En Egypte, à Alexandrie, l’Université de la Francophonie Leopold Sédar Senghor, forme au dialogue des mondes. Recteur Thierry VERDEL

Interview du Recteur Thierry VERDEL
Propos recueillis par Habiba Mejri Cheikh, Jean-Claude Mairal et Pierrick Hamon

I-Dialogos : Monsieur le Recteur, merci, avec votre collaboratrice, la Professeure Yasmine Haggag - par ailleurs Correspondante I-Dialogos Egypte - de porter intérêt à l’Initiative I-Dialogos. L’Université Senghor incarne une ambition singulière et pas seulement dans l’espace francophone, en référence à la pensée et à l’action de Léopold Sédar Senghor. Pourriez-vous nous rappeler les fondements de ce projet et la vision qui guide aujourd’hui son développement, notamment depuis Alexandrie, carrefour stratégique entre l’Afrique, le monde arabe et la Méditerranée ? 

Thierry Verdel :  L'Université Senghor n'est pas née d'une initiative universitaire ordinaire. En 1988, le gouvernement égyptien demande au professeur René Jean Dupuy, du Collège de France, de réunir un groupe de quinze experts internationaux pour concevoir une université internationale de langue française au service du développement africain, avec siège à Alexandrie. Le projet est approuvé en mai 1989 au Sommet de la Francophonie à Dakar. 

Le principe fondateur tient en une phrase. Former, au niveau du troisième cycle (le deuxième aujourd’hui dans le système LMD), des cadres et des formateurs de haut niveau, déjà expérimentés, capables d'agir concrètement pour le développement de leurs pays, plutôt que produire une recherche théorique supplémentaire qui ferait double emploi avec les universités africaines existantes. C'est une université de l'action, pas une université de plus. 

Le choix d'Alexandrie et le patronage de Léopold Sédar Senghor ne sont pas des symboles décoratifs. Les experts fondateurs ont explicitement voulu placer le projet sous son autorité morale parce qu'il avait, mieux que quiconque, théorisé et vécu le dialogue des cultures, et montré comment les civilisations nées en Égypte s'étaient diffusées vers l'Afrique et le monde méditerranéen. Cet esprit d'Alexandrie, déjà nommé dans les textes fondateurs de 1989, est resté la colonne vertébrale de l'institution. 

Aujourd'hui, cette vision se traduit très concrètement. Nous formons toujours des professionnels africains francophones de haut niveau, avec un réseau de campus délocalisés sur le continent, et nous avons élargi les deux départements d'origine, nutrition-santé et administration-gestion, à d'autres domaines comme l'environnement, la culture ou la gouvernance des risques et des crises. 

Le nouveau campus de Borg El Arab, inauguré cette année en présence des présidents Al-Sissi et Macron, n'est pas qu'une opération immobilière. Il matérialise la relation franco-égyptienne qui porte l'Université depuis son origine (avec l’appui du Canada, de la Suisse et de la Fédération Wallonie Bruxelles) et notre statut d'opérateur direct de l'Organisation internationale de la Francophonie. Le modèle de financement mixte imaginé par les fondateurs, associant États, institutions internationales et mécénat privé, continue, lui aussi de nous porter, à travers une campagne de levée de fonds que nous sommes en train de préparer : Impact'Afrik. 

Alexandrie comme principe de méthode

Alexandrie reste, pour nous, moins un point sur la carte qu'un principe de méthode. On ne forme pas des cadres pour l'Afrique en ignorant sa profondeur arabe et méditerranéenne. C'est cette exigence que Senghor nous a léguée, et que nous essayons de tenir. 

I-Dialogos :  Quelles sont vos priorités stratégiques et les principaux axes de développement de l’Université pour les prochaines années ? Quel rôle jouent les partenariats, en particulier avec les institutions africaines et avec l’Organisation internationale de la Francophonie ? 

Thierry Verdel : Nos priorités sont fixées par le Plan stratégique 2026-2030, construit sur près d'un an avec l'ensemble de la communauté universitaire. Il tient en trois axes, choisis pour succéder aux quatre axes du plan précédent parce qu'ils sont plus lisibles et plus faciles à piloter : former, gouverner, rayonner. 

Former, d'abord. Il s'agit de moderniser la pédagogie par l'hybridation et l'intelligence artificielle éducative, de consolider l'École Doctorale comme véritable espace de recherche-action sur des problématiques africaines, et de développer des laboratoires vivants en lien direct avec les acteurs de terrain. 

Gouverner, ensuite. La relocalisation à Borg El Arab, avec une capacité d'accueil doublée, oblige à une administration plus agile, appuyée sur un système d'information intégré, et à une diversification résolue de nos ressources : alliances stratégiques, coopération Nord-Sud et Sud-Sud, financements hybrides et philanthropiques. 

Rayonner, enfin. Cela passe par un suivi plus complet de l'insertion de nos diplômés à deux, cinq et dix ans, par l'entrepreneuriat durable, et par une diplomatie universitaire plus offensive. 

