

Né aux États-Unis, Charles Kergaravat revendique un ancrage fort avec la Bretagne. Il a quitté New York pour s'installer en Bretagne, à Ploemeur, où il a épousé une lorientaise. Il est aujourd'hui directeur marketing dans le secteur technologique. Charles Kergaravat a fondé l'association Breizh Amerika en 2015, puis en 2016 le Interceltic Business Forum. Ces deux initiatives ont pour ambition de mobiliser la diaspora bretonne, de connecter la Bretagne au monde, notamment par des projets collaboratifs, des échanges économiques, artistiques ou technologiques.
Propos recueillis par Pierrick Hamon

I-Dialogos : Charles Kergaravat, vous êtes à l’origine de la création du réseau Breizh-Amerika, qui vise à fédérer la diaspora bretonne aux États-Unis. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette initiative : quels constats, quelles motivations personnelles ou collectives vous ont conduit à lancer ce réseau, et quelle vision portiez-vous au départ pour la diaspora bretonne outre-Atlantique ? -
Charles Kergaravat : Je crois que la genèse de Breizh Amerika est d’abord une histoire personnelle, presque intime. Je suis né à New York de parents bretons qui avaient quitté la Bretagne dans les années 1960, donc avant le renouveau culturel breton. À la maison, la Bretagne était très présente : mes parents étaient fiers de leurs origines, ils parlaient breton, et nous participions à des rendez-vous bretons à New York, des repas, des moments de communauté. Et en même temps, à l’extérieur, la Bretagne était très peu connue. Elle n’existait presque pas dans l’imaginaire collectif américain.
J’ai grandi dans le Queens, un quartier où la diversité culturelle et linguistique est exceptionnelle, dans une classe d’école, vous avez parfois des élèves issus de dizaines de pays différents. Ça pousse forcément à se poser des questions : d’où je viens, qu’est-ce qui me relie à une histoire, à une culture ? Cette curiosité des origines, je l’ai ressentie très tôt.
Et puis il y avait aussi un constat plus fort. Mes parents appartenaient à une génération qui avait vécu une forme de dévalorisation de la langue et de la culture bretonnes. On sentait que c’était une fierté, mais aussi parfois une peine, avec l’impression que leur langue d’enfance n’avait pas eu la reconnaissance qu’elle méritait. Pour moi, ça a été un moteur. J’avais envie de contribuer, à ma manière, à une forme de réparation symbolique, et surtout à une mise en valeur.

Breizh Amerika est né de là, de l’envie de faire exister la Bretagne aux États-Unis, non pas comme une nostalgie, mais comme une richesse vivante à partager.
Très vite, l’idée a été aussi de fédérer, en rassemblant non seulement des Bretonnes et des Bretons, mais aussi des “amis de la Bretagne”, des gens qui y ont des attaches, une affection, une curiosité. Et la vision de départ, c’était justement cette combinaison. Une diaspora qui se structure, qui se reconnaît, qui se rencontre, et qui, souvent, commence par la culture, parce que c’est le premier langage commun, le premier point d’entrée. Une culture qui crée du lien, et qui peut ensuite ouvrir sur d’autres dynamiques.
I-Dialogos : Où en est Breizh-Amerika aujourd’hui ?
Charles Kergaravat : Aujourd’hui, Breizh Amerika a vraiment franchi un cap. On a beaucoup avancé et on a fêté nos dix ans l’an dernier. Ce qui caractérise le réseau, c’est la diversité des projets. On touche à la culture, à l’économie, et aussi à la langue, avec toujours la même idée de départ, celle de créer des ponts concrets entre la Bretagne et les États-Unis.
Dès le début, on a posé une marque de fabrique, celle des échanges culturels. Par exemple, en 2015, on a organisé à New York une résidence réunissant des musiciens traditionnels bretons et des musiciens garifuna, eux aussi issus d’une diaspora, du Belize et de Saint-Vincent. On les a mis en dialogue, on a construit une création commune, puis on l’a présentée au public américain. Et c’est resté un fil rouge, provoquer des rencontres, créer, puis partager et recueillir le regard américain.
