En Italie : dialogue à gauche. Giuseppe GILIBERTI et Chiara GELONI. (Bologne)

En Italie : dialogue à gauche. Giuseppe GILIBERTI et Chiara GELONI. (Bologne)

Giuseppe GILIBERTI e Chiara GELONI erano a Bologna lo scorso 1° febbraio per un dibattito sui valori della sinistra, organizzato dall’Unione del Partito Democratico di Navile, il quartiere più popoloso della città. La conferenza si apre con questa conversazione tra un giornalista di fama e il direttore del LAB Politiche e Culture. Un dibattito che interessa ben oltre la sola Italia./ Giuseppe GILIBERTI et Chiara GELONI étaient à Bologne, ce 1er février dernier, pour un débat sur les valeurs de gauche, organisé par l'Union du Parti Démocratique de Navile, le quartier le plus peuplé de la ville. La conférence s'ouvre sur cette conversation entre un journaliste de renom et le directeur du LAB Politiche e Culture. Un débat qui intéresse bien au-delà de la seule Italie. Bologne, le 19 avril 2026

GIUSEPPE GILIBERTI, historien du droit, est né a Naples en 1950 et vit à Bologne. Il a été professeur ordinaire de Fondations du droit européen à l'Université d'Urbino et est à present chercheur à l'Istituto di Studi Mediterranei (ISMED-CNR) de Naples. Il a coordonné des réseaux universitaires européens ('Immaginare l'Europa', 'A Philosophy for Europe') et a été président du Management Board de l'Euro-Mediterranean University de Piran, en Slovenie. Il est, avec l'appui d'une équipe de rédacteurs, dont Luigi GRAVAGNUOLO, rédacteur en chef de la publication lancée en janvier 2024,  culture politique progressiste LAB promue par la Fondation 2000 de Bologne en partenariat avec I-Dialogos. Parmi ses oeuvres: Diritti umani. Un percorso storico (Giappichelli, Turin 1990) ; Identité européenne et droits de l’homme (Fondation D. Mitterrand, Paris 1997); Cosmopolis. Politics and Law in the Cynical-Stoic Tradition (ESA, Pesaro 2006) ; Introduzione storica ai diritti umani (Giappichelli, Turin 2012). Giuseppe est chroniquer et partenaire de I-Dialogos.

Chiara GELONI est journaliste au quotidien Il Popolo, après avoir été rédactrice adjointe d’Europa, et de Youdem, la chaine TV du Parti Démocrate , sous la présidence de Pier Luigi Bersani. Elle publié « Highlander : History, Relies and Ideals of the First Republic » ‘Memori, 2010), et « Titanic : How Renzi sank the Left » (Paper First, 2019.

https://www.labpolitiche.it

Giuseppe GILIBERTI e Chiara GELONI erano a Bologna lo scorso 1° febbraio per un dibattito sui valori della sinistra, organizzato dall’Unione del Partito Democratico di Navile, il quartiere più popoloso della città. La conferenza si apre con questa conversazione tra un giornalista di fama e il direttore del LAB Politiche e Culture. Un dibattito che interessa ben oltre la sola Italia.

Giuseppe GILIBERTI et Chiara GELONI étaient à Bologne, ce 1er février dernier, pour un débat sur les valeurs de gauche, organisé par l'Union du Parti Démocratique de Navile, le quartier le plus peuplé de la ville. La conférence s'ouvre sur cette conversation entre un journaliste de renom et le directeur du LAB Politiche e Culture. Un débat qui intéresse bien au-delà de la seule Italie.  Bologne, le 19 avril 2026

Giuseppe Giliberti: La question que je poserais immédiatement est : pourquoi nous définissons-nous comme de gauche ? Pourquoi pas « en haut », « en bas », « devant » ? D’où vient cette métaphore spatiale ? Les historiens répondent souvent à des questions aussi directes par des explications vagues et complexes. Cependant, dans ce cas précis, je peux vous donner une date précise : le 28 août 1789. 

La Révolution française venait d’éclater et le Tiers État – c’est-à-dire les représentants du peuple aux États généraux convoqués par le roi – s’était séparé de l’aristocratie et du haut clergé pour former l’Assemblée nationale. L’objectif était de rédiger une constitution affirmant la souveraineté populaire. 

L’une des premières questions à l’ordre du jour concernait le rôle du roi : devait-il avoir le pouvoir de suspendre les lois approuvées par l’assemblée législative ? Le président de l’Assemblée a ordonné aux partisans du veto royal de se placer à droite de l’hémicycle et à ceux qui souhaitaient contester cette prérogative de se placer à gauche. 

Cette métaphore connut rapidement un immense succès. La droite souhaitait préserver la structure hiérarchique de la société et de l'État. La main droite était généralement dominante : elle représentait la tradition, l'ordre établi et la fidélité au serment. La gauche était la main du diable (de fait, les gauchers étaient considérés comme déviants). C'est pourquoi les Jacobins, l'aile la plus radicale de la Révolution, commencèrent à se considérer comme de gauche, avant d'opter pour une autre métaphore spatiale : ils se positionnèrent dans la partie supérieure de l'assemblée (la Montagne), s'opposant, par leur pureté et leur fermeté, aux Girondins modérés (la Plaine). 

Le concept moderne de gauche est apparu lorsqu'une nouvelle entité sociale, le mouvement ouvrier, s'est affirmée comme une opposition à l'ordre établi, indépendamment de toute affiliation parlementaire. Elle a alors commencé à adopter sa propre idéologie, ses propres formes d'organisation et ses propres symboles. Ce concept est né d'une polarisation sociale qui s'est développée particulièrement dans les villes, à la suite de la révolution industrielle et de la création de l'usine capitaliste. 

Vers 1830, les premières organisations politiques ouvrières virent le jour : en Angleterre, le parti chartiste réclamait une charte des droits des travailleurs ; à Lyon, les ouvriers du textile commencèrent à afficher des signes manifestes d'altérité radicale, à commencer par le drapeau rouge. Symbole jacobin à l'origine, il était menaçant car il évoquait la Terreur et, simultanément, le sang des ouvriers assassinés. Le terme « compagnon » fit son apparition, désignant la personne avec qui l'on partageait le pain au travail, terme plus tard supplanté en France et dans d'autres pays par le terme militariste de « camarade ». Vinrent ensuite le poing levé et l'« Internationale », chant de la Commune de Paris de 1871. Enfin, en 1892, le symbole le plus important de tous : la faucille et le marteau. Logo du Parti socialiste italien, récemment fondé à Gênes, il figura sur les premières cartes de membre et s'imposa rapidement dans toutes les autres sections de l'Internationale, devenant l'emblème du mouvement ouvrier. 

Après 1848, année de la publication du Manifeste du Parti communiste par Marx et Engels , de nombreux mouvements de gauche, notamment en Europe, s'organisèrent en grandes associations : la Première Internationale (1864-1876), la Deuxième (1889-1916) et la Troisième, l'Internationale communiste (1919-1943). La Révolution russe de 1917 divisa brutalement le mouvement ouvrier entre sociaux-démocrates et communistes, entre réformistes et révolutionnaires. Tous partageaient cependant le même objectif programmatique, apparemment bien défini : le socialisme. 

Que signifiait le socialisme, néologisme apparu en France vers 1820 ? Personne ne savait précisément ce qu’impliquait la socialisation des moyens de production. Certains l’interprétaient – dès les premières expériences utopiques des années 1840 – comme une forme d’autogestion ou de coopérativisme. D’autres, et finalement l’ensemble du mouvement ouvrier occidental, l’ont longtemps interprété comme la nationalisation des moyens de production. Pour les marxistes, le socialisme était censé être une étape transitoire vers une société véritablement communiste, où le salariat et les classes sociales seraient abolis, entraînant ainsi la disparition progressive de l’État. 

Après la mort de Marx puis d'Engels, à la fin du XIXe siècle, un débat s'est développé au sein du mouvement ouvrier, notamment au sein du Parti social-démocrate allemand (SPD), le plus ancien parti socialiste d'Europe, sur la manière d'instaurer une société socialiste. L'objectif ultime était la nationalisation des moyens de production, mais comment y parvenir ? 

Par une transition rapide, une prise de pouvoir révolutionnaire et éclair, ou par la mise en œuvre d'une stratégie de réformes s'appuyant sur l'action des syndicats, des coopératives et la participation aux élections ? Telle était la grande division qui traversait le mouvement ouvrier. 

Redéfinir le concept de gauche ?

Aujourd'hui, cependant, nous nous trouvons dans une situation radicalement différente, qui nous oblige à redéfinir le concept de gauche. Autrement dit, nous nous trouvons dans une situation historique où la perspective de nationalisation des moyens de production – en particulier la perspective communiste et révolutionnaire – a clairement échoué. 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, et surtout depuis les années 1990 (la « troisième voie », la chute du mur de Berlin, le tournant de Bologne), la nécessité de revoir entièrement non seulement les voies de transition, mais aussi le concept même de socialisme, est devenue de plus en plus évidente. 

La social-démocratie allemande a commencé à remettre en question l'idée que le socialisme impliquait la nationalisation des moyens de production. Le programme de Bad Godesberg, en 1959, a précisément contesté cette idée : le socialisme ne peut se réduire à cela, il ne constitue pas un progrès par rapport au capitalisme, et ce n'est pas pour cela que nous luttons. Le Parti travailliste britannique a poursuivi ce débat, ne renonçant qu'à partir des années 1990 à la clause de ses statuts qui liait son action à l'idée de nationalisation des moyens de production. 

De la nécessité de repenser le concept même de socialisme

De nouvelles approches de la question de la nature du socialisme, et donc de celle de la gauche, refont surface, puisant leur inspiration dans les cultures libérale, progressiste catholique et écologiste. Nous pourrons aborder cette question ultérieurement, mais je tiens d'ores et déjà à souligner la nécessité de définir l'objectif global : l'échec simultané des deux conceptions de la gauche, communiste et social-démocrate-réformiste, et la nécessité de repenser le concept même de socialisme, le modèle de société que nous souhaitons proposer. Il est essentiel d'entreprendre ce travail de définition, car sans une vision claire de la société que nous voulons construire, nous serons incapables de communiquer nos objectifs et la logique de notre démarche. 

À partir des années 1990, un discours fondé sur deux principes s'est développé en Amérique et en Europe : la lutte des classes est terminée et nous sommes tous devenus des classes moyennes. 

Ces deux affirmations illusoires ont également séduit la gauche occidentale. La gauche européenne a alors commencé à se définir non plus comme de gauche, mais comme de centre-gauche. 

Ainsi, par exemple, le Parti démocrate s'est initialement positionné comme centre-gauche. Le Parti travailliste britannique s'est dit centriste, le SPD allemand « Neue Mitte », le nouveau centre. Ainsi, pendant près de deux décennies, la gauche a renié ses valeurs. Elle a adhéré au discours selon lequel le conflit social est terminé, l'histoire est achevée, car le capitalisme a définitivement triomphé et le système démocratique libéral qui lui est lié a définitivement gagné. 

Ce n'est pas le cas. Nous sommes là, nous prenons conscience que l'histoire n'est pas terminée et que la société capitaliste dans son ensemble doit être repensée. 

Nous ne pouvons pas nous contenter de corriger des problèmes marginaux ou de mieux gérer un tel système, qui menace l'espèce humaine d'extinction. Devons-nous donc revenir à l'idée de nationaliser les moyens de production ? Non, nous devons inventer une autre approche, un autre modèle où le socialisme est envisagé non pas comme un système utopique, mais comme une politique « pro-travailleurs », aboutissant à une redistribution du pouvoir et des revenus qui profite aux travailleurs. 

La majorité de la population n'appartient plus au prolétariat au sens des XIXe et XXe siècles. Cependant, la fin du prolétariat industriel ne signifie pas la fin du travail subalterne, dans les secteurs privé et public, sous les formes d'une autonomie illusoire. 

De nouvelles stratifications sociales et de nouvelles formes de travail émergent, mais le travail subalterne persiste. La distinction entre ceux qui contrôlent la production et ceux qui sont contrôlés s'est même accentuée. 

Chiara Geloni :  C'est étrange de parler des principes de la gauche, surtout à Bologne. On la vit pleinement : je ne parle pas des décisions individuelles du Parti démocrate, d'aujourd'hui ou de demain, ni de ses dirigeants, mais d'une culture, du fruit de choix fondamentaux que l'on perçoit dès qu'on pose le pied dans cette ville et qui permettent de reconnaître un Bolonais, pas seulement à son accent, même dans les situations les plus diverses. Peut-être devriez-vous m'en parler. D'autant plus que je ne suis ni professeur ni théoricien, mais journaliste, et je ne me vois pas vous donner un cours magistral. Heureusement que Giuseppe Giliberti a été si complet, solide et systématique dans son explication, ce qui me permet simplement d'essayer de vous dire pourquoi je suis de gauche, pourquoi je l'ai toujours été et pourquoi je le suis encore aujourd'hui, même si je ne suis peut-être pas le genre de personne de gauche que vous attendez. 

Honnêtement, je ne suis même pas sûr d'être une sympathisante du PD. Disons que oui, assez souvent, mais je ne suis pas sûr d'être toujours un partisan du Parti démocrate. Ce n'est pas vraiment facile de l'être systématiquement. 

Mais Giuseppe m'a encouragée, me rappelant à juste titre que nous ne sommes plus en 1990, époque où il fallait encore expliquer que la gauche pouvait aussi impliquer des origines différentes. Dans les années 90, je devenais adulte, je votais, j'étais animatrice de jeunesse pour l'Action catholique dans mon diocèse et j'étais la fille d'un conseiller démocrate-chrétien en Toscane – un conseiller régional qui avait auparavant fait partie de l'opposition en Toscane, puis qui était devenu conseiller à cette époque grâce aux décisions, que nous connaissons tous, qui ont donné naissance au parti Ulivo. 

Je n'appréciais guère les Démocrates-chrétiens, mais je ne pouvais les ignorer : parce que j'étais catholique, parce que je dirigeais une association catholique, et aussi parce que j'étais fille. 

Un mot que j'aimais cependant, c'était « gauche ». Bersani, avec qui je collabore aujourd'hui avec joie et fierté – preuve qu'on peut être de gauche de bien des manières, moi à la mienne, lui à la sienne, et pourtant se comprendre profondément – dit que la gauche est une fleur sauvage. Un instinct, quelque chose qu'on comprend dès l'enfance, comme, pour l'expliquer, être du côté des Indiens plutôt que des cow-boys, ou du côté d'Hector plutôt que d'Achille. Il raconte souvent, comme vous l'avez peut-être entendu, que, par instinct de justice, il a organisé une grève des enfants de chœur lorsqu'il était enfant. Mon instinct de gauche, lui, me vient de mon éducation catholique. 

Dans les années 1990, un livre a été publié par un évêque que vous connaissez peut-être pour d'autres raisons que moi à l'époque. Il s'agissait de Luigi Bettazzi, évêque d'Ivrée. Vous vous souvenez certainement de lui car il avait correspondu avec Berlinguer, précisément sur ces thèmes de la rencontre entre la gauche et les catholiques. J'ignorais tout cela à ce moment-là, mais j'ai découvert ce bel homme aux magnifiques yeux bleus, qui avait participé au Concile, l'auteur de ce petit livre intitulé « La Gauche de Dieu ». 

Dans un résumé du livre que j'ai trouvé en ligne, Monseigneur Bettazzi écrit : « Si l'on veut identifier la droite à la promotion de la liberté et la gauche à la promotion de la justice, il semble que la liberté puisse être atteinte par la raison, mais que seules des motivations religieuses permettent de tendre vers une justice non imposée . » 

En bref, Bettazzi affirme que l'instinct de justice est inhérent au croyant. Cette affirmation en dérangera peut-être certains, mais demandons-nous : croyants en quoi ? Il n'est pas nécessaire de penser aux croyants en Dieu. Cette phrase signifie peut-être qu'être de gauche signifie avoir des valeurs, croire en certaines valeurs. « Et puisque », poursuit Monseigneur Bettazzi, « la main droite a toujours été honorée, tandis que la gauche a été perçue comme une expression de faiblesse (« la main du diable », comme nous l'avons dit précédemment) , et puisque Jésus-Christ est venu renverser les schémas habituels du pouvoir, il m'a semblé que la solidarité et l'humilité au service des autres pouvaient amener à conclure que ce type de gauche était celui que Dieu favorisait . » 

Mais surtout, de ce livre, je n'ai jamais oublié une méditation de Bettazzi sur le passage de l'Évangile du Jugement dernier : celui que Michel-Ange a immortalisé dans la chapelle Sixtine. 

L'Évangile selon Matthieu dit : « Il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs, et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire, j'étais étranger et vous m'avez accueilli, j'étais nu et vous m'avez vêtu, j'étais malade et vous m'avez visité, j'étais en prison et vous êtes venus me voir.” 

Ainsi, les brebis sont à la droite de Dieu, et les boucs, qui n'ont pas accompli toutes ces choses, sont à sa gauche, du côté du diable. » 

Mais si on les considère comme un tableau, comme si l'on contemplait la fresque de la chapelle Sixtine, ou comme si le ciel s'ouvrait et que nous pouvions assister à ce jugement en levant les yeux, de quel côté se trouveraient ces justes ? À gauche. Ils seraient ceux de gauche. Il ne s'agit pas d'une indication politique (je sais bien que des opinions politiques différentes peuvent naître d'une même foi). C'est une réflexion, une sorte de pré-raisonnabilité, peut-être même pas si raisonnable. 

Et puis, il y avait aussi, vous savez, un parti démocrate-chrétien de gauche. Des discussions ont eu lieu au sein de ce parti : certains disaient que nous n’étions pas le parti de gauche des démocrates-chrétiens , mais le parti de gauche au sein des démocrates-chrétiens. Nous, ces démocrates-chrétiens imprudents, prétendions être une composante de la gauche dans ce pays. 

J’ai dit que je n’étais pas un fervent partisan des démocrates-chrétiens, mais il s’est passé quelque chose, en 1990, qui nous a fait exulter comme si nous étions au stade. C’était l’été, et nous emmenions les plus jeunes en colonie de vacances à Garfagnana, près du Passo delle Radici, sur le versant qui surplombe Modène. Évidemment, nous n’avions pas de téléphone à la maison ni sur nous, les journaux n’arrivaient pas, et deux ou trois fois par semaine, nous allions au bar du coin pour appeler nos familles. Et je me souviens de mon ami Marcello, revenant du bar et m'appelant depuis la place, voulant que je regarde par la fenêtre pour m'annoncer une nouvelle extraordinaire : cinq ministres avaient démissionné ! Ils avaient démissionné contre une loi censée consolider les prétentions de ce tyran, Berlusconi, qui avait bâti un empire médiatique en marge de la loi et qui exigeait désormais d'être photographié par une loi d'amnistie, la loi Mammì. Mais pas eux, ils avaient démissionné ! Des célébrations dignes d'un match de football, comparables à celles qui avaient suivi les buts des matchs d'Italia 90 que nous avions regardés cet été-là. De ces cinq ministres, qui m'ont peut-être donné le sentiment d'être représenté pour la première fois, je veux retenir leurs noms : Mino Martinazzoli, Calogero Mannino, Carlo Fracanzani, Riccardo Misasi ; et le cinquième était le ministre de l'Éducation, Sergio Mattarella. 

La loi Mammì fut votée le lendemain, et les ministres démocrates-chrétiens de gauche furent remplacés par le Premier ministre Andreotti quelques heures plus tard. 

Mais cette affaire marqua un tournant pour moi et pour beaucoup d'autres (heureusement, pour mon père aussi). Il y en eut d'autres, mais celui-ci fut peut-être le premier, du moins le premier de ma vie. Et cela tenait peut-être au fait que le sujet, le terreau de cette fracture, était la télévision, c'est-à-dire la communication. Ces cinq ministres et ceux qui pensaient les représenter comprenaient, même s'ils n'auraient peut-être pas pu l'exprimer ainsi à l'époque, qu'une nouvelle droite, celle de Berlusconi, était en train de construire une nouvelle hégémonie culturelle par le biais de la télévision, une hégémonie qui allait transformer le pays et en faire ce qu'il est encore en partie aujourd'hui. Et que cela ferait de l'Ulivo une histoire de résistance, souvent victorieuse mais toujours difficile, et souvent racontée sans ménagement. 

Giuseppe Giliberti : À l'époque, moi aussi je n'avais pas saisi l'importance de cette divergence et je n'avais pas apprécié les mérites éthiques de l'engagement démocratique. 

Chiara Geloni : Je m'attarderai un instant sur ce passage de la loi Mammì, car il nous invite à réfléchir à une question qui m'est souvent posée : la difficulté notoire de la gauche à communiquer. 

Il faut bien comprendre que nous – la gauche, le Parti démocrate – fonctionnons, du point de vue de la communication, comme si nous étions toujours à l'étranger. 

Silvio Berlusconi n'était pas seulement un maître de la communication : il était le maître de la communication en Italie. C'était lui qui régnait en maître : en politique, mais aussi au cinéma, dans l'édition et à la télévision populaire. Le terrain lui appartenait, il dictait les règles de la communication, il possédait les outils ; et nous avons toujours été « ses invités », en position d'infériorité psychologique et technique. Aujourd'hui encore, nous devons en être conscients, car nous n'y sommes pas à l'abri. 

Cette hégémonie n'est pas terminée et elle témoigne aujourd'hui d'une droite encore plus violente, puissante et présente dans le monde entier. Nous devons donc veiller à ne pas suivre son exemple : nous ne devons pas subordonner notre vision de la communication à celle de la droite. Hier, tout était beau et ensoleillé, comme le dit Bersani, c'est-à-dire le berlusconisme comme promesse de richesse et de bonheur pour tous. 

Aujourd'hui, c'est cette communication fondée sur la force, la peur et le populisme de la démagogie de Meloni, selon laquelle tout va bien dans le pays et les communistes sont notre seul problème, un peu comme les embouteillages à Palerme. Mais au fond, on retrouve toujours la même idée de communication : le leader qui parle directement au peuple, qui rejette tous les intermédiaires. En effet, il les diabolise, qu'on les appelle partis, syndicats, Cour constitutionnelle, Cour des comptes, ou toute forme de « communisme » qui fait obstacle au lien émotionnel entre le leader et son peuple et qui limite leur pouvoir. 

La communication, en revanche, partage la même racine que communauté, mais aussi que communisme et camarade. Elle est de gauche car elle naît de cette même idée de partage , des mêmes mots que les personnes de gauche, de tous horizons, s'approprient. Le mot communication doit également être perçu comme appartenant à la gauche, de par sa nature démocratique. Communiquer, c'est dire la vérité et la rendre compréhensible et accessible à tous. 

Le contraire de la communication, c'est la manipulation. 

Votre vérité – non pas une vérité théologique, mais la vérité de vos pensées et de vos actions – doit être transmise de manière à être digeste. Non pas en l'édulcorant pour en masquer la saveur. Non, ce que nous voulons faire comprendre doit être présenté de façon à être facile à partager, comme du pain, et la communication, qui est une technique, un outil, un moyen et non une fin, doit nous y aider. 

Et une dernière chose : j’ai une règle, et je le dis en connaissance de cause, ayant travaillé comme journaliste dans des journaux de parti et comme communicant au sein de partis politiques : les problèmes de communication ne sont jamais de simples problèmes de communication. Quand j’entends parler d’un problème qualifié de problème de communication, je me demande toujours si le message que l’on était censé transmettre était clair. Bien sûr, je sais que la situation est complexe, que le populisme est plus facile à mettre en œuvre car dire « les immigrés nous volent nos emplois » est plus rapide que de dire « il faut accueillir les gens par principe et on ne peut pas les laisser mourir en mer ou vivre dans des conditions indignes, mais l’immigration est de plus en plus une nécessité et doit être gérée au niveau européen, et une société multiethnique est plus riche et meilleure pour tous ». Évidemment, c’est plus compliqué. Mais si le message ne passe pas, demandons-nous toujours si nous le transmettons clairement, ou si, peut-être, nous ne sommes pas un peu subordonnés à un autre message. 

Je vais mettre fin à cette digression. Nous parlions de ces cinq ministres qui, presque instinctivement, ont ressenti le besoin de défendre notre démocratie face à une droite montante et autoritaire, avant même que Berlusconi n'entre en scène. Je crois que c'est précisément pour des raisons comme celle-ci que, lorsque la Constitution est en jeu, les catholiques démocrates sont appelés à prendre le devant de la scène – c'est-à-dire les catholiques issus de la culture politique de gauche au sein du Congrès national indien. Je ne parle pas de religion ; je parle d'une culture politique particulièrement apte et sensible à la défense de la Constitution. 

