Mali, Azawad : guerre de légitimité Abdoulahi ATTAYOUB (Lyon)

Abdoulahi ATTAYOUB est le président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) / Tanat. Il est aussi Consultant en relations internationales (Sahel), membre et éditorialiste du ThinkTank I-Dialogos.

Dans un entretien récent, un spécialiste du Sahel a cru trouver une parade aux revendications du FLA en affirmant que l'Azawad ne serait qu'une fabrication idéologique. 

Il est pour le moins révélateur qu'un commentateur connu pour son hostilité déclarée envers le peuple touareg, et dont les analyses s'inscrivent manifestement dans le sillage de la propagande des régimes sahéliens qui combattent ce peuple, n'ait pu trouver d'autre argument que celui-là. 

Il lui aurait suffi de s'interroger sur l'origine des noms des pays et des villes du Sahel, et d'en demander la signification aux populations autochtones, pour éviter une sortie aussi prévisible que peu convaincante. Car les représentations territoriales ne naissent pas ex nihilo : elles s'enracinent dans des pratiques, des mémoires et des dynamiques sociales séculaires. 

Cette démonstration relève davantage du mercenariat intellectuel que de la démarche scientifique. Elle tente, sous couvert d'une apparente neutralité académique, de légitimer un discours militant et partisan que ceux qui suivent la question de l'Azawad connaissent et décryptent depuis plus de trente ans. 

Ceux qui pensent trouver là un argument opposable aux Mouvements de l'Azawad oublient trop commodément que l'État malien, dans sa forme actuelle, est lui-même une construction récente du colonialisme français. 

C'est la France coloniale qui a décidé d'enfermer des communautés dans des frontières arbitraires, tracées sans égard pour les réalités humaines du terrain ni pour la volonté des peuples qu'elle y a trouvés. Ignorer cet héritage revient à éluder un élément central de compréhension des tensions actuelles. 

La séquence historique véritablement pertinente est donc celle-ci : quel était l'état politique de ces territoires sahéliens à l'arrivée de la France, il y a tout juste un peu plus d'un siècle ? Quelle était leur organisation sociale et politique au moment de la conquête coloniale ? C'est dans cette séquence que se trouvent les clés de lecture des revendications contemporaines, et non dans des reconstructions sélectives et intéressées du passé. 

Dialogue, reconnaissance honnête des réalités historiques et intelligence collective

S'arroger le droit de convoquer à sa convenance les seules périodes de l'Histoire susceptibles de servir ses ambitions du moment, c'est prendre le risque d'aggraver la crise, d'endurcir les positions et d'alimenter des dynamiques de violence. 

Mobiliser certains épisodes historiques au détriment d'autres, uniquement parce qu'ils servent des intérêts présents, constitue une démarche dangereuse qui radicalise les postures et contribue à prolonger les conflits. Les récits épiques d'empires, largement embellis et nourris de mythes, ne sauraient effacer l'histoire des peuples et des territoires pour servir de caution à la domination de certaines communautés sur d'autres. 

Cette tendance à réécrire l'Histoire et à redéfinir les réalités de terrain constitue l'une des failles profondes de l'idéologie portée par les promoteurs actuels de l'AES. 

C'est d'autant plus regrettable que ce projet aurait pu représenter une avancée significative, capable d'atténuer les conséquences humaines de frontières qui continuent de diviser des peuples et des familles lesquels, dans leurs pratiques et leurs perceptions spatiales réelles, n'en ont jamais tenu compte. 

La solution durable ne réside ni dans la négation des identités ni dans l'imposition d'un récit unique, mais dans la reconnaissance mutuelle et l'organisation d'une coexistence pacifique. Cela suppose que certains consentent à abandonner les privilèges hérités de l'ancien colonisateur et reviennent à une approche réaliste de la situation, débarrassée de toute velléité de domination et d'instrumentalisation de la légitimité internationale. 

L'expérience récente l'a démontré : les crises sahéliennes ne trouveront pas d'issue militaire. 

Seuls le dialogue, la reconnaissance honnête des réalités historiques et l'intelligence collective permettront d'ouvrir une voie vers la paix et l'épanouissement de tous les peuples du Sahel, une souveraineté véritable, enfin portée par l'ensemble de ses habitants, qui pourront alors se consacrer à la seule lutte qui vaille : celle du développement commun. 

Il est illusoire de prétendre construire et développer le Sahel central en excluant et stigmatisant certaines communautés, notamment pastorales, dont les territoires traditionnels représentent plus de la moitié de la superficie de ces États postcoloniaux. 