En dix ans, on s’est forcément structuré. On reste une association à but non lucratif portée uniquement par des bénévoles, mais des bénévoles présents à la fois aux États-Unis et en Bretagne, ce qui nous permet d’agir des deux côtés de l’Atlantique. On a organisé des événements dans plus de 25 villes américaines, et aussi en Bretagne : des festoù-noz, des concerts, des résidences, des partenariats. Tout récemment, par exemple, on a travaillé avec le musée de jazz de La Nouvelle-Orléans, ce qui montre aussi notre capacité à nouer des liens avec des institutions culturelles américaines.

On a également développé un volet “langue” et “transmission”. On a noué un partenariat avec le Living Tongues Institute aux États-Unis pour intégrer un dictionnaire breton–anglais–français à une plateforme web dédiée aux langues en danger. Pour nous, c’est important : la diaspora, ce n’est pas seulement la mémoire, c’est aussi la transmission et l’accès à des ressources vivantes.
Et puis il y a le volet économique, qui a pris de l’ampleur, notamment avec le Breizh Amerika Startup Contest, conçu pour aider des jeunes entreprises bretonnes à mieux comprendre ce que signifie faire du business aux États-Unis. À ce jour, plus de 150 entreprises ont participé, et 15 ont pu vivre une immersion d’une semaine à New York.
Enfin, on a aussi produit des contenus, dont un documentaire intitulé Copains comme Cajuns, sur l’histoire croisée de la Bretagne et de la Louisiane, en mettant en lumière des parallèles forts, notamment la question de la langue : le breton en Bretagne, et en Louisiane le français cajun et le créole, qui font face à des dynamiques de fragilisation similaires.
Et je rajouterais un point très concret. Financer la culture, ce n’est pas simple. Donc on a cherché des modèles hybrides et des partenariats intelligents. Un bon exemple, c’est notre partenariat avec la Brasserie Lancelot en Bretagne.
On a co-créé deux bières, la Breizh Amerika IPA et la Breizh Amerika Session IPA, et une petite partie des recettes sert à financer nos projets culturels. C’est exactement l’esprit Breizh-Amerika, faire travailler ensemble le monde économique et une association, pour rendre possibles des projets qu’on ne pourrait pas porter seuls.
Donc, si je devais résumer, aujourd’hui Breizh Amerika, c’est un réseau plus structuré, une action plus large, et une capacité à faire dialoguer culture, économie et transmission, avec toujours cette logique de pont transatlantique.
I-Dialogos : Pouvez-vous nous dresser un état des lieux du réseau : nombre de membres, profils (professionnels, associatifs, étudiants, entrepreneurs…), répartition géographique aux États-Unis, et niveau d’implication des adhérents ?
Charles Kergaravat : Aujourd’hui, après plus de dix ans d’existence, on a une communauté assez large. On a plus de 10 000 personnes dans notre base de contacts, des gens qui suivent nos projets, qui viennent à des événements, qui relaient, qui s’inscrivent à nos actualités. Et à côté de ça, il y a le “noyau dur”, environ une vingtaine de membres très actifs, présents sur les deux rives de l’Atlantique, en Bretagne comme aux États-Unis, qui portent concrètement l’organisation et la production des projets.
Sur les profils, c’est très varié, et c’est justement une des forces de Breizh Amerika. On a des professionnels de secteurs différents, des entrepreneurs, des personnes issues du monde culturel, et aussi des étudiants ou des jeunes actifs qui cherchent un point d’ancrage, un réseau, une manière de rester connectés. Au fond, ce qui rassemble tout le monde, ce n’est pas un métier ou un statut, c’est l’envie de faire vivre un lien avec la Bretagne et de participer à des projets concrets.
Sur la répartition géographique, il y a évidemment des concentrations dans les grands hubs comme New York ou San Francisco, là où il y a historiquement des communautés bretonnes et où il y a aussi aujourd’hui une mobilité professionnelle importante. Mais ce qui me frappe le plus, c’est justement l’inverse. La Bretagne est partout. Comme on a organisé des événements dans plus de 25 villes, on a constaté qu’à chaque étape, on trouvait des Bretons, à Chicago, Détroit, Rochester, jusqu’au Nouveau-Mexique. Il y a toujours quelqu’un, souvent même plusieurs personnes bretonnes, qui ont cette histoire familiale, ce lien, cette curiosité.
