
Illustration : les sages Jürgen Habermas et Edgar Morin
Après des études secondaires au lycée de Barcelone, Alain Juillet poursuit sa formation à la faculté de droit de Paris, puis dans les facultés de lettres des universités d’Aix-Marseille et de Toulouse. Il est également diplômé du CPA/Groupe HEC, de l’université Stanford de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de sécurité intérieure. Après ses études, il sert pendant cinq ans comme officier dans les commandos parachutistes puis au service action du SDECE. Il est par la suite appelé à exercer des fonctions au sein de la DGSE, dont il contribue à la réorganisation, avant d’être nommé Haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre. Il a rejoint entre temps le monde de l’entreprise, où il exerce d’importantes responsabilités de direction et participe au redressement de plusieurs sociétés. Fort d’une expérience à la croisée des enjeux économiques, stratégiques, géopolitiques et de sécurité, Alain Juillet a également enseigné la stratégie et la gestion de crise à HEC, ainsi que l’information et la stratégie à Sciences Po et des universités françaises et étrangères.
Propos recueillis par Pierrick Hamon

I-DIALOGOS : Alain Juillet, les philosophes Jürgen Habermas et Edgar Morin, qui viennent de nous quitter, avaient lancé un appel au dialogue, au débat et à la raison. Tous deux, de la même génération, ont connu les désastres du précédent conflit mondial. Ils savent de quoi ils parlent face à la multiplication, dans les médias et sur les réseaux sociaux, de discours bellicistes d’un simplisme confondant, opposés à toute recherche de compromis, même diplomatique. Qu’en pensez-vous ?
Alain JUILLET : Vous évoquez Jürgen Habermas et Edgar Morin et leur appel au dialogue et à la paix. C’est précisément ce qui nous manque aujourd’hui. Avec l’âge, ils voyaient les chemins à prendre pour que l’humanité aille dans le bon sens et je me retrouvais dans ce qu’ils disaient. Edgar Morin était un véritable sage. Il analysait les choses sans passion, essayait de comprendre et cherchait des solutions rationnelles et intelligentes.
Il prêchait la paix à un moment où, paradoxalement, les discours bellicistes se développaient dans la classe médiatico-politique française. Parmi ceux qui défendent la paix, il y a certes les philosophes sages, mais également les militaires : ceux qui ont véritablement connu la guerre et savent ce qu’elle a d’affreux.
Malheureusement il y a aussi tous ceux qui prêchent la guerre avec d’autant plus d’agressivité qu’ils ne l’ont jamais faite.
Des campagnes d’influence
accompagnées d'incroyables discours bellicistes
I-DIALOGOS : Faites-vous notamment référence aux propos du général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, lorsqu’il a déclaré que la France devait être prête à « accepter de perdre ses enfants » ? Et comment interprétez-vous le fait que, lors des récentes et violentes manifestations en France, plusieurs commentateurs aient une nouvelle fois évoqué une ingérence de Moscou ?
Alain JUILLET : Oui, et c’est précisément ce type de discours qui me préoccupe. Il est frappant de constater le développement de campagnes d’influence accompagnées de discours bellicistes qui créentla peur et finissent par monter les gens les uns contre les autres, au niveau international comme au niveau national.
Cette dimension guerrière s’introduit progressivement dans toutes les sphères de la société. Le projet d’I-Dialogos, avec ses partenaires, repose au contraire sur le dialogue. Or, pour dialoguer, il faut que toutes les parties l’acceptent.
C’est par le dialogue que l’on peut trouver des solutions. Quel que soit le problème - et pas seulement celui de l’Ukraine - nous adoptons aujourd’hui des positions guerrières qui, à mon avis, ne correspondent pas nécessairement à ce que souhaitent les Français, plus raisonnables que l’image qui en est donnée.
Ces derniers temps, nous avons en quelque sorte tué la diplomatie, qui est pourtant l’instrument du dialogue.

Pierrick Hamon et Alain Juillet
I-DIALOGOS : Ce climat politique n’est il pas present dans plusieurs pays européens ?
Alain JUILLET : Oui. Plusieurs gouvernements européens en difficulté semblent utiliser le risque de guerre comme un moyen de ressouder leur opinion et de survivre politiquement. Je pense notamment à l’Allemagne ou à la Grande-Bretagne.