Abdoulahi ATTAYOUB Président de l'Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE) Lyon (France)               05 mai 2026

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article précédent du 29 avril 2026

Azawad-Mali : quand le recours à la force compromet toute perspective de paix Abdoulahi 

La séquence qui se déroule actuellement dans le conflit opposant l'État central du Mali à l'Azawad ne devrait surprendre personne parmi ceux qui suivent attentivement cette question. Depuis que les autorités maliennes ont dénoncé les accords d'Alger et opté pour la voie militaire afin de traiter la question azawadienne, il était prévisible que le conflit ne ferait que se perpétuer et s'intensifier. 

L'alliance tactique entre le Front de Libération de l'Azawad (FLA) et le JNIM s'inscrit en miroir de choix symétriquement funestes : le recours par le pouvoir malien à des mercenaires étrangers et à des milices communautaires et tribales, chargés de mener des exactions contre les populations civiles peules et touarègues de l'Azawad et du Macina. En faisant ce choix, Bamako a délibérément éloigné toute perspective d'un retour à la stabilité. 

Un récit national au service de l'exclusion

Le slogan « Mali un et indivisible » restera lettre morte tant que certains continueront de concevoir le Mali actuel comme le prolongement d'un passé largement mythifié, dont les légendes sont régulièrement convoquées pour légitimer la suprématie supposée de certaines communautés sur d'autres. Un État ne se construit pas sur des mythes ethnocentrés ; il se bâtit sur la justice et l'égalité réelle de ses citoyens. 

Il faut ici pointer une contradiction criante : ceux qui dénoncent les méthodes du JNIM et du FLA en les qualifiant de terroristes se gardent bien de la même rigueur lorsqu'il s'agit des agissements des FAMAS ou des mercenaires russes d'Africa Corps. L'ancien ministre Sadio Camara a fait venir les hommes de Wagner, dont la mission a semblé se résumer au ciblage ethnique : des drones frappant des campements et des véhicules civils, endeuillant des centaines de familles azawadiennes. Silence assourdissant, alors, de ces mêmes « démocrates ». De quelle démocratie peuvent-ils véritablement se réclamer ? 

Une chronologie qui établit les responsabilités

En retraçant les événements depuis 2012, les responsabilités des différents acteurs apparaissent avec clarté. Au lendemain des affrontements de 2012 et de la proclamation de l'Azawad, la communauté internationale a imposé un accord de paix entre l'État malien et les mouvements azawadiens. Cet accord a été progressivement sabordé par les autorités maliennes, et plus encore depuis l'avènement des juntes militaires successives, avant d'être finalement dénoncé ouvertement. C'est dans ce contexte que Wagner fut appelé pour « reprendre » Kidal, ville où l'armée malienne était pourtant déjà déployée, conformément aux arrangements issus dudit accord. 

Les autorités de Bamako ont ensuite entrepris de qualifier l'ensemble des acteurs dissidents de « terroristes », espérant entraîner la communauté internationale dans une lecture partiale et commode de la situation. Dans le même temps, les FAMAS se sont livrées à ce qui s'apparente à un nettoyage ethnique contre les Peuls et les Touaregs, causant des milliers de victimes civiles sans aucune logique sécuritaire apparente. 

Au regard de ces faits, on ne peut raisonnablement reprocher au FLA de chercher à créer les conditions nécessaires pour faire face à la violence d'une armée qui massacre sa propre population avec l'appui de mercenaires étrangers. Quant à la « montée en puissance » si souvent proclamée des FAMAS, elle s'est révélée à sa juste mesure : Kidal n'a pu être reprise qu'adossée aux bagages de Wagner. La ville, aujourd'hui revenue sous contrôle azawadien, demeure le symbole d'une résistance à l'injustice, à l'exclusion et aux humiliations qui n'ont pratiquement pas cessé depuis les années 1960. 

Kidal comme symbole, l'Azawad comme réalité

La cristallisation de certains esprits sur Kidal, en réalité sur la communauté touarègue tout entière, en dit long sur les limites de leur réflexion politique. Le pouvoir malien a toujours désigné les mouvements de l'Azawad comme ses ennemis principaux. Cette réalité transparaît dans certains discours officiels et se distille sournoisement dans l'opinion publique, galvanisant les foules dans un mélange de ressentiment, de racisme et de récit national construit autour de mythes ethnocentrés. 

