Mediterraneo allargato o ristretto. Geopolitica di un mare complesso. Mario BOFFO

Né à Naples, Mario BOFFO est un Diplomate italien auteur de plusieurs romans. IL a été ambassadeur notamment au Yemen et en Arabie Saoudite. Il collabore à plusieurs revues dont LAB Politiche e Culture, partenaire associé de I-Dialogos.

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La Méditerranée, élargie ou rétrécie. La géopolitique d'une mer complexe.

Aujourd'hui plus que jamais, la Méditerranée est un espace géopolitique en constante évolution : un système dynamique, intimement lié à une multitude de facteurs internes et externes à sa zone géographique. Cette complexité a conduit à l'élaboration d'une vision stratégique de la Méditerranée élargie, qui prend en compte les réalités politiques, sociales, économiques, énergétiques et logistiques des zones situées au-delà du bassin strictement délimité, notamment du golfe de Guinée au golfe d'Aden, et même dans l'océan Indien. Malgré les forces qui continuent d'en faire un véritable carrefour mondial sur les plans politique, économique, militaire et culturel, les mouvements géopolitiques en cours et d'autres développements soulèvent la question de savoir si la Méditerranée risque de se retrouver à nouveau « restreinte », voire relativement isolée ou marginalisée, compte tenu du rôle central qu'elle a toujours occupé dans le commerce et la politique. 

La Méditerranée n'est pas, et n'a peut-être jamais été, un concept géographique figé, un simple espace maritime entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie ; aujourd'hui comme hier, elle constitue un système complexe traversé par l'histoire, la mémoire, la compétition et les identités. Ces dernières décennies, elle a toutefois suscité un intérêt croissant pour plusieurs raisons. Premièrement, le retour de la compétition entre puissances mondiales : les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie et l'Union européenne rivalisent d'influence, de ressources et d'accès aux routes maritimes, aux gisements minéraux et aux fonds marins. Deuxièmement, son importance économique et énergétique accrue : le gaz, le pétrole, les câbles sous-marins, les ports stratégiques, les infrastructures numériques et logistiques constituent de nouveaux enjeux sensibles d'une valeur stratégique qui dépasse la simple navigation. Enfin, la dimension migratoire et sécuritaire : de la mobilité humaine à la gestion des crises, des flux irréguliers aux routes humanitaires, la Méditerranée se présente comme une zone hautement sensible pour l'avenir des pays côtiers et de l'Europe. Par ailleurs, le changement climatique et les crises environnementales introduisent de nouveaux éléments de complexité : le réchauffement des océans, la perte de biodiversité et la concurrence pour l'eau douce posent des défis considérables pour la durabilité sociale et économique, ainsi que pour les conditions de vie des populations. Tout cela transforme la Méditerranée, d'un important carrefour de transit maritime et d'un réservoir de ressources halieutiques, en un épicentre de la transformation mondiale, ainsi qu'en un test général pour les autres régions maritimes du monde. Ce n'est donc pas un hasard si l'ancienne Mare Nostrum romaine se voit aujourd'hui attribuer une nouvelle définition stratégique : celle de « Méditerranée élargie », une expression qui fait partie intégrante du vocabulaire militaire et diplomatique italien depuis longtemps. 

La vision traditionnelle de la Méditerranée comme un espace délimité par ses côtes ne suffit plus à appréhender les processus globaux qui la composent et qui influencent la région. Parler d'une Méditerranée élargie implique d'adopter une perspective stratégique qui étend la zone d'intérêt de l'Atlantique Ouest, incluant Gibraltar et le Sahel, à la mer Rouge, au golfe Persique et, selon certaines analyses, même à l'océan Indien. Cet élargissement conceptuel répond à plusieurs facteurs : 

  • Interdépendance énergétique : les gazoducs et les infrastructures qui relient l'Europe au Moyen-Orient et à l'Afrique traversent la Méditerranée, mais leur origine se situe ailleurs.
  • Nouvelles routes mondiales : les routes reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe font des ports méditerranéens des terminaux clés.
  • Le nouveau déploiement militaire et diplomatique : les opérations de l'OTAN, de l'UE et les opérations nationales ne se limitent plus au littoral, ni au bassin méditerranéen au sens strict du terme.
  • La régionalisation des crises : Les conflits et les crises tels que ceux qui sévissent en Libye, en Syrie ou au Sahel, ainsi que le conflit palestinien et les vicissitudes du Yémen, ne peuvent être appréhendés comme étant isolés à un seul pays.