…et puis, il y a la LOUISIANE
=> Zachary, le cajun de Saint-Malo
Et puis il y a un territoire à part dans notre histoire, la Louisiane. On y a mené beaucoup de projets parce qu’on s’y sentait bien, on y a été extrêmement bien accueillis. On y a rencontré des gens avec des origines bretonnes, parfois anciennes, et surtout une sensibilité très forte à la question de la langue, parce qu’eux aussi vivent cette expérience. Le français cajun et le créole se fragilisent. Ça crée une compréhension immédiate et une forme de proximité.
Enfin, sur le niveau d’implication, on a un réseau “large” qui suit, participe ponctuellement, relaie, et un réseau “engagé” qui donne du temps, de l’énergie, des compétences pour faire exister les projets. Et c’est vraiment ça, la richesse, une communauté transatlantique, très diverse, qui se mobilise dès qu’un projet a du sens.
I-Dialogos : Quels sont actuellement les principaux projets portés par Breizh Amerika ? Quelles sont vos priorités à court et moyen terme, et quels objectifs stratégiques vous êtes- vous fixés pour les prochaines années, tant en matière de structuration du réseau que de visibilité et d’impact ? -
Charles Kergaravat : Parmi nos projets actuels, il y en a un qui est vraiment historique et emblématique, le Breizh Amerika Collective. Depuis le début, l’idée est simple. Créer des résidences artistiques entre des musiciens de tradition bretonne et des musiciens américains contemporains, pour construire une création commune, puis la faire vivre sur scène à travers des concerts. C’est un format qui nous ressemble, parce qu’il incarne exactement ce qu’on veut faire, du lien, de l’échange, et une Bretagne vivante, en mouvement.
Récemment, le collectif a franchi une nouvelle étape avec une résidence au musée de jazz de La Nouvelle-Orléans, en collaboration avec deux musiciens de jazz afro-américains de renom. Et ce qui est fort, c’est que cette rencontre ne s’est pas arrêtée à une expérience “one-shot”. Elle a ensuite trouvé un écho très concret en Bretagne, puisque le collectif s’est produit au Festival Interceltique de Lorient l’été dernier. Le concert a été une vraie réussite, avec plus de 5 000 personnes, et surtout énormément de retours enthousiastes. Ça nous donne envie de continuer, de consolider ce partenariat, de réfléchir à la suite, potentiellement d’enregistrer, et de permettre à un public plus large, aux États-Unis comme en Bretagne, de découvrir cette création.

The Statue of Liberty in Gourin (Morbihan)
En parallèle, on a une autre réalité très forte. On reçoit énormément de demandes, de la part de villes, d’organisations, de festivals, un peu partout, pour accueillir des concerts, mais aussi pour organiser des projections de notre film, et proposer des conférences sur l’histoire des liens entre la Bretagne et les États-Unis. On y parle d’immigration, de trajectoires familiales, de passerelles culturelles. C’est évidemment très stimulant, mais ce n’est pas toujours simple, parce qu’on reste une association portée par des bénévoles, et que les États-Unis comme la Bretagne, c’est vaste. Donc une priorité importante pour nous, c’est de continuer à nous appuyer sur des partenariats, avec d’autres structures locales, d’autres institutions, d’autres réseaux, pour pouvoir emmener Breizh Amerika dans de nouvelles villes et faire grandir notre présence sans s’épuiser.
On a aussi des rendez-vous très fédérateurs qui reviennent chaque année. La Saint Yves, par exemple, c’est un moment où les gens se retrouvent, où on recrée du lien, où la Bretagne devient concrète et joyeuse. Et on continue aussi à participer à des festivals : je pense au Celtic Bayou Festival, ou encore au Festival acadien et créole. Ces événements sont précieux parce qu’ils nous mettent en contact avec des publics qui, souvent, ne connaissent pas la Bretagne.
Et justement, dans ces moments-là, on joue beaucoup sur une autre porte d’entrée, la gastronomie et les produits bretons. Très souvent, les Américains découvrent la Bretagne par le goût. Faire goûter le beurre breton, des gâteaux comme le gâteau breton ou le kouign-amann, le pâté Hénaff, présenter des produits, expliquer d’où ça vient. Ça crée toujours une réaction immédiate, presque un “effet waouh” sur la qualité, les saveurs, l’histoire. Et au fond, c’est exactement notre logique. On attire par la culture, par la musique, par la gastronomie, et avec le temps, ça porte ses fruits, parce que ça crée de la curiosité, puis de l’attachement, puis des liens durables.
