Après avoir soutenu une thèse sur « population et territoires du Pérou entre 1876 et 2005 » à l’Université Paris 5, Vidal Pino Zambrano a pu, comme Maire de Cusco, l’ancienne Capitale Inca, mettre en pratique ses années de recherche multidisciplinaire relatives à l’occupation et au développement du territoire, à l’utilisation des ressources naturelles, à l’organisation de la production, ainsi qu’aux infrastructures agro-pastorales et plus largement à l’économie et à la culture Inca. Professeur d’Université, docteur en ethnologie et sociologie, il a publié un ouvrage de référence sur les Incas : « Los Incas, Población y Producción entre la fantasia y la realidad ».
Correspondant au Pérou, avec Helga Cecilia Frech Hurtado, Vidal Pino est membre du Comité de Pilotage de I-Dialogos.
ARTICULO EN ESPAÑOL ABAJO
Également et prochainement publié à Bologne en langue italienne par le magazine "LAB Politiche e Culture", partenaire de I-Dialogos
L’un des changements les plus significatifs du Pérou au cours des dernières décennies n’est pas venu d’en haut, des élites politiques ou des grands plans de développement, mais d’en bas : de la capacité des citoyens eux-mêmes — particulièrement les plus pauvres — à se frayer un chemin à travers les restrictions et à construire, peu à peu, leurs propres espaces de propriété et de travail.
L’expérience péruvienne démontre que la prospérité ne naît pas de discours ni d’expériences utopiques qui ont prétendu réinventer « l’homme nouveau » au nom de la justice sociale. Loin de cette fantaisie, les pauvres sont restés des hommes et des femmes réels, avec leurs passions, leurs intérêts et leurs aspirations, et ils ont trouvé dans l’initiative personnelle, dans l’auto-emploi et dans la recherche de la propriété une voie concrète vers le progrès. Car là où existent des droits — même informels — apparaissent des incitations à produire, investir et améliorer la vie quotidienne. L’histoire récente du Pérou confirme ce principe de manière singulière : chaotique, informelle et souvent en marge de l’institutionnalité de l’État, mais profondément transformatrice.
La révolution silencieuse de la propriété populaire
Avec toutes ses limites, ses désordres et ses précarités, les secteurs populaires ont construit, « à leur manière », une véritable révolution silencieuse autour de la propriété. Ce processus n’a pas été conçu dans des bureaux gouvernementaux ni planifié par des organismes internationaux, mais forgé jour après jour dans les quartiers, les rues et les marchés.
Le logement individuel
Des millions de familles au Pérou, sans attendre une planification officielle ni un soutien suffisant de l’État, ont construit leurs maisons dans des bidonvilles et quartiers populaires. Ce furent d’abord des structures de roseaux, puis des maisons en brique, et aujourd’hui beaucoup se transforment en bâtiments de plusieurs étages. Ce qui, au départ, est né d’invasions ou d’achats précaires s’est peu à peu consolidé en quartiers entiers qui deviennent, avec le temps, de véritables districts.
Ce phénomène ne s’est pas limité à une région particulière : il s’est manifesté dans tout le pays, avec une intensité particulière dans les villes, où les migrants et les secteurs populaires ont été les protagonistes de l’expansion urbaine. Par leur effort, leur ingéniosité et leur persévérance, ils ont créé des quartiers, des communautés et des espaces de vie qui soutiennent aujourd’hui une grande partie de la dynamique sociale et économique du Pérou.
L’esthétique urbaine peut paraître chaotique, mais derrière chaque toit se cache une histoire de sacrifice, de mobilité sociale et de sécurité patrimoniale. La maison n’est pas seulement un refuge ; elle est aussi un actif qui apporte de la stabilité, qui peut être hérité, utilisé comme garantie pour obtenir du crédit ou transformé en atelier ou en commerce familial. En ce sens, l’accès à un logement propre ne reflète pas seulement la lutte pour de meilleures conditions de vie, mais constitue aussi l’une des bases les plus solides sur lesquelles les secteurs populaires ont bâti, à leur manière, citoyenneté et dignité.
Le petit commerce
Du magasin familial au stand de marché en passant par la cuisine improvisée devenue restaurant populaire, l’économie péruvienne repose sur des milliers de micro-entreprises. Des quartiers entiers ont développé leurs propres centralités économiques, qui ne se contentent pas d’approvisionner leurs communautés mais génèrent aussi de l’emploi et dynamisent la production.