La Méditerranée élargie devient alors un système géopolitique polycentrique, un espace où interagissent le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, les puissances maritimes et terrestres, les acteurs étatiques et non étatiques, et des facteurs d'origines, de catégories ou de provenances différentes. 

Si la Méditerranée au sens large est le reflet de la compétition et de l'interdépendance, les problèmes qui émergent en mer Rouge, dans le détroit de Bab el-Mandeb et au Yémen risquent de rendre la Méditerranée à nouveau « restreinte » et contournée par les lignes maritimes reliant l'océan Indien à l'Atlantique. On peut y voir une provocation, car les enjeux économiques et stratégiques évoqués demeurent d'envergure mondiale et méritent, de ce fait, d'être pris en compte. Or, le risque d'une nouvelle marginalisation relative de la Méditerranée pourrait surgir précisément du fait de sa dimension mondiale, car les crises, conflits et incidents survenant à proximité pourraient limiter son potentiel pour le transit maritime, portuaire et commercial entre les deux océans. Ceci affecterait principalement le transport maritime, mais aurait certainement aussi des répercussions sur d'autres aspects économiques et stratégiques. Des signes avant-coureurs sont déjà visibles : les conflits en cours dans le golfe d'Aden, en mer Rouge et au Moyen-Orient perturbent le passage par le détroit d'Ormuz et surtout par le détroit de Bab el-Mandeb, pénalisant également le détroit de Suez et causant de graves dommages, notamment à l'économie égyptienne. 

Pour l'Italie en particulier, cela représente un défi pour les lignes commerciales et les ports, car, du fait de la complexité du passage par la mer Rouge, de nombreuses compagnies maritimes sont ou seront contraintes, comme c'est déjà le cas, de contourner l'Afrique et de privilégier les ports atlantiques. L'enjeu pour l'Italie n'est donc pas tant une position centrale statique en Méditerranée, mais plutôt une compréhension dynamique de la manière dont son influence dans la Méditerranée élargie est structurée. Ces dernières années ont montré que la poursuite d'une Méditerranée élargie exige une diplomatie à plusieurs niveaux, une projection militaire et navale, des investissements économiques structurels et des partenariats durables et fiables. Il convient de veiller à éviter la dispersion des ressources et de mettre en œuvre les politiques nécessaires. Dans une perspective plus large, mais pas trop lointaine, la concurrence potentielle de la région arctique doit également être prise en compte. L'évolution climatique actuelle dans le monde rendra l'Arctique beaucoup plus accessible, tant en termes de navigation qu'en termes d'exploration et d'exploitation des ressources. Si l'on considère également les enjeux stratégiques qui se concentreront sur la région, il faut considérer les risques d'une concurrence générale avec la Méditerranée en termes de centralité stratégique et géopolitique, ainsi que sur des plans strictement liés à la navigation. Il sera donc nécessaire d'empêcher que la Méditerranée, une fois de plus et de manière provocatrice « restreinte », ne soit à nouveau considérée uniquement dans ses limites physiques et culturelles traditionnelles, avec une réduction des politiques opérationnelles et une forte subordination aux événements environnants. L'élargissement de la Méditerranée doit être un projet permanent et durable, se traduisant par des actions et des politiques régulières, cohérentes avec une vision stratégique éclairée. 

Cela peut être réalisé en continuant d'améliorer et de coordonner la capacité effective des acteurs européens et régionaux à influer sur la stabilité du golfe d'Aden et de la mer Rouge. 