I-Dialogos : Selon vous, comment faut-il aujourd’hui penser une diaspora : comme une communauté culturelle, un réseau professionnel, un espace d’influence, ou une combinaison de ces dimensions ?
Charles Kergaravat : Pour moi, une diaspora, d’abord, c’est une richesse. La Bretagne a une particularité. Beaucoup de Bretons ont dû partir, parfois par nécessité. Résultat, on trouve des Bretons un peu partout dans le monde. Et ces parcours, ce sont des vies riches. Les gens y apprennent d’autres façons de faire, acquièrent des compétences, construisent des réseaux, développent une expérience internationale. Très souvent, ils ont envie de rester utiles, d’aider, de contribuer d’une manière ou d’une autre à leur territoire d’origine.
Si on me demande si une diaspora est une communauté culturelle, un réseau professionnel ou un espace d’influence, je dirais que c’est une combinaison. La dimension culturelle est souvent la porte d’entrée. C’est ce qui rassemble, ce qui crée l’émotion, le sentiment d’appartenance. Ensuite, cela peut naturellement devenir un réseau professionnel, un relais économique, un espace de coopération et aussi un espace d’influence au sens positif du terme. Il s’agit de faire connaître la Bretagne, de la rendre visible, crédible et attractive dans des écosystèmes internationaux.
Je pense surtout qu’il faut voir la diaspora comme complémentaire. Une association comme la nôtre ne remplace pas les institutions, ni les villes, ni la Région. Au contraire, elle vient en soutien. D’ailleurs, la Région Bretagne a fait un vrai travail d’animation de cette diaspora, et c’est essentiel. L’enjeu, c’est d’articuler tout cela. Comment les réseaux diasporiques peuvent renforcer ce qui existe déjà, apporter de la souplesse, de la réactivité, ouvrir des portes, connecter des personnes et accélérer des projets.
Enfin, il y a un changement majeur. La diaspora d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. À l’époque de la génération de mes parents, on partait souvent pour très longtemps, parfois cinquante ans. Aujourd’hui, la mobilité est plus forte. On part pour trois ans, cinq ans, on change de pays, on revient, on repart. Cela crée davantage de circulation, davantage de ponts possibles. Et cela pose aussi une vraie question. Comment on accompagne le retour. Comment on aide les gens qui reviennent à réactiver leurs compétences localement, dans leur ville, dans des réseaux, dans des projets concrets. Donc oui, une diaspora est à la fois une communauté culturelle, un réseau et un levier. Mais surtout, c’est un capital humain et relationnel. L’enjeu est de le reconnaître, de le structurer et de le connecter intelligemment au territoire.
I-Dialogos : Dans ce cadre, quelle place spécifique la diaspora bretonne peut-elle occuper aux États-Unis, et plus largement sur la scène internationale ?
Charles Kergaravat : Je suis convaincu que la diaspora peut occuper une place très spécifique aux États-Unis, et plus largement à l’international, parce qu’elle peut être un moteur à plusieurs niveaux.
D’abord, c’est un moteur de projets. Une diaspora organisée permet à des initiatives de naître et de grandir plus facilement. Elle met en relation des personnes, des lieux, des compétences, et elle aide à passer de l’idée au concret. Aux États-Unis, où les réseaux comptent énormément, ce rôle d’accélérateur est particulièrement important.
Ensuite, c’est un moteur de visibilité et d’attractivité. La diaspora peut donner envie à plus d’Américains de découvrir la Bretagne, de s’y intéresser, d’y voyager, d’y travailler, ou simplement de la reconnaître comme un territoire singulier, avec une histoire et une identité fortes. C’est une forme de présence permanente, au quotidien, dans la société où l’on vit.
C’est aussi un moteur culturel. Promouvoir la culture bretonne, faire entendre nos langues, montrer une Bretagne vivante et contemporaine, ce n’est pas seulement “faire des événements”. C’est installer une image, créer de la curiosité, et faire en sorte que la Bretagne soit identifiée, respectée, et associée à une richesse.
