
Benoist Mallet Di Bento, qui intervenait la semaine précédente, à l'Université Paris 8 Saint-Denis, aux 7èmes Assises internationales du Plurilinguisme, nous a communiqué cet artiocle comme contribution à nos travaux autour de la Francophonie.
Benoist Mallet Di Bentodes est consultant en stratégie territoriale, intelligence culturelle et coopération internationale. Il développe ses travaux autour des dynamiques de francophonie, de plurilinguisme et de circulation des savoirs, en articulant approches territoriales et enjeux contemporains de transmission culturelle. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur les liens entre langues, territoires et formes de savoir, en particulier dans des contextes marqués par la diversité culturelle et la pluralité des rationalités locales. Il s’intéresse aux conditions dans lesquelles les savoirs circulent, se transforment et se traduisent entre espaces sociaux, institutionnels et culturels. Il intervient dans différents espaces académiques, institutionnels et associatifs sur les questions de coopération internationale, de diversité linguistique et de francophonie. Son approche privilégie une lecture transversale des phénomènes culturels, en croisant observation des terrains, analyse des pratiques et réflexion sur les conditions de production et de circulation des savoirs. / https://benoist-mallet-di-bento.com
Du latin à l’intelligence artificielle : la vérité comme circulation des structures
Le déplacement du centre
Pendant longtemps, penser le monde a consisté à stabiliser le réel dans des formes relativement unifiées : une langue, une méthode, une autorité de validation. Le latin a longtemps joué ce rôle en Europe, non seulement comme outil de communication, mais comme véritable infrastructure du savoir — un espace commun où les idées pouvaient circuler au-delà des frontières politiques, des dialectes et des appartenances locales.
Nommer en latin, c’était donner à une idée une stabilité transmissible. La vérité apparaissait alors liée à la permanence des mots et à la continuité des formes linguistiques. Le langage n’était pas seulement un moyen d’expression : il participait à l’organisation même du monde intellectuel.
Avec la modernité européenne, un déplacement profond s’opère progressivement. L’universalité du vrai ne dépend plus seulement d’une langue commune ou d’une tradition héritée, mais d’une rationalité supposée partageable par tous.
Chez Descartes, ce déplacement conduit à faire du sujet pensant et de la méthode le nouveau centre de validation du savoir. Le centre du savoir se déplace alors du langage vers la conscience, et de la tradition vers la méthode.
Peu à peu, l’universel cesse ainsi d’être principalement linguistique ou culturel : il devient structurel.
Les sciences modernes accentuent cette transformation. En physique comme en biologie, les modèles mathématiques et les équations ne se contentent plus de décrire le réel ; ils en organisent l’intelligibilité. Le langage naturel demeure nécessaire, mais souvent relégué à l’interprétation de structures déjà construites ailleurs.
Les architectures invisibles du sens
Avec l’intelligence artificielle, ce déplacement change désormais d’échelle. Les systèmes ne manipulent plus principalement des énoncés, mais des relations, des probabilités, des représentations vectorielles à partir desquelles ils produisent des cohérences, des classifications et des formes de sens. Ce qui émerge n’est plus un langage universel au sens classique, mais une infrastructure technique de transformation du réel en données interprétables.
Or aucune infrastructure n’est véritablement neutre. Toute architecture du savoir porte implicitement une certaine vision de l’humain, des rapports entre les peuples et des formes légitimes de pouvoir. Les systèmes techniques ne se contentent jamais d’organiser l’information : ils hiérarchisent les accès au réel, déterminent ce qui devient visible, ce qui demeure périphérique et parfois ce qui finit par disparaître.
La culture elle-même s’en trouve transformée. Elle devient un espace hybride où interagissent humains, machines et flux de données. Les langues demeurent essentielles à l’expression des identités et des mémoires collectives, mais la structuration du savoir se déplace vers des dispositifs techniques de plus en plus autonomes.
Langues, mémoire et présence humaine
Pourtant, aucune structure ne parle seule. Derrière chaque langue demeure une manière d’habiter le monde, de transmettre une mémoire, d’organiser une relation au vivant, au temps et aux autres. Une langue n’est jamais uniquement un instrument de communication ; elle est aussi une présence humaine dans l’histoire.
