Qui nomme le monde ? Pour une gouvernance francophone des normes linguistiques. Benoist MALLET DI BENTO (Perche/fr et Cameroun)

Benoist Mallet Di Bento est consultant en stratégie territoriale, intelligence culturelle et coopération internationale. Il développe ses travaux autour des dynamiques de francophonie, de plurilinguisme et de circulation des savoirs, en articulant approches territoriales et enjeux contemporains de transmission culturelle. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur les liens entre langues, territoires et formes de savoir, en particulier dans des contextes marqués par la diversité culturelle et la pluralité des rationalités locales. Il s’intéresse aux conditions dans lesquelles les savoirs circulent, se transforment et se traduisent entre espaces sociaux, institutionnels et culturels. Il intervient dans différents espaces académiques, institutionnels et associatifs sur les questions de coopération internationale, de diversité linguistique et de francophonie. Son approche privilégie une lecture transversale des phénomènes culturels, en croisant observation des terrains, analyse des pratiques et réflexion sur les conditions de production et de circulation des savoirs. 

Benoist MALLET Di BENTO, qui est Administrateur et Directeur, Partenariats Institutionnels à DataFranca, a rejoint I-Dialogos comme chroniqueur régulier / https://benoist-mallet-di-bento.com 

Qui nomme le monde ? 

- Derrière la controverse autour de Nigéria ou Nigeria se joue un enjeu bien plus vaste : dans un monde dominé par la circulation numérique des normes, une langue mondiale peut-elle encore laisser d’autres instances définir la manière dont elle nomme les territoires ?   

- Cette controverse révèle également un déficit de vision stratégique : celui d’avoir trop longtemps considéré les normes linguistiques comme un sujet essentiellement technique ou culturel, alors qu’elles sont devenues, à l’ère numérique, des instruments de souveraineté, d’influence et d’organisation des connaissances.   

- En effet, les choix opérés aujourd’hui en matière de toponymie, de terminologie et de corpus numériques contribueront demain à structurer les références utilisées par les moteurs de recherche, les systèmes de traduction automatique et les intelligences artificielles. Ce qui semble relever de la langue engage désormais notre manière collective de représenter le monde.    

- En laissant se développer, sans véritable débat collectif, des mécanismes de normalisation qui influencent désormais les bases de données, les moteurs de recherche et les modèles d’intelligence artificielle, la France prend le risque de voir se réduire progressivement sa capacité — et celle de la Francophonie — à participer à l’écriture des références linguistiques du monde de demain.


Toponymie, intelligence artificielle et souveraineté linguistique à l’heure de la Francophonie     

Les noms géographiques : un enjeu qui dépasse l’orthographe 

Faut-il écrire Nigéria ou Nigeria ? Kiev ou Kyiv ? Turquie ou Türkiye ?  À première vue, ces débats semblent relever de la seule orthographe. Ils sont souvent présentés comme de simples ajustements techniques ou comme l’évolution naturelle des usages. En réalité, ils révèlent une question beaucoup plus profonde : qui décide de la manière dont une langue nomme le monde ?       

Une normalisation internationale progressivement structurée 

Depuis plus de soixante ans, un dispositif de normalisation internationale des noms géographiques s’est progressivement structuré au sein des Nations unies, notamment à travers le Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques (GENUNG). 

Créé dans le prolongement de travaux engagés dès la fin des années 1940, ce groupe rassemble des experts désignés par les gouvernements et organisés au sein de divisions linguistiques et géographiques. Ces experts proviennent principalement des administrations et des institutions publiques compétentes en matière de géographie, de cartographie, de toponymie ou d’information géospatiale. Si cette expertise institutionnelle demeure indispensable, une question se pose désormais : est-elle suffisamment ouverte aux réalités économiques, technologiques et numériques qui transforment aujourd’hui la manière dont les noms géographiques sont produits, diffusés et intégrés aux systèmes d’information ? 