Ceux qui s'alarment des risques de décomposition de l'État malien dans sa forme actuelle feignent d'ignorer que cet État ne parvient pas à jouer son rôle envers l'ensemble de ses populations. La junte qui a plongé le Mali dans le chaos actuel, et qui a largement contribué à entraîner les deux autres pays du Sahel central dans la même aventure, rame à contre-courant de l'histoire et devrait être tenue pour responsable des conséquences de ses choix. 

À un moment donné, il faut savoir garder raison et ne pas insulter l'intelligence des peuples sahéliens. L'équilibre par la force que recherche Bamako pourrait, paradoxalement, créer les conditions d'un retour au réalisme politique, celui-là même que les accords d'Alger tentaient d'incarner. Il reste à espérer que ce réalisme ne s'impose qu'après avoir évité de nouvelles souffrances aux populations civiles, premières et principales victimes de cette tragédie. 

Abdoulahi ATTAYOUB Consultant  Lyon (France)                  

29 avril 2026

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L'article précédent du 16 avril 2026

ADS : Un nouvel espoir pour le Sahel ?

Le 7 avril 2026, à Bruxelles, naissait l'Alliance des Démocrates pour le Sahel (ADS) : une nouvelle coalition d'acteurs de la société civile engagés dans une opposition active aux régimes militaires actuellement au pouvoir au Burkina Faso, au Mali et au Niger. 

Sa création, qui vient s'ajouter à d'autres initiatives qui l'ont précédée, intervient dans un contexte de crise institutionnelle aiguë dans ces trois États sahéliens, et mérite, à ce titre, une attention et une analyse rigoureuses, au-delà des enthousiasmes comme des scepticismes de circonstance. 

Un contexte d'impasse structurelle

Engagés dans des dynamiques d'opposition peu productives, les trois pays peinent à stabiliser leurs trajectoires respectives. Oscillant entre les registres de la transition, de la transformation et de la refondation sans s'inscrire clairement dans l'un d'eux, ils semblent encore en quête d'un cap à la fois lisible et crédible, susceptible de répondre aux attentes de leurs peuples. 

Ce flottement conceptuel s'accompagne d'un positionnement diplomatique hésitant, tant à l'égard de leur environnement régional que de la scène internationale, ce qui hypothèque l'affirmation d'un projet politique pleinement cohérent. L'ensemble s'inscrit dans un contexte sécuritaire en dégradation progressive, où les populations civiles demeurent particulièrement exposées aux effets de stratégies dont les résultats restent limités. 

Les difficultés accumulées contribuent ainsi au ralentissement des dynamiques institutionnelles et continuent d'obérer les conditions de vie comme les perspectives à moyen terme. 

L'ADS : une réponse à la hauteur des enjeux ? 

C'est précisément à la lumière de l'ampleur de ces difficultés structurelles et de l'urgence d'un sursaut citoyen que l'ADS a vu le jour. Son ambition déclarée est d'amorcer une action alternative susceptible d'alimenter des projets nationaux fondés sur un retour aux aspirations profondes des peuples, leur permettant de reprendre la main sur leurs choix de gouvernance et de désigner les dirigeants capables d'incarner cette volonté de réappropriation de la souveraineté. L'ambition est louable. Reste à savoir si elle se traduira en démarche méthodique et inclusive, ou si elle demeurera au stade de la déclaration d'intention bien intentionnée.

Le lieu de naissance comme registre de délégitimation : enjeux et limites 

L'une des premières critiques adressées à l'ADS porte sur son lieu de création (Bruxelles), comme si naître en dehors du Sahel suffisait à invalider la légitimité du mouvement. Cet argument s'inscrit dans une logique de contestation politique ad hominem et tend à se substituer à l'analyse du projet sur le fond, faute d'arguments substantiels. Deux éléments de contexte méritent d'être rappelés. 

D'une part, les autorités en place offrent peu d'espaces de délibération citoyenne, ce qui contraint les opposants à s'organiser hors des frontières nationales. Dans ces conditions, reprocher à une opposition de s'organiser à l'extérieur revient, en réalité, à lui reprocher d'exister. 

D'autre part, l'histoire des mouvements d'émancipation africains enseigne précisément le contraire : la grande majorité des organisations qui ont contribué à l'émancipation des peuples du continent ont été initiées et structurées hors de leur territoire avant de s'implanter sur le terrain. 