La Méditerranée est complexe et vulnérable, non seulement pour des raisons géographiques et économiques, mais aussi en raison de la superposition de différents niveaux de compétition et de conflits. Son histoire est marquée par les échanges, mais aussi par les conflits : empires, religions, migrations et économies se sont affrontés au fil des siècles, tout en générant des échanges commerciaux, culturels et sociaux. La Méditerranée n’a jamais été qu’un simple pont : elle a aussi été un mur, une frontière, une menace. Cette complexité prend aujourd’hui de nouvelles formes : une compétition renouvelée entre les puissances mondiales (les États-Unis et l’OTAN face à la Russie et à la présence croissante de la Chine, le rôle ambigu et flexible de la Turquie, le retour de l’influence arabe dans le Golfe) ; des États fragiles et des conflits non résolus (Libye, Syrie, Palestine, Israël, Liban, Sahel, Yémen) ; des acteurs non étatiques (milices, groupes terroristes, réseaux criminels, trafiquants, sociétés militaires privées, lobbyistes des secteurs de l’énergie et des infrastructures) ; des affrontements entre modèles politiques (démocratie libérale, autoritarisme moderne, théocraties, régimes militaires, démocraties illibérales). La Méditerranée, surtout dans son acception la plus large, apparaît ainsi comme un archipel d'instabilités interconnectées, où la sécurité n'est pas individuelle mais partagée : aucun pays, ni européen ni africain, ne peut la garantir à lui seul. 

Dans la Méditerranée du XXIe siècle, la concurrence n'est pas seulement militaire ; elle est économique, numérique et infrastructurelle, et se joue principalement selon les axes stratégiques suivants : 

  • Énergie : découvertes offshore en Égypte, en Israël, à Chypre, en Grèce, en Turquie, transition énergétique et hydrogène, contrôle des routes et des installations ;
  • ports et logistique mondiale : les ports à conteneurs méditerranéens comme plaques tournantes de la chaîne logistique mondiale, la présence chinoise à travers des investissements stratégiques, la concurrence entre les ports, notamment Trieste, le Pirée, Tanger, Marseille, Gioia Tauro, Valence ;
  • Technologies et câbles sous-marins : 95 % des communications mondiales transitent sous la mer, faisant de la Méditerranée un réseau invisible de fibres optiques et de flux de données ;
  • eau et changement climatique : désertification, stress hydrique et sécurité alimentaire peuvent devenir des détonateurs géopolitiques ;
  • contrôle des routes migratoires et humanitaires : les mouvements ne sont pas des urgences temporaires, mais des tendances structurelles ;
  • Zones économiques exclusives : De nombreux pays côtiers ont unilatéralement et largement établi les limites de leurs zones économiques exclusives, qui empiètent souvent sur les eaux territoriales d'autres pays, rendant nécessaire et urgente une coordination par le biais d'accords afin d'éviter ou de prévenir les chevauchements et les frictions.

Les circonstances décrites posent des défis particuliers à notre pays. L’Italie est souvent perçue comme un pont naturel à travers la Méditerranée, mais cette définition n’implique pas automatiquement un avantage géopolitique. La position géographique est une puissance potentielle, non une puissance en soi. La véritable question est de savoir si l’Italie souhaite devenir un acteur stratégique ou se limiter à une simple plateforme géographique. Pour jouer un rôle actif, il sera nécessaire de développer ou de renforcer une vision diplomatique cohérente et continue, d’investir dans les secteurs naval, cybernétique et des infrastructures, de mener des politiques énergétiques et industrielles non contradictoires, de renforcer la coopération euro-méditerranéenne, de favoriser une meilleure compréhension culturelle de la région et de développer la capacité de projeter une influence non seulement militaire, mais aussi politique, bien au-delà de la Méditerranée. Le concept d’une Méditerranée élargie apparaît ainsi non comme une simple extension des frontières, mais comme une véritable vision politique

Face au thème qui donne son titre à cet article, nous pouvons conclure que la dichotomie entre la Méditerranée au sens large et la Méditerranée au sens étroit n'est pas une alternative exclusive, mais plutôt une invitation à concevoir la Méditerranée comme un espace à plusieurs niveaux. La mer ne connaît pas de frontières mentales, et notre sécurité sociale, politique et économique dépend de régions situées bien au-delà de l'horizon géographique classique. La Méditerranée n'est donc pas qu'une simple géographie : c'est une trajectoire politique. Ce n'est pas une simple carte marine : c'est un réseau de relations. Ce n'est pas un espace figé : c'est le reflet du monde. Si nous voulons que la Méditerranée continue à jouer dans le futur le rôle majeur qu'elle a historiquement joué, nous devons la concevoir comme un laboratoire de coopération novatrice, et non comme un simple champ de conflit. 