À l’inverse, l’Italie et l’Espagne s’en sortent actuellement plutôt mieux. Il est vrai que le bellicisme y est moins intense et que l’implication des médias dans ce discours n’est pas comparable à ce que l’on connaît en France.
Ce climat n’est probablement pas étranger à la progression de l’AfD en Allemagne. Si vous traitez systématiquement de traîtres, d’extrémistes ou de « pro-Poutine » tous ceux qui s’opposent à une politique guerrière, vous risquez naturellement de pousser une partie de l’électorat vers ces formations plutôt que de l’en détourner.
Un climat politique très dangereux
I-DIALOGOS : Certains évoquent une quasi « pensée unique » et le rôle supposé des élites. Qu’en pensez-vous ?
Alain JUILLET : Je suis de plus en plus convaincu que la France a évolué vers un système extrêmement élitiste. Je ne dis pas cela dans une perspective populiste.
Mais il existe une tendance à vouloir orienter les gens, les maintenir dans des catégories de pensée, leur expliquer ce qu’ils doivent penser et surtout ce qu’ils ne doivent pas penser.
Le problème n’est pas, en France, que Le Figaro, Libération ou Mediapart aient la même ligne : évidemment, ils ont des visions différentes, mais le résultat est le même : la pensée unique.
Les réseaux sociaux sont apparus en partie comme une réponse espérée par des gens qui veulent entendre autre chose. Le drame est qu’on peut aussi y dire tout et n’importe quoi. Il devient alors extrêmement difficile d’y voir clair et c’est finalement la confiance qui disparaît partout.
I-DIALOGOS : Que penser alors à ce sujet de la situation aux Etats Unis où la Constitution garantit la liberté absolue du débat d’idées ?
Alain JUILLET : Oui. Aux États-Unis, la liberté est profondément ancrée dans la culture politique et constitutionnelle. On peut y défendre des idées, qui peuvent parfois être détestables ou absurdes. Mais, tant qu’on reste dans le débat d’idées et qu’on ne bascule pas dans une action mettant en danger l’État ou les personnes, la liberté d’expression est totale. Le principe est simple : vous avez le droit de penser et de dire des choses avec lesquelles je suis totalement en désaccord. Le débat est considéré comme normal. C’est une différence culturelle essentielle avec notre conception contrôlée.
En Europe, et particulièrement en France, nous avons de plus en plus tendance à considérer que certaines opinions doivent être sorties du débat avant même d’avoir été discutées.
L’exemple de l’interdiction récente de Jacques Baud par la commission européenne est sympromatique et il n’est pas le seul. Jacques Baud est un ancien du renseignement stratégique suisse. On peut être d’accord ou pas avec ses analyses de la guerre en Ukraine. Ce n’est pas la question. Ce qui paraît extrêmement préoccupant, c’est qu’un homme puisse être sanctionné ou interdit de séjour parce que ses analyses ne correspondent pas à la vision des dirigeants de l’Union européenne.
Cela pose une vraie question sur notre rapport à la liberté du débat et plus fondamentalement à la liberté. On ne combat pas une analyse avec une interdiction : on la combat avec des faits, des arguments et une autre analyse. Sinon, on entre dans une forme de dictature morale.

Aristide Briand : la référence ?
I-DIALOGOS : L’IRIS, dont nous apprécions les travaux et le respect du pluralisme, ne constitue t-il pas l’un des trop rares contre-exemples dans le monde des think tanks ?
Alain JUILLET : Vous avez raison. On peut être d’accord ou en désaccord avec ses dirigeants et leurs analyses, mais ce qui me paraît important avec l’IRIS, c’est qu’il invite également des gens qui ne pensent pas toujours comme eux. Et nous revenons toujours au même mot : dialogue.
Pour un fédéralisme adaptée à notre histoire
et à notre tradition institutionnelle
I-DIALOGOS : Cette difficulté française à accepter la diversité des opinions n’est-elle pas aussi liée à notre culture très centralisée ?
Alain JUILLET : Oui. Le problème français est bien celui de l’État jacobin.
Lorsque la décentralisation a été engagée et que les régions ont été développées, l’idée était intéressante. Elle nous rapprochait progressivement de systèmes existant en Allemagne, en Espagne, en Italie ou, sous une autre forme, aux États-Unis et en Suisse.