Le cas de Gamarra, transformé en un grand centre textile grâce à l’ingéniosité de migrants venus avec peu de capital mais une grande volonté de produire, est peut-être l’exemple le plus emblématique. Là, la propriété n’est pas toujours formalisée, mais elle fonctionne comme un droit socialement reconnu et défendu par ses propres acteurs. Cette capacité à transformer de petites affaires en moteurs collectifs de croissance montre que la propriété populaire dépasse la simple consommation : elle est production, créativité et mobilité sociale.
Les véhicules comme capital productif
Les mototaxis dans la jungle, les minibus et taxis collectifs dans les villes, ou encore les petits camions de transport acquis grâce à l’épargne familiale sont des exemples clairs de la manière dont un actif modeste peut devenir une source de revenus. Bien qu’ils soient souvent associés à l’informalité, ces moyens ont permis à des milliers de familles de passer de la subsistance à des revenus stables, tout en fournissant des services de transport que ni le marché formel ni l’État n’avaient su couvrir à temps.
Chacun de ces véhicules est, dans la pratique, une micro-entreprise sur roues : ils ne transportent pas seulement des personnes ou des marchandises, mais incarnent aussi une possibilité d’indépendance économique et, dans bien des cas, de mobilité sociale pour des familles entières.
Les systèmes alternatifs de crédit
Face aux difficultés d’accès au système bancaire formel, les secteurs populaires ont inventé des mécanismes comme les panderos : groupes de personnes qui contribuent périodiquement une somme fixe d’argent, redistribuée à tour de rôle entre les participants. Ce système, fondé sur la confiance communautaire, permet de financer des appareils électroménagers, des améliorations de logement, des outils de travail ou des études.
Les panderos ne sont pas seulement un substitut financier, mais aussi une expression de créativité collective pour pallier l’absence de crédit accessible. Là où les banques voient des risques insurmontables, les communautés créent de la confiance ; là où le marché formel se ferme, les secteurs populaires ouvrent leurs propres portes.
Les pauvres comme nouveaux propriétaires
Dans ce processus, le Pérou a accompli un immense saut en un demi-siècle : les pauvres ne sont plus seulement une force de travail, mais aussi des propriétaires. De maisons, de commerces, de véhicules, d’ateliers, de terres urbaines et rurales. Cette appropriation a façonné de nouvelles identités sociales et économiques, renforçant l’autonomie de millions de familles.
Ce que l’on appelle « l’informalité » n’est pas seulement désordre, mais aussi vitalité sociale. Aux marges de la légalité, les plus pauvres ont construit leurs propres systèmes de propriété, de travail et de crédit quand l’État n’a pas su les leur offrir. Ce qui fut un temps méprisé comme « illégal » est aujourd’hui reconnu comme l’une des clés expliquant le dynamisme économique du Pérou au cours des dernières décennies.
L’inclusion par le bas
La leçon est claire : la véritable inclusion ne viendra pas de décrets idéologiques ni d’utopies exigeant de transformer la nature humaine, mais de la garantie que les citoyens — surtout les plus humbles — aient la sécurité de ce qu’ils ont réussi à construire. Là réside la clé de la mobilité sociale : dans la reconnaissance et la protection effective des droits de propriété, qui transforment l’effort individuel en progrès collectif.
Ce processus n’a cependant pas été exempt de problèmes. L’expansion de la propriété populaire a été désordonnée, avec des conséquences visibles sur la croissance urbaine chaotique, la précarité des services de base et l’insécurité juridique qui affecte encore de nombreux petits propriétaires. Mais malgré ces limites, elle a été une force d’inclusion bien plus efficace que beaucoup de plans officiels conçus d’en haut.
Le défi pour l’avenir
Le défi pour le Pérou n’est pas de supprimer cette énergie créatrice par des normes rigides, mais de l’organiser, de l’intégrer et de la renforcer. Formaliser la propriété, élargir l’accès au crédit, améliorer les services publics dans les zones populaires et concevoir des politiques urbaines et rurales qui accompagnent — plutôt qu’entravent — l’initiative des citoyens.
Cela implique aussi un changement de perspective pour les élites politiques et économiques : au lieu de voir l’informalité comme un « problème » à réprimer, la reconnaître comme une solution populaire spontanée, qui doit être renforcée et canalisée vers une productivité et un bien-être accrus.