Enfin, il y a une dimension très humaine, celle de l’entraide. Quand on part, ce n’est jamais complètement simple. On a besoin de repères, de conseils, de “bons tuyaux”, parfois juste d’un contact ou d’une oreille. Une diaspora, c’est aussi ça. Un réseau qui aide les personnes à s’orienter, à s’intégrer, à trouver leur place, et qui transforme l’expérience individuelle en dynamique collective.
Au fond, la place spécifique de la diaspora, c’est d’être à la fois un relais, un accélérateur et une communauté de soutien. Et quand elle se structure, elle peut avoir un vrai impact, au service de la Bretagne et de son rayonnement international.
I-Dialogos : Breizh-Amerika entretient-il ou envisage-t-il des relations avec d’autres diasporas présentes aux États-Unis, qu’elles soient régionales, nationales ou culturelles ? Voyez-vous un intérêt à développer des coopérations inter-diasporas, notamment sur des enjeux économiques, culturels, académiques ou politiques ?
Charles Kergaravat : Oui, clairement, et on le fait déjà. Breizh Amerika n’a jamais pensé la diaspora bretonne comme un “bloc” isolé. Aux États-Unis, les diasporas fonctionnent souvent par écosystèmes, et il est naturel de créer des passerelles, surtout quand on partage des histoires, des cultures, ou des enjeux communs.
Il est naturel de créer des passerelles avec des diasporas d’autres pays
On a développé beaucoup de liens, en particulier avec les diasporas des pays celtes. C’est notamment le cas à travers l’Interceltic Business Forum, qui est un cadre très concret pour construire des relations à la fois humaines et économiques. Dans ce type de dynamique, on ne parle pas seulement d’identité ou de culture, on parle aussi de coopération, de réseaux, d’opportunités et de projets.
Concrètement, on est en relation avec des structures comme Global Welsh, Global Cornish, le Scottish Business Network, et bien sûr des réseaux issus de la diaspora irlandaise. L’intérêt est double. D’un côté, on gagne en visibilité et en capacité d’action en se connectant à des communautés déjà structurées. De l’autre, on crée des synergies, parce que ces diasporas ont souvent des expériences très avancées sur la manière d’animer un réseau, de soutenir des initiatives économiques, ou de faire rayonner une culture.
Et je pense que c’est une direction importante pour l’avenir. Les coopérations inter-diasporas permettent d’élargir l’impact, de mutualiser, et d’être plus forts ensemble, tout en gardant l’identité de chacun.
I-Dialogos : Comment percevez-vous aujourd’hui la place de la Bretagne à l’international ?
Charles Kergaravat : Je la perçois comme une place pleine de potentiel, mais avec une réalité très française. La France reste un pays extrêmement centralisé, et sur les questions internationales, beaucoup de choses continuent de se jouer à Paris, que ce soit en termes de moyens, de visibilité, ou tout simplement de prises de décision.

Je suis admiratif du travail mené par la Région Bretagne
Cela dit, je suis très admiratif du travail mené par la Région Bretagne, notamment sur les liens avec les pays celtes. On a vu, surtout après le Brexit, une volonté claire de renforcer ces relations, avec des accords et des coopérations formalisées, par exemple avec le Pays de Galles et d’autres partenaires. À mon sens, c’est une direction stratégique, et il faut continuer à la consolider dans la durée.
Et là où je vois aussi un vrai potentiel, c’est au niveau des villes et des universités. Il y a des dynamiques qui peuvent se construire très concrètement à ces échelles-là. Les universités ont des réseaux de recherche, des partenariats académiques, des mobilités étudiantes. Les villes peuvent développer des coopérations culturelles, économiques, ou d’innovation, parfois très agiles, très opérationnelles.
Avec sa géographie, son ouverture maritime, sa culture, ses écosystèmes, la Bretagne a tout intérêt à développer des liens internationaux de manière proactive. Sans forcément attendre que tout parte de Paris. L’idée, ce n’est pas de se substituer à l’État, mais de renforcer la capacité du territoire à créer des ponts, et à faire vivre des coopérations concrètes, au plus près des acteurs.
I-Dialogos : Selon vous, les réseaux de la diaspora peuvent-ils devenir des acteurs structurants de la projection internationale des territoires, en complément – ou parfois en anticipation – des cadres institutionnels classiques ?
