Don et défi du dialogue. Relation d’une expérience. Philipe MOLAC (Grace-Uzel, Bretagne)

Philippe MOLAC, né en 1962. Docteur en théologie, master en histoire, diplômé de grec patristique. Chevalier des Palmes académiques. Professeur à l'Institut Catholique de Toulouse de 1996 à 2011, où il a enseigné les questions patristiques, oecuméniques et sur le dialogue interreligieux. Puis professeur à l'Institut Catholique de Paris de 2011 à 2016, intervenant principalement dans les questions de relations œcuméniques. Professeur invité à la faculté protestante de Montpellier de 2000 à 2022, enseignant la question des origines du christianisme. Ordonné prêtre en 1989, a quitté le ministère presbytéral en 2017. Depuis continue ses recherches sur la patristique et le dialogue interreligieux. Thèse en anthropologie religieuse sur "l'anthropologie fondamentale de Grégoire de Nazianze", publiée au Cerf en 2006. Plusieurs contributions sur le même auteur. De nombreux articles dans la revue, "Connaissance des Pères de l'Eglise", et dans la revue "Graphè" aux presses universitaires d'Arras. Philippe Molac a rejoint le réseau I-Dialogos en 2026.

Lundi 21 novembre 2005. Pune* en Inde. Ville de près de trois millions d’habitants. Je venais d’assister à un colloque international au campus jésuite.  

Ce jour, fut pour moi un bouleversement total dont je me sens pousser à livrer l’expérience et ce qu’elle a provoqué dans le sens du dialogue. Dans le monde catholique romain, il existe une manière pathétique de raconter la « conversion » au Dieu incarné : Jésus-Christ. La plupart du temps, ces personnes parlent de grâce exceptionnelle. Elles sont passées de l’état d’êtres préhistoriques à une plénitude de sens et de lumière. Respectons dans un premier temps. 

Mais osons également nous interroger : pourquoi tant de publicité et de vacarme accompagnent ces récits de conversion ? Pourtant en observant bien les rédactions évangéliques du phénomène appelé - résurrection - le lecteur devrait être plutôt conduit au silence et à la méditation intérieure. La foi ou l’adhésion à la personne du Christ conduit davantage à une intériorisation, me semble-t-il, qu’à une sorte d’exaltation débridée et frisant parfois la « folie mystique ». 

Un chemin de libération dont la confrontation avec les rites hindous fut le détonateur.

Je vous propose un autre chemin, non l’inverse, car ce serait immédiatement poser que la conversion au Christ serait la thèse, et tout autre voie quelque antithèse. Non. Un chemin de libération dont la confrontation avec les rites hindous fut le détonateur. 

Revenons à ce lundi 21 novembre 2005. Après avoir assisté aux travaux de ce colloque et mesuré sur place le fossé grandissant entre le dictat dogmatique romain et les recherches théologiques inter-religieuses élaborées dans les facultés catholiques indiennes, j’étais invité à une journée de pause partant à la découverte de cette ville de Pune. 

Nous étions plusieurs et notre guide, jésuite indien, avait décidé de commencer par un temps de visite - pourquoi pas de prière  ? - d’un temple. Au premier abord le côté kitch me laissait perplexe. Une foison de statues représentant les dieux, peints avec des coloris francs pour ne pas dire criards. Mais aussitôt, je repensai aux mêmes coloris flashis qui ornaient autrefois nos églises romanes ou nos cathédrales gothiques. Cette prise de conscience m’amena rapidement à une attitude d’ouverture. Je suivais les fidèles prenant garde de ne rien pouvoir faire qui vînt heurter leurs rites et convictions.

J’avançai donc dans l’allée centrale, quand mon regard fut immédiatement interpelé par la statue de Ganesh sise au centre de la niche au fond. Étonnamment le plan étant pratiquement le même que celui des antiques basiliques romaines. 

En un éclair de feu, une angoisse tellurique me saisit   

Puis soudain en un éclair de feu, une angoisse tellurique me saisit. L’image d’un ostensoir vint se superposer sur celle de l’éléphant-dieu. Et cette question intérieure violente, me lacérant tel un poignard : nous aussi catholiques serions-nous « idôlatres » ? Une douleur abominable envahissant toute ma tête, me contraint à trouver une place à l’écart. Tout mon être était saisi par ce vertige. 

Sortant dévasté par un tel tsunami, pouvais-je encore adhérer à ce qui m’avait religieusement porté ? La journée se prolongea en un profond calvaire - et le mot est choisi à dessein. Devant un tel bouleversement, nul médicament n’était suffisant. Nous rentrâmes au campus pour le déjeuner vite avalé et je m’étendais sur le lit de la chambre, croyant que ce violent mal de tête s’apaiserait, mais rien. Ce fut simplement le soir qu’un élément vint calmer dans un premier temps, la crise. Soudain je compris que ce n’était que l’assemblée chrétienne qui signifiait le corps du Christ et rien d’autre. Pas même l’eucharistie. Je ne voulais plus adorer dans quelque église. L’idée me devenait insupportable.       

