La mondialisation, apogée ou crépuscule ? un  dilemme fondamental.

Jacques SOPPELSA est professeur émérite de Géopolitique à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, ancien président de l’Université, Diplomate aux Etats Unis et en Argentine, ancien Elève de l’Ecole Normale Supérieure, Agrégé de Géographie, Docteur d’Etat en Sciences humaines, lauréat de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Il a été corédacteur de la Magna Charta des Universités et co fondateur du Programme européen Erasmus. Il a présidé l’Académie Internationale  de Géopolitique.

Ancien Président des Fédérations française et internationale de Rugby à XIII ; ancien président de « Press Alliance » et du quotidien « France Soir », Jacques Soppelsa est aujourd’hui Doyen de l’Ecole Supérieure des Métiers du Droit de Paris. Il est l’auteur de deux douzaines  d’ouvrages de Géopolitique et de quatre romans de géopolitique fiction.  

Interview réalisée par Pierrick Hamon


I-Dialogos : Jacques SOPPELSA, comme premier titulaire, en 1978, de la chaire de Géopolitique, à la Sorbonne, vous avez contribué à l’émergence de l’école française de géopolitique et participé à la formation de nombre de géopoliticiens français. Est-ce que ce sont ceux qui sont aujourd’hui omni présents sur les plateaux TV ? qu’est ce que la géopolitique a alors apporté au débat et à l’information ? 

Jacques Soppelsa : Effectivement, les temps ont singulièrement changé depuis l’époque où j’ai eu l’honneur d’occuper la première chaire universitaire de géopolitique en Sorbonne. Les plateaux télévisés et les journaux voient se multiplier depuis deux décennies les prestations d’un grand nombre d’experts autoproclamés, souvent d’anciens officiers, parfois des journalistes, se présentant comme « géopoliticiens » ou « géopolitologues ». Pour être honnête, certains de leurs commentaires sont pertinents, mais le plus grand  nombre pêche, me semble t il, par des erreurs souvent spectaculaires, voire des errements liés, et pour cause, à la faiblesse de leurs analyses géopolitiques. 

Car, à la différence de la géographie politique, « qui décrit l’organisation du monde divisé en Etats à un moment donné », la géopolitique a pour objet d’analyser les principaux facteurs qui rendent compte de ladite organisation. Ces facteurs peuvent être regroupés en  « variables contemporaines » (par essence circonscrites dans le temps) et en  « tendances lourdes ». Nos expert autoproclamés privilégient les variables au détriment des tendances lourdes,r arement abordées.

Ces tendances lourdes peuvent être regroupées en deux faisceaux de facteurs, ceux qui sont liés à la Géographie (l’espace) et ceux qui sont liés à l’Histoire (le temps). Et leur prise en compte s’avère souvent incontournable. 

Un exemple : l‘actuel conflit russo ukrainien. Au plan de la Géographie, comment ignorer le thème de «l’accès à la mer »..une constante dans la saga russe puis soviétique ?. Comment oublier que l‘un des objectifs majeurs de Poutine dans sa guerre à l’Ukraine est directement lié à son souci d’accéder à la mer, pour obtenir enfin le label de superpuissance, dans la foulée des ambitions de l’Amiral Gorckhov ? 

Et au plan de l’Histoire, comment ne pas s’étonner des constatations de nos experts rappelant que la majeure partie de la population du Donbass serait « prorusse », alors qu’elle est tout simplement «russe », depuis les initiatives de Staline et les déportations massives depuis l’Oural, au lendemain de la Grande Famine de 1933?

Et l’on pourrait multiplier à loisir les exemples  de ce type… 

I-Dialogos : Lors de la dernière Assemblée Générale des Nations Unies à New York, sur les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, seul Joe Biden était présent en tant que chef d'État. Peut-on pour autant parler d'un essoufflement des Nations unies avec le renforcement continu des BRICS sous la présidence de Lula ? Ne sommes nous pas à la veille d’un nouveau multilatéralisme avec la fin d’un modèle dominé par un monde occidental qui a montré ses limites face à un monde de plus en plus multipolaire ? assistons-nous au déclin d’un « Occident » confronté par ailleurs aux défis démographiques et climatiques ? Que pensez-vous du discours politico-médiatique et neo-conservateur bipolaire, avec d’un côté, le monde démocratique, essentiellement occidental et, de l’autre, celui des  régimes autoritaires, celui du Grand Sud » ? N’est ce pas un peu simpliste et naïf ? 