On célèbre justement cette année le centenaire de l'Étoile Nord-Africaine, fondée à Paris en 1926, qui fut le point de départ du mouvement national ayant contribué à la lutte anticoloniale et éveillé la conscience politique de peuples bien au-delà de l'Afrique du Nord. 

La géographie de la fondation n'a jamais déterminé la légitimité d'un combat politique. Ce sont les idées portées, leur cohérence et leur ancrage dans les réalités vécues par les peuples qui en décident. 

Les conditions d'une crédibilité durable 

Les critiques formulées jusqu'ici à l'endroit de l'ADS portent essentiellement sur des questions de forme, faute d'arguments politiques substantiels capables d'alimenter un débat constructif sur l'avenir du Sahel. 

C'est le signe, à ce stade, que le mouvement n'a pas face à lui d'adversaire sérieux sur le terrain des idées. Toutefois, la crédibilité ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, à travers la cohérence des actions et la rigueur du travail analytique et politique produit. 

Pour répondre à ses ambitions et aux attentes légitimes des peuples sahéliens, l'ADS devra relever quatre défis structurants. 

Elle devra d'abord forger un narratif innovant et ancré dans les réalités, attentif aux dynamiques sociopolitiques spécifiques du Burkina Faso, du Mali et du Niger, sans se laisser enfermer dans des cadres idéologiques autocentrés qui reproduiraient les travers ayant largement contribué à précipiter ces pays dans la crise actuelle. 

Elle devra ensuite préserver son unité interne, en prévenant les divergences d'agendas qui ont historiquement fragilisé, voire définitivement brisé, des coalitions comparables avant même qu'elles aient pu produire un impact tangible. 

Elle devra également entretenir des liens organiques avec les sociétés civiles locales, afin que la réflexion produite depuis l'extérieur soit constamment irriguée par les dynamiques de terrain, et non coupée des réalités qu'elle prétend analyser. 

Elle devra enfin résister à la tentation du positionnement partisan, qui transformerait rapidement une plateforme d'action collective en simple tribune d'opposition conjoncturelle, réduisant ainsi sa portée et compromettant sa légitimité à long terme. 

L'avenir dira si l'ADS est capable de tenir cette ligne exigeante. Pour l'heure, sa naissance constitue un signal politique qui mérite d'être salué et pris au sérieux, non comme une solution achevée, mais comme l'amorce d'une réponse citoyenne à une crise qui, faute de contre-pouvoirs structurés, risque de s'approfondir davantage. 

Abdoulahi ATTAYOUB, Consultant Lyon (France)      16/04/2026                   

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Article précédent du 15 mars 2026

La légitime défense préventive : une tentation dangereuse pour l’ordre international

Depuis quelque temps, experts et observateurs mettent en garde contre un glissement discret mais profond dans le discours stratégique de certaines puissances : la normalisation de la légitime défense préventive. Derrière cette notion se profile une mutation lourde de conséquences pour le système international établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Le cadre juridique issu de la Charte des Nations unies repose sur un principe central : l’interdiction du recours à la force dans les relations internationales. L’article 2 §4 de la Charte interdit clairement aux États de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État. 

La seule exception admise est celle prévue par l’article 51 : la légitime défense en cas d’attaque armée. Ce principe, déjà présent dans la tradition juridique internationale, impose des conditions strictes : la nécessité, l’imminence et la proportionnalité. 

Or, la doctrine de la légitime défense préventive va bien au-delà de ces critères. Elle repose sur l’idée qu’un État pourrait frapper un adversaire non pas parce qu’il a été attaqué, ni même parce qu’une attaque est imminente, mais parce qu’il pourrait représenter une menace future. Si cette logique venait à s’imposer, elle ouvrirait une brèche majeure dans l’architecture juridique internationale. 

Car les conséquences seraient évidentes : tout État estimant en avoir les moyens pourrait invoquer une menace potentielle pour justifier une offensive militaire. L’histoire montre pourtant que les perceptions de menace sont souvent subjectives et instrumentalisées. Une telle évolution risquerait donc d’encourager les guerres préventives, de multiplier les conflits régionaux et de raviver des ambitions expansionnistes que le droit international avait précisément pour vocation de contenir. 

Depuis la création de l’ONU, l’objectif central du droit international consiste à : limiter la violence entre les États et substituer des règles au rapport de force brut. Certes, ce système est imparfait et parfois contourné. Mais il constitue néanmoins un mécanisme capable d’encadrer les rivalités internationales. 

Remettre en cause ce cadre au nom d’une lecture opportuniste de la sécurité reviendrait à fragiliser l’un des piliers de la stabilité mondiale. 