Lorsqu’une langue s’efface ou devient invisible dans les systèmes techniques, ce ne sont pas seulement des mots qui disparaissent, mais des sensibilités, des imaginaires et des formes particulières de relation au réel.
À mesure que l’universel devient structurel, un risque apparaît alors : celui d’une homogénéisation silencieuse du monde humain. Non pas nécessairement par volonté explicite de domination, mais par concentration progressive des capacités techniques, des données et des infrastructures de calcul autour d’un nombre limité d’acteurs, de langues et de modèles culturels.
Entre Babel et l’arche
Dans ce contexte, certaines images anciennes retrouvent une force singulière. Celle de Babel, d’abord : le rêve d’une unification du monde par une langue unique et une puissance technique capable d’atteindre le ciel. Mais aussi celle de l’arche de Noé, qui renvoie non à la domination, mais à la préservation de la diversité du vivant à travers une transformation radicale du monde.
Ces deux imaginaires semblent aujourd’hui se croiser dans les architectures numériques contemporaines. D’un côté, la tentation d’une uniformisation globale fondée sur l’efficacité, la vitesse et la centralisation des systèmes ; de l’autre, la nécessité de préserver une pluralité de langues, de cultures et de formes humaines d’existence.
Cette tension apparaît avec une particulière acuité dans le domaine linguistique.
Les systèmes d’intelligence artificielle reposent, dans les faits, sur un nombre limité de langues dominantes. Les autres langues passent souvent par des chaînes de traduction avant d’être intégrées dans les modèles. Ce processus, même lorsqu’il améliore considérablement l’accès global à l’information, tend aussi à réduire progressivement les nuances, les structures symboliques et les singularités culturelles propres à chaque langue.
L’universalisation technique produit ainsi un paradoxe profond : jamais les contenus n’ont été aussi accessibles, et pourtant jamais le risque d’homogénéisation des formes du sens n’a été aussi élevé.
La francophonie comme pluralisme structurel
C’est dans ce contexte que la francophonie peut prendre une signification nouvelle. 
Autour de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), elle ne peut plus être pensée uniquement comme un espace de diffusion culturelle ou de coopération institutionnelle. Elle peut devenir un espace de structuration du pluralisme linguistique dans les architectures numériques émergentes. Non pas une résistance nostalgique à la mondialisation technique, mais une capacité à maintenir de la diversité humaine au sein même des systèmes.
La question linguistique cesse alors d’être seulement culturelle.
Elle devient anthropologique, politique et civilisationnelle. Car ce qui se joue à travers les infrastructures numériques contemporaines n’est pas uniquement l’avenir des langues, mais la manière dont les sociétés humaines continueront — ou non — à habiter le monde par une pluralité de regards, de mémoires et de sensibilités.
La souveraineté du sens
La vérité elle-même change de statut. Elle n’apparaît plus comme un point fixe situé au-dessus des sociétés, mais comme un processus distribué, produit par des chaînes de données, transformé par des modèles, interprété par des acteurs humains et réajusté en permanence. Elle devient circulation plutôt que stabilité, dynamique plutôt qu’autorité centrale.
Dans ce nouveau régime, la question essentielle n’est peut-être plus seulement celle de la puissance technologique, mais celle de la présence humaine au sein des structures que nous construisons. Une civilisation peut-elle déléguer l’organisation du sens sans risquer d’effacer progressivement ce qui faisait précisément son humanité ?
La question devient alors politique au sens le plus profond : qui participe à la définition des structures à travers lesquelles le réel devient intelligible ? Qui décide des langues visibles, des mémoires conservées, des sensibilités traduisibles et des formes de vie jugées compatibles avec les systèmes techniques dominants ?
Ce n’est plus seulement une question de souveraineté visible. C’est une question de souveraineté du sens.
Et dans cet espace, la francophonie n’est peut-être pas seulement un héritage à préserver. Elle peut devenir une capacité collective à maintenir une pluralité humaine dans les mondes techniques à venir.
Benoist MALLET Di BENTO,
mai 2026
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