Même en tenant compte de cette réflexion de Fernand Braudel : « La Méditerranée n’est pas une mer : elle est mille choses à la fois. Non pas un paysage, mais une multitude de paysages. Non pas une civilisation, mais une série de civilisations qui se chevauchent. »

Il est nécessaire d'accepter cette multiplicité sans la simplifier, en la transformant en une ressource politique et culturelle pour notre pays, pour l'Europe et pour le monde à venir, notamment au regard des derniers développements de la politique mondiale. 

En effet, compte tenu de l'abandon quasi total de l'Europe par ce qui fut jadis son plus grand allié, et dans l'attente des transformations espérées qui en découleront pour la construction d'une Europe véritablement cohérente et intégrée, il serait judicieux que les pays méditerranéens européens s'attaquent dès maintenant plus concrètement à un domaine dont dépendent, peut-être plus qu'ailleurs, notre existence et notre bien-être. L'Espagne, la France, l'Italie et la Grèce, auxquelles s'ajouteraient le Portugal et, pourquoi pas, la Turquie, pourraient aborder l'ensemble des questions susmentionnées dans un cadre de coopération et de sécurité, en les partageant avec les pays du sud de la Méditerranée, afin de prévenir les conflits, d'apaiser les tensions, de réguler conjointement les processus et de mettre fin aux situations d'instabilité.

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GUERRA E PACE - GUERRE ET PAIX.

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 Guerra e pace

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Les guerres ne se sont jamais terminées par des « paix justes », notamment parce qu’il ne s’agit pas d’un concept absolu, mais plutôt susceptible d’être perçu de manières relativement différentes par les parties adverses. En fin de compte, il s’agit d’un concept qui relève davantage de la propagande que du concret. A la fin d'une guerre, il y a toujours quelqu'un qui a gagné et quelqu'un qui a perdu, dans les diverses déclinaisons où l'on peut lire une victoire ou une défaite. Il n’y a qu’une seule paix juste : celle qui naît du traitement diplomatique des problèmes, de l’équilibre des pouvoirs, du partage de la sécurité, de la reconnaissance mutuelle, des garanties mutuelles, de la maîtrise de l’instrument militaire nécessaire, du développement du dialogue. Ces facteurs peuvent prévenir et éviter les guerres. Ou bien ils peuvent reconstruire la paix après une guerre. Tant que la défaite est reconnue, les massacres et les dévastations ne se perpétuent pas sans issue, des visions profondes sont élaborées sur les relations entre les pays et entre les puissances, et les problèmes et les questions qui ont déclenché la guerre sont ramenés sur la table des négociations. Tout cela implique de la douleur, des compromis, des négociations longues et parfois épuisantes ; il faut aussi accepter les impositions, car il n’est pas toujours possible de négocier sur un pied d’égalité. Dans ces termes, les nombreux échecs de l’Union européenne au cours des dernières décennies sont mis en évidence, depuis qu’elle a abandonné l’approche fondée sur le dialogue qui avait été ouverte à l’époque de Gorbatchev pour s’aligner sans esprit critique sur la logique de l’élargissement autoréférentiel de l’OTAN dirigée par les États-Unis vers les frontières de la Russie. Non pas la maison commune « de Vancouver à Vladivostok », espérée par le leader historique russe, en substance, mais la chute progressive et ruineuse d’Helsinki au Donbass.