Le GENUNG ne constitue pas pour autant une instance représentant à elle seule l’ensemble des États membres des Nations unies : la participation aux différentes divisions repose sur le choix des États et leur représentation au sein du groupe n’est pas universelle. 

À l’origine, cette démarche répondait à des objectifs légitimes : améliorer la cohérence cartographique, faciliter la coopération scientifique et favoriser les échanges internationaux. 

Pendant plusieurs décennies, ces travaux sont restés principalement connus des spécialistes de la cartographie, de la géographie et de la toponymie. Ils n’ont pratiquement jamais fait l’objet d’un débat public ni trouvé d’écho significatif dans les grands médias. 

Pourtant, leurs travaux prennent aujourd’hui une dimension nouvelle. Avec l’essor des bases de données mondiales, des moteurs de recherche, des plateformes numériques et désormais des modèles d’intelligence artificielle, les choix opérés dans ces enceintes spécialisées peuvent contribuer à alimenter des références désormais utilisées quotidiennement par un très grand nombre d’utilisateurs à travers le monde. 

Ce qui apparaissait autrefois comme une discussion principalement technique est ainsi devenu un enjeu stratégique. 

Les noms géographiques ne servent plus uniquement à identifier des territoires. Ils alimentent désormais les bases de connaissances, les systèmes de traduction automatique, les assistants conversationnels, les applications de navigation et les modèles d’intelligence artificielle qui contribueront à façonner les usages linguistiques de demain. 

La problématique dépasse donc largement la linguistique. Elle relève désormais de la diplomatie culturelle, de la souveraineté numérique et de la gouvernance internationale.   

Nommer le monde n’est jamais un acte neutre 

Nommer n’est jamais un acte anodin. 

Les noms portent une histoire, une mémoire, une représentation du monde. Ils traduisent aussi la manière dont chaque langue s’est approprié les réalités étrangères au fil des siècles. 

Le français, comme toutes les grandes langues de culture, a toujours adapté les noms étrangers à son propre système phonétique, orthographique et grammatical. C’est ainsi que nous écrivons Londres, Munich, Florence, Pékin, Moscou ou Le Caire, sans que personne n’y voie une atteinte à l’identité de ces villes. 

Cette capacité d’adaptation n’est pas une anomalie. Elle constitue au contraire l’une des expressions naturelles de la diversité linguistique. Or, une autre dynamique peut progressivement se développer : celle d’une diffusion internationale accrue des formes officiellement retenues ou promues par les États, au détriment des usages propres aux différentes langues. 

Pour les langues utilisant l’alphabet latin, ces formes peuvent être reprises par les organisations internationales, puis largement relayées par les médias internationaux et les grandes plateformes numériques, où les usages anglophones disposent souvent d’une forte capacité de diffusion. 

Le débat ne porte donc pas seulement sur quelques accents ou quelques lettres. Il interroge la capacité d’une langue à continuer de nommer le monde selon son propre génie linguistique, ou à voir ses usages évoluer principalement sous l’effet de normes qu’elle n’a pas pleinement contribué à élaborer.   

Quand les noms deviennent des instruments diplomatiques 

Les évolutions récentes montrent que les noms géographiques sont devenus de véritables objets diplomatiques. 

L’Ukraine en fournit une illustration particulièrement éclairante. Depuis son indépendance, et dans le contexte des évolutions géopolitiques européennes du XXIᵉ siècle, les autorités ukrainiennes ont entrepris de promouvoir, auprès des organisations internationales et des médias, les formes ukrainiennes de leurs principales villes. 

Le passage progressif de Kiev à Kyiv ne constitue pas une simple modification orthographique ; il traduit une volonté politique d’affirmer une souveraineté nationale et de promouvoir une identité linguistique propre dans l’espace international. Cette démarche est parfaitement légitime. Chaque État est libre de promouvoir la manière dont il souhaite être désigné sur la scène internationale.   