Jacques SoppelsaLes différentes interrogations (de fait complémentaires) évoquées dans ces deux questions soulignent de facto, aujourd’hui, un dilemme fondamental : la mondialisation, apogée ou crépuscule ? 

Pour les adeptes d’une vision idéaliste de la politique mondiale, la globalisation marchande et libérale conduirait inéluctablement à la fin des égoïsmes nationaux et à l’avènement de la paix universelle. Elle ne pourrait que renforcer de façon linéaire le processus de démocratisation  et d’unification de la planète au  profit d’un multilatéralisme pacfifique, voire d’une gouvernance mondiale ! 

Nous contestons radicalement cette analyse ! 

Elle est en effet largement remise en question par le fait que les conflits de haute intensités  (cf.la guerre en Ukraine) sont loin  d’avoir disparu, que la pauvreté et  les inégalités progressent  et que des   pans entiers de la planète demeurent exclus de la croissance  et  a fortiori du développement. Cette idéologie de la « mondialisation heureuse » est portée par des penseurs libéraux comme Alain Minc ou Thomas Friedman. 

Nous pensons a contrario que la mondialisation, théâtre de grandes rivalités et de contentieux entre Etats nations, peut favoriser l’expansion de puissances hégémoniques, souverainistes et même néo impériales  face à l’essoufflement d’une idéologie qui se heurte de plein fouet au réel, et dont les protagonistes sont de plus en plus remis en cause par des nations et des peuples demandeurs de démondialisation »,notamment dans le « Sud global » ; 

et nous sommes, dans ce contexte, enclins à  envisager un futur proche où nous verrions la planète fortement marquée par ce que nous appelons volontiers le « bal des Empires » : un bal  où les premiers rôles seraient tenus par des Etats Unis, loin d’être décadents (contrairement à ce que l’on peut lire ici et là) archétype de la « démocratie impérialiste » et fier  de sa devise « liberté, égalité, religiosité » ; une Russie se relevant progressivement de ses récents avatars tout en résolvant ses problèmes de stricte géopolitique interne et un hégémon chinois plus soucieux que jamais d’être  devie omniprésent à l’échelle de l’Asie Pacifique. 

Une troïka d‘empires potentiels qu’aimeraient rejoindre quelques  prétendants: l’Union indienne, géant démographique aux pieds d’ argile ;l’Iran, obsédé par le souvenir de l’Empire perse et susceptible de se doter bientôt de l’arme nucléaire ; et la Turquie, obsédée par celui de l’Empire ottoman, avec un Recip Erdogan sérieux candidat au statut régional de « Maitre des horloges ».. 

Des empires réels ou potentiels contribuant, tout en devant affronter des organisations non étatiques de plus en plus présentes, à nous permettre aussi de considérer que le « Tiers Monde », territoire privilégié des convoitises, serait toujours mal parti..et que l’Union européenne resterait le dindon de la farce ! 

I-Dialogos : Dans votre livre -avec Alexa,dre Del Valle -  « Vers un choc global La Mondialisation dangereuse » vous estimez, entre autres, que l'Europe est bien le "dindon de la farce"... Est-ce la traduction d’un néoconservatisme simpliste qui aurait investi les diplomaties européennes et à Bruxelles, ou bien la conséquence d’une sorte de libéralisme spécifique aux institutions de l’Union européenne ? Celle-ci a t-elle su réagir avec force et de manière unie face à l’agression russe en Ukraine,  ou a-t-elle, au contraire, montré ses faiblesses avec une politique de plus en plus arrimée à l’OTAN et à la Diplomatie américaine ?.  Est-ce le résultat d’un élargissement mal contrôlé qui seraot à l’origine des incohérences de la politique internationale européenne ? 

Jacques Soppelsa L’ Europe dindon de la  farce ? 

Si je ne crois donc guère à un « déclin de l’Occident », eu égard à la pérennité du dynamisme nord américain, l’Union européenne, en revanche, m’apparait plus que jamais en déclin. 