Ce n'est pas un hasard, je crois, si, en 2006, Oscar Luigi Scalfaro a présidé le Comité « Sauvons la Constitution » lors d'un référendum victorieux, dont l'inspiration était très similaire aux réformes que la droite a mises en œuvre vingt ans plus tard dans le système judiciaire et qu'elle promet d'appliquer plus généralement aux institutions. Et ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, en 2026, Rosy Bindi a été choisie comme porte-parole et Giovanni Bachelet comme présidente du Comité du Non lors du référendum sur la réforme Nordio. Je ne sais pas si le nom Bachelet dit quelque chose à tout le monde. Je suis passé devant le bâtiment du CSM l'autre jour. Il y a une plaque en laiton qui indique « Consiglio Superiore della Magistratura » (Conseil supérieur de la magistrature), anciennement connu sous le nom de Palazzo dei Marescialli (Palais des maréchaux). Et en dessous, on peut lire : Palazzo Vittorio Bachelet. 

Voilà pourquoi je suis indigné d'entendre dire que les catholiques du Parti démocrate sont mal à l'aise. Y a-t-il des idées à défendre, des combats politiques à mener ? Sommes-nous à la hauteur de nos prédécesseurs ? De ceux qui ont même donné leur vie pour la Constitution, pour la démocratie dans ce pays. Quel malaise ? Se pourrait-il que « catholique » au sein du Parti démocrate soit synonyme de modéré et de centriste, d'incertain, de tiède, de réticent, de sceptique, de peu enthousiaste, de « réformiste » : un terme qui n'a rien à voir avec la tradition culturelle des catholiques démocrates, mais plutôt avec la tradition socialiste et communiste ? Un catholique démocrate peut-il être parmi les indécis et les tièdes ? Ne peut-il pas être en première ligne pour la Constitution ? Le cardinal Zuppi, votre cardinal Zuppi, l'a dit il y a quelques jours à peine lors de son discours inaugural à l'assemblée de la Conférence épiscopale : ne peut-on pas être en première ligne pour la Constitution, mais aussi pour la justice et pour la paix ? 

Mais je ne veux pas passer pour une coincée, obsédée par la paroisse et la sacristie. D'autres choses m'ont attirée vers la gauche : tout un univers de chansons, d'auteurs-compositeurs-interprètes et de cinéma. C'était un peu à contre-courant des années 1980, celles de mon enfance, et aussi de l'Église dans laquelle j'ai grandi, qui, après les grandes réformes du concile Vatican II, s'était quelque peu repliée sur ses certitudes. Il y avait des débats internes sur certaines idées, mais ces idées circulaient, et aujourd'hui, grâce à Dieu et surtout grâce à ce grand don fait à l'humanité, le pape François, elles sont revenues au cœur du Magistère, y compris celui du pape Léon Ier. Aujourd'hui, le Magistère parle à nouveau de « partir des plus petits », d'une option préférentielle pour les pauvres, de paix, de lutte contre l'injustice et l'inégalité, de proximité avec les migrants. 

C’est sur ce terreau que mes choix, l’Olivier, le Parti démocrate, ont fleuri. Mais il vaut mieux maintenant aborder le présent, après s’être attardé sur les racines : car beaucoup de choses ont changé, beaucoup de temps a passé, mais la caractéristique des principes est précisément qu’ils demeurent les mêmes, même si ce monde devient de plus en plus difficile à déchiffrer sous nos yeux. Les principes servent précisément ce but : nous orienter. Et je crois que ces principes nous disent encore, comme dans les années 1990 mais aussi comme au XVIIIe siècle, que c’est nous qui voulons changer le monde. Car si nous sommes vraiment satisfaits du monde tel qu’il est, je pense que nous devons nous dire : nous ne sommes pas de gauche. C’est ce que je reproche parfois au Parti démocrate, qui interprète parfois sa vocation majoritaire comme une vocation à toujours être majoritaire, ou comme un devoir de plaire à tout le monde, de convaincre tout le monde. Je comprends la vocation majoritaire comme le choix d'être un parti au pouvoir, un parti qui ne souhaite pas être un simple témoin, ni une simple opposition, mais qui se donne les moyens de gagner. Mais si l'on veut être comme le reste du monde en tous points, alors on ne souhaite pas changer le monde. Dès lors, à quoi bon gagner ? 

Regardons autour de nous un instant. Nous sommes stupéfaits par la violence répandue chez les adolescents, leur refus d'accepter l'échec et la diversité : mais quel monde voient-ils à l'extérieur ? 

La loi du plus fort comme règle de politique étrangère et de coexistence civile. 

Aucun principe directeur dans les relations internationales ni dans les relations sociales. Cruauté et racisme envers les immigrés – il a fallu l'intervention d'un juge pour ramener chez eux Liam, le garçon au chapeau bleu, et son père. 

Une Europe  sans vision, une Europe muette

Une Europe du compromis et de la dérive sans vision, une Europe muette, qui semble parfois dire : attendez-nous, ne faites pas la paix maintenant, car nous ne sommes pas à la table des négociations ! Une économie du gaspillage, comme l'a dit le pape François ; une économie qui tue, comme le suggère le titre d'un de ses livres, engendrant exclusion sociale et dégradation de l'environnement. Un monde de plus en plus inégalitaire où les riches s'enrichissent, les pauvres s'appauvrissent, et les ressources de la Terre et de la planète sont exploitées sans discernement. Et une gauche qui se porte souvent garante du pouvoir en place et d'un politiquement correct qui n'est pas simplement « woke », mais qui s'apparente à une vérification constante des faits concluant que « ce que vous pensez est faux parce que vous êtes obligé de le penser ». Une troisième guerre mondiale par morceaux qui se profile non comme un problème, mais comme une solution : selon laquelle la guerre fait partie de l'histoire. 

La guerre n'est plus le problème ; elle devient la solution ?

Je n'adhère pas pleinement au pacifisme intégral (bien que je l'apprécie) ; je sais qu'un gouvernement de gauche aborde également les questions de sécurité, de positionnement international et de responsabilités. Mais ces dernières années, la guerre n'est plus le problème ; elle devient la solution. 

C'est ce qui est en contradiction avec l'article 11 de la Constitution : le rejet de la guerre par l'Italie signifie que même si la guerre existe et qu'elle est parfois inévitable, elle est menée dans l'intérêt de la paix, et non en envisageant de résoudre les problèmes par la guerre. 

Un parti de gauche peut-il se dispenser de questionner ces enjeux, se réfugier dans des recettes d'il y a trente ans, à l'époque où l'on parlait d'un nouveau centre, de la fin de l'histoire, de la fin des classes sociales, d'une orthodoxie rhétorique faite de mots dont le sens se vide de plus en plus de sens pour un nombre toujours plus restreint de personnes ? 

Dans ce monde transformé, quand on parle d'Occident, d'atlantisme, quand on parle de modérés, quand on parle de réformisme, que signifient ces mots ? Pour nous aussi, mais surtout en dehors de nos réunions, le mot même de « gauche » risque d'être mal compris, de se fondre dans un brouhaha de mots qui n'intéressent personne, qui n'ont aucune incidence sur leur vie, et qui ne changeront pas si « la gauche » l'emporte sur la droite actuellement au pouvoir. 

Je ne dis pas qu'il faille embrasser la tendance post-idéologique. Nous l'avons déjà fait et nous avons même théorisé à ce sujet : puisque ces sujets n'intéressaient plus personne, nous avons conclu qu'ils ne nous intéressaient plus non plus. La vérité est tout autre : nous sommes incohérents si nous pensons « comme tout le monde, mais en moins bien ». 

Et même si je sais qu'il n'existe pas une seule façon d'être de gauche, que le pluralisme est une valeur, et même une valeur de gauche, je ne suis pas certain que, systématiquement et sur tous les sujets, les mêmes principes imposent la coexistence de cent positions différentes, et qu'il soit nécessaire de concilier ces cent positions avant de parvenir à une position claire. C'est de la confusion, une confusion sur les fondements mêmes. 

Giuseppe Giliberti : Cela ne change rien au fait qu'une chose était juste : unir les progressistes issus du PCI et ceux issus du DC. Nous avons un cercle appelé Berlinguer et Moro dans ce quartier : une excellente idée, car la Guerre froide avait effectivement divisé la société italienne en camps opposés et poussé certaines franges de la gauche dans un camp et d'autres dans un autre. 

Le PCI n'est jamais parvenu à se définir comme réformiste. Avec Berlinguer, il est allé jusqu'à se dire révolutionnaire et conservateur. Il n'était ni l'un ni l'autre. C'était le véritable parti réformiste italien, qui voulait instaurer le socialisme en Italie sous les formes que nous avons mentionnées précédemment. 

Vous avez dit à juste titre plus tôt que la gauche des démocrates-chrétiens, de Dossetti, de Cronache Sociali , était de gauche. Laissons de côté les idéologies et concentrons-nous sur les intérêts sociaux : la gauche inspirée par Dossetti appartenait à ce secteur de la société lié au travail subalterne. 

La définition la plus simple de la gauche nous vient de la tradition travailliste anglaise, qui la considérait comme un parti « pro-ouvrier », défendant les travailleurs, tandis que la droite était un parti « pro-patronal », favorable aux grandes entreprises. Il s'agit là d'une simplification, car les sociétés capitalistes comportent une classe moyenne importante, que la majorité des démocrates-chrétiens, en particulier, ont su appréhender. 

Dans le contexte italien de la Guerre froide, l'idée d'une réunification de la gauche laïque du mouvement ouvrier et des démocrates-chrétiens était inacceptable. De même, il est impensable aujourd'hui d'imaginer que Moro ou Dossetti aient appartenu à la droite. Ces deux courants de la gauche auraient dû s'unir, et c'est d'ailleurs ce qui s'est produit dans la Constitution. L'article trois de celle-ci synthétise ce dialogue entre deux gauches, entre deux perspectives différentes mais compatibles sur la réforme sociale. Aujourd'hui, les fondements de cette scission se sont effondrés, ce qui permet également la reprise du dialogue avec d'autres traditions réformistes, à commencer par les socialistes libéraux. 

Je ne parle pas tant d'idéologies, mais de définir notre base sociale et le modèle de société vers lequel nous devons tendre. C'est là le point essentiel. Le travail n'est pas terminé parce que les ouvriers fordistes ont disparu ou que leur nombre a considérablement diminué. Entre les anciens ouvriers et les travailleurs agricoles, les cols blancs, les nouvelles formes d'emploi au service d'Internet et le travail précaire qui se fait passer pour du travail indépendant, ils constituent la grande majorité de la société italienne. 

Nous devons commencer par une analyse de la société, comprendre ce qu'est le travail aujourd'hui et à quelles forces sociales il doit s'allier. La gauche, et le centre-gauche en général, doivent adopter la Constitution italienne comme programme politique. Et surtout, le Parti démocrate doit être un « parti démocratique fondé sur les travailleurs », à l'image de la République italienne. 

Chiara Geloni : Il ne m'appartient pas de donner des conseils sur ce sujet, mais je pense qu'il nous faut aussi réfléchir au fonctionnement d'un parti sans voix claire, dont on ne sait souvent pas où trouver les voix, et qui se préoccupe davantage de ses médiations internes que de l'image qu'il souhaite projeter de l'extérieur, sans même disposer de l'espace ou des mécanismes nécessaires à une synthèse. 

Il ne s'agit pas d'exclure qui que ce soit ; c'est un désir, un besoin que je ressens de repartir des fondamentaux. Avec des principes clairs, on sait où se situer. On peut alors agir de différentes manières, sans pour autant se tromper complètement.

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Editorial Ii LAB Politiche e Culture , N°8

Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé (George Orwell, 1984 ).

À quoi bon étudier l'histoire ? Si vous posez la question à un étudiant, il vous répondra presque systématiquement : « Rien. » C'est une réponse involontairement cultivée, car elle fait inconsciemment écho à une position exprimée par Friedrich Nietzsche en 1874. Dans « De l'utilité et des méfaits de l'histoire pour la vie », le philosophe imagine l'homme demandant à un animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et ne me regardes-tu pas ? » S'il avait pu, l'animal aurait répondu : « C'est juste que j'ai oublié ce que je voulais dire. » Selon Nietzsche, l'histoire est néfaste car elle nous rend malheureux. Si nous apprenions à oublier, nous pourrions rejeter la civilisation, retrouver une spontanéité primordiale et vivre dans un éternel présent. 

C'est précisément ce qui semble se produire à l'ère d'Internet, où nous vivons. Dans The History Manifesto (2014), les historiens américains Jo Guldi et David Armitage dénoncent un mal typique de notre époque : l'habitude de penser à court terme, en économie, en politique et dans la vie quotidienne. L'amnésie est une expérience de masse, qui va de pair avec une méfiance envers la culture humaniste et le savoir critique. L'histoire est ainsi devenue l'une des disciplines les moins populaires, même dans les universités, pourtant parmi les institutions les plus anciennes et les plus résilientes jamais créées. Le travail des historiens lui-même est orienté vers des problèmes de plus en plus spécialisés, sectoriels et à court terme : au mieux, une journée dans la vie d'un village médiéval. En soi, cela n'aurait rien de répréhensible, mais l'abandon de l'interdisciplinarité signale une crise des motivations profondes qui sous-tendent l'étude de l'histoire. 

Comme le disait Benedetto Croce, l'histoire est toujours l'histoire du présent. Elle nous aide à comprendre qui nous sommes et où nous vivons. C'est pourquoi nous l'étudions, et c'est pourquoi l'ignorance de l'histoire est sagement cultivée aujourd'hui. Pendant des siècles, il était considéré comme un cliché de croire que l'histoire devait être étudiée comme « maîtresse de vie » (comme le disait Cicéron dans De Oratore ), c'est-à-dire pour les exemples édifiants qu'elle pouvait fournir. Dès la Renaissance, savoir lire et écrire, parler le latin et connaître les valeurs de la civilisation classique ont joué un rôle fondamental dans l'éducation des classes dirigeantes en Europe et aux Amériques. Comment un bon citoyen, une épouse honnête, un capitaine vaillant, un politicien avisé devaient-ils se comporter ? Tous étaient éduqués – dans les écoles, les universités, les séminaires épiscopaux, les académies militaires – en étudiant l'exemple de la société gréco-romaine, considérée comme un modèle extraordinaire de civilisation. Le courtisan italien y trouvait l'idéal du gentilhomme d'épée et de lettres, la vertu républicaine révolutionnaire française, le dévouement officiel allemand à l'État, l'éthique impérialiste de l'officier anglais. 

Pour les chrétiens, l'histoire était donc une représentation du drame de la rédemption. Dans la Ratio studiorum , le programme d'éducation culturelle des classes dirigeantes introduit par Ignace de Loyola, l'histoire jouait un rôle fondamental, car ses exemples aidaient à orienter la rhétorique vers la vertu. Et les exemples fournis par Thucydide, César, Tite-Live et Tacite étaient innombrables. Les conquêtes d'Alexandre, les vertus de Caton, l'horreur des guerres civiles et la chute de l'Empire romain offraient un cadre fascinant pour une utilisation moraliste et conservatrice de l'histoire. Mais ce n'était pas la seule possibilité. 

L'histoire, cependant, a aussi clairement montré que la société était en constante évolution et que ces changements pouvaient être interprétés, facilités ou contrés. Marc Bloch affirmait dans son Apologie de l'histoire (1943) que la fonction de l'histoire, en particulier celle qui tente de reconstituer les grands scénarios historiques, consiste à analyser le passé de manière critique afin de comprendre le présent, d'imaginer l'avenir et, éventuellement, de tenter de le changer. Comme dans un feuilleton, connaître les épisodes précédents est utile pour comprendre ce qui se passe et son issue possible. Ainsi, au lieu d'être un maître de vie , l'histoire était, pour de nombreux réactionnaires, un dangereux maître de subversion. Thomas Hobbes, dans Béhémoth (1697), dénonçait Machiavel et l'étude de l'histoire grecque et romaine comme ayant conduit à la décapitation de Charles Ier. Il n'avait peut-être pas tort. Et il ne fait aucun doute que les révolutionnaires français, comme les Anglais de l'époque de Hobbes, s'inspirèrent des idéaux républicains grecs et romains et de l'exemple des tyrannicides. 

La génération qui a vécu 1968, la mienne, était profondément historiciste. Les anciens n'étaient pas du tout comme cela : ils pensaient plutôt que l'histoire était le récit d'une décadence infinie, ou la répétition cyclique des mêmes situations. Nous, en revanche, étions convaincus d'être « du bon côté de l'histoire » (comme le disait Italo Calvino dans Le Chemin vers le nid d'araignées , en référence à la Résistance). Nous verrions et construirions un monde meilleur que celui que nous avait légué la génération de nos pères. Karl Marx nous l'a dit, notamment dans les Grundrisse (1859), lui qui avait découvert que l'histoire est une succession de formes d'organisation économique et sociale. Par conséquent, le capitalisme, comme les modes de production qui l'ont précédé, connaîtrait lui aussi une fin, dont les conditions préalables étaient déjà évidentes. 

Par conséquent, pour comprendre comment gérer cette transformation imminente, il était nécessaire d'étudier le passé : la Révolution russe, la Révolution française, le servage médiéval et l'esclavage romain, afin de confirmer que le capitalisme était un produit de l'histoire, voué à être vaincu comme tous les systèmes économiques et sociaux qui l'avaient précédé. Les jeunes, en particulier ceux qui avaient fréquenté le lycée (qui reflétait encore l'approche idéaliste de la réforme des Gentils), étaient tout à fait disposés à accepter l'idée que l'histoire était utile. Ainsi, un intellectuel marxiste en herbe pouvait distribuer des tracts aux ouvriers d'usine de Bagnoli et étudier les villages agricoles de l'Égypte antique. Cela peut paraître insensé aujourd'hui, et peut-être l'était-il un peu à l'époque aussi. 

« L'incompréhension du présent naît inévitablement de l'ignorance du passé », a déclaré Bloch. Certes. Mais que se passera-t-il si les jeunes générations perdent complètement espoir de changer le monde ? 

À première vue, l'effacement du passé semble dû à un choix spontané de se réfugier dans l'éternel présent d'Internet. Il me semble que ce phénomène témoigne avant tout d'une peur profonde de l'avenir. Mais je crois aussi que l'amnésie est un projet soigneusement entretenu par les classes dirigeantes. Dans les années 1990, la philosophe Martha Nussbaum dénonçait déjà la question hautement politique de la crise de l'éducation humaniste, née pour offrir une éducation non instrumentale, fondée sur les valeurs ou la critique des valeurs. Les sciences humaines dans leur ensemble – y compris déjà à cette époque les études féministes , les études afro-américaines et l'étude des cultures non occidentales – traversaient une importante crise de consensus social et, par conséquent, d'identité ( Cultivating Humanity , 1997). Ces événements étaient les signes avant-coureurs de l'attaque frontale de Trump contre le savoir critique – et son bastion, l'université –, devenue un moment charnière dans la lutte pour l'hégémonie culturelle. Nous vivons un moment historique où le pouvoir politique est accaparé par une oligarchie de l'argent et du savoir scientifique. Cette oligarchie et les politiciens qu'elle sert doivent faire oublier les « épisodes passés », brouiller les idées et effacer les traces.

Histoire et identité dans le programme scolaire de Valditara

Le 21 mars 2025, le ministère de l'Éducation nationale (et du Mérite, j'oubliais le mérite !) a proposé à la discussion des enseignants les Nouvelles Orientations pour l'enseignement préscolaire et le premier cycle , un document de 156 pages élaboré par une commission d'experts coordonnée par la professeure Loredana Perla de l'Université de Bari. Le thème sous-jacent de ce document, qui le distingue clairement des précédentes Orientations, est la redécouverte des racines culturelles de l'Occident. Cela implique, entre autres, une valorisation de l'histoire, à nouveau séparée de la géographie, et l'étude du latin dès la cinquième, également mise au service de la découverte des « racines ». Des lectures simplifiées de la Bible, de l'Iliade, de l'Odyssée et de l'Énéide devraient contribuer à sensibiliser les élèves à l'identité culturelle italienne et aux valeurs occidentales. Fini donc la « géohistoire » (bien), mais l'histoire, et pour cela, il faut rendre hommage à Giuseppe Valditara, historien du droit. Mais quelle histoire, à la lumière de quelle identité ? 

Dans les précédentes Lignes directrices, élaborées par le Ministère de Fioroni, parmi les objectifs de l'enseignement de l'histoire au premier cycle figurait « comprendre les multiples racines et les différentes contributions concernant l'identité historique de l'Italie ; favoriser la compréhension de la diversité des cultures à travers l'histoire ; stimuler la curiosité et l'intérêt pour la reconstruction historique des événements également en fonction de la compréhension du présent ». 

La présentation du programme d'histoire dans les nouvelles Orientations, élaborées par un groupe dirigé par Ernesto Galli della Loggia, débute par une affirmation qui se veut aussi surprenante qu'un coup de canon : « Seul l'Occident connaît l'Histoire. » Pour cette seule raison – et cela semble évident –, elle participe de notre identité unique, nous distinguant des autres peuples, des peuples sans histoire. Les historiens professionnels désapprouvent généralement cette affirmation, qui vise à faire écho à l'affirmation de Hegel selon laquelle la philosophie est un produit occidental, né en Grèce (Leçons sur la philosophie de l'histoire). 

Les Orientations concèdent, avec Marc Bloch, que « D'autres cultures, d'autres civilisations ont connu quelque chose ressemblant vaguement à l'histoire, comme des compilations annalistiques de dynasties ou d'événements marquants survenus au fil du temps. » Or, l'histoire est une reconstruction rationnelle et scientifique des faits, « scire per causas », aurait dit Bacon. Mais qu'en est-il de Ssu-ma Chien, contemporain de César et auteur de la première grande histoire de la Chine ? Et le grand Ibn Khaldoun, de la seconde moitié du XIVe siècle, le Tunisien qui selon Yves Lacoste aurait inventé la méthode historique ?

Par rapport aux orientations programmatiques précédentes, l'objectif est de renoncer à une vision multidimensionnelle de l'histoire (globale, européenne, italienne et locale), au profit d'une perspective nationale et identitaire, visant principalement à « faire des Italiens ». De ce point de vue, les nouvelles orientations reprennent l'approche du programme de Moratti de 2004, annoncée par le texte de Galli della Loggia et Perla, Insegnare l'Italia (2023) : il faut réagir à la reconnaissance, par les orientations précédentes, du fait que nous vivons déjà dans une société multiculturelle. Il faut au contraire offrir aux étudiants italiens une compréhension claire de leurs racines culturelles, en exigeant des immigrants qu'ils acceptent les valeurs de la société d'accueil. 

Alors que les précédentes lignes directrices reconnaissaient le phénomène de l'immigration et la nécessité d'accueillir de nouveaux apports culturels comme positifs, celles de Valditara dénoncent le danger que représentent les immigrants. La redécouverte de l'identité nationale est nécessaire « face à la présence toujours croissante de jeunes issus d'autres cultures, afin de favoriser leur intégration, une intégration qui repose aussi, de manière cruciale, sur la connaissance de l'identité historique et culturelle du pays où l'on vit ». Cette étude a également une finalité morale, car « dans la culture occidentale, l'histoire est devenue, et demeure encore aujourd'hui, le lieu par excellence où le bien et le mal, diversement compris, s'affrontent post factum ».

Naturellement, tout ce qui implique l'analyse des structures économiques et sociales doit être rejeté, car « l'actualité mondiale, contredisant toute surestimation des éléments économiques et structurels, démontre l'importance historique incontestable des valeurs et aspects culturels, au sens large (principalement religieux), qui doivent donc être portés à l'attention des étudiants. » Une étude idéologique et moraliste de l'histoire ne peut manquer de mettre en évidence la « dimension narrative », y compris le rôle des exemples, c'est-à-dire des récits édifiants. 

Le renforcement de l'identité culturelle est, comme nous l'avons dit, le thème central du programme d'histoire. En première année, nous étudions les racines de la culture occidentale, de l'Antiquité à l'époque moderne, en commençant par les récits de l'Iliade, de l'Odyssée, de l'Énéide et de la Bible. En deuxième année, nous étudions l'époque moderne, en particulier le Risorgimento, tel qu'il était étudié lorsque Valditara et moi étions enfants, notamment en lisant la « Piccola vedetta lombarda ». À partir de la troisième année, nous abordons l'histoire de manière plus systématique, de la préhistoire aux civilisations méditerranéennes. En quatrième année, nous étudions l'histoire grecque et romaine, et en cinquième, nous nous plongeons dans le Moyen Âge. 