Vers une application sélective du droit ? 

Plus inquiétant encore, certains discours récents semblent légitimer une application sélective du droit. L’idée selon laquelle le droit international ne devrait s’appliquer qu’entre « nations respectables » constitue une rupture profonde avec son principe fondateur : l’universalité de la norme juridique. 

Le droit international n’a jamais été conçu pour récompenser les vertueux et punir les autres. Il existe précisément pour encadrer les relations entre tous les États, y compris ceux dont les systèmes politiques, les valeurs ou les alliances diffèrent. 

Dans le même temps, les conséquences géopolitiques du conflit actuel dépassent largement le cadre régional. L’une des victimes collatérales pourrait être la cohésion du groupe des BRICS, souvent présenté comme l’un des vecteurs de l’émergence d’un ordre international multipolaire. Les divergences d’intérêts entre ses membres, accentuées par les crises internationales, pourraient ralentir cette dynamique. 

La situation révèle également les limites de l’influence française au Moyen-Orient. Malgré les liens historiques étroits hérités notamment du Mandat français sur le Liban, la France peine aujourd’hui à peser sur les équilibres stratégiques régionaux. Cette difficulté illustre l’évolution du rapport de force international, dans lequel les puissances européennes disposent d’une marge d’action plus restreinte face aux acteurs majeurs de la région. 

Quid du débat démocratique dans plusieurs pays occidentaux ? 

Une autre conséquence plus discrète mais tout aussi préoccupante concerne la qualité du débat démocratique dans plusieurs pays occidentaux. Sur certaines questions internationales particulièrement sensibles, le débat public semble parfois se réduire à une opposition binaire, dans laquelle les voix critiques sont rapidement marginalisées. Pourtant, la vitalité des démocraties repose précisément sur la pluralité des analyses et la confrontation argumentée des points de vue. 

Enfin, la mobilisation d’une partie significative de leurs capacités militaires par les États-Unis et Israël rappelle que même les puissances les plus avancées doivent composer avec des contraintes matérielles et stratégiques. Elle soulève également une question essentielle : quelle cohérence stratégique à moyen et long terme dans un monde marqué par le retour des rivalités entre grandes puissances ? 

Au fond, la question dépasse largement le cadre d’un conflit particulier. Elle touche à l’avenir même du système international : celui-ci continuera-t-il à être structuré par le droit, ou glissera-t-il progressivement vers une logique de puissance et de préemption ? S

i la légitime défense préventive venait à devenir une norme implicite, l’ordre international pourrait entrer dans une période où la force primerait de nouveau sur la règle. L’histoire du siècle dernier rappelle pourtant le prix que le monde a déjà payé pour une telle logique. 

Abdoulahi ATTAYOUB 

Consultant Lyon (France)                                                            15 mars 2026

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Article précédent du 3 février 2026

Niger : Les approximations diplomatiques du général Tiani

La récente sortie du chef de l’État nigérien, le général Abdourahmane Tiani, suscite de légitimes inquiétudes quant à l’agenda politico-diplomatique du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). À la suite de l’attaque perpétrée contre l’aéroport international Diori Hamani et la base militaire 101 de Niamey, le 29 janvier 2026, le président nigérien a tenu des propos pour le moins inhabituels dans les usages diplomatiques internationaux. Il a publiquement accusé trois chefs d’État, Patrice Talon (Bénin), Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire) et Emmanuel Macron (France), d’être des « sponsors » des assaillants. 

En citant nommément ces dirigeants, le général Tiani a franchi un nouveau palier dans l’escalade verbale qu’il entretient depuis plusieurs mois avec ces pays. Le ton employé, peu conforme aux codes diplomatiques, interroge sérieusement la volonté réelle du régime de sortir le Niger de son isolement international et, partant, d’atténuer les souffrances quotidiennes des populations déjà éprouvées. 

Les conséquences désastreuses d’une lecture biaisée du réel

L’exacerbation des tensions avec ces trois partenaires majeurs risque d’aggraver sensiblement la situation socio-économique des Nigériens. La fermeture prolongée de la frontière avec le Bénin prive déjà le pays de son principal accès à la mer, avec des répercussions directes sur l’approvisionnement, le coût de la vie et la circulation des marchandises. Par ailleurs, la présence d’une importante diaspora nigérienne en Côte d’Ivoire constitue un pilier essentiel du soutien familial et économique pour de nombreux foyers au Niger. 

