Tunisie et Francophonie: des valeurs partagées en question ? Ferid MEMMICH (Sousse/Tunisie)

Ferid Memmich, est philosophe, enseignant, producteur du festival des Francophonies et du Colloque de Sousse (Tunisie) depuis 8 ans. Un évènement qui fait chaque année la promotion des cultures francophones et rassemble artistes, poètes, comédiens, universitaires et la jeunesse étudiante. Marc Pinelli, membre du Comité de Pilotage de I-Dialogos, l’a rencontré à la Maison des étudiants francophones de la Cité Internationale Universitaire de Paris. 

I-Dialogos :Question : Pourquoi avoir créé l’ AVIF *? 

Ferid Memmich : Sa création correspond à un besoin impérieux, malgré la multiplicité des associations dans l’espace francophone. Son ambition est multiculturelle, multinationale au sens propre.  Elle a  pour projet de mobiliser les jeunes et de les épauler dans leurs initiatives et activités culturelles en tous genres : de la chanson aux conférences, aux expositions, au théâtre, au cinéma. 

Nous voulons donner à cette Association une dimension active, engagée, et horizontale, au sens où, nous considérons que les jeunes et spécialement les étudiants sont porteurs de richesses que nous pouvons contribuer à développer. 

I-D : la COING* vient de célébrer son 20e anniversaire. Et elle parle beaucoup de créer un espace de dialogue institutionnel avec la société civile. Quelle est votre réaction par rapport à cette position ?  

F.M. : C’est la société civile qui nous pose problème. Les institutions sont ce qu’elles sont. Elles existent ou elles n’existent pas, mais ne sont qu’un cadre.  Nous voulons, bien sûr, intégrer la société civile dans toute notre activité, pas seulement la société civile française, mais l’ensemble des communautés qu’elles soient du Nord ou du Sud, parce que c’est la vraie vocation de la francophonie. Cela commence avec des jeunes, des étudiants, et doit rayonner sur l’ensemble de la société civile avec toutes ses composantes. C’est une dimension essentielle. Sans cela, la francophonie resterait un choix élitiste dont nous ne voulons pas. 

En cela, nous sommes fidèles à la conception tunisienne du président Bourguiba dès le départ, dès la création même de la Francophonie. 

Je renvoie au discours célèbre de Bourguiba prononcé en 1968 (avant même la création de l’OIF) à l’Université de Montréal, qui formule cette conception : la francophonie, pour nous, fait partie d’un modèle de société. Qui implique donc, au premier chef, la société civile, concernée dans sa totalité pour construire cette société sur un ensemble de valeurs. 

I-D : Et parlons de ces valeurs. Que sont-elles, selon vous ? 

F.M. : Parmi ces valeurs, il y a toutes celles qu’ont développées les philosophies des Lumières. Et puis celles nées de la Révolution française. Cela a l’air un peu emphatique, romantique, passéiste de dire ça, mais quand on y pense aujourd’hui, les Nations Unies et toutes les autres institutions internationales se sont bâties sur ces « fondamentaux », sur cet ensemble de valeurs universelles. A l’heure actuelle, et c’est là où le bât blesse, elles sont, hélas, de moins en moins respectées et les conflits prolifèrent que nous vivons douloureusement tous les jours. 

Nous, militants de la francophonie, ne nous résignons pas à ce que le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les Droits de l’Homme et du citoyen, les libertés individuelles et collectives, l’égalité des hommes et des femmes soient ainsi bafoués.  La francophonie porte un message essentiel, celui de la Paix indissociable de l’ouverture sur l’Autre. C’est pourquoi, il faut, plus que jamais, développer le multiculturalisme francophone. 

Lors du voyage du président Macron en 2018 en Tunisie

I-D : Mais vous savez que le multiculturalisme est remis en question par certains pays ? 

F.M. : La francophonie, on ne le dira jamais assez, porte le message du dialogue et de la défense des valeurs partagées. Je réitère, pour avoir fait un long passage à l’OIF comme représentant du président tunisien que tout se joue, à ce sujet, sur le respect de ces valeurs. Du temps de mon mandat, plusieurs pays que je ne citerai pas, ont demandé à adhérer à la Francophonie. Et à certains, on a refusé cette adhésion, parce que leurs sociétés n’évoluaient pas dans le sens du respect de l’ensemble de valeurs constitutives de la francophonie. 

Hommage, vraiment, à Bourguiba qui a été l’un des principaux moteurs de la francophonie, celui qui a fait avancer la cause. Il constitue un certain modèle, en tout cas, historiquement. 

I-D : Bourguiba était-il américanophile ? 