Le postulat des Nouvelles Indications repose sur l'idée d'Ernesto Galli della Loggia selon laquelle le 8 septembre 1943 a marqué l'effondrement de l'identité nationale (La Mort de la Patrie. La crise de l'idée de nation entre Résistance, antifascisme et République, Laterza, Rome-Bari 1996). Il ne s'agit pas tant d'une crise d'identité culturelle que du lien d'appartenance à une communauté nationale unique. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation, mais on ne voit pas bien comment ce sentiment peut être ravivé en établissant une base purement ethnique pour l'identité nationale. 

En réalité, personne naît avec une identité. Une fois que nous faisons l'expérience de la différence entre notre corps et le monde extérieur, l'identité est avant tout le fruit de l'interaction sociale, où deux questions s'entremêlent : qui nous pensons être et ce que les autres pensent de nous. Le peuple italien a certes une identité, à tel point que nous avons un patrimoine culturel, matériel et immatériel, à préserver. Mais il s'agit d'une identité relative, évolutive au fil du temps : il n'existe pas d'« italianité » qui se perpétue sans changement au fil des siècles. À juste titre, notre Constitution ne dicte pas ce que devrait être un « vrai Italien », ce qu'il devrait croire, ni la couleur de sa peau. Elle ne précise même pas de langue nationale.

 Pourtant, c'est précisément la langue qui fonde notre identité culturelle. Nous vivons sur un territoire bien défini, toujours le même, depuis la fin de la République romaine, qui, selon Dante, est « le beau pays où résonne le oui » (Enfer XXXIII, vers 80). 

Quiconque vit en Italie et parle l'une des nombreuses langues qui entrent dans la catégorie de la « langue du oui » est, selon Dante, italien, ou plutôt « ytalo » ou « latin », car le terme est entré en usage bien plus tard. Frioulans, Génois, Sardes, Siciliens et Apuliens appartiennent tous, selon l'auteur du De Vulgari Eloquentia, au même peuple et partagent des intérêts politiques convergents : former un front commun (par exemple, élire un pape italien), apaiser les rivalités internes et chercher à préserver son autonomie, mais dans le cadre de l'Empire, sans tomber dans l'illusion anachronique de l'indépendance d'une petite patrie. Par conséquent, trouver une langue véritablement commune (le sicilien, le bolognais, ou même la langue de ces maudits Florentins) constitue un problème politique fondamental pour Dante. 

L'Italie n'est pas un territoire vide, attendant d'être occupée. Elle possède une identité culturelle depuis des siècles, mais elle est diverse et donc très ouverte. Nous sommes le pays aux cent villes, et nous tenons à le rester. Nous avons tous un « italo-quelque chose » : il est donc normal de se sentir italien depuis Rabat, comme je suis italien depuis Naples. Et il est également normal de se sentir européen, car Dante se percevait comme un sujet de l'Empire romain-germanique. Combien de patries ai-je donc ? Plusieurs, et deux en particulier : je « vis » dans la langue italienne et dans la Constitution. Et c'est là que je suis ouvert à toute forme de rencontre. Je sais que l'Italie d'aujourd'hui est différente de celle d'hier et sera différente de celle de demain.

G.G.

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CONFÉRENCES NATIONALES… De l’euphorie politique à la désillusion démocratique. Serge Mathias TOMONDJI (Ouagadougou)

CONFÉRENCES NATIONALES… De l’euphorie politique à la désillusion démocratique. Serge Mathias TOMONDJI (Ouagadougou)

Trente-six années après « sa » Conférence nationale, qui s’est tenue du 1er mars au 19 avril 1990, la République du Congo s’apprête à conclure, le 15 mars 2026, une énième élection présidentielle. Mais les décisions et résolutions institutionnelles de la Conférence nationale ont fait long feu : l’épisode du premier quinquennat qui a suivi ces Assises s’est écrit dans le sang d’une guerre civile ; la limitation du nombre de mandats présidentiels, ainsi que le plafonnement de l’âge des candidats à la magistrature suprême n’ont pas résisté à la tempête des révisions constitutionnelles qui s’est abattue sur le continent africain. À l’image du Congo, on est passé, un peu partout en Afrique, de l’euphorie politique et de la restauration du multipartisme, au début de la décennie 1990, à une grande désillusion démocratique, 36 années après les bourrasques salutaires du vent de l’Est… Serge Mathias TOMONDJI (Ouagadougou, le 12 mars 2026

Journaliste et éditorialiste béninois aujourd'hui à la retraite, Serge Mathias TOMONDJI est installé au Burkina Faso depuis 1993, où il a assumé différentes fonctions et responsabilités dans plusieurs organes de presse écrite et en ligne. Il a également présenté plusieurs émissions à la radio, avant de poursuivre son aventure professionnelle à la télévision, comme éditorialiste et animateur de débats sur des sujets variés, concernant notamment l'actualité et les mutations sociopolitiques du continent africain, ainsi que sur la culture, la société, les idées... Serge Mathias est éditorialiste  et membre de I-Dialogos.

AFRIQUE : IL ÉTAIT UNE FOIS, LES CONFÉRENCES NATIONALES… 

De l’euphorie politique à la désillusion démocratique

Ce fut incontestablement un rendez-vous africain majeur du début des années 1990 ! Un jour mémorable que ce 28 février qui a sanctionné une session inédite de palabres intenses, constructives et pédagogiques pour rebâtir une nation déchirée. Et si l’on en parle encore aujourd’hui avec un certain pincement au cœur, c’est parce que la Conférence nationale des forces vives du Bénin reste, dans les annales sociopolitiques de l’Afrique, un repère marquant de la marche d’un peuple à prendre énergiquement en mains et à assumer pleinement son destin. 

C’est du moins ce que l’on peut retenir de la conclusion de ce rendez-vous historique, qui jeta de fort belle manière, du 19 au 28 février 1990, les bases du « renouveau démocratique » béninois. Majestueux de pertinence et d’éloquence, le rapporteur de la Conférence nationale des forces vives du Bénin, Albert Tévoèdjrè, avait alors formellement affirmé que… « nous avons juré de ne plus jamais humilier l’intelligence ; les chaînes sont brisées et nous avons définitivement conquis le droit de parler au nom de l’Afrique, et des libertés fondamentales des hommes et des femmes de ce continent ; nous entrons désormais en partenaire majeur, dans un monde majeur ; la nuit s’est dissipée et l’Aube nouvelle rayonne… » 

Les trompettes et les clairons de cette Aube nouvelle — titre de l’hymne national de la République du Dahomey, devenue République populaire du Bénin le 30 novembre 1975 — résonnèrent en effet d’une mélodie sublime, trente années après l’indépendance du pays, acquise le 1er août 1960. 

Au plan du formalisme institutionnel, on assiste à une réhabilitation des anciens symboles nationaux. Le drapeau vert frappé d’une étoile rouge à cinq branches régulières logé dans le carré supérieur gauche de la République populaire du Bénin (RPB) fut définitivement rangé, le 1er aout 1990, dans les placards de l’histoire, pour être remplacé par celui tricolore — vert, jaune, rouge — de l’indépendance. Les armoiries et la devise du pays subissent le même sort, tandis que la République cesse d’être « populaire », les délégués à la Conférence nationale ayant choisi de donner une identité nouvelle à leur pays pour cimenter l’union retrouvée des filles et fils dans le creuset du « renouveau démocratique ». 

PERESTROÏKA ET GLASNOST   

Cette « trouvaille » béninoise fut d’ailleurs répliquée dans plusieurs pays africains — Togo, Tchad, Mali, Niger, RD Congo, Gabon, Congo-Brazzaville… — confrontés à la même réalité d’enfermement politique et de musellement de la parole, au moment où le sommet France-Afrique de La Baule avait énoncé, en juin 1990, de nouvelles balises pour l’aide au développement. 

Il faut se rappeler en effet qu’avec la chute, en 1989, du Mur de Berlin, qui entraîna la dislocation du bloc de l’Est, le vent nouveau qui a soufflé sur les vieilles autocraties de l’Europe ne pouvait qu’initier un nouveau paradigme sociopolitique dans la gestion des affaires des nations. En fait, une réinitialisation du logiciel de la gouvernance des États, notamment en Afrique où les populations, étouffées par des régimes mono-partisans,  aspiraient à plus de liberté et de démocratie.   

La Guerre froide que se livraient les deux blocs idéologiques d’alors avaient en effet projeté la quasi-totalité des États africains dans « des systèmes de parti unique ou des régimes autoritaires, voire des dictatures, avec souvent le soutien bienveillant des puissances étrangères dans leur lutte d’influence », constate avec pertinence le Tchadien Roger Koussetogue Koudé, professeur de droit international à l’Institut des droits de l’Homme de Lyon et titulaire de la Chaire Unesco « Mémoire, cultures et interculturalité », dans un article publié le 10 mai 2021 dans la « Revue politique et parlementaire ». 

Tout s’accélère ainsi avec l’arrivée, en 1985, de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir dans ce qui était encore l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Face aux manifestations, de plus en plus vives, de revendication d’autonomie dans les démocraties populaires, et notamment en République démocratique d’Allemagne, il engage son pays dans la perestroïka, qui cherche à libéraliser l’économie, et la glasnost, pour rendre le régime plus démocratique. 

Ce train de réformes, porté par un vent nouveau, et aussi sans doute par une lecture lucide d’une situation sociopolitique qui devenait intenable, a successivement conduit à la chute du Mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne et la désintégration des autres démocraties populaires entre 1989 et 1990. L’atomisation des Républiques socialistes soviétiques, suite aux revendications indépendantistes baltes, a ensuite consacré la disparition, en décembre 1991, de l’URSS. 

C’est donc dans ce contexte favorable, dicté par cet inébranlable vent de l’Est, que se tient, en février 1990, la Conférence nationale des forces vives du Bénin. Sous la férule d’un régime militaire qui s’est installé en 1972, et qui a fait le choix du socialisme scientifique comme voie de développement sous l’éclairage du marxisme-léninisme à partir de 1974, le pays était, dans la deuxième moitié de la décennie 1980, dans un état d’apoplexie avancée. Le creuset national dans lequel se sont fondues toutes les énergies — parti unique, syndicat unique, organisation des femmes, organisation des jeunes, etc. — était devenu le temple de tous les désaccords citoyens. Entre situation sociopolitique explosive, marasme économique et confiscation des libertés, la « République populaire du Bénin », exsangue, était au bord de l’implosion. 

LES CARTES DE LA BAULE   

L’essai on ne peut plus réussi de ce formidable arbre à palabres, qui servit d’exutoire aux maux de la nation béninoise et de laboratoire démocratique pour la construction d’une nouvelle société, plus démocratique, l’imposa comme une référence dans une Afrique à la recherche de ses nouvelles marques, soufflées avec force par le vent de l’Est. D’autant qu’en juin 1990, soit quatre mois après la transformation béninoise, la France entreprit de recadrer ses relations avec les États africains dans un contrat Démocratie-Aide au développement. 

Dans un discours resté célèbre, le président français, François Mitterrand, indique ainsi, le 20 juin 1990, que… « la France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ; il y aura une aide normale de la France à l’égard des pays africains, mais il est évident que cette aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation » ! C’était le fameux discours de La Baule, prononcé dans le cadre de la 16e Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France à laquelle étaient invités 37 pays africains. 

En conditionnant ainsi l’aide française au développement aux efforts de démocratisation des pays africains, François Mitterrand engageait les dirigeants de cette époque à changer de cap, en raison notamment de l’effet boule de neige que produiraient immanquablement la perestroïka et la glasnost, mais aussi en réponse au « combat mené de longue date par les Africains eux-mêmes, de l’intérieur de l’Afrique et au prix de lourds sacrifices, pour un retour à la démocratie pluraliste sur le continent ». Un retour à la démocratie pluraliste parce que, on l’oublie souvent, ce mode d’organisation politique et institutionnelle avait déjà cours dans l’Afrique pré-indépendance, bien avant l’ancrage, dans les années 1970 et 1980, des régimes militaires et des partis uniques triomphants.

L’universalité de la démocratie… 

Si l’on n’a retenu, souvent avec fureur, que le côté cash du discours-évènement de La Baule, qui actionne le fouet du maître en menaçant de couper le robinet de l’aide au développement, l’intervention mitterrandienne de 1990 n’en est pas moins lucide. Les balises de la nouvelle ère que proposait la France étaient pourtant claires, et la mise en œuvre du chantier démocratique assez pédagogique. Posant le postulat de l’universalité de la démocratie, François Mitterrand avait en effet souligné « les différences de structures, de civilisations, de traditions, de mœurs », se refusant à proposer un système clé en mains. 

« La France n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble de peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie… La France n’entend pas intervenir dans les affaires intérieures des États africains amis… Pour nous, cette forme subtile de colonialisme qui consisterait à faire la leçon en permanence aux États africains et à ceux qui les dirigent, c’est une forme de colonialisme aussi perverse que tout autre », avait-il notamment prévenu dans ce fameux discours de juin 1990 à La Baule. 

LA VALSE DES CONFÉRENCES NATIONALES   

On peut épiloguer sur la sincérité ou non de tels propos et même psychanalyser ce que l’on peut considérer comme une ruse politique pour imposer ses vues. Le fait est que, malheureusement, la pratique n’a pas sublimé la théorie. Les chefs d’État africains se sont contentés de satisfaire, le front plissé, une supposé clause de conditionnalité de l’aide au développement, alors que le discours laissait ouverte la porte de la coopération, plutôt que d’inventer, ensemble, une voie de sens et de consensus. Les modèles démocratiques mis en œuvre en Afrique ont ainsi allègrement été clonés sur le modèle français, si bien que la greffe s’est désintégrée trois décennies plus tard. 

À commencer par le Bénin qui a arpenté les sentiers du « renouveau démocratique » avant le Sommet de La Baule. Mais déjà — et on le passe quasiment sous silence — l’État insulaire de Sao-Tomé et Principe avait réuni une telle conférence du 5 au 7 décembre 1989, sous les auspices du président Manuel Pinto da Costa, afin de « répondre à la demande croissante de démocratisation ». Ces assises marquent ainsi « la fin du régime de parti unique et débouchent, en 1990, sur l’adoption du multipartisme et d’une nouvelle Constitution ». 

En inaugurant, sur le plan institutionnel, cette nouvelle ère par son investiture comme Premier ministre de la Transition d’une année au Bénin, Nicéphore Dieudonné Soglo a fort justement indiqué, le 12 mars 1990, que le peuple béninois a montré qu’« il n’est pas nécessaire de s’exterminer pour opérer les mutations qualitatives ». Et a salué avec grand respect « le courage avec lequel il [le peuple béninois] a souffert pendant des décennies le martyre dans sa chair et l’abnégation avec laquelle il a consenti tant de sacrifices, ne vivant que dans l’espérance d’une société où il fera bon vivre pour chacun et pour tous ». 

Très vite, l’exemple béninois fait donc tache d’huile. Partout — ou presque — les populations réclament une conférence nationale, la classe politique s’emballe, les pouvoirs cèdent à contre-cœur. Ces conclaves se sont ainsi multipliés sur le continent, notamment au Gabon, du 1er mars au 19 avril 1990, au Congo, du 25 février au 10 juin 1991, au Mali en août 1991, au Togo du 8 juillet au 28 août 1991, au Niger du 29 juillet à novembre 1991, mais aussi au Tchad du 15 janvier jusqu’en mars 1993. 

De plus, en dehors des pays comme la République centrafricaine, le Cameroun, Madagascar, le Burkina et la Mauritanie, où des groupes d’opposition l’ont réclamée sans vraiment l’obtenir — récoltant toutefois des épilogues variés — le Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo, a engagé ce processus du 7 août 1991 au 17 mars 1993, soit presque deux ans, sans que le consensus recherché ne vienne sceller les travaux de cette conférence nationale, pas vraiment achevée. 

AH, CE « TROISIÈME MANDAT » !   

Aujourd’hui, c’est la grande désillusion démocratique dans tous ces pays qui ont expérimenté la même formule, empruntant allègrement la piste ainsi tracée dans une Afrique en quête de liberté et de démocratie. Tenez, en République du Congo, par exemple ! Dans ce pays de l’Afrique centrale alors dirigé depuis 1979 par Denis Sassou N’Guesso, la Conférence nationale, tenue du 25 février au 10 juin 1991, débouche sur l’élection démocratique, en août 1992, de Pascal Lissouba. Ce dernier n’aura même pas eu le temps de terminer son premier quinquennat à la tête de l’État congolais qu’une guerre civile éclate, qui remet l’ancien président en selle ! 

Pascal Lissouba quitte donc le pouvoir le 15 octobre 1997, tandis que Denis Sassou N’Guesso s’installe à nouveau sur le fauteuil présidentiel, qu’il occupe depuis près de trois décennies maintenant. Entre-temps en effet, le texte constitutionnel, révisé en 2015, a sauté simultanément les verrous de la limitation des mandats et du plafonnement de l’âge des présidentiables. 

À nouveau en piste pour un nouveau quinquennat, dans le cadre de l’élection présidentielle du 15 mars 2026, Denis Sassou N’Guesso devrait amorcer son dernier mandat à la tête de l’État congolais. Du moins s’il respecte l’article 65 de la Constitution de 2015, modifiée par la loi de 2022, qui dispose que « le président de la République est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable deux fois ». 

Réélu en 2002, après son come-back de 1997, il a en effet été reconduit à son poste, d’abord en 2009, puis en 2016 sous le joug de la nouvelle République. Avec sa première réélection de cette ère en 2021, l’élection de mars 2026 s’énonce donc comme sa dernière cartouche constitutionnelle, mais… Il en va ainsi du Congo comme de la quasi-totalité des pays de l’Afrique centrale où le principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels est rapidement passé de mode. D’ailleurs, après la République centrafricaine qui a emprunté ce chemin récemment, le débat sur une révision de la Constitution — qui ouvrirait la voie d’un « troisième mandat » au président Félix Tshikesedi — fait actuellement rage en République démocratique du Congo.   

COUPS D’ÉTAT SALVATEURS ?   

La situation n’est pas plus reluisante en Afrique de l’Ouest, où l’on a également assisté, ces dernières années, à une course effrénée pour un indispensable « troisième mandat ». L’appétit venant en mangeant et un mandat en appelant un autre — puisque la révision constitutionnelle qui ouvre la voie au troisième mandat a scellé, dans la jurisprudence, la « remise des compteurs de quinquennats (ou de septennats) à zéro » , l’alternance au sommet de l’État n’est plus qu’un vain mot !  

Les cas récents de la Côte d’Ivoire et de la Guinée sont à cet effet très illustratifs. Ces deux pays, qui n’ont pas organisé de conférence nationale dans le bouillonnement sociopolitique des années 1990, ont cependant enregistré des évolutions sociopolitiques différentes. Tandis que le président Alassane Ouattara administre actuellement un quatrième mandat — deuxième mandat de la troisième République, nuancent ses soutiens — à la tête de la République de Côte d’Ivoire, Alpha Condé, lui, a été sanctionné par un coup d’État à l’entame de son troisième mandat, usurpé suite à une révision contestée de la Loi fondamentale de son pays. 

C’est également ce qui est arrivé au Niger, le 27 janvier 1996, lorsque Ibrahim Baré Maïnassara a perpétré un coup d’État pour mettre un terme à la présidence de Mahamane Ousmane, porté à la présidence de la République en 1993, à l’issue des premières élections multipartites du pays, organisées après la conférence nationale de 1991. Il ne s’agit donc pas ici de « troisième mandat » au profit d’un président qui ruse avec le texte constitutionnel, mais plutôt d’une crise politique et institutionnelle, marquée par des dissensions avec le Premier ministre, Hama Amadou, et l’opposition parlementaire, ayant conduit à un coup d’État.  

Mené par le colonel Ibrahim Baré Maïnassara, alors chef d’état-major des forces armées, ce putsch — le deuxième qui intervient au Niger depuis son indépendance, après celui qui a renversé, le 15 avril 1974, Hamani Diori, le premier président du pays — a ceci de particulier qu’il constitue le tout premier coup de canif militaire dans l’Afrique post-Conférences nationales. 

Depuis son indépendance en 1960, le Niger a donc connu une histoire politique instable marquée par cinq coups d'Etat réussis (1974, 1996, 1999, 2010, 2023) et plusieurs tentatives ...

Toutefois, dans ce pays aux cinq coups d’État, celui du 18 février 2010 — le quatrième — est lié à l’entêtement du président Mamadou Tandja, démocratiquement élu en 1999 après une période de transition conduite par le chef d’escadron Salou Djibo, de… convoler en noces solitaires avec un troisième mandat. Sa réélection controversée de 2009, sous le couvert d’une sixième République estampillée « tazarché » (continuité ou prolongation en haoussa, la langue majoritaire du pays), est restée en travers de la gorge des Nigériens qui ont prestement applaudi, l’année suivante, l’action « salvatrice » de l’armée. 

TOUT ÇA POUR ÇA…   

Comme on peut le voir, tous ces pays n’ont pas connu la même fortune que le Bénin, considéré comme le pionnier des conférences nationales africaines, qui aligne aujourd’hui, malgré tout, quatre alternances au sommet de l’État, toutes légitimées par le verdict des urnes. Toutefois, c’est peut-être le seul véritable acquis dans ce pays, trente-six ans après l’historique rendez-vous de février 1990. 

« Après la conférence nationale, nous avons noté un éloignement vis-à-vis des grandes orientations. Non, vraiment, il ne reste pas grand-chose de la conférence nationale », avait constaté en 2015, dépité, René Ahouansou, l’un des précurseurs de l’arbre à palabres du Bénin. Professeur des études américaines au département des Langues, Lettres et Civilisations étrangères de l’université d’Abomey-Calavi, décédé le 31 mai 2022, René Ahouansou avait été en effet — avec l’avocat Robert Dossou — aux avant-postes de cette Conférence nationale sous-tendue par les idéaux de justice sociale, de réconciliation, de liberté et de démocratie, dont ils avaient pour ainsi « vendu » l’idée au président Mathieu Kérékou. 

Une République vertueuse ? Tiens donc ! « Nous avons dénoncé la corruption hier, mais elle est encore plus rampante… Aujourd’hui, le pouvoir politique ne répond plus à aucune norme. Les contre-pouvoirs qu’on a mis en place, à savoir la Cour constitutionnelle, l’Assemblée nationale, etc., ne jouent pas leurs rôles, et sont inféodés au pouvoir exécutif », avait alors diagnostiqué René Ahouansou en 2015. Que reste-t-il donc aujourd’hui de ces conférences nationales qui ont enfiévré l’univers politique des années 1990 en Afrique ? Pas grand-chose, d’autant que les effets du « Printemps arabe », qui a agité lui aussi, au début des années 2010, des pays du Maghreb et du Moyen-Orient, se sont estompés ! Comme un feu de paille qui, après avoir consumé les régimes indéboulonnables de Tunisie et d’Égypte, et perturbé les systèmes politiques en Libye, au Yémen, au Bahreïn et en Syrie, s’est éteint de sa propre braise.    

La « révolution du jasmin » a bien contraint le président Zine El Abidine Ben Ali à quitter le pouvoir et à fuir son pays, la Tunisie, en janvier 2011. Mais où diable sont passés l’esprit de la petite ville de Sidi Bouzid et le sacrifice de Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant de fruits et légumes qui s’immola par le feu le 17 décembre 2010, parce que sa marchandise avait été confisquée par les autorités ? De même, le soulèvement des Égyptiens a bien entraîné le départ, en février 2011, du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, soit trente ans. Mais quid de la transformation sociale et politique du pays, quinze ans après? 

NOTES DE RÉUSSITE ET D’ESPÉRANCE   

Les exemples sont légion sur le continent, qui montrent à souhait que l’institutionnalisation démocratique est en panne ci et là. Il y a cependant des pays qui administrent la preuve que les principes de la démocratie peuvent très bien prospérer en Afrique, avec un peu de sagesse, de la rigueur et l’exigence d’une gouvernance vertueuse fondée sur le développement et sur l’alternance. On peut notamment citer… le Ghana, le Nigeria, le Liberia, le Kenya, le Malawi où, dernier en date, l’élection présidentielle du 16 septembre 2025 a consacré la belle revanche de Peter Mutharika, qui reprend, dans les urnes, le pouvoir à son plus fidèle opposant, Lazarus Chakwera, gagnant du scrutin de 2020. 