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L’Europe a manqué de nombreuses occasions de croissance, de cohésion et de développement d’un rôle international non marginal ; elle aurait pu tenter de résister (même si ce n’était pas facile) à la poussée vers l’élargissement de l’OTAN, en valorisant la logique et les outils de l’OSCE, qui découlent directement du processus d’Helsinki ; elle aurait pu promouvoir avec plus de force qu’on ne l’a tenté une identité spécifiquement européenne au sein de l’Alliance atlantique ; il aurait pu lancer des paroles et des programmes de paix et de cessation des combats à la veille ou au début de la guerre en Ukraine ; aurait pu, à tout moment au cours de ces trente longues années, remettre l’accent sur la nécessité de concevoir la sécurité européenne en termes collectifs. Certes, l’Europe n’avait pas et n’a pas la force militaire ni la cohésion politique pour imposer tout cela ; mais elle aurait au moins acquis une autorité capable de lui permettre un rôle d'interlocuteur, au fil des années et maintenant, à l'heure où se poursuivent les hypothèses de cessation de la guerre en Ukraine. Il aurait pu encore aujourd'hui, malgré tout, récupérer une partie du temps et des messages politiques qui ont pu être dispersés au cours des trente dernières années, afin de regagner un minimum de crédibilité. Au lieu de cela, il a produit les cinq points tardifs qui ont émergé du dernier sommet et l’accord pour une militarisation coûteuse, risquée et non planifiée. 

La déclaration du Conseil européen extraordinaire de Bruxelles du 6 mars, approuvée par vingt-six sans le consentement du Hongrois Viktor Orban, confirme les principes que les Européens reconnaissent pour parvenir à une « paix juste » en Ukraine : a) il ne peut y avoir de négociations sur l'Ukraine sans l'Ukraine ; (b) il ne peut y avoir de négociations affectant la sécurité européenne sans la participation de l’Europe ; (c) toute trêve ou tout cessez-le-feu ne peut avoir lieu que dans le cadre d’un processus conduisant à un accord de paix global ; d) tout accord de ce type doit être accompagné de garanties de sécurité solides et crédibles pour l’Ukraine, qui contribueront à dissuader toute future agression russe ; e) la paix doit respecter l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. 

Ces principes, qui auraient été dignes d'être pris en considération et susceptibles d'influencer le cours des choses au début immédiat du conflit, sont aujourd'hui complètement dépassés par les événements, étant donné l'intention américaine de terminer la guerre de toute façon, même en opérant avec une certaine brutalité, et risquent d'apparaître hors du temps et complètement en contraste avec ce qui, qu'on le veuille ou non, se passe. En fait, l’Europe n’a aujourd’hui ni la force ni l’autorité de les mettre sur la table des négociations avec un quelconque espoir. Kiev, et peut-être l’Europe, apparaîtront probablement dans le tableau final, mais seulement après que les décisions auront déjà été prises par les acteurs de soutien américains et russes. Les principes énoncés dans les cinq points, soutenus et plus largement modulés vers le milieu des années 90, ou fermement proclamés au début de la guerre, auraient peut-être pu avoir un certain succès. Aujourd’hui, malheureusement, ils sont confrontés à une réalité désagréable, à laquelle l’Europe a contribué par son indolence de plusieurs décennies et par les positions aveugles adoptées au début du conflit armé. 

Le réarmement proposé par von der Leyen souffre de la même indolence qui dure depuis des décennies. La défense européenne commune est une question importante, à laquelle il aurait fallu réfléchir dès la fin de la Guerre froide, car il était clair dès lors que les orientations sécuritaires américaines allaient progressivement s'éloigner de l'Europe (les attitudes inciviles et vulgaires de Trump ne sont que l'accélération d'un processus commencé il y a quelque temps). La défense commune n’est cependant pas une simple question de savoir combien investir dans l’armement, mais plutôt de savoir comment collaborer entre les pays, les états-majors, les industries militaires ; quelles structures intergouvernementales ou communautaires mettre en place pour la gestion de la défense ; quel concept stratégique adopter ; de la manière de nous libérer des approvisionnements américains en développant une recherche solide et collective et une production européenne commune. 