Mais nous avons fait quelque chose d’assez extraordinaire : nous avons créé ou renforcé les régions tout en maintenant les départements et les communes, puis nous avons ajouté les communautés de communes et les autres structures intercommunales, sans véritablement réduire le rôle de l’État central. Nous nous retrouvons ainsi avec cinq niveaux de gouvernance là où nous en avions beaucoup moins auparavant. C’est absurde.
Plus vous multipliez les niveaux administratifs, plus vous multipliez les administrations, les normes, les procédures et les contrôles. En empilant les deux systèmes on a produit encore plus de la complexité. L’État jacobin a peut-être été nécessaire à certaines périodes de notre histoire, notamment lorsqu’il fallait reconstruire le pays après la guerre.
Mais aujourd’hui, les régions françaises pourraient exercer elles-mêmes des compétences beaucoup plus larges, dans le cadre d’une forme de fédéralisme adaptée à notre histoire et à notre tradition institutionnelle.
Une évolution qui ferait écho, dans un autre contexte, au projet de réforme régionale voulu par le général de Gaulle lors du référendum de 1969, qui prévoyait également une profonde transformation de la « Chambre haute »u Sénat, afin d’en faire un vrai Sénat.
I-DIALOGOS : C’est donc aussi une question de diversité des territoires ?
lain JUILLET : Absolument. Les habitants de Lille, Marseille ou Toulouse n’ont pas nécessairement les mêmes habitudes, les mêmes comportements ni les mêmes modes de vie. Cela ne signifie évidemment pas que les uns soient meilleurs que les autres : ils sont simplement différents. On ne peut pas appliquer exactement la même norme partout alors que les réalités climatiques, économiques, culturelles ou sociales sont différentes.
I-DIALOGOS : Cette question nous amène à l’immigration.
Alain JUILLET : Oui. La démographie européenne diminue et nous aurons probablement besoin d’apports extérieurs. Mais accueillir des gens pour ensuite les laisser vivre dans des conditions indignes n’est satisfaisant ni pour eux ni pour nous.
Je suis favorable à une immigration contrôlée, avec une véritable volonté d’intégration des deux côtés. Il faut à la fois la contrôler et agir sur les causes.
Je me souviens d’une formule attribuée au roi Hassan II à propos des Marocains qui partaient travailler en France : si vous construisez des usines au Maroc, ils resteront au Maroc, parce que personne ne souhaite naturellement s’expatrier s’il peut vivre et travailler correctement chez lui. C’est une idée essentielle pour l’Afrique.
Le Maroc développe aujourd’hui de grandes infrastructures tournées vers le Sahel et l’Afrique intérieure : un port en eau profonde, des projets de liaisons routières et ferroviaires permettant d’ouvrir des pays enclavés, en direction notamment du Mali, du Niger et jusqu’au Tchad. L’enjeu est de permettre des échanges économiques et techniques, de créer de l’activité et de l’emploi. Si les gens trouvent des perspectives chez eux, ils ont moins de raisons de partir.
Peut on critiquer l’Union européenne sans être « anti-européen »?
Je connais très peu de gens raisonnables qui soient véritablement contre l’Europe.
I-DIALOGOS : L’Europe ne devrait-elle justement pas jouer un rôle beaucoup plus important dans ce domaine ?
Alain JUILLET : Elle aurait dû le faire, mais elle a largement échoué. Et cela nous amène à une question essentielle : lorsqu’on critique aujourd’hui l’Union européenne, on est trop rapidement présenté comme « anti-européen ».
Or je connais très peu de gens raisonnables qui soient véritablement contre l’Europe.
Face aux États-Unis, à la Chine, au Brésil, à l’Indonésie et aux grandes puissances émergentes, aucun État européen ne pèsera suffisamment seul demain.
La véritable question est donc : quelle Europe voulons-nous ?
I-DIALOGOS : les différences entre le Nord et le Sud de l’UE expliquent aussi certaines des difficultés de l’euro ?
Alain JUILLET : Les pays du Nord, notamment l’Allemagne, ont historiquement une culture très rigoureuse de la gestion monétaire et budgétaire. Les pays du Sud ont longtemps fonctionné autrement, avec davantage d’inflation et, lorsque les déséquilibres devenaient trop importants, des dévaluations.