Depuis plusieurs décennies en effet, les rendez-vous électoraux, sanctionnés par des alternances au sommet de l’État, sont devenus routiniers au Ghana et au Nigeria. Le rétablissement démocratique est réel et le pouvoir des institutions conséquent. 

De même, ravagé par quatorze années d’une terrible guerre civile qui a fait 250 000 morts, le Liberia a élu, en 2005, Ellen Johnson Sirleaf à la tête du pays. Première femme présidente de la République en Afrique, elle a exercé un premier mandat de six ans, puis un second, avant de passer le témoin à George Weah, consacrant une première alternance au sommet de l’État. Un mandat plus tard, ce dernier s’incline avec classe et élégance, le 14 novembre 2023, face à Joseph Boakai, et devient le 31e chef d’État en Afrique, depuis 1990, à perdre une bataille électorale pour sa reconduction au pouvoir. L’actuel président, Joseph Boakai, en poste depuis 2024, signe ainsi la deuxième alternance pacifique à la tête du Libéria. 

On peut en dire autant du Malawi, où l’opposant Lazarus Chakwera remporte, en mai 2020, l’élection présidentielle rejouée en battant le candidat du pouvoir, Peter Mutharika, dans les urnes, après une année de bataille judiciaire. Puis, cinq années plus tard, Peter Mutharika renverse la table et reprend le costume de premier magistrat du pays en septembre 2025, conformément au verdict des urnes de l’élection présidentielle. 

Dans un cas comme dans l’autre, le combat politique s’est déroulé sur le champ des juridictions, avec l’arbitrage des institutions, la tempérance des acteurs et la volonté des électeurs… Mais on aura aisément remarqué que tous ces pays sont anglophones et n’ont pas organisé de conférence nationale. Ceci explique-t-il (en partie) cela ?

© Serge Mathias Tomondji 

Ouagadougou, 12 mars 2026

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Etat des lieux : un regard circonspect sur l’Afrique

De A comme Alliance à Z comme Zlecaf, Serge Mathias Tomondji propose, dans cet abécédaire qu’il nous acommuniqué et qui vient d’être publié dans le N°100 de l'excellent magazine panafricain Notre Afrik, un pertinent état des lieux sur l’Afrique d’aujourd’hui. Il nous invite ainsi, avec 26 mots-clés, à autant de haltes pédagogiques pour un voyage instructif à travers des faits, évènements marquants et repères utiles d’un continent qui doit relever d’énormes défis…. 

Merci à Serge Mathias ainsi qu'à la Direction de Notre Afrik.

A COMME… ALLIANCE 

Créée le 16 septembre 2023 pour « établir une défense collective et une assistance mutuelle face aux menaces à leur souveraineté et à leur intégrité territoriale », l’Alliance des États du Sahel (AES) est désormais une entité géopolitique ouest-africaine avec laquelle il faut compter. Cette entité formée du Burkina, du Mali et du Niger, érigée en Confédération depuis le 6 juillet 2024, en vue de « renforcer la coopération régionale face aux défis du Sahel, notamment la lutte contre le terrorisme et la promotion d’un développement durable », adopte une position diplomatique commune et fera incontestablement parler davantage d’elle en 2025. 

B COMME... BANIKOARA 

Localité située dans la région septentrionale du Bénin, Banikoara sera-t-elle le prochain épicentre des attaques terroristes en Afrique de l’Ouest ? L’infiltration croissante des groupes terroristes dans cette commune frontalière du nord du Bénin, proche du Burkina Faso et du Parc national du W, nourrit bien des inquiétudes, surtout après l’attaque qui a coûté la vie, le 8 janvier 2025, à 28 soldats béninois. Dans un rapport publié le 17 mars dernier, le Think tank Timbuktu Institute alerte sur le risque pour cette commune de… « basculer dans une crise sécuritaire majeure en raison de la stratégie d’enracinement de ces groupes dans les communautés locales et des effets contre-productifs d’une approche sécuritaire trop répressive ». 

C COMME… CÔTE D’IVOIRE 

Rendez-vous électoral crucial cette année pour la Côte d’Ivoire où les citoyens sont appelés aux urnes le 25 octobre 2025 afin de choisir leur prochain président de la République. Au moment où les débats se cristallisent autour de la liste électorale qui exclue certaines personnalités, le scrutin reste potentiellement crisogène. La confirmation de la radiation de l’ancien président Laurent Gbagbo, candidat déclaré de son parti (PPA-CI), de la Liste électorale provisoire, en même temps que celle de Guillaume Soro et de Charles Blé Goudé (puis celle plus récente de Tidjane Thiam), alimente bien des tensions. Pendant ce temps, on attend toujours l’officialisation ou non de la candidature du chef de l’État sortant, Alassane Ouattara, qui enchaînerait alors un quatrième quinquennat à la tête du pays… 

https://notreafrik.com/

D COMME… DIALOGUE 

Il faut sans doute beaucoup de dialogue pour apaiser les cœurs et guérir les frustrations qui nourrissent tant de conflits sur le continent. Du Sahel central en République démocratique du Congo, en passant par le Soudan, la Somalie, le Cameroun… les foyers de tensions se sont multipliés ces dernières années sur continent avec des causes et des conséquences diverses. Cette année 2025 apportera-t-elle une éclaircie afin que la priorité soit accordée, dans tous nos pays, aux véritables questions de développement ?   

E COMME… ÉLECTIONS 

Au-delà de la tourmente d’une remise en cause presque systémique des processus démocratiques dans un certain nombre de pays du continent, les urnes parleront à nouveau cette année en Afrique. Dans l’agenda, on compte ainsi plusieurs scrutins avec notamment 9 élections présidentielles — contre 19 en 2024 —, sept élections législatives, deux sénatoriales, deux municipales et deux référendums. Et sur le volet « course à la magistrature suprême » qui se joue une fois de plus sur la crédibilité et la transparence, on surveillera particulièrement les scrutins du Gabon, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau et de la République centrafricaine. 

F COMME… FORCES ÉTRANGÈRES 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Afrique de 2025 s’émancipe de la présence militaire française sur son sol. Après avoir été contrainte à faire place nette au Mali, au Burkina puis au Niger entre 2022 et 2023, la France a dû se résoudre à rapatrier ses forces armées du Tchad et est en train de quitter le Sénégal. Toutefois, cette démarche s’énonce différemment en Côte d’Ivoire, où la France a procédé, le 20 février 2025, à la rétrocession de sa base militaire de Port-Bouët, confirmant l’inéluctable changement de paradigme entre l’Hexagone et ses anciennes possessions d’Afrique. Il ne reste à présent plus que le Gabon et Djibouti pour témoigner de la présence militaire française sur le continent. 

G COMME…  GABON 

Après le coup d’État du 30 août 2023 qui a mis un terme au long règne du clan Bongo, les Gabonais sont appelés aux urnes le 12 avril 2025 en vue de clôturer la période de transition. Huit candidats sont autorisés à conquérir le fauteuil présidentiel, dans une course courue d’avance par l’actuel chef de l’État, le général Brice Clotaire Oligui Nguéma, qui avait pourtant promis, lorsqu’il prenait la tête du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), qu’il… organiserait « des élections libres et transparentes en vue de rendre le pouvoir aux civils ». Et si ses adversaires dénoncent une élection taillée à sa mesure, lui affirme qu’il n’a jamais dit qu’il ne sera pas candidat… [Au final, l’élection a consacré son écrasante victoire avec 94,85 % des voix et il sera investi le 3 mai 2025, mettant un terme à la transition politique ouverte depuis le coup d’État du 30 août 2023.]  

H COMME… HAÏTI 

Créée en 1804 suite à la défaite française lors de l’expédition de Saint-Domingue, Haïti souffre le martyr depuis la nuit des temps, aussi bien sur le plan sociopolitique, qu’infrastructurel et économique. Port-au-Prince, la capitale, est à nouveau en proie à une « flambée de violences de bandes criminelles, accusées de meurtres, viols, pillages et enlèvements contre rançon, dans un contexte de grande instabilité politique ». Le Kenya a ainsi décidé d’y déployer environ 1 000 policiers, de même que le Bénin, qui s’est engagé à fournir 2 000 hommes pour la force multinationale de soutien à la sécurité en Haïti (MMSS) qui se met en place. Même si certains considèrent cette intervention comme une nouvelle forme d’invasion étrangère, il est utile de préciser que… la violence des gangs — qui contrôlent environ 80 % de Port-au-Prince — a causé plus de 2 500 morts ou blessés au cours des premiers mois de l’année 2025. 

I COMME… INTÉGRATION 

Que faut-il aujourd’hui au continent pour qu’il réalise enfin la vision d’une « Afrique intégrée, prospère et pacifique » ? Cette problématique était cœur des échanges du jubilé d’or, en mai 2013, de l’Organisation de l’unité africaine (OUA)/Union africaine (UA). Dix années plus tard, faisant « l’état de l’intégration régionale et continentale en Afrique », l’institution panafricaine constate que… « le processus d’intégration africaine continue d’être limité par la faiblesse des liens et des ponts entre les ressources du continent ». Le Rapport 2023 sur l’intégration africaine, souligne ainsi que l’objectif global à atteindre est de construire « une Afrique intégrée et bien connectée », à travers notamment « la promotion de la libre circulation, le passeport africain et un marché commun africain ». 

J COMME… JEUNESSE Tous les discours le proclament, l’une des forces du continent africain, c’est la jeunesse de sa population, qui compte plus de 60 % de personnes de moins de 25 ans. Un énorme potentiel qui est appelé à se consolider puisque, selon les projections, la population africaine — qui devrait atteindre 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, représentant plus d’un quart de la population mondiale — sera alors composée de plus de 830 millions de jeunes ! Mais cet incroyable potentiel démographique ne sera véritablement bénéfique que si des politiques et investissements adéquats dans l’éducation, la santé et la formation professionnelle permettent réellement aux jeunes de contribuer activement à la transformation de leur continent.   

K COMME… KÉRÉKOU 

L’ancien président du Bénin, Mathieu Kérékou, a tiré sa révérence le 14 octobre 2015. Bientôt dix ans donc que celui qui détient jusque-là le record de longévité à la tête de ce pays d’Afrique de l’Ouest n’est plus. Et s’il s’invite dans ce tour d’horizon africain, c’est parce qu’il a joué un rôle plus que déterminant dans la mise en œuvre des décisions de la Conférence nationale des forces vives du Bénin, la toute première sur le continent, tenue du 19 au 28 février 1990 à Cotonou, et dont on a beaucoup reparlé récemment, 35 ans après. De révolutionnaire à démocrate, Mathieu Kérékou est aussi l’auteur ou la caution morale, le 26 octobre 1972, du dernier coup d’État survenu au Bénin. Il y a déjà 52 ans ! Pourvu que ça continue…   

L COMME… LIBYE 

Bientôt 14 ans que Mouammar Kadhafi a été assassiné, le 20 octobre 2011 à Syrte, ouvrant la boîte de Pandore de l’insécurité terroriste en Afrique de l’Ouest. Plongé dans un indicible chaos politique, ce pays, autrefois prospère, n’est désormais plus que l’ombre de lui-même, miné par les violences fratricides et les divisions, et gouverné par deux exécutifs rivaux. Des dirigeants qui, vraisemblablement, placent « leurs intérêts personnels au-dessus des besoins du pays », a estimé Abdoulaye Bathily, neuvième émissaire des Nations unies dans ce pays désuni et déconstruit, qui a dû rendre sa démission le 16 avril 2024. Quand nous rendra-t-on notre Libye ? 

M COMME… MANDELA 

La disparition, le 5 décembre 2013, de Nelson Rolihlahla Mandela à l’âge de 95 ans, reste un évènement marquant de l’Afrique contemporaine. Et mieux que sa disparition, c’est l’action déterminante de cette l’icône de la lutte antiapartheid qui constitue une leçon pour les générations futures. Mais sans doute que son héritage reste trop lourd à porter dans cette Afrique du Sud toujours en proie à des inégalités criardes ! À l’évidence, Nelson Mandela a tellement apporté à l’humanité qu’il devrait constamment être convoqué dans l’œuvre de construction d’un monde plus juste, qui se soucie davantage de la promotion des libertés et du respect de la dignité humaine.  

N COMME… NIGERIA Géant de l’Afrique de l’Ouest avec une population estimée, en mars 2025, à environ 233 millions d’habitants, le Nigeria, nation la plus peuplée d’Afrique, célèbrera, le 29 mai prochain, sa 26e « Democracy Day », marquant le retour à la démocratie dans cette République fédérale. Ce jour-là, on se remémorera l’élection, en 1999, du président Olusegun Obasanjo à la tête du pays, mais on se souviendra surtout de Moshood Abiola, décédé en 1998, peu avant sa libération, alors qu’il avait été embastillé pour avoir remporté l’élection présidentielle de 1993. Cela fait donc 26 années maintenant que le Nigeria n’a plus enregistré de coup d’État mais sa démocratie reste tout de même fragile en ces temps où l’on assiste à une recrudescence de remous sociaux. 

O COMME… OLÉODUCS 

L’énergie faisant la force du développement, il est important que tout ce qui concourt à son exploitation judicieuse soit mis en œuvre ! Et le moins que l’on puisse dire, c’est que… « l’Afrique est en pleine mutation énergétique » avec plusieurs projets ou réalisations d’oléoducs. On peut ainsi citer l’oléoduc du Niger vers le port de Sèmè, au Bénin, le Trans-Niger Pipeline (TNP), au Nigeria, celui de l’Ouganda vers la Tanzanie, et aussi le gazoduc transsaharien, qui reliera le Nigeria, le Niger et l’Algérie. Mais nombre de ces importantes réalisations, qui coûtent énormément d’argent, doivent encore faire face à de terribles défis de vandalisme et de fuites de pétrole, si ce ne sont des considérations liées à l’insécurité et au terrorisme… 

P COMME… PARTIS POLITIQUES 

Sale temps pour les partis politiques ? En tout cas, dans certains pays du continent, ils sont mis à l’étouffoir, entre les rigueurs d’un système partisan rigide et le désir de rebattre les cartes du jeu politique. Suspendus, exclus, dissous, recadrés… les partis politiques — que la Béninoise Marie-Élise Gbèdo avait qualifié de « regroupements alimentaires » — sont devenus inaudibles dans un certain nombre de pays. Le moment est peut-être venu de toiletter les chartes qui les régissent et de regarder plus diligemment à leur fonctionnement effectif afin qu’ils jouent plus efficacement leur rôle d’animation de la vie politique nationale et de cogestionnaires de la formation citoyenne et républicaine de leurs membres. 

Q COMME… QUAND ? 

Quand l’Afrique, notre Afrique — qui dispose pourtant d’un potentiel énorme pour réussir son émergence économique dans un climat de paix sociale et de stabilité politique — comptera-t-elle vraiment dans le concert des nations ? À l’aube du 65e anniversaire des « soleils des indépendances », il est indispensable de se réapproprier la pertinente question de l’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo, aujourd’hui décédé : « À quand l’Afrique ? » Dans cet ouvrage-entretien avec René Holenstein paru en 2013, Joseph Ki-Zerbo plaide pour… « une indépendance authentique de l’Afrique dans le cadre d’un développement endogène, impensable en dehors du cadre panafricain ». En somme, capitaliser sur l’identité première de continent (cultures et traditions) afin de « faire renaître une Afrique nouvelle guidée par le passage de soi à soi-même » ! Tout un programme, un progiciel à réinitialiser… 

R COMME… REBRANDING 

L’Afrique nouvelle ne peut se construire sans une image rénovée et des actions concrètes qui bâtissent les transformations politiques, économiques et sociales dont elle a besoin pour s’affirmer. En cela, Notre Afrik joue brillamment sa partition depuis dix ans à travers le Rebranding Africa Forum. Un rendez-vous majeur qui est devenu « le laboratoire qui catalyse les questionnements et les espoirs de l’Afrique, un formidable creuset d’influence pour matérialiser notre volonté d’amener le continent, par la force de propositions pertinentes et de stratégies mieux pensées et plus coordonnées, sur les chemins de sa renaissance ». 

S COMME… SOMALILAND 

Ancien protectorat britannique avant d’être intégré, en 1960, à la Somalie indépendante, le Somaliland a fait sécession en 1991 lorsque le pays a sombré dans la guerre civile et a proclamé son indépendance. Et a construit, depuis, « un État, un ordre démocratique, sa propre monnaie et une économie ». Mais ce « bon élève démocratique », qui jouit d’une paix qui fuit la Somalie, n’a toujours aucune reconnaissance officielle. Ni des Nations unies, ni de l’Union africaine. Un non-État qui respecte cependant les règles internationales et qui veut compter diplomatiquement sur l’échiquier mondial… 

T COMME… TOGO … 

Et le Togo change de paradigme institutionnel et politique ! Les élections sénatoriales du 15 février dernier et la nomination, dans la foulée, des sénateurs désignés, sont en effet venues parachever la nouvelle architecture institutionnelle du pays, qui tourne le dos au régime semi-présidentiel. L’élection présidentielle initialement prévue cette année passe ainsi à la trappe et le nouveau président de la République, désigné par le parlement réuni en congrès, n’aura qu’un rôle honorifique. On attend à présent l’élection, toujours par le parlement, du… Président du Conseil des ministres, qui détiendra la réalité du pouvoir. L’opposition reste cependant vent debout contre cette réforme menée au forceps !   

U COMME… UNION AFRICAINE 

Addis-Abeba, 25 mai 1963. La conférence fondatrice de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) a lieu en Éthiopie. Mais le rêve de certains pères fondateurs de bâtir une entité africaine politiquement et économiquement unie se heurte à l’opposition de certains autres. Soixante-deux ans après, où en est le continent, qui traîne encore malheureusement les stigmates de la division ? L’OUA a passé le témoin à l’Union africaine depuis 2002 et la récente désintégration du bloc ouest-africain est une sirène qui la place à la croisée des chemins, au moment où résonnent ci et là des trompettes souverainistes de la conquête de « l’indépendance véritable ». 

V COMME… VÉRITÉ La vérité, proclame un proverbe africain, rougit les yeux mais ne les crève pas ! Et quelles que soient les tares qu’on veut lui attribuer avec une bonne dose de condescendance, rien ni personne ne peut démentir le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi A. Adesina, lorsqu’il affirme que l’Afrique, « dotée de ressources naturelles évaluées à 6 500 milliards de dollars, de 65 % des terres arables non cultivées de la planète et d’une population jeune et dynamique, n’a aucune excuse d’être pauvre » ! Non, vraiment, l’Afrique n’a aucune excuse de rester pauvre ! Nous tous, Africains, devons simplement, mais impérativement, prescrit encore Akinwumi A. Adesina, « retrousser nos manches, éradiquer la corruption et gérer nos ressources dans l’intérêt de nos pays et de nos populations ». 

W COMME… WANGARI 

Hommage à Wangari Maathai, fondatrice du Mouvement de la ceinture verte et première femme africaine à recevoir, en 2004, le prix Nobel de la paix pour son engagement en faveur de l’environnement et de l’émancipation des femmes. Née le 1er avril 1940, cette Kényane a développé une « vision holistique du développement durable, intégrant la démocratie, les droits humains et les droits des femmes ». Mais cette combattante et activiste politique, qui avait su étendre sa passion pour l’environnement à toute l’Afrique, est décédée le 25 septembre 2011 à 71 ans. Elle demeure « une figure emblématique de la lutte pour l’environnement et les droits des femmes, et son travail continue d’inspirer de nombreuses personnes à travers le monde ». 

X COMME… XÉNOPHILIE Dans la diversité qui vitalise chaque nation africaine, ses habitants ne peuvent que cultiver la xénophilie pour s’enrichir de cette impressionnante mosaïque de cultures, de valeurs et de savoir-être. Et si finalement notre apport à l’universel est de répondre à la xénophobie des uns par cette formidable capacité à valoriser et à apprécier les différences culturelles, cultuelles, idéologiques, tout en établissant des liens positifs avec les autres sans les oppresser avec nos certitudes ? Bien évidemment, l’Afrique est en droit d’attendre la même attitude des autres, en montrant en toute chose qu’elle est un partenaire majeur, capable d’opérer et d’assumer ses choix. 

Y COMME… YAOUNDÉ Réminiscences… C’était en mai 2010. L’Afrique s’était donnée rendez-vous, les 18 et 19 mai précisément, à Yaoundé, capitale du Cameroun, pour passer le continent au radioscope des défis non relevés, des ambitions insatisfaites, des espérances déçues. Cinquante ans après « les soleils des indépendances », la conférence internationale « Africa21 », ambitionnait ainsi de nous projeter, avec plus de hauteur, dans les défis du 21e siècle. On parlait alors de… fonder la nouvelle espérance d’un continent qui respecte les règles — politiques, démocratiques, économiques, etc. — qu’il se donne, qui a plus conscience de ses forces et de ses atouts et les actionne dans le bon sens pour avancer ! Aujourd’hui, quinze années plus tard, le compte n’y est manifestement pas encore… 

Z COMME… ZLECAF C’est un dispositif qui devrait permettre de fluidifier et d’intensifier le commerce et les échanges intra-africains. De plus, assure-t-on, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) « pourrait permettre aux pays africains de faire sortir de l’extrême pauvreté 30 millions d’habitants ». On annonce même 450 milliards de dollars de gains potentiels, dont « environ 300 milliards proviendraient des mesures de facilitation du commerce visant à lever les freins bureaucratiques et à simplifier les procédures douanières ». En attendant que tout cela se concrétise effectivement pour le bien des populations, il faut noter qu’à ce jour 54 États membres de l’Union africaine ont signé l’accord sur la Zlecaf, tandis que 47 l’ont ratifié. Une belle perspective ?

© Serge Mathias Tomondji 

(in Notre Afrik N°100, Avril-Mai-Juin 2025)

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Nouvelle étape de décentralisation  : les principes fondamentaux. Pierre CALAME, Paris

Nouvelle étape de décentralisation : les principes fondamentaux. Pierre CALAME, Paris

La profonde réforme de décentralisation dont la France a besoin suppose des débats publics approfondis et une mise en cause de ces croyances, qui demanderont du temps. Elle ne pourra avoir lieu pendant la présente législature mais, en affirmant la nécessité d’une réforme, le Premier Ministre français invite néanmoins dès à présent à ouvrir le débat. Cette note est une contribution à ce débat. Elle met en exergue huit principes de gouvernance sur lesquels je me baserai pour dégager les grandes lignes d’une vraie loi de décentralisation. / Pierre CALAME, Président d’honneur de la Fondation Charles Léopold Mayer / Paris, dec 2025, actualisé le 25 mars 2026

Notre ami Pierre Calame est un ancien haut fonctionnaire français du ministère de l'Equipement, auteur de plusieurs essais sur le rôle et la place de l'État dans la société contemporaine, a été Directeur puis président de  la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme,  de 1988 à 2009 dont il est aujourd'hui président d'honneur. IL est, par ailleurs, à l'origine de l'APPEL pour des Etats Généraux en France, appel soutenu par des personnalités de tous horizons.

la FPH

Les réformes successives de décentralisation et d’organisation de l’État, depuis les premières lois de 1982-1983 sont restées ancrées dans un certain nombre de « croyances » françaises en matière de gouvernance, héritées de la Révolution française pour l’essentiel, et dont certaines ont été inscrites dans la Constitution. 

La lettre de mission du Premier Ministre, Sébastien Lecornu, définissant les deux principes de la réforme qu’il souhaitait engager rapidement, reste enfermée dans ce cadre et ne répond pas aux défis essentiels de notre temps. 

Ces deux principes, clarification des compétences et repli de l’État sur ses fonctions régaliennes, sont un coupé collé de ceux qui ont fondé les premières lois de décentralisation de 1982-1983 puis les tentatives de réformer l’État dans les années 90, avec les résultats que l’on connaît : superposition et confusion des rôles, État qui gère de loin, par la multiplication de normes et de directives plus ou moins contradictoires entre elles, une société qu’il connaît de moins en moins. 

La profonde réforme de décentralisation dont la France   a besoin suppose des débats publics approfondis et une mise en cause de ces croyances, qui demanderont du temps. Elle ne pourra avoir lieu pendant la présente législature mais, en affirmant la nécessité d’une réforme, le Premier Ministre invite néanmoins dès à présent à ouvrir le débat. Cette note est une contribution à ce débat.  