Charles Kergaravat : Oui, je pense qu’ils peuvent devenir des acteurs structurants, mais à une condition très claire. Il ne s’agit pas de remplacer les institutions. Il s’agit d’être complémentaires, et parfois d’apporter autre chose, différemment.

Les réseaux diasporiques ont un avantage. Ils sont souvent plus proches du terrain. Ils connaissent les codes locaux, ils savent qui contacter, ils voient rapidement ce qui fonctionne, ce qui bloque, et ils peuvent agir avec une certaine agilité. Là où les cadres institutionnels ont une légitimité, des moyens, une continuité, les réseaux de diaspora peuvent apporter de la réactivité et une capacité à créer du lien humain.
Et je pense que ce lien humain est devenu encore plus précieux depuis le Covid. On a vu une rupture du lien social. Le monde s’est beaucoup digitalisé, et paradoxalement, on se parle parfois moins. On échange davantage en ligne, mais souvent de façon plus tendue, plus polarisée. Dans ce contexte, on a besoin de lieux et de moments où les gens se retrouvent, dialoguent, se reconnaissent. Très souvent, c’est la culture qui joue ce rôle de déclencheur.
Je le vois très concrètement à travers des événements comme la Saint Yves, ou des rendez-vous culturels autour de la musique bretonne et américaine. On crée un espace où des gens se rencontrent, et où le lien se refait. Et je le vois aussi dans un autre registre, avec les connexions économiques au sein des réseaux celtes, où l’on met en relation des personnes qui ont envie de construire quelque chose, de coopérer, de partager des opportunités.
Au fond, ces réseaux deviennent structurants parce qu’ils répondent à un besoin très actuel. Ils recréent de la confiance, du lien, de la continuité. Et quand ils sont bien articulés avec les institutions, ils renforcent la projection internationale d’un territoire, parce qu’ils transforment la relation en une communauté active, pas seulement en une stratégie sur le papier.
I-Dialogos : Le think tank I-Dialogos, qui travaille notamment sur les questions de territoires, de gouvernance multi-niveaux et de diasporas à l’échelle mondiale, pourrait-il constituer un partenaire d’intérêt pour Breizh-Amerika ?
Charles Kergaravat : Oui, après plus de dix ans d’existence, on arrive à un moment où il devient intéressant de prendre un peu de recul et de partager l’expérience. Ce qu’on a réussi, ce qu’on a fait de bien, mais aussi ce qui a moins bien marché, les erreurs, les contraintes, et surtout la manière dont on a construit les choses, étape par étape. Parce qu’au fond, ce retour d’expérience peut être utile à d’autres réseaux, à d’autres territoires, et il peut aussi inspirer des initiatives similaires.
De l’importance de la revitalisation des langues en danger.
I-Dialogos : Quels types de réflexions, d’échanges ou de coopérations intellectuelles et stratégiques vous sembleraient utiles ou pertinents ?
Charles Kergaravat : Je pense que ce qui est particulièrement intéressant, c’est de renforcer le dialogue avec des régions qui sont aujourd’hui de véritables terrains d’expérimentation. Des territoires qui testent, qui innovent, qui cherchent des solutions très concrètes à des défis majeurs. Pour la Bretagne, ces échanges sont précieux, parce qu’ils permettent d’apprendre plus vite, de comparer les approches, et parfois d’anticiper. Et dans tout ça, le dialogue est clé. Un dialogue régulier, structuré, qui mette autour de la table des acteurs qui ne se rencontrent pas naturellement.
Dans ce cadre, je vois plusieurs thématiques prioritaires.
D’abord, la technologie et l’intelligence artificielle appliquées aux langues. C’est un sujet qui nous mobilise beaucoup, parce qu’on travaille déjà avec des personnes dans les pays celtes, mais aussi en Louisiane et avec des communautés amérindiennes. L’enjeu, c’est de comprendre comment l’IA peut aider à l’apprentissage, à la transmission, et à la revitalisation de langues en danger.
Ensuite, la question des territoires et de l’adaptation, notamment sur le littoral. À travers nos projets, on voit des parallèles très forts entre la Bretagne et la Louisiane, par exemple autour de l’érosion. Il y a un vrai intérêt à organiser des échanges comparés, pour comprendre ce que chacun met en place, ce qui fonctionne, et comment des communautés peuvent apprendre les unes des autres.
