La FRANCOPHONIE, pourquoi une telle indiférence française ?  / Christian PHILIP, Lyon

Christian PHILIP est le président de la Maison de la Francophonie de Lyon, et co-président du réseau international des maisons des Francophonies 

Cet automne se tiendra à Phnom Penh un nouveau Sommet de la Francophonie. 

Qui le sait ? 

Qui sait que la Francophonie réunit 90 États ? 

Qui sait que ce Sommet élira un Secretaire Général Etat et quel est son rôle ?

La Francophonie existe au niveau institutionnel avec l'OIF et ses opérateurs ( par exemple TV5 Monde ou l'Agence universitaire de la francophonie laquelle regroupe près d'un millier d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche). Mais cela ne doit pas faire illusion. 

L'Organisation Internationale de la Francophonie est illisible

L’OIF est illisible et les budgets de ces organisations sont très faibles, aggravés par la diminution des contributions des États depuis les contraintes budgétaires de ces dernières années. Surtout combien de signes, et d'abord en France, du recul de la francophonie ( de l'utilisation d'expressions en anglais pour des publicités ou des logos, de la multiplication de formations universitaires tout en anglais dans nos grandes écoles et universités, à l'utilisation de l'anglais dans nos entreprises comme langue de travail même entre francophones, ou par nos diplomates et hommes politiques lesquels parlent anglais même quand existe une traduction simultanée...). 

On nous dit que la démographie forte en Afrique va accroître le nombre de francophones, mais encore faudrait-il que ces jeunes africains parlent français demain ( qu’il existe à cette fin des professeurs de français en nombre suffisant), qu’ils veuillent parler français, et qu'ils s'approprient un sentiment d'appartenance à une communauté propre. Or telle n'est pas l'évolution constatée.   

Ce XXI siècle est marqué par la mondialisation et une langue de communication unique, l'anglais. 

Nous devons aussi parler anglais.

Il ne s'agit pas de s'élever contre ce constat ou de mener une guerre contre l'anglais. Nous devons parler anglais. Mais défendre la francophonie c'est à travers le français promouvoir une conception de la mondialisation (une mondialisation qui respecte la diversité linguistique et culturelle ), des valeurs ( la démocratie et les droits de l'Homme ). 

C'est expliquer que le respect des langues et cultures nationales est le seul moyen de concilier mondialisation et respect des identités de chacun. L'uniformité de la mondialisation conduit au repli sur soi et au populisme que nous voyons se développer dans bien des pays. C'est encore expliquer que connaître plusieurs langues est un atout à bien des points de vue. 

Il est temps de réagir. Il ne s'agit pas d'un combat d'arrière garde mais de chercher à convaincre que la francophonie est nécessaire. Nécessaire pour que la mondialisation ne se traduise pas par un alignement à travers l'anglais sur un droit (des normes et une jurisprudence ), une culture... uniformes. Nécessaire pour que la mondialisation respecte les spécificités des identités propres à chaque aire linguistique et ne pas susciter inévitablement des réactions de repli et plus encore des conflits. Nécessaire pour défendre les intérêts propres aux pays qui ont le français en partage.   

La francophonie ce n'est pas seulement la France 

La francophonie ce n'est pas seulement la France mais évidemment il ne peut y avoir de francophonie sans la France. Pourquoi d'autres pays développeraient l'enseignement du français si notre pays ne croit plus à cet espace. Certes, pour la première fois, le Président de la République avait en 2018 établi une vraie feuille de route pour la promouvoir. Il a aussi permis l’ouverture de la Cité de la langue française à Villers-Cotteret. Mais il faut bien dire que la feuille de route est restée une simple déclaration et ne s'est pas traduite en actes, au contraire même ( citons l'augmentation des droits d'inscription pour les étudiants étrangers sans faire une exception pour les francophones ou les restrictions sans cesse croissantes à l'obtention de visas - à quand un espace Schengen de la francophonie ? - ).

Contrairement aux "Autres", les élites francaises considèrent la francophonie comme une réalité dépassée. 

Nous voulons, en espérant qu'il est encore temps, dire que nous devons nous ressaisir. Pour ce faire il faudrait une volonté politique au plus haut niveau des États et d'abord en France. À ce propos reléguer la francophonie dans les attributions d'un simple Secrétaire d'Etat auprès du ministre des affaires étrangères en charge d'autres dossiers ne peut lui permettre de la promouvoir et ne lui donne aucune compétence sur le territoire français. La moindre des choses serait un ministre de la francophonie de plein exercice, ministre placé auprès du Premier Ministre pour traiter la problématique dans son ensemble. 