Elle met en exergue huit principes de gouvernance sur lesquels je me baserai pour dégager les grandes lignes d’une vraie loi de décentralisation. Ces principes sont les suivants : 1. Les territoires, entendus comme des bassins de vie et d’emploi , seront des acteurs décisifs des décennies à venir car ils répondent à la nécessité de gérer les relations entre les personnes, entre les acteurs économiques et sociaux, entre la société et la biosphère

1. C’est l’échelle décisive de la décentralisation. 

2. Le rôle de la gouvernance est de coconstruire et de coproduire le bien public en organisant la coopération entre tous les acteurs. Au niveau des territoires les responsables politiques ont pour première tâche d’organiser cette coconstruction. 

3. La solidarité  s’organise à deux niveaux : au sein des bassins de vie et d’emploi  pour construire les politiques publiques et gérer l’équilibre entre recettes et dépenses ; entre bassins de vie et d’emploi  pour compenser les handicaps des bassins les plus pauvres ou souffrant de handicaps particuliers.

 4. La richesse fiscale doit être redistribuée au profit des collectivités territoriales pour assurer la cohérence entre responsabilités exercées et moyens autonomes de les assumer sans dépendre de subventions définies à partir d’objectifs fixés au niveau national. 

5. Chaque politique publique implique une stratégie inscrite dans la durée  et mobilise des actions conçues et portées à différentes échelles ; associant les citoyens à sa conception et à sa mise en œuvre elle est régulièrement révisée en fonction des leçons de l’expérience. 

6. Une fonction essentielle de l’État est de faire circuler entre tous les territoires  les expériences accumulées tant au niveau français qu’au niveau international, au bénéfice des responsables politiques et administratifs mais plus largement au bénéfice de tous les citoyens. 

7. La gouvernance territoriale repose sur le principe de subsidiarité active principe selon lequel les formes concrètes des politiques mises en œuvre doivent se définir au niveau le plus proche du terrain, commune et même quartier, mais en satisfaisant à un certain nombre de principes directeurs adoptés à l’échelle des territoires, issus de la capitalisation d’expériences locales, françaises ou internationales, principes à partir desquels chaque niveau de collectivité assume les responsabilités spécifiques qui lui incombent. 

8. « penser local », ce n’est pas penser petit, c’est penser le monde à partir de réalités vécues et partagées, pour agir localement et globalement. Le développement de conventions citoyennes locales se saisissant de questions nationales est un puissant moyen de renouveler le mode d’élaboration des politiques par un mouvement ascendant et non plus descendant.

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Réponse à Jean Luc Demarty

De la très inquiétante myopie de l'Europe à l'égard de la Chine

=> in LAB Politiche e Culture

Chine, une vision biaisée depuis des siècles par notre idéologie. 

On ne peut que s'étonner de la myopie de l'Europe à l'égard de la Chine. Il y a moins de 20 ans, la Chine était considérée de façon paternaliste comme un pays en développement qu'il fallait aider au même titre que le Niger. Puis, subitement, nous avons découvert ce que l'Europe appelle joliment un rival stratégique qui, non seulement nous domine économiquement, mais aussi techniquement, voire qui est en avance sur nous dans la recherche d'une transition écologique.  

Comment expliquer cette myopie? D'après mon expérience personnelle, elle découle de raisons très simples. Depuis des siècles, nous ne nous sommes jamais intéressés à la Chine pour elle même, à l'exception, bien sûr, de quelques personnalités et institutions, dont le jésuite Matteo Ricci demeure le symbole, mais en tant que miroir qu’elle nous renvoyait de notre propre réalité ou à travers une grille de lecture liée à notre propre idée de l'universel. 

Souvenons nous. Au XVIIIᵉ siècle, la fascination des philosophes pour une société qui avait su instaurer la méritocratie dont nous rêvions, à travers les concours impériaux. C'est aussi l'époque où l'on croyait retrouver dans l'écriture chinoise l’écriture universelle qui avait précédé la construction de la tour de Babel et l'éclatement de l'humanité en langues incommunicables entre elles. S'en était suivi,  moins d'un siècle après, lorsque les appétits coloniaux de l'Europe se sont aiguisés, l’image d’une Asie vouée par nature aux régimes autoritaires, soumise  pour toujours à un « despotisme asiatique » faisant figure de repoussoir pour des sociétés en recherche d'une égalité des droits et de régimes démocratiques.  

Il faut lire les livres de vulgarisation de la fin du XIXᵉ siècle, une Chine paresseuse, assujettie, dont les dirigeants s’avachissent dans des fumoirs pour consommer l'opium que nous leur avions imposé d'acheter. 

Une parenthèse au début du XXᵉ siècle, quand la Chine à son tour s’essaie, avec Sun Yat Sen à la démocratie, en lien direct avec les influences européennes et américaines. La Chine allait- elle nous devenir compréhensible? Enfin, elle allait nous ressembler. Et même la création du Parti communiste chinois dans la Concession française  à Shanghai, avec une revue écrite à l'origine en français sous l'influence de dirigeants qui avaient fait l'expérience du travail en Europe , quel soulagement!. 

Erreurs de lecture

Même erreur de lecture après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste et de Mao Tsé Toung en 1949. Parce que ce communisme là, hérité du marxisme, n’était il pas la meilleure illustration de l'universalisme européen? Dès lors la lecture de la suite s’est faite non pas à travers les soubresauts du nouveau régime mais à travers les débats propres à l'Europe : à travers la rivalité. entre communisme et capitalisme, à travers les débats qui traversaient.le communisme, entre la forme de capitalisme étatique et autoritaire que prenait l'Union soviétique et des formes. romantiques, plus attachées  à l'idéologie initiale d'égalité et de communes de base. 

C'est bien ce filtre déformant de la lecture de la Chine qui a conduit nombre d'intellectuels européens à voir dans la Révolution culturelle non la tragédie qu’elle a été, déchirant chaque famille chinoise, mais comme la tentative d'avènement d’un communisme utopique.  

Rappelons nous la publication, au début des années 70, en pleine révolution culturelle, du premier livre de Simon Leys, « La forêt en feu », chronique écrite depuis Hong Kong des luttes de pouvoir que reflétait la révolution culturelle rédigée à partir. des documents émanant de la Chine continentale elle même. 

Des intellectuels français pro chinois qui ne se sont toujours pas excusés auprès de Simon LEYS ?

Simon Leys, traité d'agent de la CIA, d’ignorant de la vraie Chine, de scribouillard incompétent et bientôt banni de l'Université française. Pour la simple raison que ce qu’il raconte de la réalité  ne coïncide pas avec celle que nos intellectuels préféraitent imaginer. Simon Leys qu'il a fallu plus de 30 ans à réhabiliter sans que ses censeurs de l'époque, à quelques exceptions près, se soient véritablement excusé auprès de lui avant son décès. Non, ce qui était populaire à l'époque c'était les comptes rendus dithyrambiques des missions de groupuscules des amitiés chinoises, envoyés en Chine et dûment cornaqués par le Parti communiste chinois, pour rentrer nous raconter une Chine de rêve, à la manière de Maria-Antonietta Macciocchi et de son livre « De la Chine » écrit après un voyage de trois semaines et sans parler un mot de Chinois. 

Puis vint la chute du maoïsme. 

La fin de la révolution culturelle. L'ouverture voulue par Deng Tsiao Ping. Et soudain la Chine n'était plus le modèle d'une société égalitaire rêvée mais une forme inédite de combinaison d’esprit d'entreprise, de développement technologique et d’une vigoureuse stratégie d'État. Sur fond d’une volonté sans faille de revanche historique sur l'Occident que nous ne voulions pas voir et qui fondait la légitimité d’'un parti communiste chinois incarnant le retour d'une Chine puissance. Make China Great Again. 

Puis vinrent les thèses sur la bonne gouvernance...

Vinrent alors les thèses propagées par les fondations conservatrices américaines et les institutions financières internationales sur la bonne gouvernance. Entre temps, les événements de Tiananmen qui font basculer la Chine du statut de modèle à celui d’anti modèle du communisme utopique :un régime autoritaire n'hésitant pas à massacrer sa propre jeunesse pour ne pas perdre la face au moment où Michael Gorbatchev allait arriver en visite officielle.  

Mon premier voyage en Chine remonte à 1992, précisément à un moment où les élites éclairées et progressistes autoproclamés d'Occident voyaient dans la Chine un antimodèle. 

Pour ma part, j’y allais convaincu que les grands défis de l'humanité étaient devenus planétaires , que les relations entre les sociétés ne ressemblaient plus aux relations anciennes entre des villages voisins qui commerçaient, s’affrontaient mais où chacun rentrait chez lui à la fin de la journée, mais ressemblaient plutôt à des colocataires d'un même appartement qui devaient apprendre à s’y partager l’espace et les ressources. Mon approche de la Chine a donc été résolument pragmatique. Parfois, des étudiants chinois en conférence dans telle ou telle ville de Chine me demandaient avec un peu de suspicion « comment se fait-il que vous aimiez autant la Chine »? Avec pour sous entendu, car c'est ce qu'ils avaient l'habitude de voir défiler, que j'avais quelque chose à leur vendre, idéologie ou technologie. Invariablement, je leur répondais « Je n'aime pas plus la Chine que l'Amérique ou l'Afrique. 

Je sais simplement que pour faire face aux défis communs nous devrons coopérer et pour cela, commencer par nous respecter et nous comprendre mutuellement ».  

Au cours de cette première visite, quel choc j'ai eu  avec l'occasion de découvrir une ville nouvelle. Chinoise en cours d'ébauche au sud de Canton : financée par un milliardaire de Hong Kong, né pauvre des pauvressur un sampan, ayant fait fortune en contournant l'embargo sur les médicaments à destination de la Chine pendant la guerre de Corée et en même temps vice président à Pékin de l'Assemblée nationale chinoise. Déjà, ce mélange des genres était, je le reconnais, un peu surprenant, du moins pour  un Européen. Et surtout, dans cette ville en chantier, j'ai découvert les formidables infrastructures qui se mettaient en place en vue de la future université. J'ai commencé à comprendre que s'ébauchait là une société capable de se projeter sur le très long terme et qui allait massivement miser sur la diffusion des connaissances scientifiques et technologiques. 

Rien de tout cela n'était audible à  l'aune des idées anglo saxonnes dominantes de l’époque,  sur la fin de l'histoire et sur les principes universels de bonne gouvernance. 

A la fin des années 90, le ministère français des Affaires étrangères a décidé de publier un ouvrage sur la bonne gouvernance et la suppression de la grande pauvreté. Il m'avait confié le chapitre sur « l'exception chinoise ». En effet,sur les savantes courbes de régression établies par les institutions internationales pour montrer la corrélation entre respect des principes de bonne gouvernance et suppression de la grande pauvreté il y avait un point aberrant : la Chine.  La régression n'était nullement pondérée par la population. Là encore, on pouvait dire « un point aberrant la Chine » comme on aurait  dit « un point aberrant le Burkina Faso ». Rien n'illustre mieux la puissance des biais idéologiques que ce constat. Car les mêmes institutions internationales qui expliquaient que seuls des principes de bonne gouvernance à la sauce de la Banque mondiale permettaient de réduire la grande pauvreté, publiaient en même temps des chiffres montrant que, sur les dix années précédentes, 60 % de la réduction de la grande pauvreté dans le monde était due à la seule Chine !  

On ne peut que rester confondu par une telle sottise, une telle myopie volontaire.  

Puis vint l’intégration de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce. Enfin la Chine, entrant dans le grand jeu de la concurrence mondiale allait nous ressembler ! Le discours dominant qui se mit alors en place ressemblait furieusement à celui qui avait été tenu sur le Japon vingt ans auparavant. On  se souvient de l'expression méprisante d'Édith Cresson, alors premier ministre de la France,  en 1991sur « les fourmis japonaises ». 

Cette fois, la Chine devenait l’usine du monde. L'Europe et les Etats-Unis allaient y implanter, mais sous leur contrôle, les technologies de pointe pour bénéficier de cette main d'œuvre asservie par des décennies de régimes autoritaires. Et voilà que s'instaure alors une image misérabiliste de la Chine, réduite à ses ouvrières de Foxconn, le géant taïwanais qui fournissait en pièces détachées les grands de l'informatique mondiale, enfermées dans des dortoirs aux fenêtres grillagées pour les empêcher de se suicider. Je ne dis pas que cette réalité n'existait pas. Elle existait, bien sûr, mais occultait à nos yeux crédules l’économie autonome puissante qui était en train de construire.. Bref, de nouveau, on était passé du regard sur une Chine utopique au regard sur une Chine capable d'exécuter, mais certainement pas d'innover et d'entreprendre. 

Pour ma part, allant régulièrement en Chine, je voyais au contraire la vitesse avec laquelle était en train de se mettre en place une nouvelle élite économique et technique. À la fin des années 90, j'ai fait une conférence dans le nord de la Chine à Harbin, dans le cadre d'une des neuf universités d'excellence de la Chine, de celles où l'on rentre avec 19 et demi de moyenne au baccalauréat. De nouveau, la visite de la bibliothèque universitaire flambant neuve, ouverte sept jours sur sept et 24 h sur 24, de la cafétéria universitaire, offrant des plats de toutes les régions de Chine me faisait comprendre ce qui était en réalité en train de se jouer dans le domaine spatial puisque c'était la  la spécificité de cette université. 

Et de 2005 à 2010, j'ai animé Le forum China Europa qui avait vocation, comme je l'avais fait dans les années 90, de construire un dialogue entre sociétés chinoise et  européenne sur nos défis communs. Il a fallu vaincre au départ quelques réticences du côté du côté européen. A quoi bon, me disait-on,  dialoguer avec des représentants de la société chinoise? Ceux ci parleraient d'une seule voix, répétant les slogans du Parti communiste ! Quelle ne fut pas la surprise des participants en découvrant, au contraire, des Chinois qui n'étaient pas d'accord entre eux, qui parlaient avec une liberté de ton étonnante, alors même que dans chaque atelier de travail, il y avait nécessairement un observateur du Parti communiste, montrant souvent que les divergences entre Européens et les divergences entre Chinois étaient supérieures aux divergences entre un point de vue chinois et un point de vue européen. 

Silence assourdissant du côté des médias européens ! 

Ce forum fit l'objet d'une vaste couverture médiatique en Chine, notamment à travers les réseaux numériques. Et bien, silence assourdissant du côté des médias européens ! Comme me le dit à l'époque le représentant en Chine d'un grand hebdomadaire français « Notre rédaction en chef ne veut entendre que des mauvaises nouvelles sur la Chine. Si je raconte autre chose, ils me disent Il est temps de rentrer en France, vous êtes intoxiqué par la propagande du Parti communiste chinois ». 

Michel Rocard s’'était dès l'origine passionné pour notre forum. Il mit donc à profit sa position de député européen pour obtenir un vote du Parlement européen en faveur d'une subvention pour le dialogue entre société chinoise et société européenne. Encore fallait il que cette subvention puisse entrer dans une des lignes budgétaires de l'Union européenne. Or, aucune ligne budgétaire n'existait pour financer un dialogue égalitaire avec une société aussi lointaine de nous que la Chine. La tambouille bureaucratique bruxelloise transforma donc cette subvention pour l'intégrer dans la seule ligne budgétaire qui lui paraissait correspondre à la délibération du Parlement : « 'appui aux pays en développement ». La même qui finançait la coopération technique avec le Niger. 

Vous avez bien lu : en 2010, il y a moins de quinze ans. Et bien entendu, ce ne fut donc pas le Forum  China Europa qui obtint la subvention. Il dut fermer ses portes....

+ Boycott des JO de Pékin: et si nous nous trompions lourdement ? Mai 2008 / Pierrick Hamon

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René ASSOUS, le passeur de la musique tunisienne et de la tradition arabo-andalouse

René ASSOUS, le passeur de la musique tunisienne et de la tradition arabo-andalouse

Dans sa dernière et mémorable conférence, « L’âge d’or de la musique tunisienne », donnée à la Maison de la Tunisie le 27 septembre 2018, René Assous rappelait la richesse et la diversité de la musique traditionnelle tunisienne. Il y évoquait, notamment, les figures légendaires qui ont façonné l’âme sonore de la Tunisie moderne. Parmi elles, trois noms continuent de briller : Habiba Msika, Cheikh El Afrit et Ali Riahi. René Assous rappelle que la musique tunisienne entretient une grande proximité avec les musiques du Moyen-Orient, notamment dans sa forme classique traditionnelle : le malouf tunisien. Issue de multiples civilisations, la culture tunisienne est le fruit d’un long métissage, porté aussi par l’esprit voyageur des Tunisiens, héritiers des Phéniciens. La musique dite arabo-andalouse reflète ainsi des influences venues du Liban, d’Égypte, et de bien d’autres horizons. Rencontre / Paris, actualisé le 18 avril 2026.

La passion et l’engagement de René Assous pour la musique tunisienne sont indissociables de son histoire personnelle. Un rencontre exceptionnelle. P.H.

Secrétaire général de l’Association France–Tunisie, René Assous précise tenir cet héritage de son père, musicien et violoniste amateur dans le Tunis des années 1930. Celui-ci fréquentait de nombreux artistes, principalement issus de la variété tunisienne, et avait même fondé un petit ensemble, l’Orchestre de la Gaîté, qui se produisait régulièrement à la radio. 

René Assous rappelle que la musique tunisienne entretient une grande proximité avec les musiques moyen-orientales, notamment dans sa forme classique traditionnelle : le magnifique Malouf tunisien. 

Issue de multiples civilisations, la culture tunisienne est riche d’un long métissage, portée aussi par l’esprit voyageur des Tunisiens, héritiers des Phéniciens. 

La musique dite arabo-andalouse reflète ainsi des influences venues du Liban, d’Égypte, et de bien d’autres horizons. 

La musique tunisienne comme potion magique ?

C'est donc à l'âge de vingt ans à peine que René Assous rencontre le président de RTF Tunisie. Séduit par la curiosité du jeune homme pour la musique du pays, celui-ci lui offre quelques disques de musique traditionnelle. 

Très vite, Radio Tunis lui confie l’animation d’une émission intitulée Si vedette m’était contée, consacrée aux célébrités françaises de l’époque : le ténor Michel Dens, l’humoriste Raymond Devos, la jeune chanteuse Marie-Josée Neuville, entre autres. 

Son père l’encourage ensuite en lui offrant un séjour à Paris. René y rencontre, au siège de a Radio Europe n°1, plusieurs personnalités dont Michel Péricard et François Gerbaud, qui « lui mettront le pied à l’étrier ». 

Il reprend alors contact avec l’architecte franco-tunisien Olivier Clément Cacoub, cousin germain de son père dont les brillantes réalisations en Tunisie, en France et Afrique sub saharienne, lui ont valu d'être Grand Prix de Rome.

René avec les "Tunes" : Claudia Cardinal et Philippe Seguin

Plus récemment, il retrouve nombre de ces figures dans un ouvrage « Les Tunes », sorte de dictionnaire consacré non seulement aux juifs tunisiens — dont la famille Assous fait partie depuis longtemps et qui parle arabe — mais aussi à celles et ceux, juifs, chrétiens ou musulmans, qui ont vécu avec la  Tunisie et contribué, coté européen, à son rayonnement : 

Claudia Cardinale bien sûr, mais également le couturier Loris Azzaro, le cinéaste Ferid Boughedir, le président Habib Bourguiba, Michel Boujenah, Philippe Séguin, Gabriel Attal, Claude Bartolone, et bien d’autres. 

dans les studios d'EuropeN°1, en 1958, René Assous (à droite) avec François Gerbaud

Resté toute sa vie passionné par la musique tunisienne, René Assous s’est donc consacré, parallèlement à sa carrière d'ingénieur civil des télécommunications à l'international, à faire connaître et aimer le malouf, la tradition arabo-andalouse et les innombrables expressions musicales du patrimoine tunisien. 

Son émission demeure, pour de nombreux auditeurs d'age mur, un véritable espace de transmission culturelle, fidèle à sa conviction que la musique est un bien commun reliant les rives de la Méditerranée.

Amina Srarfi-El'Azifet

La conférence du 27 septembre 2018 à la Maison de la Tunisie

En présence de M. Walid METOUI, premier Secrétaire, représentant SE M. l’Ambassadeur de Tunisie en France, ainsi que Naoufel ZIADI du Consulat Général de Tunisie à Paris et Mohamed Habib SASSI, Consul de Tunisie à Pantin, chaleureusement remerciés par le conférencier.

Dans cette dernière et mémorable conférence, « L’âge d’or de la musique tunisienne », donnée à la Maison de la Tunisie le 27 septembre 2018, René Assous souligne la richesse et la diversité de la musique traditionnelle tunisienne. Il y évoque les figures légendaires qui ont façonné l’âme sonore de la Tunisie moderne. 

Parmi elles, trois noms continuent de briller : Habiba Msika, Cheikh El Afrit et Ali Riahi.

Habiba Messika

Par leurs voix, leur audace et leur modernité, ces artistes ont su faire dialoguer l’héritage arabo-andalou avec les sensibilités nouvelles d’une société en pleine transformation, accompagnée par la vision réformatrice du président Habib Bourguiba.

  • Habiba Msika, étoile fulgurante de la scène tunisienne des années 1920, fut bien plus qu’une chanteuse : une femme libre, passionnée, qui fit de sa voix un cri d’émancipation. Danseuse et comédienne, elle osa aborder des thèmes sensibles et imposa la figure d’une artiste totale, éprise de beauté et de liberté.
  • Cheikh El Afrit, de son vrai nom Israël Rosio, fit rayonner la chanson tunisienne à travers le monde arabe et jusqu’à Paris. Maître du malouf et des chansons sentimentales, il allia l’élégance du chant classique oriental à la richesse mélodique du patrimoine tunisien. Son art marie émotion, rigueur et universalité. Il a largement inspiré l'inoubliable Raoul Journo.
  • Ali Riahi, le « rossignol de la Tunisie », incarna la synthèse parfaite entre tradition et modernité. Héritier d’une grande lignée musicale, il donna au chant tunisien une dimension populaire et joyeuse, accessible à tous. Sa voix lumineuse accompagna les fêtes, les radios et les mémoires familiales, au point de devenir un symbole national.

À travers ces portraits, René Assous montre combien la musique tunisienne constitue un miroir vivant de l’histoire du pays : un langage universel reliant les générations et les peuples, qui transcende les frontières et le temps. 

En Tunisie, ce lien demeure essentiel. 

Nous avons rencontré René Assous à son domicile parisien, en présence de son épouse Martine. Il nous a remis, avec enthousiasme, le texte de cette conférence.

Pierrick Hamon et René Assous le 12 novembre dernier

Tunisiens et Franco-Tunisiens, présents au sein du Comité de pilotage I-Dialogos, et nombreux parmi nos abonnés, retrouveront dans cette publication un pan précieux de leur mémoire culturelle. 

Ne pas hésiter à compléter si besoin : 

contact=> phamon@i-dialogos.com. Nous transmettrons.

Puisse le texte de cette conférence contribuer à la relance de la vénérable association France–Tunisie. 

Pierrick Hamon, Délégué Général I-Dialogos, membre de France-Tunisie, actualisé le 18 avril 2026 (l19.11.025)

 LIRE  en cliquant ci-dessous

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Temps des insécurités, temps de crises et temps des ruptures. Des clarifications sémantiques. Ali SEDJARI, Rabat/Maroc

Temps des insécurités, temps de crises et temps des ruptures. Des clarifications sémantiques. Ali SEDJARI, Rabat/Maroc

Depuis les événements tragiques du 11 septembre 2001, la question de la sécurité et des droits de l’homme se pose avec acuité. Dans des contextes difficiles, nos sociétés paraissent assiégées par les menaces et les peurs collectives : ces questions préoccupent les États et rendent l’inquiétude des dirigeants et des populations légitimes. Le prix à payer est il nécessairement une limitation des libertés et des droits fondamentaux des citoyens ? Ali SEDJARI, Rabat le 9 mars 2026

A Rabat, au Maroc, Ali SEDJARI, co-fondateur de I-Dialogos Think Tank et président du Comité Scientifique en cours d'installation, est professeur à l'Université Mohammed V et Président du CERIPP. 

Temps des insécurités, temps de crises et temps des ruptures. Des clarifications sémantiques.  