F.M. : Il faut remettre les choses dans leur contexte. Bourguiba était étudiant à Paris, dans les années 1920, peu après la fin de la première Guerre mondiale et du Congrès de Versailles.  N’oubliez pas que les États-Unis d’Amérique sont venus au secours du monde dit libre pour libérer l’Europe pendant la guerre. L’Amérique, à l’époque, était celle des 14 points du Président Wilson venu avec des idées neuves, vers cette Europe en guerre, enlisée dans la violence et la haine. Il proposait, entre autres, le concept d’autodétermination, par le démantèlement des empires européens et la création de nouveaux états. C’était le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un principe fondamental sur lequel toutes les Indépendances des années 50 et 60 ont été fondées. C’est là-dessus que tout s’est joué : les 14 points du président Wilson représentaient déjà un ensemble de valeurs, exaltant les droits humains et une forme d’égalité entre les hommes qui a constitué le cœur de ce qui est devenu la francophonie. 

Le Président Habib Bourguiba

Ensuite, du point de vue des Tunisiens, ce sont quand même les États-Unis qui ont en 1956 arrêté l’invasion anglo-française à Suez, stoppé l’invasion de l’Égypte, qui ont combattu l’invasion du communisme et de l’impérialisme communiste. Et ils ont soutenu un certain nombre d’Indépendances contre la France. Donc oui, Bourguiba était attaché à l’Amérique, mais à l’Amérique qui, au niveau international, au niveau multiculturel, a promu, en un temps, les libertés individuelles et collectives et les libertés des peuples. Il a continué, certes, à soutenir les États-Unis pendant la guerre du Vietnam, parce qu’il prenait le parti de la liberté contre les communistes. C’est encore un autre débat. Aujourd’hui, je suis toutefois sûr et certain que Bourguiba aurait été le premier à s’opposer aux États-Unis de Donald Trump, le premier à les combattre. Car actuellement nous sommes dans la négation de tout cet ensemble de valeurs. Au nom de la recherche d’une paix fallacieuse, on humilie, on exploite, on annexe. 

I-D : Les Tunisiens ont fait appel au français avant le protectorat, pour que le français soit une langue usuelle ?

F.M. : Oui, là aussi, il faut contextualiser. Avant même le protectorat qui date de 1881 en Tunisie, un roi, Sadok Bey et son premier ministre, tous deux réformateurs, ont fait des visites en France où ils ont perçu, une modernité dans l’organisation de la société, les institutions et l’enseignement. De retour en Tunisie, ils ont eu à cœur de développer, eux aussi, une forme de modernité sociale, intellectuelle, culturelle et institutionnelle. Et dans cette perspective, s’est imposé l’usage du français (associé à celui de l’arabe) comme véhicule d’enseignement, et, en 1875, est créé le fameux collège Sadiki, soit 6 ans avant le protectorat. 

Il se trouve que mon père a enseigné au Collège Sadiki et que j’ai eu moi-même l’avantage d’y faire une partie de mes études. Le français n’y était pas considéré comme simple langue étrangère mais comme clé pour l’accès à une forme de modernité puisque on introduisait aussi dans le cursus scolaire, l’enseignement des disciplines scientifiques et techniques. Simultanément, on créait un enseignement en français dans les structures de formation militaire. Parce que, dans ce domaine là aussi, on souhaitait réformer et moderniser.  

Je rappelle et cela me paraît important, que la vague de réformes avait commencé en Tunisie bien avant le Protectorat, dès 1846, par l’abolition de l’esclavage.  

J’insiste sur le fait que l’usage du français n’était pas qu’une ouverture sur la culture française, mais un instrument d’accès à une forme de modernité, à d’autres valeurs, d’autres cultures, d’autres civilisations. 

Il y a lieu de rappeler ici que la francophonie comme mouvement international, n’a pas été créée par des Français, mais par quatre leaders des Indépendances de leurs pays respectifs, les deux premiers, Senghor du Sénégal et Bourguiba de Tunisie, suivis de Hamani Diori du Niger et du prince Norodom Sihanouk du Cambodge. Ce sont donc quatre héros de la lutte contre le colonialisme français qui ont imaginé le mouvement francophone par besoin d’établir un environnement où l’échange serait   possible et fructueux même avec l’ancien colonisateur ! 

Ferid Memmich chez lui, à Paris

I-D : Favoriser aussi un échange culturel et économique ?  

F.M. : Économique, oui. Parce que les pères fondateurs percevaient entre eux, une certaine complémentarité. Et l’embryon d’un échange Sud-Sud était déjà là. Il ne s’est formalisé que beaucoup plus tard dans des institutions, mais l’idée était là, déjà. On n’insistera jamais assez sur le fait que ce sont d’anciens colonisés, militants acharnés de l’Indépendance, qui ont, en conscience, choisi, comme vecteur d’échange, la langue du colonisateur.  C’est qu’ils étaient conscients que la langue française véhiculait aussi la défense des valeurs, des libertés pour lesquelles ils s’étaient battus. C’est ce « supplément » qui a été retenu et perpétué en conservant l’usage du français. Et puis, après tout, en économie, quand on parle la même langue, on échange mieux, plus vite et plus intensément ! 