Le français face au défi de la mondialisation normative 

Mais elle ouvre une autre interrogation, rarement posée : qui est légitime pour décider de la forme française de ces noms ? Les autorités du pays concerné ? Les organisations internationales ? Les institutions françaises ? Ou, plus largement, l’ensemble de la communauté francophone ? 

La même interrogation se retrouve aujourd’hui avec Türkiye, avec certaines demandes de romanisation officielle émanant de la Chine, ou encore avec des démarches engagées par plusieurs États africains pour faire reconnaître leurs propres formes de désignation dans l’espace international, comme la Côte d’Ivoire, Eswatini ou Cabo Verde. Partout, les noms deviennent des instruments de diplomatie. 

Dès lors, l’enjeu n’est plus seulement de savoir comment un État souhaite être nommé ; il consiste aussi à déterminer selon quelles règles les différentes langues choisissent d’exprimer cette désignation. C’est précisément là que commence le débat francophone.   

Le français n’appartient plus seulement à la France 

Cette réflexion conduit à un constat que la Francophonie ne peut plus ignorer. Le français est depuis longtemps une langue mondiale. Il est parlé sur les cinq continents. Surtout, la majorité de ses locuteurs vivent désormais hors de France. L’Afrique, l’Amérique du Nord, les Caraïbes, l’océan Indien, l’Europe, l’Asie et l’océan Pacifique participent chaque jour à son évolution, à son enrichissement et à son rayonnement. 

De la centralité française à la co-construction francophone 

Cette réalité conduit naturellement à une interrogation : une langue mondiale peut-elle encore voir ses normes les plus structurantes élaborées dans le seul cadre national ? Il ne s’agit évidemment pas de contester le rôle historique de la France. 

L’Académie française, la Commission d’enrichissement de la langue française, les travaux menés au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ainsi que l’expertise de nombreux linguistes, ont largement contribué à la qualité et au rayonnement du français. 

Mais l’histoire ne saurait, à elle seule, répondre aux défis du XXIᵉ siècle. Le français n’est plus uniquement la langue de la France. Il est devenu un patrimoine commun porté par des dizaines d’États et gouvernements ainsi que par des centaines de millions de locuteurs répartis sur les cinq continents. 

Les grandes langues internationales ne sont aujourd’hui plus gouvernées exclusivement depuis un seul centre historique. L’anglais évolue selon plusieurs pôles de référence ; l’espagnol s’appuie sur un réseau d’académies réparties dans les différents pays hispanophones ; le portugais dispose de mécanismes de concertation entre les États lusophones. À mesure que le français devient lui aussi une langue véritablement polycentrique, la question de sa gouvernance collective se pose avec une acuité nouvelle. 

Cette évolution dépasse d’ailleurs le seul cadre national français. Alors même que les responsables politiques français soulignent régulièrement l’importance de l’Union européenne dans l’élaboration de nombreuses normes communes, la dimension francophone demeure encore insuffisamment prise en compte lorsqu’il s’agit des évolutions linguistiques et numériques. Les États européens membres de la Francophonie où le français possède un statut officiel ou historique — Belgique, Luxembourg, Monaco, Suisse ainsi que les espaces multilingues européens — pourraient naturellement être davantage associés aux réflexions portant sur l’évolution des usages et des normes du français. 

Il ne s’agit ni de créer une compétence linguistique européenne, ni de transférer aux institutions européennes une responsabilité qui relève des communautés linguistiques. Il s’agit de reconnaître qu’une langue mondiale comme le français ne peut plus être pensée uniquement à partir d’une juxtaposition de cadres nationaux ou régionaux. 

Cette réalité appelle désormais une nouvelle manière d’envisager la concertation entre les différents espaces francophones.  

 L’OIF, futur espace de concertation normative ? 

Si le français est devenu une langue mondiale portée par une pluralité d’États, d’institutions et de communautés linguistiques, une question demeure : dans quel cadre cette concertation pourrait-elle désormais s’organiser ? 