Depuis les événements tragiques du 11 septembre 2001, la question de la sécurité et des droits de l’homme se pose avec acuité. Dans des contextes difficiles, nos sociétés paraissent assiégées par les menaces et les peurs collectives : ces questions préoccupent les États et rendent l’inquiétude des dirigeants et des populations légitimes. Le prix à payer est il nécessairement une limitation des libertés et des droits fondamentaux des citoyens ? Ou alors est il légitime d’instrumentaliser les insécurités pour créer des zones de non droit ? Hélas, les exemples qui corroborent cette thèse sont 'nombreux. Et on peut facilement situer le fameux projet de loi marocain 22/20 dans ce cadre, projet vite retiré après une mobilisation forte sur les réseaux sociaux.
 
L’approche contemporaine de la gestion des situations de crise, d’urgence ou d’insécurité suppose non seulement de prendre acte de la vulnérabilité de la société mais également de ne pas perdre de vue les impératifs de respect des droits et de protection des libertés. Face a la sécurité globale, il faut une protection globale, mais les faits démontrent malheureusement le contraire.
 
Les contextes d’insécurité ont permis aux Etats de renouveler les techniques et les moyens de contrôle et de régulation. Aujourd’hui, des avancées considérables ont été réalisé grâce aux moyens technologiques nouveaux. La Chine est devenue un laboratoire d’expérimentation et de légitimation d’une société de discipline avancée soumise au contrôle d’un régime autoritaire qui ne reconnait plus l’existence de contrepouvoirs. Le danger est réel et le risque de développement de ce modèle n’est pas à écarter. 


Il est toutefois très important de souligner les dérives qui ont été relevées, ici et la, portant une atteinte grossière a l’exercice des libertés et au respects des droits des individus: de nombreuses mesures de sécurité ont été prises dans ce contexte de pandémie, loin de tout débat démocratique, même dans certains États occidentaux. L’insécurité, étant devenue surdéterminante, a ouvert la voie à tous les excès et à l’expérimentation de pratiques sophistiquées bafouant ainsi les principes élémentaires des droits de l’homme. Ainsi, l’on voit bien que l’ère de la sûreté est terminée, vive la sécurité.

L’avènement de "la société disciplinée", telle qu’elle a été imaginée par Michel Foucault, est en train de passer à la vitesse supérieure avec une technologisation très avancée.
 
Au regard de cette nouvelle situation, il faut souligner deux choses :
 - c’est que la sécurité est la première limite aux droits de l’homme,
 - c’est que le droit est instrumentalisé de plus en plus par le pouvoir.

Cheville ouvrière et clé de voute du mécanisme, la sécurité de l’État est au-dessus de tout. Machiavel a parfaitement analysé comment il faut comprendre la sûreté du Prince, sa conservation au pouvoir dans la réalité des faits que le discours stimule sous le vocable du bien commun et le privilège de la puissance légitime dont parlait Max weber.
 
Finalement, et si l’histoire de la sécurité n’était que manipulation ? Quand le diable s’en mêle, la terreur ne fait que commencer. Il vient de faire un passage rapide chez nous pour donner naissance à un projet de loi liberticide immatriculé 22/20. Heureusement que la société a fait front commun pour s’y opposer. Restons vigilants pour éviter les dérapages et les atteintes a nos droits et libertés. 

Ali SEDJARI

9 mars 2026

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Culture et développement : quel lien ?

Introduction

D’entrée de jeu, cette question du lien entre culture et développement a un objectif strictement pédagogique ; je n’ai pas la prétention d’emprunter les voies sinueuses des différentes disciplines scientifiques pour relancer le débat ou en faire une théorie, mais la question qui taraude l’esprit de tout un chacun de nous est la suivante : pourquoi certains pays se développent, souvent avec un rythme soutenu, et d’autres stagnent ou régressent ? Comment expliquer que certaines régions du monde deviennent des foyers d’innovation et de modernité pendant que d’autres reculent et suscitent des phénomènes migratoires saisissants ? Comment se fait-il que les uns regardent l’avenir alors que d’autres s’accrochent becs et ongles à leur passé érigé souvent en dogme ? Qu’est-ce qui fait qu’une société accède facilement à la richesse et « au bonheur » et une autre qui reste figée dans la pauvreté et la misère ? Autant de questions qui relancent le débat sur le lien entre culture et développement. 

Les problèmes du développement relèvent des aspects complexes et multidimensionnels. Ce constat relève de l'évidence, mais il est admis aujourd'hui que les facteurs d’ordre socio-psychologique et surtout culturel occupent une place déterminante dans les dynamiques de développement. 

Pourquoi certains pays évoluent, et d'autres pas ? La question n’est pas de l’ordre métaphysique ; elle est d’essence culturelle. En effet, il n'y a pas de fatalité dans le développement, et pourtant la solution actuelle dans certains pays en développement appelle à une réflexion profonde, critique, sur les dysfonctionnements actuels qui ne leur permettent pas de maintenir un rythme soutenu de réforme et de développement. Les écarts entre les pays développés et les pays en développement se creusent en raison justement de l'incapacité de ces derniers à ouvrir un débat franc et loyal à propos des dysfonctionnements inhérents, dans leur totalité, au système culturel. C'est en effet dans la culture d’un peuple, d’une société, que l'on trouve les ingrédients observés du développement. L'analyse des comportements et des attitudes  observées sont de nature à nous éclairer sur les rapports que les hommes entretiennent avec le travail, l'entreprise, le progrès, l'innovation, la modernité, l’Etat, la femme, la religion, etc.… . La culture tient une place déterminante dans les processus de développement et de transformation sociale (I). Disons-le, la culture est quelque chose de très dynamique ; elle n’est pas figée, elle se transforme en fonction des enjeux et des dynamiques globaux de la société (II). De ce point de vue, elle ne peut être reformée que dans une approche de globalité dès l’instant qu’elle est l’interaction avec d’autres systèmes culturels du monde (III). D’où l’intérêt d’un débat sincère et loyal à propos des ambiguïtés qui caractérisent le champ culturel (IV). 

Le déterminisme culturel 

C’est par rapport à un débat récurrent au Maroc sur des problématiques sociales portant sur le statut de la femme et de son rôle dans la société, la religion, la modernité, le système éducatif, les valeurs, etc…, que nous voulons rappeler à tous ceux qui ont la responsabilité de piloter le changement qu’ils ont un énorme travail à faire au niveau d’une série de facteurs aggravants relevant de l'ordre culturel et mental. En effet, de nombreux économistes se sont associés aux sociologues et aux spécialistes de développement pour démontrer la puissance du facteur culturel. Comme le disait si bien FUKUYAMA, la culture est un « capital social qui permet à une société de façonner son avenir ». Chaque société se développe en fonction de ses atouts et de ses contraintes culturelles. La culture est partout ; elle est le passage obligé pour cerner les problématiques de développement. 

Il n’existe pas, et ne peut exister, de solution unique à la question de savoir comment gérer efficacement des mutations rapides au niveau des nations, conserver une identité culturelle, développer une culture mondiale au niveau global, faire fructifier le champ de forces s’exerçant dans le même ordre du passé et sauvegarde des traditions. Sur le même ordre de pensée, il n’y a pas de voie toute tracée conduisant inéluctablement au conflit et à une confrontation catastrophique. 

Tout dépend pour chacune de ces questions  de la définition et de l’usage que l’on fait du concept qu'est celui de la culture.

La culture serait, selon DURKHEIM, une manière de penser, de sentir, d’agir, de réfléchir, acquise par un individu dans une société déterminée. C’est un ensemble de traditions, de rites, de pratiques et de valeurs qui façonnent son comportement et déterminent son mode de raisonnement ; par voie de conséquence, le système culturel peut influer négativement ou positivement sur la conduite d’un individu, sur sa capacité d’agir, de réfléchir, de créer et de produire. Cette vision peut expliquer beaucoup de choses à propos des retards et des dysfonctionnements inhérents à certains systèmes politico-administratifs. Cela peut aussi nous aider à comprendre toute une série d’attitudes que nous avons, nous Marocains, à l’égard du temps, de l’argent, de l’autorité, du pouvoir, de l’Etat, de la religion, de l’entreprise, de l’art, de la femme, et même de la vie. 

Les principaux obstacles concernant la gestion du changement au Maroc se situent en effet au niveau de certaines pratiques politiques et culturelles. Je voudrais insister ici sur quatre principalement : 

a- le pouvoir n’a-t-il pas au Maroc une fonction stabilisatrice, Conservatrice, qui cherche à maintenir des situations acquises et à protéger des intérêts catégoriels ou corporatifs ? Cela pose la question du rapport à l’autorité, aux symboles de pouvoir, à ses formes d’exercice et à ses manifestations diverses. Dans ce cadre, les structures politiques apparaissent immatures et dépourvues d’idées, d’imagination et d’innovation, moins audacieuses, plutôt frileuses et très attachées aux rites et à la sauvegarde des équilibres et des archaïsmes. 

b - Le rapport au temps : « il est toujours temps de faire, rien ne    presse » . Telle semble être la démarche de tout gestionnaire ; ce qui entraîne un rapport particulier à l’action, aux difficultés liées à la prise de décision. L’engagement concrétisé par l’acte est reporté sans explication, ce qui nuit à la transparence et à la compréhension, toutes deux mobilisatrices et facilitatrices de l’ouverture au changement, porteur d’espoir. L'usage ou le maintien du « flou » dans la conduite des politiques publiques dénature le jeu des responsabilités et rend la gestion publique moins lisible. 

c – le rapport au travail . Il est regrettable de constater que la notion de l’effort a perdu toute sa signification, particulièrement dans le secteur public où les tendances de paresse et de désengagement sont dominantes. Nombreux sont les candidats au travail qui rêvent d’une place dans le secteur public, moins rémunérés, pour des considérations de stabilité et de facilité. Les syndicats encouragent à leur tour les attitudes de passivité et sont vigilants à l’encontre de tout ce qui pourrait mettre en cause la stabilité de l’organisation. Les mouvements d’ordre de grève sont vite suivis d’effets, alors que les appels au travail et à la compétitivité font défaut. Travailler beaucoup est une attitude condamnable et l’on a tendance à encourager des attitudes de paresse, d’attentisme et de passivité. De nombreuses personnes font semblant de travailler ;d’autres déploient des énergies importantes pour ne rien faire, d’autres travaillent sans résultats concrets ; d’autres enfin se donnent le meilleur d’eux-mêmes sans qu’ils soient motivés ou récompensés de leurs résultats.          

d – Le rapport à la responsabilité.  C’est un concept mal défini, abstrait, ambigu et assez souvent évacué dans l’exercice d’une fonction Dans la culture populaire dominante, la notion de responsabilité est vite évacuée pour des considérations qui nous échappent ; le droit public lui aussi, et particulièrement le droit administratif est assez flou quand il s’agit de répartir ou de définir les responsabilités. En général, la responsabilité est partagée entre plusieurs organisations ou plusieurs acteurs. Le mal principal dont souffre l’action publique, dans sa double composante, nationale et territoriale, est l’intervention simultanée d’une multitude d’acteurs faisant prévaloir des rapports de force, des positionnements hiérarchiques ou de proximité du pouvoir central. 


2 - La dimension dynamique de la culture     

La culture n’est pas explicite ; elle est implicite ; elle n’est pas normative, elle est au-dedans de tout un chacun ; elle est en filigrane et s’exprime à travers des attitudes et des comportements. Il est donc essentiel, dans le débat actuel à propos de la modernité, de prendre en considération les interactions culturelles qui agissent d’une manière ou d’une autre sur le changement. 

2.1 Il n’y a d’évolution que culturelle.

Faire évoluer une société, gérer le changement, c’est juger le passé et Choisir pour l’avenir ; autrement dit opérer des choix fondamentaux entre des référentiels souvent antinomiques ou concurrentiels. C’est savoir aussi entreprendre une réflexion intellectuelle audacieuse et éclairée à propos des amalgames et des ambiguïtés qui brouillent l’espace culturel et perturbent le débat. La querelle entre tradition et modernité ne permet pas à la société d’avancer vite et en harmonie ; l’opposition entre le passé et le présent ne permet pas de construire l’avenir ; la référence constante au passé brouille les pistes de celui-ci ; l’attachement à des pratiques rétrogrades accentue les processus du sous-développement. 

Que nos décideurs et nos politiques sachent qu’actuellement ce sont les traits les plus immatériels d’une civilisation–religion, progrès, superstition, réflexes historiques, attitudes à l’égard de l’autre, tabous, comportements envers le changement, morale de l’individu et du groupe, valeurs, éducation – qui étaient relogés au second rang, gravitant péniblement autour de la structure sociale, qui reviennent en force dans les dynamiques de développement. Les phénomènes d’islamisation et de retraditionalisation de la société marocaine sont significatifs à cet égard. Il n’est pas possible de décider d’une quelconque réforme sans prendre en considération le poids des conservatismes et des forces traditionnelles. Le pays semble être emprisonné par son passé ; assiégé par les partisans d’une conception conservatrice de la culture et de la religion ; le retour constant et obligé au passé ralentit les réformes face aux difficultés d’arbitrage et de régulation des oppositions et des contradictions. On se souvient des manifestations qui ont opposé deux clans, le premier pour et le second contre, l’un à Rabat et l’autre à Casablanca, au moment où le gouvernement EL YOUSSOUFI a essayé d’approcher la question de la famille. Personne ne savait comment s’en sortir ; les cartes étaient brouillées et le conflit a pris des proportions démesurées. Le rapport de force entre deux registres culturels, deux conceptions idéologiques, deux écoles de pensée se sont mises en confrontation, sans possibilité de dialogue. Les forces de modernité en général, et les femmes en particulier, ont été désarçonnées. Le gouvernement, manquant de courage et de détermination, ne savait plus à quel saint se vouer. Ce qui a entraîné le désarroi, voire même la psychose pour les femmes et les hommes épris de liberté et de modernité. Finalement, c’est le Roi qui a trouvé une issue à la crise en jouant le pari de la réforme et du progrès. L’histoire retiendra qu’un pays ne peut avancer que par des réformes courageuses. Il faut oser si on veut avancer, et ce précédent est un cas d’école.   

De sous-facteurs secondaires, les mentalités deviendraient le centre autour duquel tout gravite : moteur essentiel du développement ou obstacle insurmontable, c’est l’immatériel qui commande le changement et nous devrions tous ensemble – Etat, collectivités, groupements, société civile, familles et éducateurs – agir dans cette direction pour préparer de vrais acteurs de changement, ceux qui sont capables de regarder l’avenir et de faire évoluer les choses pour un mieux-vivre collectif. Il y a un grand travail à faire au niveau du mental, du raisonnement et de la réflexion. Cela suppose de la pédagogie, non pas la foi ou  les croyances, mais la raison, la réflexion correctement conduite. L’obscurantisme et la démagogie perturbent le débat et retardent l’évolution du pays. Un pays n’avance pas en regardant le passé mais en anticipant l’avenir. 

2.2   Le passé n’est qu’illusion. 

Pour tous ceux qui veulent nous ramener au passé dit « glorieux », à un âge d’or de je ne sais quoi, il faudra leur dire deux choses. D’une part, si l’âge d’or existait dans le passé, on aurait du mal à se projeter dans l’avenir, à sortir des logiques patriarcales et patrimoniales, à dépasser les rituels et les anachronismes. Ceci a les conséquences économiques et politiques que l’on sait. Regardons autour de nous, ce sont les sociétés qui n’ont pas eu d’âge d’or dans le passé et qui le projettent dans l’avenir (USA, Indonésie, Malaisie, Singapour). Ces pays fournissent à des degrés divers des enseignements qui sont d’ordre universel. L’enfermement dans le passé est l’expression d’un déficit au niveau de l’intelligence humaine qui se trouve démunie face au changement et qui n’a de réponse à donner face aux problèmes de la vie que le maintien du statu quo et la recherche de solutions dans notre patrimoine traditionnel. Il semble que tout y est, que toute réflexion dans cette direction ne peut être que stérile. 

D’autre part, le développement est histoire. Il évolue – comme évolue une donnée politique, économique, sociale et religieuse. Le passé est le passé ; ce qui a disparu ne réapparaîtra plus et les hommes ont tendance à regarder l’avenir plus que le passé. Ceci relève de la banalité. L’histoire est un mouvement perpétuel parce que les hommes la font bouger sans cesse : intérêts et passions, vices et vertus, faire et défaire, protéger et corriger, lutter et se résigner. Le jeu est sans fin. 

Partant de ce postulat, le système culturel peut promouvoir ou retarder l’évolution dans de nombreuses régions du monde ; la pauvreté, le chômage, la faim, l’ignorance, l’analphabétisme, la maladie, la mendicité, la misère et l’exclusion sont des fléaux absolus qui sont aggravés par certaines habitudes culturelles qui engendrent l’égoïsme, les préjugés, la violence, la haine et l’indifférence. Séparé de son contexte humain et culturel, le développement n’est guère qu’une croissance sans âme. Le développement économique, pleinement réalisé, fait partie intégrante de la culture d’un peuple. Ces postulats peuvent surprendre. Ils rompent avec la conception plus classique selon laquelle la culture favorise ou entrave le progrès économique, d’où les appels à « prendre en compte la dimension culturelle dans le développement ».  

Pas de développement sans valeurs   

Le développement suppose non seulement l’accès aux biens et aux services, mais aussi la possibilité de choisir comment vivre sa propre vie avec les autres, de manière pleine et satisfaisante pour toujours. Si importante que soit sa fonction d’instrument du développement (ou d’obstacle à ce développement), la culture ne peut être réduite au rang de simple catalyseur de la croissance économique (ou de frein à cette croissance). Son rôle ne se limite pas à servir cette fin, car elle est le substrat social des fins elles-mêmes. Le développement et l’économie sont en effet des aspects de la culture d’un peuple. 

Même s’ils ne peuvent déterminer la culture d’un peuple, les gouvernements peuvent influer sur elle, pour le meilleur ou pour le pire, et infléchir ainsi les voies du développement. Le principe doit être de respecter toutes les pratiques culturelles qui sont soucieuses de respecter les autres cultures et qui souscrivent à une éthique de caractères universel. Le respect va beaucoup plus loin que la simple tolérance. Il implique que l’on adopte une attitude positive à l’égard des autres, que l’on se réjouisse de l’originalité de leurs styles de vie, de leur diversité créatrice. Les responsabilités politiques ne peuvent imposer le respect à coup de lois, ni contraindre les citoyens à en faire montre, mais il leur est possible de faire de la liberté culturelle l’un des piliers de l’Etat. 

Le développement est un phénomène qui comporte de fortes incidences intellectuelles et morales pour les individus et les collectivités. Toute réflexion sur les questions soulevées par le développement et la modernisation doit être centrée simultanément sur les valeurs culturelles et les sciences sociales. Comprise au sens le plus étroit d’ensemble de valeurs, de symboles, de rituels et des institutions d’une société, la culture influe sur les résultats et les décisions économiques. Dans une société où se sont installés la jalousie, le dénigrement, la paresse, la tricherie et la mentalité de rente, le développement économique est compromis ; dans une société où dominent l’analphabétisme et l’absence de qualification professionnelle, le développement devient une gageure ; dans une société où la créativité et l’innovation font défaut, la loi détournée, la démocratie suspectée, le développement économique a de sérieuses difficultés à décoller. Dans une société où l’on ne respecte pas les droits des minorités et des populations vulnérables, où l’autoritarisme traverse l’ensemble des courants et des individus, l’Etat de droit se heurte à des résistances fortes. Dans une société où l’intolérance prend de plus en plus forme à cause des goûts, croyances, opinions ou choix de vie personnels, sous le prétexte de protéger la morale et la vertu, l’expression des libertés individuelles est menacée. De nombreuses attitudes d’assujettissement, d’exploitation, de clientélisme portent la marque d’une tradition culturelle maintenue au fil des âges. Face aux problèmes de développement que nous connaissons aujourd’hui, l’Etat n’est pas le seul à être responsable.               


3 - La dimension globale de la culture        

3.1   Il n’existe pas de culture d’enfermement   

Reste un dernier point qui revêt une importance capitale : les cultures ne sont ni isolées ni statiques. Elles entrent en interaction les unes avec les autres et évoluent en synergie et/ou en complémentarité. Il n’existe pas de spécificité culturelle qui serait la marque dépositaire d’un peuple et contre laquelle il ne peut rien faire. Chaque peuple a sa propre culture qui fait sa richesse, son référentiel, son système de valeurs et qui serait en mesure d’évoluer et de s’interférer avec les autres spécificités. Le concept de spécificité, élevé au rang d’un dogme sacro-saint, notamment dans les pays arabes, est instrumentalisé à des fins de domination sociale et de maintien des équilibres, ni plus ni moins. Il n’y a de spécificité que pour ceux qui refusent de se réformer ou d’élargir les champs de la liberté et de la démocratie. Un regard rapide sur les catégories de pays opposant en permanence tradition et modernité permet de mieux comprendre l’usage abusif de ce concept. Toutes les sociétés, à des degrés variables, sont spécifiques. Mais cette spécificité n’est pas idéologique, elle est culturelle et considérée plus comme atout que facteur aggravant. 

Le principe de spécificité est un leurre et répond à des fantasmes de repli et à une volonté de maintenir le statu quo sur certains sujets considérés comme essentiels au maintien d’un équilibre sociétal. Ainsi, on voit des sociétés se mobiliser autour d’un projet souvent meurtrier et sans objet : l’identité ; une identité instaurant l’enfermement et le statu quo, brandissant la violence, l’intolérance et le rejet de l’autre. Dans d’autres cas, l’acharnement contre les femmes n’est qu’un alibi pour maintenir la domination des hommes et légaliser l’exploitation. 

L’évolution souhaitée serait freinée dès lors que des solutions ne seront pas trouvées à cette question identitaire. Le débat qui l’accompagne est souvent suivi de haine, de violence, d’intolérance, de conflits et de règlements de comptes. Les défenseurs ou les doctrinaires de la spécificité veulent nous installer dans un temps immobile, figé et circulaire. L’évolution est freinée, le monde avance sans nous, ou plutôt plus vite que nous. Par manque de créativité et d’imagination, nous n’arrivons pas à suivre le rythme des autres et à faire comme eux. Il n’existe pas des sociétés développées et celles dites en développement, il n’y a que des sociétés qui se développent et d’autres non. Le développement est en premier lieu une affaire qui relève du mental et du culturel, mais aussi de la capacité d’un peuple à marquer des ruptures par rapport à son histoire ; là où il n’y a pas de rupture, il n’y a pas de développement, pas d’évolution. 

La spécificité n’est que la représentation d’une certaine chose, de celui qui la construit, de celui qui la défend, une pratique humaine n’est qu’une pratique humaine de la référence. La lecture de la religion par exemple est une lecture humaine. Alors restons vigilants à propos d’une spécificité purifiée et subjuguée par une catégorie de la population ou des élites en quête d’avenir émanant du passé. 

3.2   La mondialisation rapproche les cultures 

Avec l’avancée de la mondialisation, le temps des stratégies d’isolement culturel est révolu. Le respect mutuel, une compréhension plus profonde de l’autre dans un dialogue permanent, la recherche persévérante des bases acceptables pour nous tous et l’identification raisonnable des éléments qui nous séparent, telles sont les attitudes appropriées pour nous approcher d’un monde de liberté, de justice et de respect de la dignité humaine. Les valeurs humaines sont les mêmes partout ; la mondialisation ne gomme pas les cultures, elle les rapproche. Par ailleurs, il faut affirmer haut et fort que toute culture est productrice d’ouverture et de globalité parce qu’elle est tout d’abord un produit de la raison et d’une vertu morale raisonnable. Partout l’homme est perçu comme un être moral doué de raison. Quand on essaye de confisquer sa raison, de l’abrutir ou de l’aliéner par différentes manières, on fait de lui un assujetti, un incapable qui déploiera toute son énergie pour s’opposer à toute forme de changement. C’est pourquoi un discours moral raisonnable est également possible entre des personnes appartenant à des cultures différentes. Certaines normes et certains droits universels de l’homme sont valables pour les citoyens de toutes les nations, que ces normes et droits émanent de la volonté divine ou qu’ils soient évidents en soi. La culture est un processus de la raison, qui conduit progressivement à des stades plus élevés de la connaissance, à la sociabilité, à la civilisation, à la coopération, à la solidarité et à l’échange ; c’est pourquoi tous les hommes doivent être intéressés à participer au processus culturel. Ainsi, comme l’écrit A. Malraux : « Toute civilisation est échange ». S’il n’y a pas échange, de messages, de sentiments, de communication, de coopération, de solidarité, il n’y a pas de dialogue, pas de tolérance et donc une confrontation permanente, voire même des guerres. 

