
Mario Beaulieu est le porte-parole du Bloc Québécois ( le parti indépendantiste du Québec au parlement canadien à Ottawa ) Député de «la Pointe de l’île» à Montréal, il a réalisé une enquête avec son équipe démontrant que la politique linguistique fédérale vise exclusivement à appuyer la collectivité d’expression anglaise au Québec. Plus de 3,7 milliards de dollars canadiens ont servi à soutenir les institutions et groupes d’intérêts anglophones et à promouvoir l’anglais au Québec, dans le cadre des programmes d’appui aux langues officielles. Marc Pinelli l’a rencontré dans son bureau et à la Chambre des Communes à Ottawa, siège du parlement canadien.
Marc Pinelli, journaliste I-Dialogos.
I-Dialogos : Mario Beaulieu, le Parti Québécois vient de remporter les élections dans la Province du Québec, ce qui va changer certainement beaucoup de choses dans les relations avec le gouvernement fédéral et notamment au sujet de la défense de la langue française au Québec ?
Mario Beaulieu : L'élection du Parti Québécois, est une très bonne nouvelle pour le français. Parce que c'est le seul parti qui a vraiment proposé des solutions permettant d'inverser la tendance au déclin du français. Pour le Québec, le fait que ce soit un gouvernement minoritaire va rendre probablement les choses plus difficiles. Il va falloir examiner ce que le Parti Québécois peut faire sans légiférer, par exemple par voie réglementaire. Puis pour légiférer, il faudra qu'il y ait d'autres partis qui appuient les mesures qu'il peut prendre, notamment, comme, l'application de la loi 101 « au collégial » qui est une mesure phare. Je pense que ça va être plus délicat à réaliser, mais on verra.
I-Dialogos:Pour qu'on comprenne bien, pouvez nous rappeler quelle est la position du gouvernement fédéral au sujet de la politique des langues officielles dans les provinces ?
Mario Beaulieu : Dans le fond, la position du gouvernement fédéral est de saupoudrer du financement pour les francophones hors Québec dans les provinces. Mais c'est insuffisant pour contrer le désengagement des gouvernements des provinces anglophones. En dehors du Québec, on finance très peu les écoles françaises, il n'y a pratiquement pas d'enseignement supérieur en français.

Et au Québec, le gouvernement fédéral concentre tous ses efforts à promouvoir le développement de l'anglais, celui des communautés d'expression anglaise, en disant qu’au Québec, les anglophones sont une minorité à protéger comme les minorités francophones hors Québec. Mais les anglo-Québécois font partie de la majorité canadienne qui est anglophone et qui élit le gouvernement fédéral avec son pouvoir prédominant de dépenser et de légiférer. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU en 1993 avait affirmé que les citoyens canadiens anglophones ne peuvent être considérés comme une minorité linguistique parce qu’ils sont majoritaires dans l’État canadien.
Et comme la loi fédérale est faite pour appuyer les langues minoritaires par province, au Québec, où se trouvent 90 % des francophones au Canada, la politique linguistique fédérale, la Loi sur les langues officielles, les programmes d'appui aux langues officielles visent exclusivement à renforcer l'anglais au Québec.
I-Dialogos : Donc c’est quand même une menace pour le fait français au Québec ?
Mario Beaulieu : Le renforcement de la langue anglaise, bien sûr, parce que les langues sont en compétition au Québec. Pour assurer l’avenir du français, l'enjeu principal, c'est de réussir à franciser et à intégrer les populations issues de l'immigration. Et c'est pour cela que la loi 101, la Charte de la langue française adoptée par l’Assemblée nationale du Québec, le 26 aout 2017, faisait du français la seule langue officielle, avec des aménagements pour respecter la collectivité historique anglophone. Le Québec est le seul état où vraiment on peut vivre en français et assurer l’avenir de notre langue nationale. Au Québec, le français doit être la seule langue commune et officielle.
Mais avec le programme de contestation judiciaire, les groupes de pression anglophones financés par le gouvernement fédéral ont fait une guérilla juridique contre la loi 101, la Charte de la langue française.
I-Dialogos : On est revenu un peu à une politique de bilinguisme officiel, même au Québec ?
Mario Beaulieu : Exact, parce que tous les services ou presque sont redevenus disponibles en anglais pour tous, alors que l'intention de la Charte de la langue française était de maintenir les services en anglais, mais surtout pour la collectivité historique anglophone.
Mais là, c'est devenu disponible à toute personne qui le demande. Le gouvernement fédéral envoie toujours le même message. Il y a deux langues officielles au Canada. Il y a deux langues officielles au Québec dans ce sens-là.
Et les nouveaux arrivants ont le droit de s’intégrer du côté anglais comme du côté français. Alors, comme l'anglais est majoritaire au Canada et en Amérique du Nord, il est normal que beaucoup de nouveaux immigrants choisissent l'anglais parce que c'est la langue de la majorité,
I-Dialogos : Le Bloc Québécois s'intéresse aussi aux minorités francophones hors Québec ?
Mario Beaulieu : On les appuie sans réserve. Il est vrai qu'elles sont en situation très difficile. En dehors du Québec, il reste seulement 2,1 % de la population qui utilise principalement le français à la maison. Elles sont extrêmement minoritaires et le taux d'assimilation est très élevé (c'est-à-dire les gens qui abandonnent le français pour l’anglais comme langue d’usage à la maison). Alors, le français est vraiment en voie d'assimilation. Et de notre point de vue, la seule solution serait qu'il y ait des territoires francophones, là où il y a une concentration, une proportion plus élevée de francophones, et qu’ainsi le français y devienne la principale langue officielle. Et à ce moment-là, les nouveaux arrivants pourraient aller vers le français.
Mais le bilinguisme institutionnel généralisé, tel que prôné par le gouvernement fédéral, aboutit à l’assimilation des francophhones. D’ailleurs, partout dans le monde où on utilise des modes d'aménagement linguistique basés sur un bilinguisme ou un multilinguisme institutionnel non territorialisé, cela avantage toujours les langues majoritaires.