En ce sens, les pauvres au Pérou ont démontré que, même dans des conditions adverses, lorsque l’État échoue et que les institutions sont faibles, ils trouvent des moyens de devenir maîtres de leur destin. Ce droit, gagné à la sueur de leur front, constitue la meilleure base pour construire un pays plus prospère, plus juste et plus libre.
Le Pérou de demain sera plus fort dans la mesure où il comprendra que son progrès ne dépend pas d’utopies visant à réinventer l’être humain, mais de quelque chose de beaucoup plus concret et réel : garantir que chaque famille puisse conserver, protéger et développer ce qu’elle a construit avec tant d’efforts.
ARTICULO EN ESPAÑOL
Propiedad, trabajo y progreso: una reflexión para el Perú
Uno de los cambios más significativos en el Perú de las últimas décadas no ha venido de arriba, desde las élites políticas o los grandes planes de desarrollo, sino desde abajo: de la capacidad de los propios ciudadanos —particularmente los más pobres— de abrirse paso en medio de las restricciones y construir, poco a poco, sus propios espacios de propiedad y de trabajo.
La experiencia peruana demuestra que la prosperidad no nace de discursos ni de experimentos utópicos que pretendieron reinventar al “hombre nuevo” en nombre de la justicia social. Lejos de esa fantasía, los pobres han seguido siendo hombres y mujeres reales, con sus pasiones, intereses y aspiraciones, y han encontrado en la iniciativa propia, en el autoempleo y en la búsqueda de la propiedad un camino concreto hacia el progreso. Allí donde existen derechos —aunque sean informales— surgen incentivos para producir, invertir y mejorar la vida cotidiana. La historia reciente del Perú confirma este principio de manera singular: caótica, informal y muchas veces al margen de la institucionalidad estatal, pero profundamente transformadora.
La revolución silenciosa de la propiedad popular
Con todas sus limitaciones, desorden y precariedades, los sectores populares han construido, “a su manera”, una verdadera revolución silenciosa en torno a la propiedad. Este proceso no ha sido diseñado en oficinas gubernamentales ni planificado desde organismos internacionales, sino forjado día a día en los barrios, en las calles y en los mercados.
La vivienda propia
Millones de familias en el Perú, sin esperar planificación oficial ni apoyo estatal suficiente, levantaron sus casas en barriadas y pueblos jóvenes. Primero fueron estructuras de esteras, luego viviendas de ladrillo, y hoy muchas se transforman en edificaciones de varios pisos. Lo que en sus inicios surgió como invasiones o compras precarias, con el tiempo se ha consolidado en barrios enteros que, poco a poco, se convierten en distritos.
Este fenómeno no se ha limitado a un espacio geográfico particular: se ha manifestado en todo el país, con especial intensidad en las ciudades, donde los migrantes y sectores populares han sido protagonistas de la expansión urbana. Con esfuerzo, ingenio y perseverancia, crearon barrios, comunidades y espacios de vida que hoy sostienen gran parte de la dinámica social y económica del Perú.
Puede que la estética urbana resulte caótica, pero detrás de cada techo propio existe una historia de sacrificio, movilidad social y seguridad patrimonial. La vivienda no es solo refugio; es también un activo que otorga estabilidad, que puede heredarse, convertirse en garantía para obtener crédito o transformarse en taller o negocio familiar. En ese sentido, el acceso a la vivienda propia no solo refleja la lucha por mejores condiciones de vida, sino que constituye una de las bases más sólidas sobre las que los sectores populares han construido, a su manera, ciudadanía y dignidad.
El pequeño negocio
Desde la bodega familiar hasta el puesto en un mercado o la cocina improvisada que se convierte en restaurante popular, la economía peruana se sostiene en miles de microemprendimientos. Barrios enteros han desarrollado sus propias centralidades económicas, que no solo abastecen a sus comunidades, sino que generan empleo y dinamizan la producción.
El caso de Gamarra, convertido en un emporio textil gracias al ingenio de migrantes que llegaron con poco capital, pero con la voluntad de producir, es quizá el ejemplo más emblemático. Allí, la propiedad no siempre está formalizada, pero funciona como un derecho socialmente reconocido y defendido por sus propios actores. Esa capacidad de transformar pequeños negocios en motores colectivos de crecimiento muestra cómo la propiedad popular va más allá del mero consumo: es producción, creatividad y movilidad social.