Première priorité: developper des réseaux sociaux en français. Rendre ainsi le français accessible. Jouer le jeu de Mistral et des licornes françaises ou canadiennes présentes dans l’IA pour proposer des contenus en français. Alimenter les GAFA de données en français. Comme le disent les Québécois favoriser la « découvrabilité « en français. 

Les Maisons de la francophonie

Nous devons aussi présenter, expliquer la francophonie à nos concitoyens, mobiliser la société civile. Telle est l'ambition aujourd'hui des Maisons de la francophonie que nous développons en France et au plan international. Le Réseau international des Maisons des francophonies se donne cette mission. 

Christian Philip

Président de la Maison de la francophonie de Lyon 

Co-President du Réseau des Maisons des francophonies

Lyon, le 26.06.2026

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Au cœur des enjeux et défis de la Francophonie

Entretien précédent du 22/06/2023

par Jean Claude Mairal

Jean Claude Mairal : Christian Philip vous avez eu un parcours professionnel et de vie d'une grande richesse et d'une grande diversité, comme peu d'individus peuvent s'en prévaloir: Universitaire, Recteur d'Académie, directeur de cabinet du Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, député, élu local dans toutes les strates institutionnelles, engagement associatif, représentant du Président Sarkozy pour la Francophonie. De cette diversité, ressort cependant un élément important, certainement lié à vos liens avec l'université et l'enseignement, à savoir la langue française et la francophonie, que l'on retrouve actuellement dans votre engagement dans le réseau international des maisons des francophonies. Pourquoi un tel engagement qui vous a valu d'être représentant du Président de la République pour la Francophonie? 

Christian Philip : J’ai toujours été convaincu que le français portait une culture et des valeurs qui en faisait, même s’il n’a pas vocation à être parlé par tous et partout, même s’il n’est plus une langue dominante, un vecteur important pour défendre la diversité culturelle et linguistique qui seule peut permettre une mondialisation équilibrée et respectueuse des nations composant le monde d’aujourd’hui, d’où mon combat pour la francophonie. Mon engagement est venu tôt quand, jeune président de l’Université du Mans j’ai eu la chance de rencontrer Michel Guillou, alors président de l’Université de Créteil. Avec lui nous mènerons le combat conduisant à la création de l’Agence universitaire de la Francophonie ( AUF ). Plus tard je l’aiderai à mettre en place à Lyon une chaire « francophonie » devenue l’Institut international de la francophonie (2IF). 

Jean Claude Mairal : Que retenez-vous de cette fonction de représentant du Président de la République pour la Francophonie? Vous avez été ainsi au coeur de l'appareil d'Etat français; vous avez côtoyé, Ministres, parlementaires et élus locaux de notre pays; vous avez côtoyé le monde artistique, culturel et intellectuel, Partagez-vous l'appréciation d'Yves Bigot Président de la fondation des Alliances françaises dans le Hors-série de l'Eléphant, pour qui "La France est le seul pays qui ne s'intéresse pas à la francophonie"  et qui fait que les français "ne mesurent pas combien la Francophonie et la langue française sont notre force"? 

Christian Philip : J’ai été fortement déçu par l’exercice des fonctions de Représentant personnel et c’est pourquoi au bout de 18 mois j’ai demandé à reprendre un poste de Recteur. Le Président Sarkozy était je pense convaincu de ce que la francophonie pouvait apporter, mais il n’avait pas le temps de s’investir (crise financière de 2008). La cellule diplomatique de l’Elysée comme le Quai d’Orsay ne manifestaient aucun intérêt pour la Francophonie, exception faite du Bureau des affaires francophones ( on voit bien avec un simple Bureau que la francophonie n’est pas une priorité ! ). Oui la France, et depuis longtemps, ne défend pas notre langue et ne s’intéresse pas à la francophonie, considérées comme des combats du passé. Être moderne c’est pour eux s’intégrer à la langue et à la culture anglo-saxonne. Or oui le français et la francophonie sont une chance pour notre pays, un facteur d’influence à condition de l’inscrire dans le défi de la diversité culturelle et linguistique. 

Jean Claude Mairal : Etre représentant du Président de la République pour la Francophonie, c'est aussi être en contact avec l'OIF et ses Etats membres, que retenez-vous de ces contacts? Un intérêt et un engagement certain pour développer l'espace francophone face à l'environnement anglophone? ou simplement une participation institutionnelle? 