Avec Maastricht et l’euro, on a essentiellement imposé aux pays du Sud un modèle inspiré du Nord. Je ne dis absolument pas que l’euro est une erreur et qu’il faut le supprimer. Je dis qu’il faudrait réfléchir aux mécanismes permettant d’amortir les différences entre ces cultures économiques.
C’est autant un problème culturel qu’un problème économique.

=> L'IFLAC à Haïfa
I-DIALOGOS : Quid alors de la place et du rôle des think tanks?
Alain JUILLET : Bonne question. Les responsables politiques sont prisonniers de leurs engagements, de leurs partis, de leurs déclarations antérieures et des échéances électorales.
Les think tanks ont davantage de liberté pour réfléchir et confronter des analyses. Prenez des think tanks français de sensibilités très différentes : La Boétie, Thomas More, Montaigne, IRIS, IIFRI, IFRAP, Terra Nova, la Fond. Jean Jaures et d’autres. Mettez-les autour de la même table et dites-leur : vous avez chacun vos idées, mais travaillez ensemble sur une question précise et ne sortez pas avant d’avoir identifié les points sur lesquels vous pouvez vous accorder.
Je suis persuadé qu’ils trouveraient des éléments communs. Et lorsqu’un même diagnostic ou une même proposition ressort d’organismes qui ne partagent pas la même idéologie, cela devient particulièrement intéressant pour le décideur politique.
De la guerre en Ukraine
I-DIALOGOS : Prenons précisément le sujet de la guerre en Ukraine. Pensez-vous que cette méthode pourrait fonctionner ?
Alain JUILLET : La priorité devrait être de rechercher la paix et de remettre les acteurs autour de la table.
Ce qui me préoccupe, c’est que la guerre en Ukraine est aussi utilisée par différents gouvernements européens dans leurs politiques intérieures. Cela complique considérablement la recherche d’une solution.
Par ailleurs, tous ceux qui s’opposent à la poursuite de la guerre sont trop facilement catalogués comme d’extrême droite ou d’extrême gauche ou comme étant favorables à la Russie.
Je suis convaincu qu’une partie - peut-être même une majorité - des électeurs qui votent pour le Rassemblement national en France ou pour l’AfD en Allemagne ne partage pas nécessairement l’ensemble de leurs positions.
Il existe aussi un vote de ras-le-bol. On l’entend de plus en plus souvent: « On a tout essayé, cela ne marche pas. »
La jeune génération, en particulier, ne me paraît pas belliciste. Elle ne veut pas faire la guerre. Elle veut que l’on recherche des solutions pacifiques.
I-DIALOGOS : Que penser de la manière dont sont présentées les ingérences étrangères.
Alain JUILLET : On parle constamment de l’influence russe, mais il faut appliquer les mêmes critères à tout le monde.
Lors des élections en Moldavie, les Européens ont eux-mêmes mené une campagne d’influence considérable pour que la Moldavie reste dans le giron de l’Union européenne. On peut penser que c’était souhaitable, mais il faut alors avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il s’agit aussi d’influence.
Dans ce contexte, chaque incident est immédiatement intégré dans un récit : un drone, un avion, une menace supposée, et cela devient la preuve que les Russes veulent prendre le contrôle.
Le travail du journaliste devrait être de vérifier techniquement si l’histoire tient, de regarder les trajectoires, les distances et les faits avant de reprendre le récit. Il faut être extrêmement précis.
Je ne dis pas que la Russie ne mène pas d’opérations hybrides en Europe. Un bon nombre d’opérations clandestines, des cyberattaques, et des sabotages peuvent être attribués aux Russes. L’affaire Skripal, par exemple, montre que ce type d’opération existe. Mais cela ne signifie pas que tout incident doive automatiquement leur être attribué.
Prenez Nord Stream : je ne crois pas à la version qui a été présentée comme évidente dans une partie des médias. Avec Jacques Baud, j’avais défendu très tôt une autre hypothèse. Je considère notamment que les explications techniques autour d’une opération menée depuis un simple voilier par les Ukrainiens posent de nombreuses questions.
Même chose lorsqu’on a parlé d’un brouillage russe qui aurait affecté l’avion d’Ursula von der Leyen, ou d’incidents concernant l’avion de Zelensky. Avant de transformer cela en preuve d’une attaque russe, il faut vérifier les faits. À Leipzig, en revanche, tout semble indiquer que c’est une opération russe liée au soutien militaire européen à l’Ukraine.