Quant aux relations avec la France, au-delà de la nécessaire redéfinition de ce partenariat, elles demeurent un élément structurant de l’environnement diplomatique et stratégique du pays. Or, aucune de ces considérations ne semble avoir pesé dans l’adoucissement du discours présidentiel. Cette gestion approximative des relations internationales, marquée par un manque évident de discernement, assombrit encore davantage les perspectives d’une sortie apaisée et rapide de la crise que traverse le Niger.

Une vision diplomatique déroutante

Sans préjuger des réponses que pourraient apporter les États mis en cause, il apparaît clairement que le régime nigérien éprouve de sérieuses difficultés à reconstruire un environnement diplomatique favorable à la levée de l’isolement. À la différence des autres pays du Sahel central, qui semblent adopter une posture plus mesurée et plus attentive aux réalités géopolitiques, le Niger s’enferme dans une rhétorique radicale qui suscite une inquiétude croissante au sein même de la population. 

Le pays semble ainsi pris en otage par un discours populiste, déconnecté des réalités, qui l’éloigne inexorablement des objectifs de paix, de stabilité et de développement. 

Une tutelle de fait, simplement déplacée

Les contradictions du discours officiel apparaissent avec une acuité particulière lorsque le président Tiani se félicite publiquement de l’intervention d’éléments russes ayant contribué à contenir l’attaque du 29 janvier. Cette posture tranche radicalement avec l’architecture idéologique du régime, fondée sur le rejet de toute présence militaire étrangère sur le sol nigérien. 

Dès lors, plusieurs interrogations s’imposent : 

Le Niger reconnaît-il implicitement son incapacité à assurer seul sa défense ? 

Assiste-t-on à une substitution de tutelle, la présence française étant remplacée par une autre, sans garanties objectives de rupture avec les logiques antérieures ? 

Cette nouvelle dépendance, dictée par des intérêts géopolitiques, diffère-t-elle réellement de la précédente ? 

Ces tâtonnements stratégiques révèlent une absence de vision claire et ouvrent la voie à des contradictions susceptibles d’affaiblir durablement la position du Niger dans la sous-région, ainsi que la capacité du régime à défendre efficacement les intérêts nationaux. Ils appellent à un sursaut politique pour éviter une fuite en avant qui pourrait conduire à l’effritement des réseaux de soutien du CNSP, encore maintenus par l’espoir d’une issue pacifique à la crise. 

La crispation observée semble également trahir une inquiétude plus profonde : celle d’un pouvoir né de la force et conscient de sa propre vulnérabilité face à des dynamiques similaires.

La refondation : un slogan en quête de substance

Cette nouvelle escalade verbale menace également l’ambition proclamée de « refondation » de l’État, ambition qui peine toujours à se matérialiser. Aucun chantier fondamental de l’architecture institutionnelle, sociale ou politique ne semble véritablement engagé. 

Le récit national hérité de la période coloniale demeure largement intact et insuffisamment questionné. Or, la construction d’une nation forte et souveraine suppose un récit national inclusif, dans lequel chaque communauté contribue à l’édification collective. Le patriotisme authentique ne peut émerger sans un sentiment national partagé, enraciné dans une identité réappropriée et affranchie des schémas hérités de l’administration coloniale. 

Si le CNSP entend réellement refonder le Niger, il devrait placer au cœur de son action la cohésion nationale et la correction des injustices structurelles héritées de l’ère postcoloniale. La même énergie mobilisée contre les influences extérieures devrait servir à consolider l’unité interne du pays. Or, les tentatives de stigmatisation ethnique, notamment à l’encontre de certaines communautés pastorales, risquent d’aggraver des fractures déjà profondes. 

Un pouvoir ne peut durablement se prévaloir d’un soutien populaire lorsque toute possibilité d’opposition est étouffée. Les démonstrations de soutien orchestrées, portées par des réseaux néo-panafricanistes opportunistes ou par des courtisans en quête de bénéfices personnels, ne sauraient masquer l’absence d’adhésion libre et consciente.

Les véritables enjeux de l’avenir nigérien

Toute refondation crédible du Niger exige une confrontation lucide et sans complaisance avec les réalités nationales. Aucune stratégie sécuritaire ne peut être durable lorsqu’elle repose sur une logique ethnocentrée ou vise à préserver une domination au détriment d’autres composantes de la nation. Aucune construction nationale ne peut émerger de la stigmatisation ou de l’exclusion systématique. 