L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) apparaît naturellement comme l’espace le plus légitime pour accueillir ce dialogue. Sans se substituer aux académies, aux conseils linguistiques ou aux organismes nationaux, l’OIF pourrait constituer un lieu permanent de concertation, d’expertise et de coordination sur les questions qui engagent durablement l’avenir du français. 

Une telle évolution supposerait naturellement une volonté politique des États membres et, le cas échéant, une adaptation des missions confiées à l’Organisation. Elle ne remettrait pas en cause les compétences nationales ; elle offrirait au contraire un cadre permettant de mieux articuler les expertises et de favoriser l’émergence de positions communes lorsque les enjeux dépassent les frontières d’un seul État. 

La France y conserverait naturellement une place éminente. Mais son influence ne reposerait plus uniquement sur son héritage historique. Elle s’exprimerait également dans sa capacité à fédérer, à écouter, à convaincre et à construire des compromis avec l’ensemble de la communauté francophone. Ce leadership par la coopération serait sans doute le plus conforme à l’esprit même de la Francophonie. 

De la gouvernance linguistique à la souveraineté numérique 

Cette réflexion dépasse toutefois la seule organisation institutionnelle. Le développement des technologies numériques a profondément transformé la nature des normes linguistiques. Longtemps perçues comme de simples conventions destinées à faciliter les échanges, elles constituent désormais des infrastructures essentielles de la production et de la circulation des connaissances. 

Toponymie. Terminologie. Corpus numériques. Traduction automatique. Intelligence artificielle. Référentiels documentaires. Standards techniques. 

Autant de domaines où les choix opérés aujourd’hui structureront durablement les usages de demain. Les modèles d’intelligence artificielle apprennent à partir de corpus massifs qui deviennent progressivement des réservoirs de référence linguistique. Les décisions prises aujourd’hui concernant les noms géographiques, les terminologies spécialisées ou les ressources documentaires seront demain reproduites par les moteurs de recherche, les assistants conversationnels, les systèmes de traduction automatique et les futures générations d’intelligences artificielles. 

Les normes ne servent donc plus seulement à organiser le langage. Elles structurent les échanges scientifiques, les technologies, les bases de connaissances et, plus largement, la manière dont les sociétés représentent le monde. 

Produire des normes est ainsi devenu un attribut de puissance. Les grandes puissances l’ont parfaitement compris. Les États-Unis d’Amérique exercent une influence considérable par la diffusion mondiale de leurs standards technologiques et numériques. La Chine développe depuis plusieurs décennies une politique cohérente de promotion de ses propres références linguistiques, notamment à travers le pinyin et l’internationalisation progressive de ses normes d’écriture. 

Dans ce contexte, la souveraineté linguistique ne peut plus être dissociée de la souveraineté numérique. 

Une Francophonie productrice de normes 

Face à ces évolutions, la Francophonie ne peut plus se limiter à promouvoir l’usage du français ou à défendre la diversité linguistique. Elle est désormais appelée à devenir un espace de production normative. Cette ambition ne consiste pas à uniformiser les usages ni à centraliser les décisions. Elle vise au contraire à organiser une intelligence collective capable de produire des références communes lorsque les enjeux dépassent les intérêts d’un seul État. La Francophonie dispose pour cela d’atouts exceptionnels. Elle rassemble des traditions juridiques, scientifiques, universitaires, diplomatiques et culturelles issues de plusieurs continents. Cette diversité constitue une ressource unique pour élaborer des normes qui ne soient ni l’expression d’un seul centre de pouvoir ni la simple reprise de standards élaborés ailleurs. 

Cette dynamique pourrait se traduire par la constitution de corpus francophones de référence pour l’intelligence artificielle, l’élaboration concertée de terminologies scientifiques, le développement de référentiels documentaires communs, la coordination de ressources linguistiques ouvertes ou encore la préparation de positions communes dans les grandes instances internationales de normalisation. 