Christian Philip : Les contacts pendant le temps où j’ai exercé ces fonctions de Représentant personnel m’ont montré combien il y avait une appétence pour le français et la francophonie et pas seulement dans les pays où le français est langue maternelle ou officielle. Une attente…et une frustration devant l’inaction de la France, la disparition des soutiens financiers aux Alliances françaises, Instituts culturels ou lycées français à l’étranger, aux associations engagées pour promouvoir français et francophonie.   L’OIF m’est apparue, même si à cette époque la personnalité d’Abdou Diouf lui donnait lisibilité et crédibilité, un cadre creux. Son faible budget ne lui permettait pas de conduire des actions ambitieuses. La simple participation institutionnelle l’emportait en effet…et rien n’a changé depuis ! Au contraire !   

Jean Claude Mairal : Certains responsables politiques en France et chez nos partenaires africains, doutent de l'intérêt de la Francophonie qui est parfois assimilée à la France Afrique. A contrario ne peut-on pas affirmer que la Francophonie est une chance pour la France et ses partenaires? 

Christian Philip : Si la francophonie est souvent décriée comme un outil post colonial et suscite le rejet de la jeunesse africaine (il faut bien le constater ) cela tient à ce que notre pays n’a jamais voulu et su défendre une francophonie plurielle et ouverte. Nous soutenons des gouvernements malheureusement souvent corrompus, nous n’avons cessé de diminuer bourses aux étudiants et visas, nous n’avons pas su aider à un vrai développement… Comment dans ces conditions convaincre que la Francophonie serait une chance ? Et si nous Français nous ne croyons pas que la francophonie est une chance, pourquoi d’autres se mobiliseraient pour la promouvoir ?   

Jean Claude Mairal : Le prochain sommet de la Francophonie va se tenir en France. N'est-ce pas là une véritable opportunité pour faire prendre à nos concitoyens et aux élites de notre pays que la Francophonie est un atout considérable pour le rayonnement et le dynamisme de la France? 

Christian Philipp : Le Sommet de 2024 est la dernière opportunité pour enfin ouvrir un débat sur le français et la francophonie. Je souhaite que toutes les ONG, et elles sont heureusement nombreuses, se mobilisent en ce sens. La société civile en France, les sociétés civiles dans bien des pays, sont les derniers défenseurs du français et de la francophonie. Manifestons nous ! Pourquoi ne pas proposer au Président de la République une convention citoyenne sur le français en France et sur la francophonie ? Exigeons la création d’un ministère délégué auprès du Premier Ministre pour mener une politique interministérielle. Engageons une relecture et une actualisation de la loi Toubon de 1994 avec un vrai mécanisme de sanction en cas de non-respect et en nous inspirant de la loi 96 votée l’an dernier au Québec pour défendre l’usage du français dans « la belle province « .   

Jean Claude Mairal : On entend aussi certaines personnes, devant la multiplication des anglicismes et de la pénétration de l'anglais, y compris dans l'administration, indiquer que la langue française serait en danger? Qu'en pensez-vous?

Christian Philipp : Le français existera toujours. Il restera notre langue maternelle mais si nous ne réagissons pas il ne sera plus la langue de la vie en société. Voyez déjà tous les logos, publicités, émissions utilisant l’anglais pour faire moderne. Constatons le nombre de filières universitaires qui se développent tout en anglais, l’utilisation de l’anglais par nos grandes entreprises et ce même en France et entre Français.   Dans les pays francophones, et partout dans le monde, ce sera la même chose, aggravée par le fait que le manque de professeurs d’écoles parlant français, et pas seulement de professeurs de français, particulièrement en Afrique subsaharienne, est préoccupant . 

Jean Claude Mairal : On ne peut pas terminer cet entretien, sans parler de votre engagement au sein du réseau international des maisons des francophonies dont vous êtes un des responsables. Parlez-nous de ce réseau et dites-nous ce qu'il apporte à la valorisation de la Francophonie? Et pourquoi parler des francophonies? 

Christian Philipp : Pourquoi le Réseau international des Maisons des francophonies ? Pour mobiliser la société civile qui est le seul ressort dont nous disposons désormais pour défendre le français et la francophonie puisque la France, hormis dans les discours, ne s’investît plus. Parce qu’il y’a une attente de nombreux acteurs societaux et culturels en France et dans le monde qui attendent un sursaut.   Maisons des francophonies avec un « s » pour montrer que nous nous inscrivons dans le combat pour la diversité, que selon le nombre de locuteurs de français dans un pays donné la francophonie sera vécue différemment, chacun à sa manière. Un « s » pour signifier que la francophonie ce n’est pas seulement celle vue de France mais celle que savent préserver et promouvoir ceux qui ailleurs dans le monde, malgré notre indifférence, croient encore au français, à la culture et aux valeurs qu’il porte.