Une communauté marginalisée, menacée ou assimilée à un ennemi intérieur n’a aucun intérêt à renforcer la souveraineté d’un système qui cherche à l’exclure. Dans plusieurs pays du Sahel, les régimes en place risquent, par leur aveuglement identitaire, de produire exactement l’inverse des objectifs qu’ils proclament. 

Le souverainisme, lorsqu’il fait abstraction des exigences fondamentales d’unité, de cohésion et d’inclusion, révèle sa fragilité intrinsèque. Sans ces piliers, toute souveraineté demeure illusoire.   

Abdoulahi Attayoub Consultant  Lyon (France)                             3 février 2026

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Le précédent article de décembre 2025

Sahel central : un discours souverainiste fragilisé par les dérives populistes

À l'heure où le monde connaît de profondes recompositions géopolitiques, l'Afrique sahélienne s'affirme comme un espace stratégique en quête de structuration et d'autonomie. À terme, la consolidation de sa voix sur la scène internationale pourrait contribuer à l’émergence d’une Afrique pleinement actrice de la nouvelle gouvernance mondiale. Dans cette perspective, la revendication d'une souveraineté renforcée s'impose comme le marqueur central d'une volonté d'émancipation assumée. 

La détermination affichée par les régimes militaires actuellement au pouvoir au Niger, au Mali et au Burkina Faso à reconsidérer l’ensemble des accords et partenariats conclus depuis les indépendances traduit une volonté de rupture avec des cadres hérités, perçus comme autant de contraintes structurelles à leur développement. Toutefois, ce discours souverainiste, fréquemment empreint de rhétorique populiste, semble avant tout rencontrer l’adhésion d’une frange de la population dont le ressentiment, souvent légitime à l’égard des élites dirigeantes, est habilement orienté vers des responsabilités extérieures. Cette externalisation des causes des dysfonctionnements internes se fait au détriment d’une réflexion endogène rigoureuse sur les fondements mêmes des crises politiques, économiques et sociales persistantes. 

Une telle stratégie de diversion révèle rapidement ses limites lorsque l’absence de réponses concrètes aux problématiques internes devient manifeste. L’évitement quasi systématique de toute introspection sur les enjeux fondamentaux de gouvernance, de responsabilité politique et de gestion des ressources affaiblit sensiblement la crédibilité de cet élan présenté comme émancipateur. Il apparaît en effet difficile de réduire l’ensemble des blocages structurels et des retards de développement aux seules séquelles de la domination occidentale, sans jamais interroger la responsabilité des régimes qui ont exercé le pouvoir depuis les indépendances. Une évaluation lucide mettrait pourtant en évidence des défaillances internes majeures et une carence persistante de vision prospective, dont l’impact sur les conditions de vie des populations est tout aussi déterminant. L’instabilité institutionnelle chronique, la corruption endémique, l’impunité généralisée et l’absence de mécanismes effectifs de redevabilité constituent autant d’obstacles structurels rendant largement inopérantes les politiques publiques mises en œuvre. 

Les élites sahéliennes semblent ainsi s’être installées dans une posture victimaire commode, leur permettant d’éluder leurs propres responsabilités. Dès lors, l’opportunisme consistant à surexploiter aujourd’hui les conséquences d’une domination qu’elles feignent de découvrir interroge, tant ces mêmes élites en ont longtemps été les bénéficiaires directs ou indirects. Une remise en cause préalable des pratiques internes ayant prospéré à l’ombre de la période dite « néocoloniale » aurait indéniablement renforcé la crédibilité du discours souverainiste. 

Par ailleurs, l’omerta persistante autour des crimes de sang et des crimes économiques continue de peser lourdement sur la mémoire collective et d’éroder la confiance des citoyens dans la perspective d’un avenir apaisé et prospère. La construction nationale dans les pays du Sahel central demeure également entravée par des logiques ethnocentrées, héritées d’un système postcolonial qui s’est progressivement mué en un véritable « État profond », s’arrogeant l’incarnation exclusive de l’autorité étatique. Toute politique souverainiste qui négligerait de déconstruire ces dynamiques internes risquerait inévitablement de reproduire les mêmes impasses, transformant la promesse d'émancipation en simple continuité du statu quo. 