Dupe de son interprétation utopique de la mondialisation, elle a révélé tout au long de ces trois dernières décennies des vulnérabilités majeures. Désormais « ventre mou » de l’Occident », elle se retrouve par son ouverture quasiment sans limites exposée à une impressionnante série de défis, qu’elle peine plus que les autres grandes puissances à relever : pandémie, chômage endémique, crises économiques et financières récurrente, dépopulation des campagnes, vieillissement, fuite des cerveaux (notamment vers les Etats Unis), bureaucratisation ,anémie entrepreunariale, délocalisations industrielles, dumping social, concurrence déloyale de la Chine, islamisme en plein essor, immigration mal contrôlée, terrorisme, trafic de drogue, criminalité organisée, rivalités énergétiques, menaces hydriques !!! 

L’un des effets secondaires et plutôt curieux de ce processus  est que  les Européens  semblent les seuls dans le monde à rejeter de facto leur identité alors que les autres nations se développent en réaction  à  l’universalisme occidental et  utilisent la mondialisation comme un véritable levier de leur puissance nationale, voire civilisationnelle. 

Peut on nuancer ce constat indéniablement pessimiste ? 

Certes, le PIB global des pays membres de l’Union représente 25 % de la richesse mondiale. Certes, l’UE demeure un partenaire économique majeur pour le reste du monde. Son secteur secondaire n’a pas totalement disparu, même si les délocalisations ont porté un rude coup à des pans entiers de son économie. Par la  plupart des critères de puissance (taille du marché, monnaie unique, main d‘oeuvre hautement qualifiée, gouvernements démocratiques relativement stables, l’Union européenne pourrait  acquérir ( (retrouver?) un poids sur la scène internationale. Encore faudrait il ralentir le processus de vieillissement de sa population et se protéger contre la concurrence déloyale en matière de commerce  international. Et tourner le dos à l’angélisme  pour ne plus apparaitre comme le dindon de la farce !  

I-Dialogos : Le titre même du livre de Maurice Gourdault-Montagne* « Les autres ne pensent pas comme nous », pourrait expliquer cet aveuglement de nombre de politiciens et médias européens, incapables de penser la complexité, comme le souligne régulièrement Edgar Morin. N'est ce pas, justement et au fond, notre incapacité à écouter les autres, à dialoguer qui rendrait cette mondialisation de plus en plus dangereuse ?  En ce sens, vous avez été, avec deux de vos confrères italien et espagnol, à l’origine de la création des programmes Erasmus. Alors pourquoi pas un Erasmus des journalistes et femmes ou hommes politiques ? 

Jacques Soppelsa Oui, je partage sans réserve le constat de Maurice Gourdaut Montagne et, a fortiori, les démonstrations de notre ami Edgar Morin. Même si notre monde occidental n’a pas l’exclusivité, tant s’en faut, de la méconnaissance, voire de l’ignorance de la spécificité des autres. 

Je ne crois guère à l’intérêt d’un programme de type Erasmus concernant le monde politique stricto sensu, eu égard à la complexité de ce dernier. En revanche, un programme Erasmus appliqué au milieu journalistique (dont le rôle, qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, ne  cesse de croitre) me parait a priori séduisant. Surtout s’il concernait prioritairement les jeunes journalistes. Un séjour de longue durée à l’étranger (pourquoi pas  sous forme  d’échanges de jeunes professionnels entre deux organismes de presse ou deux chaines de télévisions ?) permettrait sans nul doute  aux bénéficiaires du programme d’enrichir leur  manière de traiter tel ou tel fait divers, a fortiori tel fait de société. 

Et, pour ne prendre qu’un exemple désormais classique, je crois pouvoir dire, sans prendre beaucoup de risques, qu’un séjour d’assez longue durée d’un jeune journaliste français du Figaro ou du Monde au sein de la rédaction du Guardian ou du Times  lui permettrait de mieux comprendre les propos d’un Winston Churchill déclarant : « chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large ». 

Un Erasmus des journalistes ? Utopie ? 

De facto, quand, il y a désormais un tiers de siècle, avec nos confrères Fabio Roversi Monaco, Recteur de  Bologne, et Ricardo Bricall, Recteur de Barcelone, nous mettions sur pied, via la rédaction de la Magna Charta des Universités, le futur  programme Erasmus, nous étions loin d’imaginer un tel succès pour ledit programme. 

Alors, pourquoi pas un « Programme Gutenberg » ou «Théophraste Renaudot » ?

Paris le 30 novembre 2023