3.3 Il n’existe pas de chocs de civilisations mais des ignorances culturelles 

Cette conception dynamique et ouverte de la culture s’oppose aujourd’hui à une autre conception de type conservatrice et obscurantiste qui prône le repli, le retour au passé, le refus de coopération, l’intolérance et la confrontation avec les autres. On est allé beaucoup plus loin dans ce dérapage par la publication d’un livre fracassant « Choc des civilisations » dans lequel l’auteur, en l’occurrence Samuel HENTINGTON, fait une distinction nette et injustifiée à propos des cultures d’un certain nombre de pays et notamment les pays arabo-musulmans. Cette thèse a servi de leitmotiv aux responsables de la maison blanche pour opérer une distinction entre « l’axe du mal » et « l’axe du bien » en légitimant toutes les formes d’intervention au besoin même par le recours à la guerre ; cette situation a créé une atmosphère de psychose et de peur dans le monde et entretenu des ressentiments profonds. Les conséquences ont été désastreuses au niveau des rapports internationaux et de l’équilibre mondial. Cela n’a fait qu’aggraver les phénomènes d’islamisation, de radicalisation et de terrorisme, de populisme et de nationalisme.   


4 - Nécessité du débat 

Par ailleurs, serions-nous alors capables d’ouvrir un débat à propos de nos ambiguïtés, de nos tabous et de nos archaïsmes qui nous empêchent d’avancer. Il faut oser le faire pour préparer les générations actuelles et à venir à mieux appréhender la diversité et à se préparer pour mieux gérer la complexité.  La vision obscurantiste que certains font du monde promis, soi-disant au nom d’une conception culturelle, constitue un danger qu’il convient de combattre. L’évolution de notre société sera ralentie si des solutions courageuses ne sont pas trouvées à une série de dysfonctionnements culturels. Nous devrions agir sur le mental des individus ; c’est une responsabilité de l’école, des élites, des mass-médias, des formateurs et des parents. Mais l’école a un rôle plus important à jouer à ce niveau. A ce propos, il faut dire les choses sans ambiguïté : le système éducatif marocain a, à son actif, des dégâts énormes. Et nos enfants en paient le prix parce qu’ils sont mal préparés à comprendre le fonctionnement du monde, à disposer de l’esprit critique et à agir de façon raisonnée par rapport aux choses de la vie, aux innovations et aux évènements qui marquent le monde. Le système ne forme pas des acteurs de changement ; il maintient la confusion dans les esprits des jeunes sur des questions vitales et stratégiques relevant des droits humains, de la tolérance, du respect de l’autre et de l’adhésion à la culture universelle. 

Ainsi on notera que le repli identitaire, l’attachement aux « valeurs » du passé, l’intolérance vis à vis de l’autre, le refus de la diversité aussi, en somme, le détachement irréfléchi et inconscient par rapport à l’humanité n’est pas l’œuvre du hasard, mais c’est le résultat d’un processus d’éducation et de socialisation. Que l’on ne se trompe pas, les failles de ce système sont de nature à hypothéquer l’avenir du pays dans un monde qui se transforme très vite. Imaginons en adulte ce jeune élève d’aujourd’hui à qui on a inculqué pendant des années l’apprentissage par la mémorisation, à ne pas disposer d’un esprit de synthèse, ni d’un esprit critique, ni de capacité à prendre des initiatives et à s’intégrer dans les valeurs universelles, que peut-on attendre de lui, sinon du repli sur lui-même. Formaliste plus que volontaire, plus opportuniste que compétent, plus traditionnel que moderne, plus obéissant que critique, plus dépendant qu’autonome, plus brouillon que rigoureux, on ne peut pas compter sur lui pour faire avancer les choses, au contraire, il devient une force d’opposition consternante. Or la jeunesse d’aujourd’hui, c’est celle qui sera aux commandes du pouvoir demain. 

Enfin, pour mettre la culture au service du développement, il faudra que ceux qui ont pouvoir de décider, d’entraîner, de créer, de former, d’enseigner, d’éduquer, de juger, de faire exemple ou modèle adhèrent dans leurs grandes majorités aux compétences et aux valeurs morales qui font une société de développement. L’Etat a une grande responsabilité dans la promotion et le développement de la culture. Le projet de modernisation du pays nécessite une action soutenue et approfondie au niveau du champ culturel. Le travail sur les mentalités implique des procédures, des réformes et des exigences. Cela demande beaucoup de détermination, d’humilité, d’engagement et d’implication forte et concrète de la part de l’Etat. Les Marocains attendent de l’Etat qu’il modernise le pays. Il faut agir.  

Ali Sedjari

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"Accord de paix" RDC/Rwanda  : un marché de dupes ?

"Accord de paix" RDC/Rwanda : un marché de dupes ?

Alors que la RDC et le Rwanda viennent de signer, sous les auspices des Etats Unis, un Accord censé ouvrir la voie à la paix dans la région des Grands Lacs, Denis MUKWEGE, Prix Nobel de la Paix 2018, alerte : « Nous appelons à la transparence, à l'inclusivité et à l'obligation de rendre des comptes ». Sans justice, il n’y aura ni paix, ni développement, mais la perpétuation du cycle infernal de la violence et du pillage. Pour Denis MUKWEGE, h’histoire jugera sévèrement ceux qui auront sacrifié un peuple au nom d’intérêts économiques. Tina Mwangelu, Paris-Kinshasa, ajusté le 25 juin 2025

Tina Mwangelu, Franco-Congolaise, professionnelle en gestion financière, est particulièrement engagée en faveur des droits humains et de la justice sociale. Forte de son expérience et de son implication dans des initiatives associatives, elle s’efforce, avec courage et lucidité, avec l'association qu'elle préside "JesuisRDC", de mettre en lumière les enjeux humanitaires en République Démocratique du Congo, tout en promouvant des actions concrètes pour un développement durable et équitable. Convaincu de la puissance du dialogue, de l’histoire et de la solidarité. Tina Mwangelu est membre du Comité de Pilotage - Trésorière - du Think Tank I-Dialogos.

27 juin 2025 à Wolubilis, le discours du Dr Denis MUKWEGE , à l’occasion de la soirée-concert pour la paix en RDC : Un « Accord de paix » qui légitime l’occupation et le pillage

Alors que la RDC, le Rwanda et les États-Unis viennent de publier une déclaration de principes censée ouvrir la voie à la paix dans la région des Grands Lacs, le dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018, alerte : 

« Nous appelons à la transparence, à l'inclusivité et à l'obligation de rendre des comptes » (DeskEco, 26 avril 2025).

Derrière les grandes déclarations, plusieurs contradictions majeures apparaissent. 

D'un côté, l'accord affirme « reconnaître la souveraineté et l'intégrité territoriale » de la RDC. De l’autre, il organise un partage des ressources minières stratégiques, au profit d’investisseurs américains et du Rwanda, sous prétexte « d’intégration économique régionale ». 


Partager ses ressources sous supervision étrangère, c’est nier sa souveraineté. Aucun pays occidental n'accepterait cela sur son propre sol. On parle de paix, mais aucun mot sur les crimes de guerre, les viols massifs, les massacres documentés par les Nations Unies. Aucune justice, aucune réparation n'est prévue.

Pour Denis Mukwege, « il n’y aura pas de paix sans justice, ni de réconciliation sans vérité ».

Or ici, c’est l’impunité qui est institutionnalisée. On prétend lutter contre les groupes armés, mais sans jamais reconnaître le rôle du Rwanda dans le soutien au M23, pourtant établi par des rapports onusiens. 

L’agresseur et la victime sont mis sur un même pied d’égalité, dans une dangereuse équivalence, contraire aux principes fondamentaux du droit international. 

La MONUSCO est appelée à être soutenue, alors même qu’elle est massivement rejetée par les Congolais pour son inefficacité et son absence de résultats tangibles en matière de protection des civils. 

Aucune remise en question n'est envisagée. Le statu quo prime sur la dignité humaine. 

Enfin, les États-Unis, facilitateurs auto-proclamés, sont aussi bénéficiaires directs du nouvel ordre économique autour des minerais critiques. Ils ne sont pas des arbitres neutres, mais des acteurs stratégiques engagés dans la compétition mondiale pour l’accès aux ressources. 

Le plus grave reste l'absence totale du peuple congolais dans ce processus.Aucun engagement pour les droits humains, pour la reconstruction, pour la restitution des terres spoliées.

Tout est décidé sans lui, contre lui. Le dr Mukwege le rappelle avec force: 

« Les droits des victimes ne doivent jamais être négociés à huis clos. » Pendant que l’on signe des accords de pillage sous couvert de paix, le peuple congolais attend toujours son tribunal de Nuremberg, pour juger les crimes de masse, les déplacements forcés, les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre. 

Trente ans après le début du calvaire congolais, les mêmes logiques prédatrices produisent les mêmes tragédies : l’exploitation d’un peuple réduit au silence au nom du « développement » et de la « stabilité ». 

Sans justice, il n’y aura ni paix, ni développement, mais la perpétuation du cycle infernal de la violence et du pillage.
L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront sacrifié un peuple au nom d’intérêts économiques.

https://www.i-dialogos.com/analyses/rdc-rwanda-un-marché-de-dupes-dénoncé-par-le-dr-denis-mukwege 

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Le franglais ?  Plutôt choisir d’en rire avec "St-Charles de Jeanne's", le dernier film du Jean LALIBERTE (Québec)

Le franglais ? Plutôt choisir d’en rire avec "St-Charles de Jeanne's", le dernier film du Jean LALIBERTE (Québec)

Les anglicismes sont désormais partout en France. Le réalisateur québécois Jean Laliberté a choisi d’en faire le sujet de son nouveau film. Il y pose un regard à la fois amusé et critique et même satirique sur cet usage envahissant du franglais dans toutes les sphères de la société française. Il n’est aujourd’hui presque plus possible de passer une journée dans le pays de Molière, Verlaine et Camus sans croiser une affiche, une enseigne, une publicité ou un slogan rédigé dans la langue de Kanye West ou de Mr Bean. Faut-il y voir un simple effet de mode ou un signe plus profond d’aliénation culturelle ? Les Français seraient-ils en train de vendre leur âme linguistique sur l’autel de la modernité ? Beaucoup, pour l’instant, préfèrent en rire… Jean Laliberté aussi. Paris–Québec, le 30 octobre 2025

Les anglicismes sont désormais omniprésents en France. Ils stupéfient non seulement nombre d’étrangers venus visiter le pays, mais aussi celles et ceux qui, dans l’espace francophone - notamment en Afrique, mais pas seulement, là où ils sont les plus nombreux - pratiquent largement la langue française et s’interrogent : comment les Français peuvent-ils, eux-mêmes, s’en détourner à ce point ? Beaucoup regardent avec sidération cette dérive linguistique que les Français semblent accepter, sans en percevoir le coté ringard, et même parfois ridicule. 

Le réalisateur québécois Jean Laliberté a choisi d’en faire le sujet de son nouveau film ST-CHARLES DE JEANNE'S 

Il y  pose un regard à la fois amusé et critique sur cet usage envahissant du franglais dans toutes les sphères de la société française.  Les Français seraient-ils en train de vendre leur âme linguistique sur l’autel de la modernité ? Beaucoup, pour l’instant, préfèrent en rire… Jean Laliberté aussi. 

Après des études de cinéma à Montréal et à Rome, Jean Laliberté, qui est de nationalité canadienne (Québec), a réalisé, pendant plusieurs années, variétés, documentaires et séries fictions pour les télévisions québécoise et française, notamment les séries Origines, LMA, Lac Vert et Ecce Omo. Il a également travaillé comme acteur et réalisé quelques mises en scène de théâtre. Comme acteur, il a joué dans la pièce Come tumi vuoi dirigée par le légendaire Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan. Il travaille actuellement à l’écriture et à la préparation de long-métrages. St-Charles de Jeanne’s est son troisième court-métrage.

Propos recueillis par Pierrick Hamon

I-Dialogos : Jean Laliberté, merci de nous accorder cet entretien, à l’occasion de votre séjours en France,  sur un un constat qui semble largement négligé dans les grands médias français. Cela peut-il avoir des conséquences au plan géopolitique ? Vous aviez indiqué votre intérêt, comme canadien francophone, comme québécois, pour cette dimension géopolitique. 

Jean Laliberté : Maintenant je suis 2 à 3 mois par an à Montréal. Le reste de l'année je suis en France, à Paris ou dans le sud. Je trouve tout à fait pertinent de s’intéresser à la géopolitique et à l’évolution de la société. Pour moi, c’est un véritable intérêt.  Le monde se complexifie et les paradigmes changent. Il faut être à l’écoute et surtout tenter de porter un regard sur le monde et la société avec un peu de recul. Je constate que l’actualité est plutôt mal vulgarisée avec des discours souvent répétitifs et sclérosés, basés sur des anciens modèles alors que la société change et évolue très rapidement. Les nouvelles technologies nous forcent à revoir notre vision de la société sur tous les plans.  

I-Dialogos : Quel est le déclic qui vous a conduit à réaliser ce film ?

Jean Laliberté : J’ai grandi dans un contexte anglo-saxon :  le contexte du Canada où les Canadiens français et les québécois doivent défendre leur langue, défendre leur culture, défendre leur façon de voir la vie et d'appréhender le monde.  Nous sommes en effet et depuis longtemps colonisés par la majorité anglo-saxonne du Canada, mais aussi influencé par le puissant voisin du sud. Alors il s’agit d’une lutte quotidienne pour arriver à préserver ce que nous sommes fondamentalement.

=> voyons, voyons

Quand on vient en France, on espère bien entendu trouver une complicité avec une culture solide, une culture fière de l’être et qui rayonne dans le monde. Mais on se rend rapidement compte qu’il y a une espèce de laxisme par rapport à la protection de la langue et la culture, avec une ouverture, à mon sens, démesurée à la culture anglo-saxonne accompagnée, en même temps, d’une espèce de gêne étonnante, une sorte de honte de ce qui vient de la France. 

Les enseignes de boutiques, la publicité, les slogans, les marques, les communications officielles, la musique et même le cinéma s’expriment de plus en plus en anglais. 

C’est cette forme de rejet de ce qui est culturellement français que j’évoque dans mon film.  En France, il y a un regard très dur envers soi-même. C'est comme un malaise par rapport à notre identité et par rapport à ce qu’on est comme peuple, comme culture, comme si ce qui est français est soudainement devenu un peu ringard. 

Avec ce rejet, la France amorce une certaine annihilation de sa propre culture.  Vu de l’extérieur, comme Canadien, et j’imagine comme Camerounais ou même comme Marocain, c’est assez étonnant.  On s'intéresse et on affectionne cette langue et cette culture alors même que la France, le porte-étendard de la culture francophone, semble la rejeter en partie. On comprend mal cet engouement pour une culture mondialisée anglo-saxonne alors que la France n’a pas à avoir honte de ce qu’elle propose. La culture française est une alternative riche et originale qui fait encore un peu rêver le monde. 

La France est pourtant le pays le plus visité au monde.  Je trouve dommage que le premier effort pour accueillir les visiteurs est d’angliciser toute la communication.  Ce serait pourtant l’occasion, pour ces étrangers, d'appréhender la langue d’ici, de se familiariser avec elle, d’assimiler quelques expressions, et ainsi de mieux saisir la culture, la musique, la pensée et la vision française du monde. 

Dans les années 60, 70, 80, il y avait plusieurs chanteurs qui étaient fiers de chanter en français, de valoriser leur culture et leur langue, et qui rayonnaient dans le monde. Les Brel, Aznavour, Gainsbourg, Barbara, Dassin, Claude François, Reggiani, Dutronc, etc. Ils faisaient rayonner la langue à travers la planète.   

Le cinéma français aussi se promenait à travers le monde. Les drames et les comédies françaises étaient adorés en Afrique, en Asie, en Amérique. Aujourd’hui hélas, le rayonnement est plutôt moribond. On écoute certes encore les chanteurs français au Canada, en Suisse, en Belgique, peut-être même un peu en Afrique, mais cette culture ne rayonne plus.  Les créateurs français ont plutôt envie d'imiter ou du moins de s’inspirer de la culture dominante. 

Les Français ont sans doute le sentiment que, parce que leur culture reste historiquement forte et que le français est encore largement parlé dans de nombreux pays — notamment en Afrique —, la langue continuera naturellement à se développer. C’est un mirage que l’on entend souvent. Pour moi, c’est une utopie. On s’imagine que la forte croissance démographique attendue en Afrique fera du français l’une des langues les plus parlées au monde, mais cette vision me paraît illusoire. 

Je n’y crois absolument pas.  La langue et la culture française ne rayonnent presque plus et font de moins en moins rêver. Si elles n’inspirent plus, si les grands penseurs, les politiques et les entreprises françaises ne sont plus des références, on va se détourner de cette France. N’est-ce pas aussi ce qui pousse ces temps-ci ces mêmes pays africains à se détourner de plus en plus de la France, de la culture et de la langue française. L’exemple du Rwanda est assez éloquent et sert d’avertissement. L’anglais remplace de plus en plus le français, avec bizarrement le soutien de …la France.   

Le danger qui nous guette et que je redoute, c’est de voir la France devenir progressivement un pays musée. Une langue et une culture folkloriques d’un autre temps qu’on vient visiter en marge d’une culture anglo-saxonne rayonnante et dominante. Un peu comme quand on visite les pyramides en Égypte ou les temples en Grèce, ou les sanctuaires au Cambodge : vestiges d’une ancienne grandeur. 

I-Dialogos : Au Québec comment réagit on face à cette évolution française, face à ce quasi suicide culturel et linguistique ?

Jean Laliberté : Ce phénomène d’assimilation existe bien entendu chez nous aussi. Le souci, c’est que les Québécois, les Canadiens français sont capables de s'exprimer dans les 2 langues officielles : française et anglaise.  On a des réflexes de fierté et d’accommodement. Dans une réunion où il y a 9 francophones et un anglophone, tout le monde va parler anglais parce que l'anglophone ne parle pas français. 

Cependant pour nous, c’est un combat. Donc on s’en parle et on aborde le problème. On en est conscient même si on se laisse aller à nos réflexes. C’est une lutte quotidienne pour ne pas laisser la langue et la culture dominante nous assimiler. Et faire disparaître ce qui est précieux pour nous, la culture francophone d’Amérique du Nord.

Donc, face à cette pression, les Québécois veulent consommer la musique, la télé, le cinéma francophones, et se servir de la France comme référence dans plusieurs domaines culturels, mais aussi sociaux et politiques. D’où notre désarroi lorsqu’on découvre le sentiment inverse des Français : Angliciser la société pour avoir le sentiment d’être à la mode, de faire partie de la culture mondiale.  

I-Dialogos : Pourquoi avoir fait le choix de la comédie ?

Jean Laliberté : Pour ce film, j’ai choisi l’humour. Au départ ce constat que je viens d’évoquer m’avait attristé, mais j’ai plutôt choisi d’en rire, même si le propos est fondamentalement sérieux.  Et puis un message ou un discours passe plus facilement par l’humour. Pour certains sujets, le ton léger est souvent plus efficace que le documentaire.  Également, je pense que très peu de gens en France sont conscients de cette situation, de la présence de plus en plus grande de l’anglais au détriment même du français et, surtout, des conséquences à moyen et à long terme pour le modèle français. Ce serait peut-être différent si on commençait à le vulgariser en s'en amusant.

Fabienne Thibault a été à l'origine de la récente présentation de mon film, lors de la soirée organisée par l’AFAL ce 15 octobre dernier à Paris.  J’avais auparavant fait une présentation à la Maison canadienne des étudiants en présence de quelques personnalités politiques et de journalistes. Le film fait également l’objet d’un projet de long-métrage dans le but de rejoindre un plus large public. Il pourrait être diffusé par TV5 Monde… 

Paris, le 30 octobre 2025

Contact : Marie-Pascale Larencelle / maripel@yahoo.com 


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les 7es Assises européennes du plurilinguisme à Paris les 20, 21 et 22 mai. Christian TREMBLAY (O.E.P.)

les 7es Assises européennes du plurilinguisme à Paris les 20, 21 et 22 mai. Christian TREMBLAY (O.E.P.)

Organisées par l’Observatoire européen du plurilinguisme, les Assises européennes du plurilinguisme sont une manifestation triennale qui réunit des décideurs publics et privés, des chercheurs et des acteurs de la société civile, responsables économiques, sociaux, professionnels et éducatifs et de simples citoyens, pour poser clairement les questions linguistiques dans leurs enjeux politiques, culturels, économiques et sociaux. Les 1ères Assises se sont tenues à Paris en 2005, puis à Berlin en 2009, à Rome en 2012, à Bruxelles en 2016, à Bucarest en 2019 et à Cadix en 2022. Les prochaines se dérouleront donc à PARIS du 20 au 22 mai 2026.

L'Observatoire européen du plurilingiisme, organisation associée à notre Laboratoire d'idées - ou think tank - est présidé par Christian TREMBLAY. Ces Assises internationales  se tiendront cette année, à Paris ces 20, 21 et 22 mai 2026. Les incriptions sont ouvertes.

Les précédentes se sont tenues à Paris en 2005, puis à Berlin en 2009, à Rome en 2012, à Bruxelles en 2016, à Bucarest en 2019 et à Cadix en 2022. Les prochaines se dérouleront donc à nouveau à PARIS.

I-Dialogos a été convié à présider l'une des Tables rondes de ces 7ème Assises européennes sur le thème suivant : 

« Outre-Mer, diversité linguistique et culturelle, langue française et langues régionales: quelle place et quel rôle au sein de laFrancophonie des Cinq continents ? ». 

Table ronde présidée par Jean-Claude MAIRAL, Co-Président de I-Dialogos.

=> infos et inscriptions sur le site de l'O.E.P.

Christian Tremblay est le président de l’Observatoire européen du plurilinguisme (OEP). Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, ancien élève de l’ENA (1982) et docteur en sciences de l’information (2002), il commence sa carrière administrative en 1972 au Ministère des finances, puis à la Mairie de Paris jusqu’en 2014. De 1975 à 1985 il a été collaborateur de Michel Jobert, ancien ministre des affaires étrangères de Georges Pompidou. En 1993, il entame une thèse de doctorat en science de l’information, en fait tridisciplinaire, linguistique, informatique et droit, L’apport de la modélisation des connaissances à la simplification et à la codification des textes normatifs, thèse soutenue en 2002. Il fonde en 2005, avec plusieurs partenaires, l’OEP et organise les différentes éditions des Assises européennes du plurilinguisme à Paris en 2005, Berlin en 2009, Rome en 2012, Bruxelles en 2016, Bucarest en 2019 et Cadix en 2022. Les prochaines auront lieu à Paris en mai 2026. Auteur ou co-auteur de plusieurs ouvrages, dont “Plurilinguisme, interculturalité et emploi : défis pour l’Europe” (2009) chez l’Harmattan, “L’impératif plurilingue, 18 ans avec l’OEP” (2022) et de plus d’une centaine d’articles autour du plurilinguisme et de la diversité culturelle, il dirige les sites Internet de l’OEP et de l’OPA (Observatoire du plurilinguisme en Afrique), la Lettre d’information de l’OEP et la collection Plurilinguisme. I-Dialogos est partenaire de l'OEP.

Une seule langue ne pourrait-elle suffire ?

Dans un dîner-débat d’une belle tenue, mon interlocuteur me demande ce qu’est le plurilinguisme. Je lui réponds selon les canons habituels que le plurilinguisme est la capacité pour une personne d’utiliser de manière adéquate au moins une autre langue que sa langue première ou maternelle. Toutefois, cette réponse me paraît un peu courte et je me souviens d’une conférence tenue par Heinz Wismann en 2008 à Bruxelles dans laquelle il expliquait que si une langue pouvait à elle seule tout dire, alors on n’aurait pas besoin de la diversité des langues. Une seule langue pourrait suffire. Cette réflexion très philosophique n’a cessé de me poursuivre depuis lors, alors même que nous avions tenu les premières Assises européennes du plurilinguisme à Paris en 2005. Et c’est la réflexion qui est la trame de l’ouvrage que l’OEP vient d’éditer, De Babel à l’IA – Écrits sur le plurilinguisme  

L’idée qu’aucune langue ne peut prétendre avoir la capacité de tout dire appelle un complément immédiat : c’est l’attention à l’autre, à ce qu’il est et à ce qu’il pense et dit, tout cela avec la relativité du point de vue. Point de vue qui n’efface pas le réel. La relativité du point de vue, n’est pas un relativisme absolu. 

=> Le livre

Tout ceci semble d’une grande banalité. Pourtant le spectacle de tous les jours nous montre exactement le contraire, qu’il s’agisse des comportements individuels ou des relations internationales. 