Les partenariats ne sont pas un axe parmi d'autres, ils traversent les trois. Nous sommes opérateur direct de la Francophonie en Afrique, ce qui signifie que notre stratégie s'aligne explicitement sur le Cadre stratégique de la Francophonie 2023-2030 : éducation de qualité, jeunesse et employabilité, développement durable, gouvernance démocratique, coopération numérique, francophonie économique. Ce n'est pas un alignement de façade, c'est une feuille de route partagée avec l'OIF. 

Avec les institutions africaines, la dynamique parle d'elle-même. En dix ans, notre réseau de campus délocalisés est passé de 5 à 17, et nos institutions partenaires de formation de huit à cinquante-deux. Nos alumni occupent des postes de responsabilité dans plus de trente pays. C'est ce maillage, pas seulement notre siège d'Alexandrie, qui fait aujourd'hui la portée panafricaine de Senghor, et c'est lui qui doit continuer à porter notre développement plutôt qu'une croissance purement interne. 

Le plan le résume mieux que moi. Non seulement former, mais transformer. Non seulement coopérer, mais impacter. Non seulement exister, mais rayonner. 

I-Dialogos : Dans un contexte de transformation des modes de gouvernance et de démocratie, les territoires apparaissent comme des acteurs de plus en plus structurants. Comment vos programmes prennent-ils en compte cette évolution ?  Quelle contribution l’Université Senghor peut-elle apporter à une francophonie davantage ancrée dans des dynamiques moins institutionnelles et plus citoyennes et en réseaux ? 

Thierry Verdel : Les territoires ne sont pas un sujet nouveau pour nous, c'est plutôt une question de vocabulaire qui a changé. Dès 1989, les statuts fondateurs inscrivaient l'aménagement du territoire et l'urbanisme dans le tronc commun du département Administration et Gestion. Ce que le contexte actuel fait, c'est déplacer cette question du rang de matière parmi d'autres au rang d'enjeu de gouvernance central. 

La place des collectivités territoriales

Concrètement, notre spécialité de master en gouvernance et management public comporte un volet entier sur les collectivités territoriales. Avec l'AIMF, nous avons construit un cours en ligne ouvert et gratuit sur la prévention des risques et la préparation aux situations d'urgence et de crise par les collectivités territoriales, ce qui touche directement les praticiens plutôt que les seuls décideurs nationaux. 

En plus de cette formation, nous avons développé toute une famille de formations courtes adressées aux acteurs territoriaux eux-mêmes : montage de projets communaux et recherche de financements, gestion des déchets solides urbains, voirie et circulation, éclairage public, transport et mobilité durable, gestion des aires protégées, mise en valeur touristique du patrimoine local. Et une partie de ce portefeuille s'adresse à la société civile directement, en dehors de toute institution : démocratie, citoyenneté et État de droit ; recherche de financement pour les organisations de la société civile ; formation des journalistes de radios communautaires et municipales sur les maladies à risque d'épidémie. Ce n'est pas un diplôme unique, c'est un ensemble de formations contextualisées qui s'adressent aussi bien aux maires et aux techniciens municipaux qu'aux responsables associatifs et aux journalistes de terrain. 

Un réseau de 15 campus délocalisés en Afrique

Sur la contribution à une francophonie plus citoyenne et en réseaux, je préfère répondre par la structure que par la déclaration d'intention. Nous ne sommes pas un campus unique gouverné depuis Alexandrie, nous sommes un réseau de 15 campus délocalisés en Afrique, appuyé par une cinquantaine d’institutions partenaires, contre cinq et huit en Afrique il y a huit ans. Ce maillage vit d'accords locaux, d'ancrages universitaires locaux, d'alumni installés dans plus de trente pays, dans les administrations mais aussi dans l'entreprise et la société civile. 

Si l'Université Senghor a une contribution propre à apporter à ce mouvement, elle est là : dans le fait d'être elle-même, depuis longtemps, un réseau territorial avant d'être une institution centralisée, et dans un catalogue de formations qui parle directement aux collectivités et à la société civile plutôt qu'aux seuls ministères. 

I-Dialogos : Les thématiques travaillées par I-Dialogos - médias et réseaux sociaux, formes contemporaines de démocratie, jeunesse et migrations, francophonie citoyenne, santé, développement, environnement et gestion de l’eau, place des territoires ultra marins - pourraient-elles nourrir une initiative commune ? Nous préparons une rencontre transnationale à Dakar en fin d’année - après des ateliers préparatoires sur les différents continents - autour du dialogue sur les enjeux liés à l’eau, à l’environnement et au climat, à l’initiative de notre co-président Abdoulaye Sène, président du Forum Mondial de l’eau. Une participation ou une contribution de votre Université à ce type d’initiative vous semblerait-elle envisageable ? 