Une telle ambition renforcerait la capacité de la Francophonie à participer non seulement à la diffusion du français, mais également à la définition des cadres intellectuels, technologiques et documentaires qui structureront le monde numérique. La Francophonie ne serait plus seulement un espace où le français est parlé. Elle deviendrait progressivement un espace où se construisent collectivement les normes qui organisent son avenir. 

Nommer le monde, c’est aussi participer à son écriture 

L’histoire montre que les langues n’ont jamais été figées. Elles évoluent au rythme des échanges, des découvertes, des innovations et des équilibres géopolitiques. Le français n’échappe pas à cette règle. 

Mais il ne saurait renoncer à l’un de ses principes fondamentaux : celui de conserver la liberté de nommer le monde selon son propre génie linguistique, tout en respectant les identités nationales et la diversité des langues. 

Il ne s’agit ni d’opposer systématiquement les exonymes aux endonymes, ni de refuser toute évolution. Il s’agit de reconnaître qu’entre l’uniformisation et la fragmentation existe une troisième voie : celle d’une concertation francophone ouverte, pluraliste et tournée vers l’avenir. 

Au fond, l’enjeu dépasse largement la question de savoir s’il faut écrire Nigéria, Nigeria, Kyiv ou Kiev. Il consiste à déterminer si la Francophonie souhaite demeurer un espace où les normes linguistiques sont principalement adoptées, ou devenir un espace où elles sont également pensées, élaborées et proposées. 

À l’heure où les normes alimentent les bases de connaissances, les intelligences artificielles et les grandes infrastructures numériques, nommer le monde n’est plus seulement un acte linguistique. C’est déjà une manière de participer à son organisation. 

La véritable ambition de la Francophonie du XXIᵉ siècle pourrait ainsi être de ne plus seulement préserver une langue commune, mais de construire ensemble les conditions de son autonomie normative. Car, dans le monde qui s’esquisse, la capacité à produire des normes sera l’une des expressions les plus durables de la souveraineté, de l’influence et de la diversité culturelle.

Benoist MALLET Di BENTO, 14 août 2026

Administrateur et Directeur, Partenariats Institutionnels à DataFranca

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article précédent du 17 juillet 2026

Francophonie : entre signaux d’alerte et nécessité d’un nouveau projet d’avenir.

Une langue trouve sa force dans la confiance qu’elle inspire  et dans l’avenir qu’elle rend possible 

Le plurilinguisme, une réalité à penser plutôt qu’une menace à combattre

Les débats récents autour de la place de l’anglais dans l’enseignement primaire en Algérie ont ravivé une interrogation essentielle : quel avenir pour la langue française dans un monde où les équilibres linguistiques évoluent rapidement ? Cette question ne doit pas être abordée sous l’angle d’une opposition entre les langues. Le XXIᵉ siècle est celui du plurilinguisme. 

La maîtrise de plusieurs langues constitue une richesse pour les individus, les sociétés et les nations. L’anglais occupe aujourd’hui une place majeure dans les échanges scientifiques, économiques et technologiques ; cette réalité doit être pleinement reconnue. 

Mais cette évolution ne doit pas conduire à considérer la langue française comme un héritage du passé. Elle doit nous inviter à réfléchir aux conditions qui permettent à une langue de demeurer un vecteur d’avenir. À cet égard, plusieurs évolutions récentes constituent autant de signaux qu’il convient d’analyser. 

L’AUF : quand les ambitions se heurtent aux moyens

La récente alerte lancée par plusieurs dizaines de parlementaires auprès du Président de la République concernant la situation de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) révèle un paradoxe : au moment où la compétition internationale autour des savoirs et des langues s’intensifie, l’un des principaux instruments de l’influence universitaire francophone voit ses moyens drastiquement diminuer. Or l’AUF n’est pas une simple structure administrative. 