La foi des indiens et la richesse des dialogues

Très vite, je compris que le statut de la vérité résidait ailleurs que dans la foi catholique et même chrétienne. La foi des indiens me conduisait à reconnaître la richesse des échanges, des dialogues. Il me fallait poursuivre ce chemin de libération. Cela m’a travaillé dix ans. Le temps d’une maturation nécessaire et fructifiante. J’estime aujourd’hui être un homme libéré et profondément libre. La question fondamentale devant rejoindre le but de cette revue – I-Dialogos think thank - est d’exprimer combien le dialogue est devenu le cœur de ma vie. Dans le fond, dans une perspective de relecture, il y a un avant et un après par rapport à cet événement. 

Avant ?  Depuis l’enfance, j’avais été interpelé par la question de la division des chrétiens. Cela me paraissait paradoxal. Il y avait Jésus qui parlait de paix et de communion, d’unité - Jean 17 - et sur la planète je voyais que les chrétiens se déchiraient et se faisaient la guerre. J’avais dix ans quand le problème religieux en Irlande ensanglantait bien des lieux de par le monde. J’avais des difficultés à croire que seule l’Eglise catholique romaine détenait la vérité. A l’époque je n’en étais qu’à ce stade. 

Je reconnais avoir eu la chance adolescent et jeune adulte de parcourir les routes européennes, de faire mon service militaire en Allemagne et de rencontrer des hommes et des femmes, d’autres confessions chrétiennes, avec lesquels un dialogue s’est noué. 

Je fus surpris et heureux lorsqu’à Toulouse le recteur de l’Institut Catholique d’alors, me proposait de prendre en charge la chaire d’œcuménisme. Enfin j’allais pouvoir travailler à multiplier des dialogues. A la fois du point de vue intellectuel, mais aussi pratique, ce qui va de soi. L’avancée de mes recherches en ces domaines me confirmait déjà qu’il était prétentieux et presque blasphématoire de déclarer que seule l’Eglise Catholique Romaine possédait la plénitude des moyens de salut. Et pourquoi ? 

Parce qu’elle seule avait gardé la succession apostolique autour de la figure centrale, pour ne pas dire centralisatrice, du pape. Vaste rigolade au regard de l’Histoire. Restons modestes, quand il s’agit de considérer comment ladite papauté s’est comporté au fur et à mesure de l’avancée des siècles… Et même les travaux du concile de Vatican II n’ont pas remis fondamentalement en cause cette prétention, accrue même pendant le trop long pontificat de Jean-Paul II, bien étonnamment canonisé. Cela n’étant qu’une sorte d’autosatisfaction d’une caste en perte de vitesse et de crédibilité. 

J’en étais là quand survint l’événement de Pune. 

Très rapidement suite à cet ébranlement libérateur, s’est posé pour moi le sens de la vérité. Elle ne résidait plus dans quelque croyance chrétienne. La résurrection de Jésus me semblait revêtir la parure mythique des histoires de retour à la vie, histoires très prégnantes du monde antique. Règle à laquelle le mouvement chrétien des origines ne pouvait échapper, pour cause à ce moment-là de crédibilité. 

Le temple de PUNE

Le phénomène religieux lui-même ne cessait de m’interroger. Pourquoi une religion ? Il fallait admettre que dans ce lien, se love le difficile rapport entre le vivant terrestre et le Transcendant, le Tout-Autre ou quelque dénomination propre à chaque ethnie religieuse. Devant les progrès des sciences, face aux découvertes du vertigineux océan des matrices intergalactiques, que représente la nécessité d’un monde divin pour combler les impasses des légitimes questions sur le non-terrestre, expression que je trouve plus acceptable que celle de l’au-delà. 

« to be or not to be », muée en « croire ou ne pas croire » ?

Mais en cela nous risquons encore d’être enfermé dans la dialectique chrétienne des baptisés et des gens du parvis. Croire en qui ? De quelle manière et dans quel but ? Je reste interrogatif face aux radicalités contemporaines. A la fois, ceux et celles qui clament haut et fort une vérité de foi, quelquefois au risque d’imposer des comportements haineux, sectaires et guerriers, avec les tragédies qui les accompagnent. Mais aussi ceux et celles qui avec autant de violence condamnent tout comportement religieux reléguant cela aux temps de la préhistoire et de l’aveuglement médiéval - sans vraie observation et connaissance de cette « médiévalité ». 