Thierry Verdel :  Oui, très clairement. Quand je regarde la liste de vos thématiques, la plupart recoupent directement nos propres activités de formation plutôt que de leur être adjacentes. L'environnement et la gestion de l'eau, c'est l'un de nos deux départements fondateurs depuis 1989, et nous avons aujourd'hui des formations courtes sur l'économie bleue, la gestion des déchets urbains, la gestion intégrée de l’eau et le montage de projets intégrant les changements climatiques. 

Médias et réseaux sociaux, c'est dans le champ de notre département Culture (nous avions autrefois une spécialité de master en Communication). Démocratie et citoyenneté, nous avons une formation qui porte ce nom exact, mise en place et renouvelée chaque année avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie. La jeunesse, c'est notre public par définition (dont notre formation certifiante JPS : Jeunesse, Paix et Sécurité, elle aussi appuyée par l’OIF). La santé est notre autre département fondateur. Une initiative commune avec I-Dialogos ne partirait donc pas de zéro. 

S’agissant des Territoires ultramarins, ce n'est pas un terrain naturel pour nous, notre mandat a toujours été africain et francophone. Il n’en demeure pas moins, qu’avec l’Université internationale de la mer, nous avons eu à développer plusieurs éditions d’un cours en ligne ouvert et massif sur l’économie bleue dont l’une des versions ciblait justement ces territoires. 

Sur le projet de Rencontres de Dakar en particulier, l’Université Senghor serait ravie de contribuer à travers la participation de la directrice de notre département Environnement, Mme Étotépé Sogbohossou. 


I-Dialogos : Enfin, seriez-vous ouvert à la mise en place d’un réseau, et pas seulement francophone, de think tanks ou laboratoires d’idées, comme espace international de dialogue, possiblement en lien avec Alexandrie et l’Egypte ? 

Pourquoi pas une initiative exploratoire commune sur le sujet et avec d’autres partenaires comme le Réseau International des Maisons de la Francophonie  et avec nos partenaires des autres langues (arabe, italien, espagnol, anglais, brésilien, etc…). L’Université Senghor pourrait-elle, selon vous, jouer un rôle structurant dans une telle dynamique ? et avec les Universités d’Alexandrie et du Caire ? Et, surtout, quels types d’initiatives communes pourrions-nous développer pour aider à répondre aux défis de la jeunesse africaine, en particulier, de formation, de mobilité et de perspectives d’avenir ? via un questionnement partagé ? 

Projet de création d’un Forum Senghor de coopération et de développement durable

Thierry Verdel : En référence aux idées qui ont guidé notre création placée sous le signe du dialogue des cultures cher à Senghor, nous serions tout à fait intéressés à apporter une contribution et à participer aux activités d’un tel réseau. Notre feuille de route stratégique prévoit déjà un Forum Senghor de coopération et de développement durable comme projet phare des cinq prochaines années. Un partenariat avec I-Dialogos et le RIMF pourrait avoir du sens, en s'articulant à quelque chose que nous construisons déjà. 

Le 9 mai 2026 à Alexandrie

Sur les Universités d'Alexandrie et du Caire en revanche, je ne veux pas vous répondre à leur place ni inventer un état des lieux que je ne maîtrise pas précisément aujourd'hui, mais j’imagine qu’on pourrait y trouver des enseignants intéressés, comme Yasmine Haggag à qui vous faisiez référence. 

Le RIMF (Réseau des Maisons de la Francophonie) est évidemment un partenaire potentiel, pour une raison structurelle autant que thématique, bien que nous n’ayons pas encore eu l’occasion de travailler concrètement avec ce réseau. Sur la jeunesse africaine, les défis de formation, de mobilité, et leurs perspectives, nous mettons en place un observatoire de l'insertion professionnelle et un suivi des trajectoires alumni à deux, cinq et dix ans, ainsi qu'un statut d'étudiant entrepreneur et un dispositif de mobilité inter-campus. Le questionnement partagé que vous proposez pourrait trouver des réponses partielles dans ces initiatives que nous serions bien évidemment ravis de partager avec vous. Je voudrais également citer notre École Doctorale comme un espace de recherche-action produisant des savoirs africains contextualisés, avec une revue scientifique en projet. Elle pourrait également alimenter la réflexion commune.

I-Dialogos : Souhaitez-vous, Monsieur le Recteur, formuler des observations complémentaires ou partager des perspectives que vous jugeriez opportunes ? 

Thierry Verdel : Merci à vous. J'invite vos lecteurs à consulter notre site,   https://usenghor-francophonie.org et nos réseaux sociaux, pour suivre notre actualité de près. Nous proposons des dizaines de formations certifiantes tout au long de l'année, et nous allons prochainement ouvrir en accès libre l'ensemble de nos cours en ligne ouverts et massifs. 

L'Université Senghor est un espace de formation unique dans l'espace francophone, et la puissante expérience interculturelle qu'elle offre à ses étudiants ne se retrouve pas ailleurs. À tous les étudiants francophones dans le monde qui veulent découvrir le continent africain, et peut-être participer à son développement, je dis simplement : venez voir ce que nous proposons.

Alexandrie, le 30 août 2026

Construction du Campus Borg El Arab