I-D : N’y avait-il pas une idée de faire un peu comme les Anglais qui ont créé leCommonwealth en 1926 ? 

F.M. : Ça n’a rien à voir avec le Commonwealth. À mon avis, le Commonwealth, était un rapport d’autorité, absolument. D’ailleurs dans la structure du Commonwealth qu’on le veuille ou non, c’est la reine, maintenant le roi Charles III qui reste le chef suprême, (même si c’est pour la forme), de l’ensemble des pays du Commonwealth. 

L’idée, est que dans la francophonie, les usagers sont « propriétaires » de la langue, autant que les Français qui ne sont qu’un peuple locuteur parmi les autres. Souvenez-vous du célébrissime mot de Kateb Yacine, militant nationaliste algérien, qui disait que la langue française était un tribut de guerre, lui qui ne parlait que français, ne parlait pas arabe, et n’écrivait pas en arabe. 

Il ne faut, à ce propos, pas oublier qu’il y a aussi une littérature francophone maghrébine et africaine considérable qui apporte la preuve de la transmissibilité des valeurs universelles et de l’ouverture sur l’autre que permet la langue française. 

Par ailleurs, je tiens à crever définitivement un abcès : les contempteurs de la francophonie fantasment une hégémonie, une mainmise de l’Etat français sur les usagers de la langue française…L’argument à leur opposer est imparable : Si au bout de 50, 60, 70 ans, bientôt plus, d’indépendance, ces pays-là se laissent encore mener par le bout du nez, c’est qu’ils ne méritaient pas leur indépendance. Le problème est clair : il ne faut pas avoir de complexe ! Enfin, dans les pays arabes, comme par exemple en Tunisie, la francophonie s’ajoute à une langue nationale, une culture nationale également riches et vivaces. Le legs du français constitue, certes, une richesse supplémentaire, mais il ne faut pas oublier que l’arabe dispose d’un soubassement culturel extrêmement solide. Rappelons par exemple, le rôle qu’a joué la langue arabe dans la transmission de la civilisation gréco-latine. On l’oublie parfois, mais Platon, Aristote n’ont jamais été traduits du grec directement en latin. Ils l’ont été à travers l’arabe : Ce sont les Arabes qui les ont traduits, d’abord dans leur langue et c’est de l’arabe qu’ont eu lieu ensuite les traductions en latin. 

Ce qui est vrai pour la philosophie, l’est aussi pour les sciences. Nombre d’entre elles se sont développées en Occident par ce biais-là. Souvenez-vous, j’ai coproduit un film sur le Zéro qui retrace l’itinéraire de son enracinement dans les civilisations. Le chiffre Zéro qui est la matrice de la mathématique, des sciences en général, venant de Mésopotamie puis enrichi en Inde, a été introduit dans le calcul par les Arabes, ce qui a permis, entre autres de concevoir le système binaire à la base des instruments modernes que sont les ordinateurs. 

Revenons au bilinguisme, il a été un choix réfléchi et essentiel pour Bourguiba, je dirais un choix primordial qui a été dénaturé ensuite par des choix politiques et historiques. Ce n’est pas le lieu d’en parler. Mais l’histoire a fait qu’on reste attaché à cette langue nationale qu’est l’arabe. Et au français, comme legs historique qui a introduit un certain nombre de principes universels devenus nôtres aujourd’hui et, qui permet en même temps un échange avec tous les autres usagers de la langue. 

Pour finir, je réitère à l’endroit des détracteurs de la francophonie, que si l’usage d’une langue soumet le locuteur à une certaine domination, une certaine mainmise, je préfère cette mainmise-là à celle qui, ipso facto, l’aurait remplacée, c’est-à-dire celle de l’Amérique de Trump, l’Amérique hyper-impérialiste d’aujourd’hui qui n’y va pas de main morte. C’est « tu marches ou je te crève ». C’e n’est pas « crève », c’est « je te crève »… 

En admettant qu’elle existe _ce que nous contestons_ la mainmise française au contraire de l’américaine est au moins négociable.

 I-D : En Tunisie, la francophonie est-elle un peu en perte de vitesse pour des raisons politiques ? 