Existe-t-il une certitude absolue quant au devenir humain après la mort ?  Non et heureusement, car toute trajectoire humaine reste source de respect, de crainte et surtout de silence. En un temps où le bavardage inutile gagne de manière exponentielle la grande majorité de tous les acteurs planétaires, j’en reviens à demander simplement de mettre au centre de nos agirs quotidiens, l’humble force du dialogue. 

Dans mon parcours, j’ai eu l’opportunité de rencontrer des personnes très proches de Christian de Chergé, des membres de sa famille et des spirituels ayant pris le temps d’échanger avec lui. A partir de là ai-je pensé à utiliser l’expression « sacrement du frère ou de la soeur ». Certains pourraient m’objecter que je reprends ici des termes teintés de christianisme. 

Non, le vocable « sacrement » devrait-il rester l’apanage de la théologie catholique ? Sacrement du frère ou de la soeur met en avant nécessité du dialogue. 

En premier lieu reconnaissons que nous ne vivons que quelques vrais dialogues dans notre vie. Il n’est pas question de conversations de quelque nature qu’elles soient. 

Le dialogue suppose un engagement de tout son être, 

et non quelques paroles de convenance, nécessaires et utiles bien sûr, pour demeurer un être social et raisonnable au cœur de toute société.

Le refuge familial breton à Grace-Uzel

Le dialogue demande une attitude de profond respect.  

S’asseoir semble la première étape. S’asseoir, le moment du repos, de la pause, d’une première forme de lâcher-prise. Ensuite écouter, non pas entendre, écouter. Ne pas partir avec l’idée, voire la volonté, de ramener l’autre, à mes convictions propres. C’est une fausse route qui mène à la catastrophe. 

Partir aussi avec la question : que souhaitons-nous trouver ensemble dans ce dialogue ? 

Mesurer malgré et dans les différences, la densité d’un appel. Ecouter donc. Ne pas interrompre à tout bout de champ, comme trop de journalistes le font aujourd’hui. Souvent ils n’entendent à peine la réponse à leur première question, qu’ils pensent déjà à la deuxième pour ne pas dire la troisième. Oui, un vrai dialogue prend du temps, il peut prendre toute une vie. 

Comme dans une partition musicale, il ne faut pas craindre les silences. Ils permettent une respiration et dans cette ouverture, ils posent et reposent la voix, pour laisser entrer bien d’autres signifiants entre les interlocuteurs. Le respect partagé entre l’un et l’autre porte également à reprendre les termes employés. 

Ainsi « quand tu dis cela, est-ce bien ainsi que je l’ai compris ». La restitution personnelle de ce que j’ai écouté de l’autre, évite autant que faire se peut, des malentendus. Dans l’étape de restitution, celui ou celle que j’écoute, peut ou bien confirmer le bon entendement de son propos ou l’infirmer et le reprendre afin que je puisse entrer dans une compréhension partagée. 

Ces moments de restitution sont le nerf ou le cœur de tout vrai dialogue, pas de précipitation, une saine compréhension. Tout dialogue ne mène pas immédiatement à une communion, heureusement allais-je dire. Il existe et c’est heureux des moments de tensions voire de ruptures, mais dans l’espoir qu’elle ne sont que parenthèses. Pour prendre une autre image, sans doute plus terre à terre, toute pâtisserie n’est-elle pas meilleure quand la pâte repose ? Une tension ou une rupture manifeste que le temps n’est pas encore mûr pour atteindre l’objectif déterminé. Mais cela ne veut pas signifier arrêt définitif. 

Au contraire, chaque interlocuteur peut alors relire dans la quiétude de la distance, à la fois le chemin parcouru, les résultats obtenus même s’ils semblent légers, et les espoirs toujours possibles. 

Le dialogue apparaît finalement comme un merveilleux chemin, où chaque partenaire, sans forcément se départir de ce qui le construit, apprend de l’autre, pour se dessaisir de ce qui reste boiteux, afin de polir son existence pour espérer grandir en ouverture et finalement en humanité. 

Une formule mathématique pourrait bien résumer cela : (a+b)2 = a2 + b2 + 2ab. A2, moi avec l’esprit de dialogue qui m’habite (l’exposant 2), B2, toi avec l’esprit de dialogue qui t’habite, 2AB : le fruit de ce dialogue dans ce qu’il me construit et me grandit. Grandir l’un par l’autre, n’est-ce pas l’une des clefs. 

Ou selon une autre figure mathématique : le dialogue comme assomption asymptotique, jamais achevé, toujours tendu vers le plus d’une humanité en quête de sens et respectueuse de son humble condition inscrite dans le mystère de la création.  

Humus : tout un programme !

* : Pune est une ville de l’ouest de l’Inde, dans l’État du Maharashtra, dont Mumbai (Bombay) est la capitale.