Mais il faut présenter ces actions pour ce qu’elles sont : des opérations de guerre hybride dans le contexte ukrainien, et non pas annoncer à chaque fois que la guerre générale arrive en Europe.
Il y a eu également cette histoire d’épidémie de peste en Russie. Là encore, on a vu circuler des récits alarmistes avant que les autorités sanitaires compétentes ne viennent les relativiser.
Le problème est toujours le même : pourquoi publier avant d’avoir vérifié ? Propagande et contre propagande ?
IDIALOGOS : L’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie n’est elle pas plus péoccupante encore ?
Alain JUILLET : Je trouve en effet extrêmement préoccupant que l’on puisse annuler une élection en invoquant une influence extérieure sans que les citoyens aient le sentiment de disposer de toutes les explications nécessaires.
Cela pose une question démocratique fondamentale. Il faut évidemment lutter contre les ingérences étrangères. Mais il faut le faire avec des preuves, de la transparence et en respectant la souveraineté populaire.
Les Américains eux-mêmes ne se gênent pas pour intervenir dans le débat politique d’autres pays. Et, comme je le disais à propos de la Moldavie, les Européens pratiquent eux aussi des politiques d’influence.
Nous devons donc appliquer les mêmes principes à toutes les ingérences et éviter de chercher un bouc émissaire pour tous les mauvais coups.

=> presse et respect du pluralisme ?.
I-DIALOGOS : N’y a t-il pas un problème de formation des journalistes ou plutôt de conditions de travail ?
Alain JUILLET : Les deux, mais les conditions économiques jouent énormément.
Autrefois, lorsqu’une information importante arrivait, on pouvait demander à un journaliste d’aller enquêter sur place.
Aujourd’hui, on lui dit : « L’AFP vient de publier cela ; j’ai besoin de dix lignes dans une demi-heure » ou de trente secondes pour une chaîne d’information. Que fait-il ? Il regarde ce qu’il trouve immédiatement, consulte différentes sources sur Internet, éventuellement Wikipédia ou une intelligence artificielle, fait une synthèse et produit son papier. Mais il n’a rien vérifié lui-même ,en commençant par le message de l’agence de presse.
Pour sécuriser l’info Il faudrait beaucoup plus systématiquement croiser les infos des agences :
que dit l’AFP, dont les dépêches sont parfois mises en question ? Que dit Associated Press ? Que disent les agences chinoises ou d’autres sources internationales ? C’est en confrontant les récits que l’on peut commencer à comprendre et séparer le bon grain de l’ivraie.
Etrange silence médiatique après
une importante décision de la Cour de Cassation ???
I-DIALOGOS — La situation en RDC et notamment au Rwanda constitue un exemple particulièrement frappant de cette défaillance de l’information. Comment expliquer cette invraisemblable « discrétion » des médias après la décision de la Cour de cassation confirmant le non-lieu dans le dossier relatif à l’opération Turquoise ? Ces mêmes médias avaient pourtant, sous la pression de puissantes associations bien en cours, relayé avec insistance, pendant des années, les accusations infondées de complicité de génocide visant l’armée française. Même silence stupéfiant du Gouvernement français qui avait pourtant été gravement mis en cause.
Alain JUILLET : Le Rwanda est un cas emblématique de la manière dont un système d’information peut se pervertir.
Je suis frappé par l’absence d’information ou par le peu d’écho donné à certains éléments qui devraient pourtant conduire les journalistes à rouvrir le dossier, à confronter les versions et à enquêter sur ce qui reste de l’extraordinaire opération d’influence ayant accompagné le génocide rwandais.
J’ai été profondément marqué par ce dossier car la représentation qui s’est imposée en France est d’autant plus partielle et partiale que de nombreux éléments n’ont pas été sérieusement examinés.
Sur Paul Kagame, par exemple, j’ai une position très critique. Il a éliminé physiquement tous ses opposants, a ravagé le Congo, après le genocide de 1994, et exploite depuis lors illégalement les mines de l’Ituri et du Kivu via des proxis. Tout cela devrait pouvoir être étudié plus librement pour faire émerger la vérité mais c’est quasiment impossible. Les récentes discussions à l’ONU sur la question des intérêts miniers des groupes internationaux dans l’est du Congo et du rôle du Rwanda dans l’exploitation et l’exportation desminerais stratégiques ont montré les liens existants.
