénieur diplômé de l’Université Santa Cecília de Santos et de l’INSA de Toulouse. Il poursuit également une formation en géopolitique des Amériques. Dans ses réflexions, il s’intéresse notamment aux relations entre le Brésil, la France et l’espace latino-américain, ainsi qu’aux dynamiques géopolitiques du continent américain.

Communiqué par Benoist Mallet Di Bento

L’Union latine – Quand le Brésil osait rêver 

À l’origine, une improbable convergence d’idées 

Tradução brasileira em breve online

En France, à la fin de l’entre-deux-guerres, le diplomate français Pierre Cabanès défendit, au sein du ministère des Affaires étrangères, l’idée d’une union entre les nations latines. 

Son projet prévoyait l’émergence d’entités transnationales, déjà une réalité sur les plans militaire et idéologique à l’époque, tout en impliquant une dimension beaucoup plus profonde : celle d’une continuité historique, spirituelle et civilisationnelle, à savoir la Latinité. 

Ce que M. Cabanès n’imaginait probablement pas, c’est que, sur la rive sud-américaine de l’Atlantique, un autre diplomate, brésilien cette fois, pensait déjà dans une direction comparable. João Neves da Fontoura était alors un haut fonctionnaire de la chancellerie brésilienne durant l’Estado Novo, le régime dictatorial dirigé par le président Getúlio Vargas. L’un de ses projets les plus anciens était d’abord de favoriser l’union de l’Amérique latine, puis de la rapprocher de sa contrepartie européenne, dans le cadre d’une entité politique, voire économique. João Neves da Fontoura, membre de l’Académie Brésilienne des Lettres .

L’esprit de l’époque

Nous sommes en 1939 et la guerre vient rapidement assombrir ces projets, sans toutefois les détruire. Bien au contraire : à peine le conflit terminé, la France voit surgir, à la fin de 1945, le manifeste L’Empire latin, conçu par Alexandre Kojève et adressé au général de Gaulle [1]. 

Il ne s’agit toutefois pas ici d’établir une relation directe entre les réflexions de Kojève et celles de Cabanès ou de Fontoura. La référence au projet de Kojève permet plutôt de replacer les réflexions sur la Latinité dans le contexte intellectuel et géopolitique de l’époque. 

João Neves da Fontoura, membre de l’Académie Brésilienne des Lettres

Par la suite, en 1946, M. Fontoura, alors ministre brésilien des Affaires étrangères, affirme dans un entretien accordé au Monde [2] : 

« Mais, plus que tout, nous devons nous souvenir, nous Brésiliens – aussi bien que vous autres, Français, – que nous sommes issus de la même parenté spirituelle, que nous avons des origines et une civilisation commune. Notre rôle primordial, à vous comme à nous, n’est-il pas de travailler à la reconstruction du front latin ? À cet égard, le Brésil, pays neuf, mais que le développement de sa population place déjà au tout premier rang des nations latines, entend jouer un grand rôle. Il y réussira pour peu qu’il ouvre largement son territoire – ainsi qu’il y est décidé – à l’émigration et aux capitaux étrangers, avec toutes les garanties indispensables. Il devra surtout se défendre, de même que les autres républiques de l’Amérique latine, contre un nationalisme économique excessif en se souvenant, selon le mot de M. Willkie, qu’il n’existe aujourd’hui qu’“un seul monde” et que Rio de Janeiro n’est plus qu’à vingt-trois heures de Londres ou de Paris… »  

Quand le rêve devient réalité

Ces mots rencontrent en France des oreilles attentives, notamment celles de M. Cabanès qui, en 1948, lance l’initiative de l’Union latine au Quai d’Orsay. 

Celle-ci ne deviendra toutefois une réalité institutionnelle qu’en 1951, lorsque, au Brésil, Getúlio Vargas revient à la présidence de la République, cette fois par la voie démocratique, et conserve Fontoura à la tête de la chancellerie. 

Ensemble, ces hommes de pensée stratégique envisagent la nécessité de diversifier les possibilités de projection internationale du pays, au-delà de l’approche privilégiée par l’administration précédente, celle du président Eurico Gaspar Dutra, qui accordait une place centrale aux relations avec les États-Unis d’Amérique. Le Président Getúlio Dorneles Vargas, lors de son discours au 1er Congrès de l’Union latine.

Le Président Getúlio Dorneles Vargas, lors de son discours au 1er Congrès de l’Union latine

Leur volonté politique les pousse à contacter leurs homologues français et à organiser avec eux le premier congrès de l’Organisation, à Rio de Janeiro, du 14 au 19 octobre 1951 [3]. C’est alors la transformation du rêve en une réalité internationale concrète. 

Avec le deuxième congrès, organisé en Espagne en 1954, l’Union formalise le Traité de Madrid, signé par 26 pays [4], dont douze composeront le Conseil exécutif. Le nombre de membres augmentera ensuite jusqu’à atteindre près de quarante nations dans les années 1980.   

Apogée et déclin

Toutefois, c’est ici qu’un projet très prometteur commence à prendre les contours plus sombres que le Brésil esquisse trop souvent au cours de son histoire. 

Les graves instabilités qui se poursuivent de la fin du gouvernement Vargas au coup d’État de 1964, combinées à des politiques étrangères souvent hésitantes des présidents qui lui succèdent, aussi bien sous la dictature qu’en démocratie, réservent au pays un rôle secondaire au sein d’une organisation à laquelle il a pourtant largement contribué à donner naissance. 

L’Union latine connaîtra toutefois une nouvelle période d’activité à partir des années 1980, jusqu’au début des années 2010. Avec un soutien financier devenu progressivement plus fragile, elle cessera finalement ses activités en 2012, dans une relative indifférence des médias brésiliens. 

C’est la fin du projet porté par João Neves da Fontoura, Pierre Cabanès et plusieurs de leurs soutiens sur les deux rives de l’Atlantique.   

Conclusion

L’histoire de l’Union latine nous donne ainsi un exemple de la manière dont le Brésil, faute de volonté et de constance dans son action politique, peut perdre un rôle de premier plan au sein d’organisations auxquelles il a pourtant contribué de manière décisive. 

À mon avis, c’est un risque que l’on peut également observer aujourd’hui avec les BRICS. 

Dans ce contexte, il faut peut-être s’inspirer de la vision de ces hommes d’État du passé et croire au potentiel du Brésil, de la France et, plus largement, de la Latinité.  

Éder FONSECA 

Mis en ligne le 24 octobre 2026


Officiel du parquet de l’État de São Paulo Ingénieur diplômé de l’Université Santa Cecília de Santos et de l’INSA de Toulouse
Étudiant en géopolitique des Amériques 

[1] L’Empire latin, esquisse d’une doctrine politique française – KOJÈVE, Alexandre. Paris, 1945. 

[2] Transcription du journal Le Monde, édition du 30 août 1946 (entretien avec M. Neves da Fontoura). 

[3] O Brasil e as origens da União Latina – Fundação Alexandre de Gusmão, Centro de História e Documentação Diplomática. Brasília : FUNAG, 2002. 

[4] Argentine, Belgique, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, El Salvador, Équateur, Espagne, France, Guatemala, Haïti, Honduras, Italie, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, Portugal, République dominicaine, Roumanie, Uruguay, Venezuela.