Présente dans près de 120 pays et fédérant plus de 1 000 établissements d’enseignement supérieur et de recherche, elle contribue à la mobilité des étudiants, au développement des compétences, à l’innovation et au partage des savoirs. Au-delà de son rôle universitaire, elle représente un véritable outil d’influence. 

Une langue rayonne aussi par les universités qui la transmettent, les chercheurs qui l’utilisent, les innovations qu’elle permet de produire et les réseaux humains qu’elle contribue à faire vivre. 

Cette interrogation dépasse d’ailleurs le seul cas de l’AUF. Elle renvoie plus largement à la capacité de l’ensemble des institutions francophones, au premier rang desquelles l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), à répondre aux défis d’un monde profondément transformé. Sans remettre en cause leur légitimité, il est désormais nécessaire de s’interroger sur leur capacité à porter une vision stratégique commune. 

Réinventer la Francophonie : des institutions aux écosystèmes

L’influence d’une langue ne dépend pas seulement des institutions qui la représentent. Elle se mesure à sa capacité à irriguer les espaces où se créent les savoirs, les innovations, les échanges économiques et les imaginaires collectifs. 

La Francophonie ne se résume pas à une communauté linguistique. Elle constitue un écosystème de connaissances, d’innovation et de coopération dont la langue française est le lien, mais dont l’ambition doit être le projet commun. 

La Francophonie doit ainsi retrouver un équilibre entre son ambition politique, sa capacité d’action et son utilité concrète. Elle sera forte non par ses déclarations, mais par sa capacité à apporter des réponses aux aspirations des populations qui la composent. Cette réflexion nous conduit naturellement à regarder les évolutions linguistiques observées ailleurs. 

Du Rwanda à l’Algérie : ce que nous enseignent les mutations linguistiques 

Le précédent rwandais mérite, à ce titre, une attention particulière. Il y a près de vingt ans, le Rwanda a engagé une transformation profonde de sa politique linguistique en renforçant considérablement la place de l’anglais dans son système éducatif. Cette décision répondait à un contexte géopolitique spécifique, marqué notamment par une volonté de rapprochement avec l’Afrique anglophone, le Commonwealth et les États-Unis d’Amérique. 

En une génération, le paysage linguistique du pays s’est profondément transformé et le français, autrefois largement présent dans l’administration et l’éducation, a vu son influence considérablement diminuer. 

Le Rwanda n’est évidemment pas l’Algérie. Les histoires, les identités et les usages linguistiques sont différents. En Algérie, le français demeure une langue largement présente dans l’enseignement supérieur, la recherche, la santé, l’économie et de nombreux échanges sociaux. 

Mais ces situations nous rappellent une réalité fondamentale : aucune langue n’est acquise définitivement. Une langue conserve son influence lorsqu’elle demeure associée aux domaines qui construisent l’avenir : l’éducation, la science, l’innovation, l’économie et les technologies. 

Structurer un écosystème d’innovation francophone

Le français est déjà une langue de science, de recherche, de création, d’innovation et d’entrepreneuriat. Des milliers de chercheurs, d’universitaires, d’ingénieurs, d’entreprises, de créateurs et d’étudiants lui donnent chaque jour une réalité concrète sur les cinq continents. 

L’enjeu n’est donc pas de créer ce potentiel, mais de mieux le structurer, de le rendre plus visible et de lui donner une ambition commune. C’est à cette condition que le français pourra pleinement accompagner les grandes transformations du XXIᵉ siècle : la révolution numérique, l’intelligence artificielle, la circulation des connaissances et les nouvelles formes de coopération internationale. 

Cela suppose de soutenir les institutions qui portent cette ambition, mais aussi de renforcer les liens entre les universités, les centres de recherche, les entreprises, les acteurs culturels et les territoires afin de constituer un véritable écosystème francophone d’innovation. 