F.M. : Elle est en perte de vitesse pour des raisons historiques. D’abord, il y a la politique de la France. Je comprends parfaitement qu’on lutte contre l’immigration, que l’on cherche à limiter au maximum l’immigration sauvage, mais limiter l’immigration d’une manière aussi aveugle, devient humiliant pour ceux qui subissent cette limitation. Lorsqu’un intellectuel, parfaitement installé en Tunisie, se voit refuser un visa de voyage, il ne peut qu’éprouver de la rancœur à l’encontre des français.  Je songe, entre autres, à l’exemple de celui qui a réalisé le film dont nous parlions sur le Zéro ; c’est quelqu’un qui est parfaitement francophone, francophile, qui a de surcroît une grand-mère française, pure souche et qui se trouve dans l’incapacité d’obtenir ce visa. Les cas de cette nature sont infinis. Sous prétexte de limiter l’immigration indésirable, on empêche même le voyage, on entrave la fécondation intellectuelle entre les sociétés, laquelle nous enrichirait des deux côtés. Ajoutés aux manifestations de racisme non déguisé qu’on observe, de plus en plus souvent, en France, ces rejets administratifs sont interprétés comme l’expression d’une xénophobie à peine voilée.

 Malheureusement, cela alimente une crispation identitaire contraire à l’ouverture pour laquelle nous militons. Il reste toutefois une minorité active de militants de la francophonie qu’aucun de ces obstacles ne découragera. La Francophonie n’est pas un choix de complaisance mais un choix de civilisation qui, historiquement, se justifie pleinement dans le cas de la Tunisie. 

I-D : Le prochain sommet de l’OIF doit se tenir à Phnom Penh au Cambodge à l’automne 2026. Faut-il privilégier le devenir de la langue française plutôt que la Francophonie en général ? 

F.M. : Moi je préfère parler de la francophonie plutôt que de la langue française. La langue française, au sens strict, appartient à la France. Les modalités de son fonctionnement, évidemment, sont fixées par l’Académie française, mais il est évident que les usagers ont leur mot à dire. Et ils influent aussi sur la langue, la modifient et la font évoluer. 

I-D : Bon, cela étant, qu’en est-il pour le sommet ? 

F.M. : Franchement, je suis sceptique, pour ne pas dire plus. Parce qu’aujourd’hui, les conflits se multiplient dramatiquement dans le monde, au point de mobiliser toutes les énergies. Et, paradoxalement, alors qu’on assiste en Palestine, Ukraine, Soudan et ailleurs en Afrique, sans parler de la volonté d’hégémonie de M. Trump sur le Groenland, à une violation méthodique de tous les idéaux de la francophonie, cela a pour effet de reléguer au second plan le travail de pédagogie et de promotion des valeurs fondamentales qu’il importerait pourtant plus que jamais de propager pour éviter de futurs semblables désastres. 

Je m’attendais honnêtement à ce que le retour du Sommet en France, à Villers-Cotterêts, se traduise par une impulsion et de nouvelles initiatives marquantes pendant ce mandat de la France. Or, à ma connaissance, rien de tout ça.  Et je suis plutôt sceptique sur la possibilité de changements fondamentaux, lors du sommet qui aura lieu au Cambodge à l’automne 2026. A priori, ce n’est pas bien parti ! Mais gardons espoir. Peut-être la sagesse légendaire des Asiatiques gagnera-t-elle le comportement des hommes ! 

I-Dialogos : L’ONU a quand même perdu beaucoup d’influence, comment peut-elle se remodeler par rapport à la francophonie ? 

F.M. : La première victime de tout ça, mon cher ami, c’est l’ONU. Parce que... notre référent essentiel dans tout ce que nous disons, y compris dans la conception de la Francophonie, ce sont les valeurs qui ont permis la construction des Nations Unies et tout ce qui tourne autour d’elles. Alors la Francophonie cherche à s’insérer parmi les institutions des Nations Unies. C’est ce que la secrétaire générale actuelle cherche à faire. M Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies, que j’ai eu le privilège de rencontrer deux fois, est plus convaincu que quiconque de ces valeurs-là. Mais, le rapport de forces fait que, tout seul, il ne peut rien. 

I-D : Et que la démocratie reste un vain mot dans la mesure où les plus forts décident et imposent leurs lois. 

F.M. : Oui. C’est un constat amer, mais c’est l’évidence. Et c’est là, je pense, que toutes les formes de militantisme et - je prétends être un militant avant tout - prennent leur sens, lorsque les valeurs sont en cause. C’est là qu’il faut s’accrocher plus, militer plus, combattre plus, parce que c’est un combat juste. 

I-D : Et inciter la jeunesse à participer. ? 

F.M. : C’était notre point de départ et, sensibiliser les jeunes est notre finalité. 

Propos recueillis par Marc Pinelli

Notes : AVIF * : Association des Voix Internationales de la Francophonie / COING * : Conférence des Organisations Internationales Non-Gouvernementales de la Francophonie ·