Mais surtout, il nous faut savoir et décider à quoi servira la défense européenne : une Europe unie et cohésive, ou un ensemble de pays diversement unis et souvent querelleurs ? Paradoxalement, les investissements prônés par Von der Leyen, qui seront exclusivement nationaux, n’auront d’autre résultat que d’accroître les achats d’armement américains et d’anéantir complètement l’espoir de maintenir un semblant d’État-providence sur notre continent. De plus, l'Europe, armée selon les décisions adoptées à Bruxelles, compte tenu des divisions existant entre ses membres et de l'absence, si ce n'est rhétoriquement proclamée, d'une vision commune, risque d'être encore plus faible, car il n'est pas certain - jusqu'à ce qu'un véritable projet unificateur et unitaire soit enfin élaboré - que les différents membres mettent réellement en commun leurs armes pour affronter ensemble les crises du futur. Alors autant dire les choses par leur nom : nous allons augmenter les budgets militaires et acheter davantage d’armes aux Américains dans l’espoir (pas encore garanti) qu’ils ne nous abandonneront pas complètement. Pas une belle vision. Pas un gros projet. 

Lorsque tout va mal, il serait bon d’admettre les erreurs et de repenser les processus à mettre en place pour sortir de la confusion. Les tentatives maladroites de réparer trente années d’erreurs en quelques jours accroissent la confusion et sapent encore davantage l’autorité potentielle que l’Europe, malgré tout, mérite et qu’elle doit absolument reconstruire. Certainement pas avec les déclarations du président Macron : les deux cent quatre-vingt-dix bombes atomiques dont il semble disposer comparées aux six mille russes, ne semblent pas suffisantes pour une véritable politique de dissuasion, qui est finalement confiée non pas à un organe collectif mais à la décision discrétionnaire du président de la France lui-même. Et même pas sous la direction du Royaume-Uni, dont la trajectoire historique a toujours été d’empêcher toute croissance en Europe. L’inquiétude selon laquelle la Russie se prépare à attaquer l’Europe, et que nous devrions donc prendre des décisions d’urgence, ne semble pas non plus plausible.

Certes, des inquiétudes inquiétantes pèsent sur la situation, comme la crainte d’une interruption de la couverture américaine de l’Alliance atlantique. L’Europe doit certainement s’y préparer ; elle aurait même dû commencer à s’y préparer depuis un certain temps. Mais la précipitation de ces jours n’aide pas. Voici donc cinq points alternatifs à ceux du sommet extraordinaire qui, dans la situation actuelle, seraient certainement plus productifs que ceux actuels : 

  • L’Europe suit de manière réaliste la cessation souhaitée des combats en Ukraine et s’engage, à partir de cette cessation, à entamer un large dialogue avec les États-Unis, la Russie et l’Ukraine elle-même afin de développer un projet de sécurité collective en Europe, collectivement garanti et visant l’équilibre et la paix ;
  • consciente du rôle qu'elle aura à jouer à l'avenir pour sa propre sécurité et pour l'équilibre pacifique des puissances et des alliances, l'Europe entamera immédiatement un processus sérieux d'unification, en matière de politique générale et de défense, même sur une base partielle des membres qui entendent l'adopter ;
  • le renforcement de la défense européenne, qui se développera sur la base du plus large partage industriel et stratégique, ne sera pas conçu contre un adversaire qui ne manifeste pas d'intentions hostiles, mais sera compris comme un instrument d'équilibre politique et militaire entre des pays et des groupes de pays qui souhaitent un développement pacifique des relations internationales ;
  • malgré les mérites de la défense, l’Europe mettra l’instrument militaire au service de la diplomatie et de l’approche négociatrice des relations internationales ;
  • L’Europe, en respectant et en réaffirmant ses principes fondateurs, poursuit la paix et la collaboration, ainsi que l’unité de but nécessaire pour résoudre les problèmes mondiaux.

Dans un tel cadre, qui combinerait l'indispensable réalisme avec la noblesse des principes, les besoins politiques et militaires avec le lancement d'un véritable projet unitaire, le pragmatisme imposé par les faits avec la vision idéale, un dialogue avec les Américains et les Russes devrait être engagé immédiatement. Sans l’arrogance de la puce, conscient des termes politiques minimaux et de la marginalité dans laquelle l’Union européenne est tombée après des décennies de bêtises, mais récupérant le bagage d’idées, de principes, d’attitude de dialogue que l’Europe possède aussi et dont elle a parfois fait preuve. 