Un troisième axe, ce sont les transitions économiques et énergétiques. Dans l’espace celtique, on voit des projets très intéressants, notamment autour des énergies renouvelables en mer. Je pense que la Bretagne a tout intérêt à intensifier les échanges sur ces sujets, parce que ce sont des enjeux stratégiques et très concrets, et parce qu’il y a déjà des expériences dont on peut s’inspirer.
Enfin, il y a un axe transversal, mais essentiel, autour de l’économie, de l’entrepreneuriat et des réseaux. Très souvent, la question est simple. Quels dialogues faut-il ouvrir, entre quelles personnes, pour que des projets se déclenchent. Comment on crée les bonnes connexions, au bon moment, avec des formats efficaces. Et c’est là que la diaspora peut jouer pleinement son rôle de passerelle, parce qu’elle connaît les codes, qu’elle a des contacts, et qu’elle peut aider à transformer une intention en coopération réelle.
I-Dialogos : Enfin, quel message souhaiteriez-vous adresser aux Bretonnes et Bretons vivant aux États-Unis, mais aussi à celles et ceux restés en Bretagne, sur le rôle que peut jouer une diaspora organisée dans un monde en recomposition ?
Charles Kergaravat : Le message que j’aimerais adresser, d’abord aux Bretonnes et aux Bretons qui vivent aux États-Unis, c’est simple. Il est possible de s’impliquer. Même modestement. Il existe des réseaux bretons partout dans le monde, et donner un peu de son temps, de son énergie, de ses compétences, c’est déjà contribuer à valoriser la Bretagne. Ça peut passer par la culture, par un événement, par un coup de main, par une mise en relation.
Et puis j’ai aussi une réflexion plus personnelle. Je pense aux générations de mes parents, et même à celles d’avant. Sur un siècle, on estime que des dizaines de milliers de personnes ont quitté des territoires comme le Centre Bretagne, souvent pour des raisons économiques, parce que la Bretagne était plus pauvre et qu’il fallait aller chercher des opportunités ailleurs. Ces Bretons-là, on les appelait des immigrés. Moi-même, je suis fils d’immigrés, et je sais ce que ce mot porte comme histoire, comme efforts, comme courage, mais aussi parfois comme regard extérieur.
Et quand je regarde aujourd’hui, je trouve intéressant de voir à quel point le vocabulaire a changé. Beaucoup de jeunes français veulent partir, avoir une expérience à l’international. Mais très souvent, ils ne se définissent plus comme “immigrés”. Ils se définissent comme “expats”. Et ça pose une vraie question. Qu’est-ce qui s’est passé en quarante ans pour que nos grands-parents soient des immigrés, et que nous, quand on part, on se présente comme des expatriés ? Qu’est-ce que ça dit de notre rapport à l’identité, au statut social, et aussi du regard qu’on porte sur ceux qui arrivent chez nous ?
La Bretagne porte une histoire de départs sur plusieurs siècles, et c’est aussi ce qui l’a rendue ouverte sur le monde. Se souvenir de cette histoire, c’est utile pour éclairer nos réflexions actuelles, avec plus de lucidité, d’humilité, et de cohérence.
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Objectifs de l'association vcrée en 2015

=> BREIZH AMERIKA est une association à but non lucratif créée pour concevoir, faciliter, promouvoir et soutenir des projets culturels et économiques innovants et collaboratifs d'envergure, renforçant ainsi les relations et la coopération entre les États-Unis et la Bretagne. Par le développement et le soutien de projets artistiques ambitieux, nous souhaitons faire découvrir la culture, la langue et le cinéma bretons au public américain. Animés par la passion de créer des échanges et des collaborations uniques entre musiciens et artistes bretons et américains, nous encourageons également les acteurs économiques à multiplier les opportunités et à tisser des liens transatlantiques durables grâce à nos projets.
=> BREIZH AMERIKA is a non-profit organization established to create, facilitate, promote, and sponsor wide-ranging innovative and collaborative cultural and economic projects that strengthen and foster relations and cooperation between the United States of America and the region of Brittany, France. Through the development and sponsorship of ambitious artistic projects we hope to increase awareness of Breton culture, language and film to American audiences. We are guided by a passion to develop unique exchanges and collaborations between Breton and American musicians and artists, while inciting economic actors to expand opportunities and build durable Transatlantic links through our projects.youtube