Dans ce cadre, le travail journalistique devrait consister à rechercher qui finance qui, quels intérêts économiques sont en jeu et pourquoi certains minerais transitent par certains pays. Ce que je reproche à une partie des médias français, c’est précisément de ne pas suffisamment aller chercher ces éléments alors qu’on est face à une évidence :
comment un régime qui ne produit pas certains minerais sur son sol peut-il en être un des principaux exportateurs ?
I-DIALOGOS : Vous reconnaissez pourtant à Paul Kagame une remarquable capacité politique et stratégique.
Alain JUILLET : Oui, et c’est précisément ce qui rend le personnage complexe. Je suis extrêmement critique à son égard, mais je dois reconnaître qu’il est ambivalent. C’est un organisateur remarquable dont le pays connait un développement exceptionnel pour l‘Afrique .
Le Rwanda a su développer des réseaux internationaux extrêmement efficaces, notamment à travers sa diaspora. Paul Kagame a parfaitement compris comment fonctionnent nos sociétés et nos systèmes d’influence et comment s’en servir.
Regardez sa proposition de devenir la terre d’accueil des migrants refoulés qui le font apprécier par tous les dirigeants d’Europe. Regardez la présence de l’armée rwandaise au Mozambique , qui dispose d’importantes ressources en gaz et en pétrole et rencontre de graves problèmes de sécurité. Il sait ou il faut aller et ce qu’il faut faire car il a une vision stratégique pour son.
Le Rwanda étend ainsi considérablement son influence régionale avec l’appui des puissances occidentales.

I-DIALOGOS : A propos de le politique de l’actuel gouvernement israélien, ne risque t-on pas de confondre gouvernement et population ?
Alain JUILLET : Bien sûr. Il ne faut jamais confondre le gouvernement israélien avec les Israéliens. C’est malheuresement une des raisons de l’antisémitisme actuel. Il existe en Israël des gens qui pensent de manière extrêmement différente, comme partout. On peut être très critique envers la politique d’un gouvernement sans transformer cette critique en jugement sur tout un peuple.
C’est justement ce que les médias devraient toujours rappeler : faire la part des choses, distinguer les gouvernements, les populations, les oppositions et les mouvements de paix. C’est encore une question de pluralisme et de dialogue.
De l'intérêt des anlayses et propositions des Think tank
I-DIALOGOS : Pour terminer, revenons précisément au dialogue et au rôle des think tanks. Que pourraient-ils apporter concrètement à nos démocraties ?
Alain JUILLET : J’ai toujours été frappé par l’influence des think tanks aux États-Unis. Les présidents américains ont souvent eu des think tanks dont ils étaient intellectuellement proches : la RAND Corporation à une époque, puis d’autres, jusqu’à la Heritage Foundation autour de Donald Trump.
Pourquoi les think tanks sont-ils si importants ? Parce qu’un responsable politique n’a souvent ni le temps ni les moyens de réfléchir en profondeur à une stratégie de long terme.
Les think tanks peuvent faire ce travail. Mais il y a un danger : s’appuyer sur un seul think tank car chacun possède nécessairement sa propre vision issue de sa culture et de ses biais cognitifs . Même s’il est intellectuellement honnête, son analyse est forcément partiale.
Il faut donc croiser les conclusions des think tanks. Vous prenez plusieurs organismes de sensibilités différentes, vous leur posez le même problème et vous comparez leurs réponses. Lorsque vous identifiez des propositions communes à des organisations qui, au départ, ne pensent pas de la même manière, vous tenez probablement quelque chose de solide.
Je crois que ce serait un formidable moyen de reconstruire une véritable réflexion stratégique en France. Et il faudrait faire la même chose au niveau européen, car l’Europe doit être repensée.
C’est dans ce cadre qu’une structure comme I-Dialogos pourait être utile : non pas prétendre apporter seule les solutions, mais travailler avec d’autres, créer des partenariats, croiser les approches et développer cette réflexion dans plusieurs pays.
La force d’une structure transnationale est précisément de pouvoir confronter des visions différentes. C’est par le dialogue entre ces différences que l’on peut avancer.
Paris, le 22 octobre 2026