Devant le Parlement canadien à Ottawa
Les seuls endroits où Il y a plusieurs langues nationales et où il n'y a pas ce phénomène d'assimilation des minorités, ce sont des pays où ils ont adopté un modèle territorial, comme la Belgique ou la Suisse.
Vous allez en Wallonie, tout se passe en français. L'enseignement est en français de la maternelle à l'université. C’est sûr que le français n'est pas menacé en Wallonie. Les nouveaux arrivants qui s'installent là-bas n'ont le choix que d'apprendre et d’utiliser le français. Ça ne les empêche pas d’apprendre plusieurs autres langues secondes. Si vous allez du côté flamand, c'est La même chose pour la langue.
Au Canada, les individus sont censés avoir le choix d'utiliser la langue qu'ils veulent, sauf que les services bilingues, les services en français sont conditionnels (c'est écrit dans la Constitution 82) aux régions « là où le nombre le justifie». Mais dans la Constitution ce n’est pas écrit quel est ce nombre, quelle est cette proportion. Jusqu'à maintenant ça a été à peu près 5%. Alors, comme les francophones sont éparpillés sur un immense territoire, souvent le nombre ne le justifie pas.
Puis là où la proportion de francophones théoriquement justifierait qu'il y ait des services en français, souvent, il n'y en a pas. On dit ne pas trouver pas assez d'employés qui parlent français. On le voit aussi dans les institutions fédérales, les francophones ne sont pas à l'aise pour travailler en français. Tout se passe essentiellement en anglais.
Et avec la langue des services au Nouveau-Brunswick, le bilinguisme est davantage respecté parce que c'est la province où Il y a la plus grande proportion de francophones en dehors du Québec. Mais l’assimilation continue. En ce moment, le gouvernement fédéral fait miroiter qu'il va augmenter l'immigration francophone hors Québec.
Il a commencé à le faire, mais il ne veut pas cibler cette immigration dans des territoires où les populations ont des écoles en français, où ils peuvent travailler en français, ce qui fait que les nouveaux arrivants francophones vont « s'angliciser » d’autant plus rapidement. Déjà, les statistiques montrent qu’ils s'assimilent au même rythme que les individus issus des communautés francophones et acadiennes. Donc, ce n'est pas vraiment une solution. Cela risque d’affaiblir le Québec parce que souvent, l'immigration francophone provient du Québec ou du recrutement de l'immigration francophone, qui se fait en compétition entre le fédéral et le Québec, etc. Alors ça risque d'affaiblir le français au Québec.
I-Dialogos : La position du Bloc Québécois par rapport à cette situation ? C'est d'aider à renforcer l'immigration francophone au Québec. C'est bien cela?
Mario Beaulieu : Par rapport à l'immigration, c'est que le gouvernement canadien ne nous nuise pas, qu’ils n’affaiblissent pas le recrutement des immigrants francophones au Québec. La connaissance du français est un critère de sélection important. Mais le plus important pour le Québec, c'est de pouvoir vraiment faire du français la langue officielle, la langue d'intégration des nouveaux arrivants. Et pour ça Il faut que le français soit la seule langue officielle.
Le plus important, selon moi, c'est l'éducation. C’est le principal mode de transmission d'une langue. La Charte de la langue française a fait en sorte que les enfants des nouveaux arrivants fréquentent l’école publique de langue française. On n’interdit pas les écoles privées anglophones, mais les écoles publiques (financées par l’État) sont en français pour les enfants des nouveaux arrivants. Mais il y a toutes sortes d’échappatoires, de dérogations, envers notamment les immigrants temporaires.
Le Parti québécois est censé limiter ces exceptions-là. Et ça va être quand même encore la bataille.

Par ailleurs, la Charte de la langue française ne s’applique pas au niveau collégial. Les collèges anglophones sont fréquentés majoritairement pas des étudiants allophones et francophones. Plusieurs études démontrent que la fréquentation d’établissements postsecondaires anglophones favorise l’anglais comme langue de travail, d’usage public et comme langue d’usage à la maison.
L’application de la Charte de la langue française au niveau collégial est un engagement phare du Parti Québécois pour faire du français la langue commune au Québec.
Les changements proposés par la loi 96 (sur la langue officielle et commune du Québec) par le gouvernement.de François Legault, l’ancien premier ministre du Québec, sont maintenant contestés devant les tribunaux québécois et canadien. Le gouvernement fédéral va financer les contestations judiciaires, puis financer les groupes de pression ou les individus qui font ces contestations-là.