Los vehículos como capital productivo
Mototaxis en la selva, combis y taxis colectivos en las ciudades, o pequeños camiones de carga adquiridos con el ahorro familiar son ejemplos claros de cómo un activo modesto puede transformarse en fuente de ingresos. Aunque muchas veces asociados a la informalidad, estos medios han permitido que miles de familias pasen de la subsistencia al acceso estable a ingresos, generando además servicios de transporte que ni el mercado formal ni el Estado supieron cubrir a tiempo.
Cada uno de estos vehículos es, en la práctica, una microempresa sobre ruedas: no solo transportan personas o mercancías, sino que representan la posibilidad de independencia económica y, en muchos casos, de movilidad social para familias enteras.
Los sistemas alternativos de crédito
Ante las dificultades de acceso a la banca formal, los sectores populares inventaron mecanismos como los panderos: grupos de personas que aportan periódicamente una suma fija de dinero y la entregan rotativamente a cada participante. Este sistema, basado en la confianza comunitaria, permite financiar electrodomésticos, mejoras en la vivienda, herramientas de trabajo o estudios.
Los panderos no solo son un sustituto financiero, sino también una expresión de creatividad colectiva para suplir la ausencia de crédito accesible. Allí donde la banca ve riesgos insalvables, las comunidades crean confianza; donde el mercado formal se cierra, los sectores populares abren sus propias puertas.
Los pobres como nuevos propietarios
En este proceso, el Perú ha dado un salto enorme en medio siglo: los pobres ya no son únicamente fuerza de trabajo, sino también propietarios. De casas, de negocios, de vehículos, de talleres, de tierras urbanas y rurales. Esa apropiación ha configurado nuevas identidades sociales y económicas, fortaleciendo la autonomía de millones de familias.
La llamada “informalidad” no es solamente desorden, sino también una muestra de vitalidad social. En los márgenes de la legalidad, los más pobres han construido sistemas propios de propiedad, trabajo y crédito cuando el Estado no pudo ofrecérselos. Lo que en algún momento fue despreciado como “ilegal” hoy se reconoce como una de las claves para explicar el dinamismo económico del Perú de las últimas décadas.
La inclusión desde abajo
La lección es clara: la verdadera inclusión no vendrá de decretos ideológicos ni de utopías que exigen transformar la naturaleza humana, sino de garantizar que los ciudadanos —especialmente los más humildes— tengan seguridad sobre lo que han logrado construir. Allí está la clave de la movilidad social: en el reconocimiento y la protección efectiva de los derechos de propiedad, que convierten el esfuerzo individual en progreso colectivo.
Este proceso, sin embargo, no ha estado exento de problemas. La expansión de la propiedad popular ha sido desordenada, con consecuencias visibles en el crecimiento urbano caótico, la precariedad de los servicios básicos y la inseguridad jurídica que aún afecta a muchos pequeños propietarios. Pero aun con esas limitaciones, ha sido una fuerza de inclusión mucho más efectiva que muchos de los planes oficiales diseñados desde arriba.
El desafío hacia el futuro
El desafío para el Perú no es suprimir esta energía creadora bajo normas rígidas, sino ordenarla, integrarla y potenciarla. Formalizar la propiedad, ampliar el acceso al crédito, mejorar los servicios públicos en las zonas populares y diseñar políticas urbanas y rurales que acompañen —en lugar de obstaculizar— la iniciativa de la gente.
Esto implica también un cambio de perspectiva en las élites políticas y económicas: en lugar de ver a la informalidad como un “problema” que debe reprimirse, reconocerla como una solución popular espontánea que requiere ser fortalecida y canalizada hacia mayor productividad y bienestar.
En tal sentido, los pobres en el Perú han demostrado que, incluso en condiciones adversas, cuando el Estado falla y las instituciones son débiles, encuentran formas de hacerse dueños de su destino. Ese derecho, ganado a pulso, constituye la mejor base para construir un país más próspero, justo y libre.
El Perú del futuro será más fuerte en la medida en que comprenda que su progreso no depende de utopías que buscan reinventar al ser humano, sino de algo mucho más concreto y real: garantizar que cada familia pueda conservar, proteger y expandir lo que con tanto esfuerzo ya ha logrado construir.