Choisir l’avenir de la Francophonie 

Une langue n’est pas un patrimoine que l’on protège ; c’est un écosystème que l’on fait grandir. Son influence durable dépend de sa capacité à produire des connaissances, à favoriser l’innovation et à susciter des coopérations. Le français ne manque ni d’histoire ni d’espace pour se développer. 

Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie à la mesure de son potentiel. 

Une langue ne rayonne pas uniquement par le nombre de ceux qui la parlent, mais par la force du projet qu’elle porte. 

Au fond, l’avenir d’une langue ne dépend pas seulement de ceux qui la parlent ; mais de ce qu’ils choisissent de bâtir ensemble. 

Benoist MALLET Di BENTO, 17 juillet 2026

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Article précédent du 30 mai 2026

Du latin à l’intelligence artificielle :  la vérité comme circulation des structures

Le déplacement du centre

Pendant longtemps, penser le monde a consisté à stabiliser le réel dans des formes relativement unifiées : une langue, une méthode, une autorité de validation. Le latin a longtemps joué ce rôle en Europe, non seulement comme outil de communication, mais comme véritable infrastructure du savoir — un espace commun où les idées pouvaient circuler au-delà des frontières politiques, des dialectes et des appartenances locales. 

Nommer en latin, c’était donner à une idée une stabilité transmissible. La vérité apparaissait alors liée à la permanence des mots et à la continuité des formes linguistiques. Le langage n’était pas seulement un moyen d’expression : il participait à l’organisation même du monde intellectuel. 

Avec la modernité européenne, un déplacement profond s’opère progressivement. L’universalité du vrai ne dépend plus seulement d’une langue commune ou d’une tradition héritée, mais d’une rationalité supposée partageable par tous. 

Chez Descartes, ce déplacement conduit à faire du sujet pensant et de la méthode le nouveau centre de validation du savoir. Le centre du savoir se déplace alors du langage vers la conscience, et de la tradition vers la méthode. 

Peu à peu, l’universel cesse ainsi d’être principalement linguistique ou culturel : il devient structurel. 

Les sciences modernes accentuent cette transformation. En physique comme en biologie, les modèles mathématiques et les équations ne se contentent plus de décrire le réel ; ils en organisent l’intelligibilité. Le langage naturel demeure nécessaire, mais souvent relégué à l’interprétation de structures déjà construites ailleurs. 

Les architectures invisibles du sens   

Avec l’intelligence artificielle, ce déplacement change désormais d’échelle. Les systèmes ne manipulent plus principalement des énoncés, mais des relations, des probabilités, des représentations vectorielles à partir desquelles ils produisent des cohérences, des classifications et des formes de sens. Ce qui émerge n’est plus un langage universel au sens classique, mais une infrastructure technique de transformation du réel en données interprétables. 

Or aucune infrastructure n’est véritablement neutre. Toute architecture du savoir porte implicitement une certaine vision de l’humain, des rapports entre les peuples et des formes légitimes de pouvoir. Les systèmes techniques ne se contentent jamais d’organiser l’information : ils hiérarchisent les accès au réel, déterminent ce qui devient visible, ce qui demeure périphérique et parfois ce qui finit par disparaître. 

La culture elle-même s’en trouve transformée. Elle devient un espace hybride où interagissent humains, machines et flux de données. Les langues demeurent essentielles à l’expression des identités et des mémoires collectives, mais la structuration du savoir se déplace vers des dispositifs techniques de plus en plus autonomes. 

Langues, mémoire et présence humaine 

Pourtant, aucune structure ne parle seule. Derrière chaque langue demeure une manière d’habiter le monde, de transmettre une mémoire, d’organiser une relation au vivant, au temps et aux autres. Une langue n’est jamais uniquement un instrument de communication ; elle est aussi une présence humaine dans l’histoire. 

Lorsqu’une langue s’efface ou devient invisible dans les systèmes techniques, ce ne sont pas seulement des mots qui disparaissent, mais des sensibilités, des imaginaires et des formes particulières de relation au réel. 