Le Niger, symptôme d’un mal plus profond

Depuis l’avènement du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), le 26 juillet 2023, le débat politique au Niger semble s’être figée dans des postures de pouvoir, au détriment d’un examen approfondi des dysfonctionnements structurels de la gouvernance. Or, l’expérience des dernières décennies montre que les justifications avancées par les auteurs de coups d’État, tout comme celles de leurs opposants, présentent de troublantes similitudes, notamment par leur recours récurrent à des promesses de rupture et de renouveau. Ces discontinuités institutionnelles apparaissent ainsi moins comme des projets de transformation que comme des quêtes de légitimité, dont l’enjeu réel demeure l’accès au pouvoir ou sa préservation. 

Les arguments sécuritaires et socio-économiques sont fréquemment mobilisés comme des alibis, souvent dépourvus d’une réelle profondeur politique susceptible de susciter une adhésion populaire durable. La répétition de ces schémas a progressivement nourri une forme de résignation collective, entravant l’émergence d’une véritable culture politique et démocratique. Les régimes civils, lorsqu’ils ont exercé le pouvoir, n’ont guère été plus convaincants, reproduisant des pratiques qui tendent à effacer, aux yeux des citoyens, toute distinction substantielle entre pouvoir civil et pouvoir militaire. 

Les dérives autoritaires et clientélistes observées au fil des mandats précédents rendent ainsi délicate toute invocation, sans nuance, d’une démocratie que le coup d’État du 26 juillet 2023 aurait brutalement interrompue. Les partisans du régime déchu se réfugient fréquemment dans des arguments d’ordre moral, qualifiant l’événement de « trahison personnelle », tandis que les tenants du nouveau pouvoir peinent à convaincre quant aux motivations profondes de leur prise de contrôle de l’État. Dans ce contexte, il apparaît indispensable que le CNSP recentre son action afin d’éloigner le pays d’un aventurisme populiste susceptible de l’isoler durablement sur la scène internationale et de le fragiliser, sur le plan interne, par des discours clivants et stériles. De leur côté, ceux qui appellent au rétablissement de l’ordre constitutionnel omettent souvent de rappeler les dérives qui avaient progressivement vidé cet ordre de sa substance, tant en matière de libertés publiques que de respect de l’expression populaire. 

Il revient désormais au CNSP, dans le cadre du projet de refondation qu’il avance, de démontrer sa capacité à rompre avec ce cercle vicieux en concevant une architecture politique innovante, apte à contenir les dérives récurrentes et à instaurer une vie publique apaisée, fondée sur la justice, l’impartialité et la primauté d’un État véritablement garant de l’intérêt général. À cet égard, une ouverture effective du champ politique à des personnalités crédibles, profondément enracinées dans les réalités nationales, pourrait favoriser l’émergence d’un paysage politique renouvelé, respectueux des équilibres institutionnels et sociaux du pays. 

Mohamed Bazoum : la justice comme voie de sortie de l’impasse

La situation de l’ancien président nigérien Mohamed Bazoum continue de susciter interrogations et controverses. Près de trois ans après sa destitution, il demeure retenu au sein de l’enceinte présidentielle, sans qu’aucun calendrier judiciaire n’ait été rendu public ni qu’une perspective claire n’ait été définie quant à son sort. Cette absence de procédure, au-delà des considérations éthiques et humaines qu’elle soulève, apparaît fondamentalement incompatible avec les principes de l’État de droit. 

Ce dossier appelle désormais un traitement judiciaire transparent, indépendant et impartial. Un tel cadre permettrait un examen contradictoire et approfondi des faits, offrant à Mohamed Bazoum, au CNSP et à l’ensemble des acteurs concernés l’opportunité d’éclairer l’opinion nationale sur leurs responsabilités respectives dans la crise actuelle, laquelle entache profondément la crédibilité des institutions de la République. 

L’enjeu dépasse largement les clivages partisans. Il s’agit avant tout de garantir à un citoyen, ancien chef de l’État, le droit de présenter devant la nation sa lecture des circonstances ayant conduit à son éviction. La persistance d’arguments exclusivement politiques apparaît désormais contre-productive. En ce sens, les appels à sa libération, fondés sur le respect de son droit fondamental à un procès juste et équitable, constituent l’argument le plus solide et le plus fédérateur, en parfaite cohérence avec les principes de l’État de droit et les engagements internationaux du Niger en matière de droits humains. Une telle démarche fondée sur le droit et non sur la revanche politique, pourrait contribuer à un consensus élargi et jeter les bases d’une sortie digne, stable et durable de l’impasse actuelle, condition essentielle à l’instauration d’une vie politique véritablement apaisée.   

Abdoulahi ATTAYOUB 

Consultant Lyon (France)                                                               12 janvier 2026

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