Aussi parce que, tandis que nous préparons l’avenir, et étant donné que les adversaires de l’Europe sont désormais des deux côtés, nous ne pouvons pas nous empêcher de parler avec les deux, pour éviter de finir écrasés ; Si on le place au niveau de la confrontation armée, ou de la dissuasion, et en supposant qu'on commence à y travailler immédiatement, cela prendra au moins dix ans.

Mario Boffo, 12 mars 2025

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War and peace ?

Born in Naples, Mario BOFFO is an Italian diplomat and the author of several novels. He has served as ambassador in Yemen and Saudi Arabia, among other postings. He contributes to several journals, including LAB Politiche e Culture, a partner of I-Dialogos.

Wars have never ended with "just peace" agreements—mainly because “just peace” is not an absolute concept, but one that is perceived quite differently by opposing parties. Ultimately, it is a concept rooted more in propaganda than in reality. At the end of any war, there is always someone who wins and someone who loses, in the various ways that victory or defeat can be interpreted. There is only one just peace: the one born out of diplomatic handling of problems, a balance of power, shared security, mutual recognition and guarantees, control over the necessary military instrument, and the development of dialogue. 

These factors can prevent and avoid wars. Or, they can rebuild peace after a war.As long as defeat is acknowledged, massacres and devastation do not persist without resolution; profound visions are developed regarding the relationships between countries and powers; and the problems and issues that triggered the war are brought back to the negotiating table. All this entails pain, compromise, and often long and exhausting negotiations; one must also accept impositions, since it is not always possible to negotiate on equal footing.In these terms, the many failures of the European Union over recent decades are glaring—since it abandoned the dialogue-based approach opened during the Gorbachev era, to instead align uncritically with NATO’s self-referential expansionist logic, led by the United States, toward Russia’s borders. Not the common house "from Vancouver to Vladivostok" hoped for by the historic Russian leader, but rather the gradual and ruinous collapse from Helsinki to Donbas.

Europe has missed many opportunities for growth, cohesion, and the development of a non-marginal international role. It could have attempted (albeit with difficulty) to resist NATO's expansionist push, by enhancing the logic and instruments of the OSCE, which directly stem from the Helsinki process. It could have more forcefully promoted a distinctly European identity within the Atlantic Alliance. It could have launched messages and initiatives for peace and cessation of hostilities at the eve or onset of the war in Ukraine. At any moment during these long thirty years, it could have reasserted the need to conceive of European security in collective terms.Admittedly, Europe neither had nor has the military strength nor political cohesion to impose all of this; but it could at least have acquired the authority needed to play a role as an interlocutor—over the years, and now again, at a time when discussions continue regarding the end of the war in Ukraine. 

Even today, it could recover some of the lost time and scattered political messages from the past three decades, to regain a minimum of credibility. Instead, it produced the belated five points that emerged from the last summit, along with an agreement for costly, risky, and unplanned militarization.

The declaration of the extraordinary European Council in Brussels on March 6, approved by twenty-six members without the consent of Hungary’s Viktor Orban, reaffirms the principles that Europeans recognize as necessary to achieve a “just peace” in Ukraine:a

) there can be no negotiations about Ukraine without Ukraine;

b) there can be no negotiations affecting European security without the participation of Europe;

c) any truce or ceasefire must be part of a process leading to a comprehensive peace agreement;

d) any such agreement must be accompanied by strong and credible security guarantees for Ukraine, to help deter any future Russian aggression;e) peace must respect Ukraine's independence, sovereignty, and territorial integrity.These principles, which would have been worthy of consideration and capable of influencing events in the immediate aftermath of the conflict’s outbreak, are now completely overtaken by events—given the American intention to end the war by any means necessary, even with a certain degree of brutality. 

They now risk seeming out of touch, and completely at odds with what, like it or not, is happening.In truth, Europe today has neither the strength nor the authority to place these points on the negotiating table with any hope of success. Kyiv—and perhaps Europe—will likely appear in the final picture, but only after decisions have already been made by the American and Russian backers. The principles outlined in the five points, if asserted and more broadly developed around the mid-1990s or firmly proclaimed at the start of the war, might have had some success. Today, unfortunately, they are faced with an unpleasant reality—one that Europe itself helped create through decades of passivity and the blind stances taken at the onset of the armed conflict.

