Alsace et Grand Est : et si la stabilité passait par le retour au réel ? Pierrick HAMON et DEnis SCHULTZ

Pierrick Hamon est délégué général du think tank I-Dialogos International. Denis Schultz, est  Conseiller d'Alsace et ancien maire de Sand et vice-président de la communauté de communes du canton d’Erstein.

Alsace et Grand Est : et si la stabilité passait par le retour au réel ?

in WEKA Le Mag, 21 avril 2027 

Quelle surprise, quelle déception, pour beaucoup de ceux qui l’ont soutenue, de voir Catherine Trautmann s’opposer aujourd’hui à la création d’une véritable Région Alsace. 

Plus surprenant encore venant d’une personnalité réputée issue d’une culture politique rocardienne, historiquement attentive aux territoires et à la décentralisation. 

La nouvelle Maire de Strasbourg affirme que sortir du « Grand Est » serait « un facteur d’instabilité et d’incertitude » susceptible de nuire au rayonnement européen de Strasbourg. L’argument laisse perplexe. 

Une identité forte et reconnue

Car s’il est une réalité tangible, c’est bien l’invisibilité quasi totale de cette région « Grand Est » à l’échelle européenne. À l’inverse, l’Alsace dispose d’une identité forte, reconnue bien au-delà de nos frontières, fondée sur une histoire, une culture et un positionnement géopolitique singuliers. 

Redonner à l’Alsace une existence institutionnelle pleine et entière ne fragiliserait pas Strasbourg : bien au contraire cela renforcerait sa lisibilité et son attractivité. 

Ce serait aussi l’occasion de remettre en lumière, au-delà du Parlement européen, l’ensemble de ses fonctions européennes, notamment celles de la société civile, et un Conseil de l’Europe trop souvent éclipsé dans les discours publics, alors même que son rôle est plus essentiel que jamais dans le contexte international du moment. 

L’Alsace, une réalité plus lisible que le Grand Est

Le malaise trouve son origine dans la réforme territoriale de 2014, imposée par François Hollande et ses amis socialistes de l’époque, sans véritable consultation des populations concernées. Paradoxalement inspirée d’une logique jacobine, elle a éloigné les centres de décision des citoyens. 

La Région Grand Est fonctionne ainsi selon un modèle très vertical, laissant peu de place à l’expression locale. Contrairement à la Bretagne, qui, même sans avoir pu récupérer la Loire Atlantique, a su résister à une recomposition contestée, l’Alsace s’est vu imposer une fusion largement rejetée. 

En témoignent les mobilisations de l’époque, dont un rassemblement massif à Strasbourg, place de Bordeaux. En compensation, la Ville de Strasbourg a obtenu le siège d’une collectivité régionale avec des attributions aux contours très flous. La concession est donc surtout symbolique. 

Dans les faits, la répartition des services et des centres de décision a dilué les responsabilités et accentué les incohérences, au profit notamment de Metz, devenue un centre décisionnel de plus en plus structurant, et des autres Villes soucieuses, et on peut le comprendre, d’obtenir elles aussi des contreparties. 

De nombreux services déconcentrés de l’État ont par ailleurs été transférés vers Metz, Nancy ou Châlons-en-Champagne, affaiblissant d’autant la visibilité de Strasbourg aux niveaux local, national, européen et international. 

Une réforme territoriale imposée d’en haut

Dans ce contexte, l’alignement de Catherine Trautmann - que l’un de nous deux a toujours soutenu - avec des voix nationales, voire nationalistes, défendant le statu quo, interroge. 

On retrouve ici des arguments, parfois indignes et déjà largement entendus par ailleurs : 

le risque de « communautarisme, la crainte d’un différentialisme territorial qui menacerait l’unité et l’efficacité de l’État ». (sic) (Jean-Michel Blanquer, Benjamin Morel, rejoints par Richard Ferrand, Olivier Dussopt et Bruno Lemaire). In Le Figaro du 4 avril 2026). 

Comment ne pas s’attendre, dans cette même optique, à ce que le projet concernant l’Alsace et la Corse soit bientôt accusé d’être "sous influence … de l’étranger"  ?  

Le débat politique français mérite plus de subtilité. 

Car la question de fond est bien celle-ci : comment articuler intelligemment organisation administrative, identité territoriale et efficacité politique ? La réforme Hollande a produit des ensembles souvent déconnectés des réalités vécues, sans pour autant simplifier l’action publique.

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