À mesure que l’universel devient structurel, un risque apparaît alors : celui d’une homogénéisation silencieuse du monde humain. Non pas nécessairement par volonté explicite de domination, mais par concentration progressive des capacités techniques, des données et des infrastructures de calcul autour d’un nombre limité d’acteurs, de langues et de modèles culturels. 

Entre Babel et l’arche   

Dans ce contexte, certaines images anciennes retrouvent une force singulière. Celle de Babel, d’abord : le rêve d’une unification du monde par une langue unique et une puissance technique capable d’atteindre le ciel. Mais aussi celle de l’arche de Noé, qui renvoie non à la domination, mais à la préservation de la diversité du vivant à travers une transformation radicale du monde. 

Ces deux imaginaires semblent aujourd’hui se croiser dans les architectures numériques contemporaines. D’un côté, la tentation d’une uniformisation globale fondée sur l’efficacité, la vitesse et la centralisation des systèmes ; de l’autre, la nécessité de préserver une pluralité de langues, de cultures et de formes humaines d’existence. 

Cette tension apparaît avec une particulière acuité dans le domaine linguistique. 

Les systèmes d’intelligence artificielle reposent, dans les faits, sur un nombre limité de langues dominantes. Les autres langues passent souvent par des chaînes de traduction avant d’être intégrées dans les modèles. Ce processus, même lorsqu’il améliore considérablement l’accès global à l’information, tend aussi à réduire progressivement les nuances, les structures symboliques et les singularités culturelles propres à chaque langue. 

L’universalisation technique produit ainsi un paradoxe profond : jamais les contenus n’ont été aussi accessibles, et pourtant jamais le risque d’homogénéisation des formes du sens n’a été aussi élevé. 

La francophonie comme pluralisme structurel   

C’est dans ce contexte que la francophonie peut prendre une signification nouvelle. 

Autour de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), elle ne peut plus être pensée uniquement comme un espace de diffusion culturelle ou de coopération institutionnelle. Elle peut devenir un espace de structuration du pluralisme linguistique dans les architectures numériques émergentes. Non pas une résistance nostalgique à la mondialisation technique, mais une capacité à maintenir de la diversité humaine au sein même des systèmes. 

La question linguistique cesse alors d’être seulement culturelle. 

Elle devient anthropologique, politique et civilisationnelle. Car ce qui se joue à travers les infrastructures numériques contemporaines n’est pas uniquement l’avenir des langues, mais la manière dont les sociétés humaines continueront — ou non — à habiter le monde par une pluralité de regards, de mémoires et de sensibilités. 

La souveraineté du sens  

La vérité elle-même change de statut. Elle n’apparaît plus comme un point fixe situé au-dessus des sociétés, mais comme un processus distribué, produit par des chaînes de données, transformé par des modèles, interprété par des acteurs humains et réajusté en permanence. Elle devient circulation plutôt que stabilité, dynamique plutôt qu’autorité centrale. 

Dans ce nouveau régime, la question essentielle n’est peut-être plus seulement celle de la puissance technologique, mais celle de la présence humaine au sein des structures que nous construisons. Une civilisation peut-elle déléguer l’organisation du sens sans risquer d’effacer progressivement ce qui faisait précisément son humanité ? 

La question devient alors politique au sens le plus profond : qui participe à la définition des structures à travers lesquelles le réel devient intelligible ? Qui décide des langues visibles, des mémoires conservées, des sensibilités traduisibles et des formes de vie jugées compatibles avec les systèmes techniques dominants ? 

Ce n’est plus seulement une question de souveraineté visible. C’est une question de souveraineté du sens. 

Et dans cet espace, la francophonie n’est peut-être pas seulement un héritage à préserver. Elle peut devenir une capacité collective à maintenir une pluralité humaine dans les mondes techniques à venir. 

Benoist MALLET Di BENTO,

mai 2026


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 l'interview de Rozenn Milin