The rearmament proposed by von der Leyen suffers from the same decades-old inertia. A common European defense is an important issue—one that should have been considered at the end of the Cold War, when it became clear that U.S. security priorities would gradually diverge from Europe’s. (Trump’s uncivil and crude behavior is merely an acceleration of a process that had already begun.) However, common defense is not simply about how much to invest in arms, but about how countries collaborate—their military commands, defense industries; what intergovernmental or community structures to establish for defense management; what strategic concept to adopt; and how to break free from American suppliers by developing strong, collective research and European joint production.

Most importantly, we must know and decide what European defense is for: a united and cohesive Europe, or a grouping of loosely aligned and frequently quarrelsome countries? 

Paradoxically, the investments advocated by von der Leyen, which will be made on a national basis only, will merely increase purchases of American weapons and entirely crush the hope of preserving any semblance of a welfare state on our continent. Moreover, Europe, armed as per Brussels' decisions, considering the divisions among its members and the absence—beyond rhetorical declarations—of a common vision, risks becoming even weaker. Without a genuine unifying project, it is not at all certain that the various members will truly pool their weapons to face future crises together.

So let’s call things by their name: we are increasing military budgets and buying more American weapons, in the (still uncertain) hope that the U.S. will not completely abandon us. Not a noble vision. Not a grand plan.When everything is going wrong, it would be wise to admit mistakes and rethink the processes needed to emerge from the confusion. Clumsy attempts to make up for thirty years of errors in just a few days only deepen the confusion and further erode the potential authority that Europe—despite everything—deserves and must rebuild.

Certainly not with President Macron's statements: the two hundred and ninety nuclear bombs he seems to have at his disposal, compared to Russia's six thousand, hardly seem sufficient for a genuine deterrence policy—especially when such a policy ultimately rests not with a collective body but with the discretionary decision of France’s president alone. Nor under the leadership of the United Kingdom, whose historical trajectory has always aimed to prevent any European consolidation.

The concern that Russia is preparing to attack Europe—and that we must therefore take emergency measures—also does not seem credible. Of course, serious concerns hang over the situation, such as the fear of losing American coverage under NATO. 

Europe must prepare for that. In fact, it should have started preparing some time ago. But the rush of recent days is not helping.Here, then, are five alternative points to those from the extraordinary summit, which, in the current situation, would certainly be more productive:

  • Europe realistically supports the desired cessation of hostilities in Ukraine and commits, starting from this cessation, to initiating a broad dialogue with the United States, Russia, and Ukraine itself to develop a collectively guaranteed European security project aimed at balance and peace;
  • Aware of the role it must play in the future for its own security and for peaceful balance among powers and alliances, Europe will immediately begin a serious unification process—regarding general policy and defense—even among only the willing member states;
  • The strengthening of European defense, developed through the broadest possible industrial and strategic sharing, will not be conceived as being against an adversary that does not display hostile intentions, but rather understood as an instrument of political and military balance among countries and groups seeking peaceful international relations;
  • Despite the merits of defense, Europe will place the military instrument at the service of diplomacy and a negotiation-based approach to international relations;
  • Europe, while respecting and reaffirming its founding principles, pursues peace and cooperation, along with the unity of purpose needed to address global challenges.

In such a framework—one that combines necessary realism with noble principles, political and military needs with the launch of a genuine unifying project, pragmatism with visionary ideals—a dialogue with the Americans and the Russians should be initiated immediately. 

Without arrogance, conscious of the political limits and marginalization into which the European Union has fallen after decades of blunders, but recovering the wealth of ideas, principles, and dialogue-oriented attitudes that Europe still possesses—and has, at times, demonstrated.

All the more so because, as we prepare for the future—and given that Europe’s adversaries now lie on both sides—we cannot avoid speaking with both, lest we end up crushed. If placed on the level of military confrontation or deterrence, and assuming we start working on it immediately, it will take at least ten years.

Mario Boffo, March 12, 2025