La loi 96 visait, entre autres que les services publics, gouvernementaux du Québec envers les gens issus de l'immigration soient en français. Déjà, il y a eu beaucoup de résistance, de contestation.
Ces contestations-là sont conduites par des groupes, tel le QCGN appelé aujourd'hui le TALQ. Il y a une quarantaine de groupes affiliés un peu partout au Québec, qui se concentrent beaucoup sur l'île de Montréal et dans la région métropolitaine. Ils militent pour que les nouveaux arrivants d’expression anglaise aient accès à des services publics en anglais financé par le Québec et les municipalités. Les établissements fédéraux donnent déjà des services bilingues, donc en anglais, à peu près partout au Québec.
I-Dialogos : Donc, à financer l'anglicisation des nouveaux arrivants, c’est une contradiction ?
Mario Beaulieu : Oui, en quelque sorte. En faisant cela, le Québec financerait la minorisation du peuple québécois. Le gouvernement fédéral met constamment de la pression dans ce sens-là. Il surfinance aussi les universités anglophones de façon vraiment « excessive », notamment par les fonds de recherche canadiens. La dernière étude que j'ai vue de Frédéric Lacroix montrait que c'était de 35 à 40 % du financement qui était réservé aux universités anglophones, alors qu’il y a à peu près 9 % d'anglophones au Québec.
C’est un peu ça. Toutes les institutions anglophones qui sont largement sur- financées et qui se retrouvent à Montréal, exercent un pouvoir d'attraction important sur les nouveaux arrivants pour qu'ils adoptent en priorité l'anglais.
I-Dialogos : La presse canadienne ou la presse québécoise dénonce-t telle cette attitude de coercition du gouvernement fédéral en faveur de l’anglais au Québec ? La presse est-elle consciente de cette situation ?
Mario Beaulieu : J’ai présenté tous ces chiffres-là (à partir des comptes publics canadiens) les programmes d'appui aux langues officielles, qui représentent près de 3,7 milliards de dollars canadiens consacrés à l'anglais depuis les débuts de la Loi canadienne sur les langues officielles en 1969. Ces programmes financent le système d'éducation anglophone, les groupes militants anglophones qui revendiquent plus d'anglais dans le système de santé, dans les services publics à tous les paliers administratifs, qu’ils soient de compétence fédérale ou québécoise, etc. Il y a même des programmes pour favoriser le développement culturel et économique des anglophones au Québec, alors qu’on est complètement submergé par la culture anglophone, qui vient du reste du Canada et des États-Unis. Personne n’a contredit mes chiffres. Les médias écrits québécois en ont parlé. Ça a fait un coup. C'est tout. La stratégie semble avoir été de ne pas trop en parler.
Il y a seulement le QCGN qui a dit que je faisais de la désinformation parce que les anglophones au Québec sont une minorité linguistique qui doit être défendue par le gouvernement fédéral. Ils ont même repris mes chiffres à propos d’une année où j'avais calculé qu'ils avaient reçu 1,2 million $ et on rectifié en disant qu’ils en ont reçu davantage, 1,6 million $. Moi, je prends une méthode conservatrice pour essayer de ne jamais exagérer les chiffres. Mais ça a fait un petit bout de chemin.
Pour ma prochaine étude, que je vais publier incessamment, j'espère que la présence d’un gouvernement indépendantiste va faciliter la diffusion de cette information-là, à savoir que les Québécois soient davantage conscients du rôle du gouvernement canadien dans l'anglicisation du Québec.
I-Dialogos : La solution, n’est-elle pas (on l'a laissé entendre quelquefois), de tenir un référendum au cours de ce mandat ou plus tard. Une occasion pour que les Québécois prennent conscience que le fait français doit être absolument protégé, défendu, sauvegardé ?
Mario Beaulieu : Je dirais qu'il faut que davantage de Québécois se mobilisent pour le français comme on l’a fait périodiquement à travers notre histoire. La prise de conscience que la seule façon d’assurer l’avenir du français et de ce que nous sommes en tant que peuple est l’indépendance constitue un des facteurs déterminants d’une victoire au référendum, de l’émergence d’un Québec libre !
propos recueillis par Marc Pinelli, le 15 octobre 2026

Bas de Notes
Le Bloc Québécois : parti politique fédéral du Canada fondé en 1991 implanté au Québec dans les circonscriptions fédérales du Québec. 22 députés élus sur 343 en 2025 à la Chambre des communes à Ottawa.
QCGN/ TALQ : organisation communautaire de défense de la collectivité anglophone du Québec.
Loi 101 et loi 96 : la Charte de la langue français promulguée par le Parti Québécois en 1977 et communément appelée loi 101, a été affaiblie considérablement par les contestations judiciaires. La Loi 96 (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français) adoptée en 2022 visait à renforcer la Charte de la langue française.