« La Vérité, c’est ce que je crois ». Que l’on passe au crible les déclarations individuelles privées et publiques, par des anonymes ou par des personnes publiques jusqu’à des chefs d’État, voire le chef d’État de la première puissance mondiale, on peut se rendre compte de l’absolue généralité de cette attitude. Cette formule a deux versions extrêmes : « Ce que je crois est La vérité et il n’y a qu’une seule Vérité ». En principe toutes les religions le disent. Ou bien, « A chacun sa Vérité ». Entre l’absolutisme et le relativisme absolu, il faut apprendre à naviguer. 

L’esprit scientifique a perdu de sa superbe parce que l’on a cru que le réel avait des limites et que l’on parviendrait à tout comprendre. C’est faux. Le réel existe mais le Monde n’existe pas au sens où le monde est en ensemble fini à découvrir. Le réel reste une quête dont on essaie de s’approcher. Le véritable esprit scientifique est modeste. Et parce que la Vérité est un idéal inaccessible, on ne peut s’en approcher que par la recherche et l’argumentation. 

Et l’essence même de l’éducation doit être cette attitude fondamentale par rapport au monde dans lequel on vit. 

La conséquence de ceci est que l’on doit aux langues et à toutes les langues un immense respect. 

Pourquoi ? Parce que les langues ne sont pas seulement des outils de communication. C’est vrai, elles servent en partie à cela. En partie seulement. Elles sont aussi le fruit de la confrontation de l’homme avec son environnement naturel, physique et social et de l’infinité de l’expérience humaine. Il n’est pas excessif de dire que dans chaque langue, il y a, selon l’expression de Wilhelm von Humboldt, une « vision du monde ». Les langues sont aussi des cultures. Diversité des langues et diversité des cultures sont inséparables. 

https://www.observatoireplurilinguisme.eu.

Nous ne sommes plus au temps des Grecs où le « barbare » était celui qui ne parlait pas le grec. Mais « barbare » voulait-il dire « sauvage » ? Rien n’est moins sûr. Alexandre n’a-t-il pas rencontré sur son chemin de grandes civilisations ? 

Respecter les langues n’implique pas de les connaître toutes. Mais c’est certainement apprendre à les connaître quand la nécessité ou la simple utilité se présente. On peut le faire par une nécessité ou utilité pratique. Mais aussi parce qu’il y a tout un univers à découvrir. Aussi, parce que la relation avec l’autre s’en trouvera radicalement changée. Le niveau d’exigence peut être très variable bien sûr, entre les paroles de base de la vie courante et l’accès aux coutumes et à la littérature. 

Essayons de transposer cela au niveau international. 

La diplomatie ne commence-t-elle pas par la connaissance de l’autre ? 

L’art de la guerre ne commence-t-il pas par comprendre les plans de celui que l’on désigne comme l’adversaire ? 

Il y a des mots pour dire cela. Le culte de la puissance pour la puissance, se dit « impérialisme » et « unilatéralisme ». L’ouverture à l’autre et la recherche de l’équilibre des intérêts se disent « dialogue » et « multilatéralisme ». 

Qu’est-ce que cela donne au plan des institutions internationales et européennes ? 

En dépit des traités, l’Union européenne mêle un unilinguisme pratique fondamental à l’affirmation d’un multilinguisme de façade. Les pratiques et la symbolique de Bruxelles doivent changer. 

Passons maintenant au plan économique. 

Les atouts individuels du plurilinguisme commencent à être reconnus. Maintenant que la nécessité d’un minimum de connaissance de l’anglais comme lingua franca est largement reconnue, depuis le commerçant et la caissière de grande surface jusqu’au cadre supérieur, l’aptitude d’ajouter à cette langue standard une maîtrise suffisante de la langue du pays dans lequel on va travailler ou séjourner est une qualité dont la valeur commence à être reconnue. C’est un premier point. 

Il y a beaucoup plus. Dans une société donnée il faut que la connaissance et les savoirs professionnels locaux dans des langues variées circulent, et il faut que les connaissances et les savoirs professionnels qui viennent du monde extérieur soient transposés et puissent nourrir et s’inscrire dans des dynamiques internes. Cela s’appelle la « linguistique du développement ». La « linguistique du développement » n’est pas un travail de savants, c’est aussi une discipline de terrain qui s’inscrit dans des dynamiques locales. C’est du plurilinguisme en action. 

Continuons au plan de la recherche et de la science. 

On a trop longtemps imaginé que la recherche était un processus de progrès linéaire. Que le progrès existe, personne ne peut le contester. Mais il n’est pas linéaire. On progresse sur certains plans, mais on peut régresser sur d’autres. Et le progrès n’est pas absolu. Il peut lui-même avoir des contreparties négatives. Tout cela est assez banal, mais pas suffisant. Il faut que ce que l’on vient de dire soit collectivement partagé, ce qui est loin d’être acquis. C’est pourtant la base des progrès futurs. Mais on n’a encore rien dit. La science, contrairement à une croyance tenace et peu scientifique, ne peut se dire en une seule langue. L’unilinguisme crée des biais scientifiques. Dans les sciences humaines, c’est une évidence. La découverte récente de textes non anglais en Australie a permis de mieux comprendre les origines et l’histoire de l’Australie moderne. Il en est de même dans les sciences dites dures, car l’on découvre que la créativité scientifique n’émerge pas dans la lingua franca, mais bien dans les langues maternelles ou premières qui portent en elles les cultures qui les ont vues naître et s’épanouir. D’où un vaste mouvement en cours pour une « science ouverte », c’est-à-dire une science qui ne nie pas mais qui s’appuie sur la diversité linguistique. Il y a nécessité d’une recherche plurilingue. Il ne faut pas avoir peur de parler de « domination ». Ce n’est pas un gros mot. 

Quand vous créez quelque chose, vous exercez sans le vouloir une domination, même si le mot peut effrayer. La domination est dans la nature des choses. Il est inutile de la combattre par principe. Mais elle a évidemment des formes toxiques quand elle devient une fin en soi. On peut dire qu’elle apporte une dynamique positive indispensable en même temps qu’elle révèle des vulnérabilités. Il faut la valoriser mais en même temps la compenser. C’est toute cette délicate complexité qu’il convient de décrypter et de construire lors des 7es Assises que l’OEP organise les 20 au 22 mai 2026 à Paris. 

Enfin, pour terminer, tout ce qui vient d’être dit doit se traduire au plan politique. Identifier quand elles existent les politiques linguistiques explicites ou implicites, les analyser, les critiquer, promouvoir celles qui valorisent la diversité et le respect des langues, défendre les langues européennes contre une anglicisation invasive tout en reconnaissant la valeur dynamisante des emprunts linguistiques d’où qu’ils viennent, c’est la vocation de l’OEP. 

Dans ce qui vient d’être dit, nous avons volontairement écarté les références et les citations pour la bonne et simple raison qu’elles seraient beaucoup trop nombreuses. 

On doit appeler l’attention sur l’originalité de la forme de notre ouvrage 

De Babel à l'intelligence artificielle - Écrits sur le plurilinguisme. Il tient à la fois de l’essai et de l’anthologie. Il s’agit de faire parler de nombreux auteurs, anciens et contemporains et encore, pour beaucoup, bien actifs, autour d’un thème majeur à travers différents chapitres qui sont autant de mouvements, à la manière des « variations autour du thème de... ». Je reprends le compliment que nous a adressé notre très cher ami, Pierre Judet de La Combe, « ce livre est une vraie somme, théorique et historique. C’est magnifique ! » Comment ne pas en effet rechercher à reconnaître les nombreuses racines philosophiques et historiques du plurilinguisme, à savoir que la diversité est un état du monde indépassable, et en tirer ensuite toutes les conséquences, avec le concept lui-même dans son expression moderne posée par le Conseil de l’Europe, et ses diverses déclinaisons politiques, géopolitiques, éducatives, scientifiques, littéraires et poétiques et le ciment du tout que sont la traduction et le plurilinguisme. 

Le plurilinguisme commence à avoir une très belle bibliographie et est aujourd’hui très présent dans le monde la recherche. Beaucoup de très bons auteurs ne se retrouvent pas dans cet ouvrage déjà copieux. Nous nous en excusons auprès d’eux. Nous nous retrouverons de toute façon, car il y a encore tant à faire pour faire passer le plurilinguisme du monde de la recherche à la vie de tous et de toucher les décideurs dans tous les domaines. 

Christian Tremblay

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La coopération au développement doit être repensée, dans sa finalité comme dans ses méthodes, Pierre JACQUEMOT

La coopération au développement doit être repensée, dans sa finalité comme dans ses méthodes, Pierre JACQUEMOT

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec la Fondation Mo Ibrahim et les intellectuels africains. L’intelligence collective dans les Afriques se situe là, dans les organisations transcommunautaires de la société civile, les mouvances citoyennes digitalisées, les laboratoires d’idées, les groupements de femmes, de jeunes, de producteurs… Chez celles et ceux qui témoignent, retransmettent, interpellent, qui proposent des contre-mesures pour une « démocratie radicale » à la portée des citoyens afin de limiter l’absolutisme des dirigeants, les « en haut-d’en haut ». Ambassadeur Pierre Jacquemot, Paris, le 26 novembre 2025.

Pierre Jacquemot est expert associé à la Fondation Jean-Jaurès. Diplomate et universitaire, ancien ambassadeur de France, ancien directeur de la coopération et du développement au ministère des Affaires étrangères, il est actuellement conférencier à Sciences Po Paris et président d’honneur du Groupe Initiatives. Membre du comité directeur du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), il est également membre du comité de rédaction de la revue Afrique contemporaine, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer. Il a dernièrement fait paraître Le dictionnaire encyclopédique du développement durable (Éditions Sciences humaines, 2021) ; Afrique. La démocratie à l’épreuve (Fondation Jean-Jaurès/L’Aube,2022), Se nourrir, le défi de l’Afrique (Karthala, 2024).

Propos recueillis par Pierrick Hamon, Jean-Claude Mairal et Tina Mwangelu.

Passer d’une logique d’assistance asymétrique à une logique d’enjeux partagés

I-Dialogos : Vous publiez un Rapport critique sur la coopération française au développement et évoquez l’« effondrement » d’un modèle. Pourtant, cela fait des décennies que le principe même de l’aide est contesté… Pourquoi considérez-vous qu’il est désormais donc nécessaire de passer de cette logique d’aide à une véritable relation de partenariat ? Qu’est-ce qui rend votre diagnostic aujourd’hui différent ou urgent ?

Pierre Jacquemot :  Mon constat sur la déliquescence de l’aide publique au développement est aujourd’hui largement partagé. Pour ma part j’écris sur le sujet depuis des années pour dénoncer le caractère asymétrique de la relation introduite par ce dispositif mis en place après la seconde guerre mondiale et que, j’avoue, nous avons servi avec enthousiasme, mais probablement avec une pointe de paternalisme coupable.

Cela étant dit, la rupture est loin d’être faite avec cette catégorie obsolète qu’est l’APD. On s’étonnera de voir que le dernier rapport discuté à l’Assemblée nationale française, en octobre dernier, celui de Guillaume Bigot, député du Rassemblement national, s’intitule « Aide publique au développement ». 

Pourtant, on assiste aujourd’hui à une brutale perte des moyens budgétaires du rayonnement français et de l’influence de notre pays. La chute sera proche de 40% sur trois ans. Depuis 2024, les trois premières victimes des coups de rabot budgétaires sont les ONG (dont 64 d’entre elles perdent brutalement 10 000 emplois dès maintenant, soit un effectif identique à celui du réseau diplomatique français dans le monde), la recherche africaniste française et tout le réseau culturel et les établissements scolaires. Des projets sont fermés. Beaucoup d’associations sont menacées et sont dans le « sauve-qui-peut ». 

Ce qui m’attriste le plus c’est que faute de moyens, l’intégration des jeunes Français dans la solidarité internationale, via les ONG notamment, est bloquée. On assistera à une rupture générationnelle dans le secteur. Dans ces conditions, chacun s’accorde aujourd’hui à l’affirmer : une totale refondation est désormais indispensable. Elle impose de passer d’une logique d’assistance asymétrique à une logique d’enjeux partagés. 

https://www.fraterniteafrique.fr.

Regagner l’estime des Africains passe par des actions qui mettent en avant la solidarité, plutôt que l’injonction éthique condescendante ou la réprimande indignée. La logique d’action pourrait devenir celle de l’échange de pratiques, de l’écoconstruction, du lien territoire à territoire, de la capitalisation commune, de la montée en échelle et des garanties de transparence et de redevabilité.  

I-Dialogos : Quid en ce sens de l’avenir de la Francophonie et de l’OIF alors que le plus grand pays francophone n’est pas la France, mais le Congo RDC… en Afrique ? 

Pierre Jacquemot : Les institutions de la francophonie sont muettes sur ce sujet, comme sur d’autres sujets d’ailleurs. J’ai été en poste pendant 25 ans à l’étranger et je n’ai quasiment jamais rencontré, et encore moins travaillé,  avec des représentants de l’OIF. 

Savez-vous que la formule qui déclare que la RD Congo est le premier pays francophone du monde date de la venue de Nicolas Sarkozy à Kinshasa en mars 2009. Une formule que j’avais inventée pour la circonstance, mais qui a un sens très relatif lorsque l’on sait que le pays parle plutôt le lingala, le swahili, le tshiluba ou le kikongo, même si le français est la langue officielle,  utilisée dans l’éducation et l’administration. Combien compte-t-il de vrais locuteurs francophones ? 

I-Dialogos : Quid de toutes ces agences — notamment l’AFD — et des dispositifs technocratiques du Nord qui décident à la place des pays partenaires, sans vrai contrôle ni stratégie politique ? Est-ce le symptôme d’une politique publique sans vision de long terme et d’une coopération qui reste pilotée par les bailleurs plus que par les bénéficiaires ? 

Pierre Jacquemot : Le procès qui est fait en France à l’Agence française de développement est largement injuste, faux et absurde. Il relève d’une analyse sommaire, non conforté par des observations de terrain. Selon ses détracteurs, l’AFD ne servirait pas les intérêts nationaux, contribuant à un « gaspillage des ressources publiques ». 

La rhétorique de « la Corrèze plutôt que le Zambèze » est remise au goût du jour par des élus conservateurs et d’extrême droite pour la plupart, ne reculant pas devant les interprétations hasardeuses et les conclusions hâtives. Il faut se méfier de ce genre d’attaques qui cache mal des intérêts sournois. Les attaques sans fondement nuisent à la mobilisation au moment où il faut engager des réformes qu’imposent les nouvelles donnes géopolitiques. Sait-on que la coopération est l’une de politiques publiques les plus évaluées et qui, sans cesse, doit se mettre en question au regard des résultats obtenus ? 

L’AFD a des stratégies confortées par le dialogue avec les partenaires et si certains pensent qu’elle jouit d’une trop grande indépendance, c’est probablement parce que les tutelles et les politiques n’exercent pas pleinement leur rôle. 

Cela étant dit, des progrès sont toujours possibles. Ils s’imposent pour répondre à la baisse drastique, unique par son ampleur dans l’histoire de la coopération française, des moyens qui lui sont accordés. 

https://www.jean-jaures.org.

I-Dialogos : Face à ces dérives, vous valorisez les approches territoriales et une gouvernance plus ascendante — « bottom up » — impliquant davantage les sociétés civiles. Comment dépasser le système de l’« appel d’offres », qui entretient une relation donateur–bénéficiaire et déresponsabilise les acteurs locaux ? 

Pierre Jacquemot : La réflexion sur la « localisation » de l’aide — terme impropre puisqu’il s’agit plutôt d’une « délocalisation » — est intense depuis 5-6 ans dans divers milieux, associatifs et universitaire surtout, en France, mais aussi en Europe. Il débouche sur plusieurs principes : 

adopter le principe selon lequel on ne peut contraindre une société à suivre un projet d’avenir qui n’est pas le sien ; 

chercher à créer les conditions favorables pour « passer la main », en jouant, dans un dialogue décomplexé, sur les capacités autonomes du bénéficiaire ; 

accompagner les acteurs du changement, en tenant compte de l’arrivée d’une nouvelle génération, ouverte sur le monde, ayant pris ses distances avec les élites post-indépendance ; 

s’appuyer sur de nouveaux acteurs du changement, les universitaires, les responsables d’ONG, les journalistes, les artistes… 

Les perspectives sont prometteuses et passionnantes. 

Faire une place plus importante contributions de la société civile

I-Dialogos : Vous appelez à une « révolution culturelle », notamment du côté des institutions du Nord. Cela implique-t-il de repenser la coopération décentralisée et l’action internationale des collectivités, désormais confondues au ministère avec l’appui aux ONG ?

Pierre Jacquemot : Je rentre de Chine et j’ai appris ce que fut la « Révolution culturelle ». Je n’emploierai donc pas cette expression. Mais je vous réponds en vous disant que l’action des collectivités locales comme celles des ONG sont souvent exemplaires par leur proximité avec le terrain, ce qui les distingue de la coopération étatique. 

Sait-on que 80 % au moins des acteurs des ONG françaises sont des actrices et acteurs des pays concernés ? Là aussi, il y a un procès fondé sur des a priori loin des réalités qui voit dans les ONG des bandes de baroudeurs incontrôlables, de boy-scouts dispendieux, qui jouent avec les deniers publics. 

Nous avions la même critique pénible envers les coopérants des années 1960-1990 qui pourtant se distinguaient par, une « compétence affective » construite autour du culte du terrain, une mentalité de pionnier, une fidélité à l’Afrique, à l’Asie ou à Haïti, une certaine indocilité hiérarchique aussi, qui les distinguaient des fonctionnaires métropolitains. 

Le rétrécissement de l’espace civique en Europe, orchestré par des gouvernements populistes et autoritaires, s’attaque aux bases de la solidarité́ internationale. 

Mais il reste une forte adhésion des Français à la coopération internationale, et il pense d’abord à l’Afrique. Selon les enquêtes d’opinion, deux tiers des Français estiment que la France et l’Union européenne devraient investir davantage dans l’aide internationale, perçue comme une obligation morale et un investissement à long terme dans l’intérêt de la France. 

Les priorités des citoyens incluent la contribution à la stabilité́ et à la paix dans le monde et la lutte contre le dérèglement climatique. Les questions migratoires et l’impact économique direct sur la France sont vécus comme moins prioritaires. Les ONG sont perçues comme plus efficaces que l’État français et ses agences pour la mise en œuvre de la solidarité internationale. Ce qui souligne la nécessité́ pour l’État de faire une place plus importante aux contributions et propositions de la société civile. 

I-Dialogos : Vous invitez à mieux prendre en compte les travaux d’organisations comme la Fondation Mo Ibrahim, qui montre que l’Afrique attire très peu d’investissements malgré des rendements élevés. Que révèle, selon vous, ce paradoxe sur les choix des bailleurs ? cf interview I-Dialogos et l’article APD de Nathalie Delapalme qui rejoint votre propos.

Pierre Jacquemot : J’ai beaucoup de respect pour Nathalie Delapalme et pour les travaux de la Fondation Mo Ibrahim. Comme d’autres institutions de recherche et de plaidoyer, elle observe que les ressorts profonds des profondes transformations en cours derrière les évènements récents sur le continent sont multiples : contestation des formats politico-institutionnels hérités des années 1990, dissociation sociale associée à l’urbanisation, ébranlement de l’autorité familiale, aggravation des conflits générationnels, rébellion silencieuse des femmes, montée des inégalités, ébranlements de la gouvernance sur l’effet des trafics en tout genre (drogues, êtres humains, etc.)… 

Pour comprendre ces transformations et les luttes multiformes qu’elles entraînent et leur inscription dans la longue durée, il faut radicalement changer d’optique, abandonner les vieilles grilles d’analyse, écouter les dynamiques endogènes et partir de nouveaux postulats. 

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec Mo Ibrahim et les intellectuels africains. L’intelligence collective dans les Afriques se situe là, dans les organisations transcommunautaires de la société civile, les mouvances citoyennes digitalisées, les laboratoires d’idées, les groupements de femmes, de jeunes, de producteurs… 

Chez celles et ceux qui témoignent, retransmettent, interpellent, qui proposent des contre-mesures pour une « démocratie radicale » à la portée des citoyens afin de limiter l’absolutisme des dirigeants, les « en haut-d’en haut ». 

I-Dialogos : Pour ce qui concerne les investissements, je relève effectivement ce paradoxe apparent entre les rendements potentiellement élevés et la réticence des investisseurs étrangers à s’y engager. La réponse est connue : le risque est plus élevé qu’ailleurs. 

Pierre Jacquemot : Les investisseurs financiers considèrent que les rendements ajustés au risque des projets en Afrique sont moins attrayants qu’ailleurs dans le monde, en particulier au cours de la dernière décennie. Cette situation serait due à deux facteurs : 

1/les défaillances du marché́ spécifiques à l’Afrique qui limitent les rendements privés ; 

2/ les risques d’investissement élevés qui se cristallisent plus autour d’une préparation déficiente des projets, d’un risque de change élevé́ et de difficultés de rapatriement des profits Mais les solutions sont également connues. 

Des garanties peuvent être accordées par les bailleurs publics aux opérateurs privés pour couvrir les risques commerciaux ou non commerciaux (expropriation, restriction et inconvertibilité́ des transferts de devises, guerre et troubles civils, etc.). 

Les bailleurs peuvent réaliser des investissements en capitaux propres « patients » dans des projets rencontrant de hautes menaces. Certaines expériences conduites depuis de nombreuses années par des entreprises françaises peuvent être considérées comme significatives d’une prise en considération de la dimension sociale et écologique de leurs activités. 

L’adoption de chartes et de codes de bonnes conduites traduit un mouvement de fond, peut-être même — à en croire certains analystes — une mutation du modèle économique dominant. Compliance, devoir de vigilance, Responsabilité sociétale et environnementale, ESG…, le cadre juridique est devenu très contraignant. 

 La coopération au développement doit être repensée

I-Dialogos : La fragmentation actuelle de l’action internationale — entre ministères, agences, collectivités, ONG souvent concurrentiels — ne nuit-elle pas à la cohérence et à l’efficacité de la coopération ? Faut-il sortir du cloisonnement et rechercher des synergies y compris sur le plan européen ? 

Pierre Jacquemot : Sous l’effet des attaques dont elle est l’objet, il est clair que la coopération au développement doit être repensée, dans sa finalité comme dans ses méthodes. Doit être (enfin) évacué du vocabulaire le mot « « aide » qui est décidément encore difficile à évincer dans les milieux OSI. 

Redonner une légitimité à la coopération internationale auprès de l’opinion publique. 

En trouvant les bons mots : solidarité et intérêts réciproques bien compris. Ne plus parler d’aide, mais de partenariats solidaires, d’enjeux partagés, d’intérêts mutuels. Abandonner la verticalité, le regard condescendant qui prévaut encore. Introduire plus de flexibilité dans l’exécution, tolérer plus de risques, éviter de recourir à des schémas linéaires simplistes pour mesurer les résultats.

Les Consulats sont devenus des fabriques à ressentiments

I-Dialogos : Quel rôle stratégique pourraient jouer les diasporas africaines, souvent porteuses de compétences et de capitaux, mais dont l’action comporte aussi certaines ambiguïtés ?Beaucoup d’étudiants africains choisissent désormais d’étudier ailleurs, notamment à cause de la question des visas. 

Pierre Jacquemot : Sans équivoque, les mobilités sont à la fois une ressource et un facteur de développement pour les territoires qui sont concernés, ici comme là-bas. Les migrants sont des acteurs à part entière du développement en y contribuant par leurs apports, intellectuels, financiers, techniques et culturels.

Le rôle des diasporas envers leur pays d’origine est bien connu. Les transferts de compétences au retour des migrants dans leur pays contribuent à l’amélioration de la qualification globale. Ces gains en capital humain et en capital social (densité du réseau, aptitude à coopérer) sont significatifs même s’ils sont moins perceptibles que le capital monétaire. 

Les transferts d’argent des migrants vers leur pays d’origine constituent un autre apport significatif.  Souvent les montants de ces transferts sont voisins de ceux alloués à l’aide au développement ou à l’investissement direct. Même en situation de crise économique et financière des pays de résidence des migrants, les flux d’argent tendent en plus à rester stables, du moins dans un premier temps.  

Ils sont un facteur de réduction de la pauvreté et aident à préserver les habitudes de consommation des ménages. La consommation accroît la demande de produits locaux et elle peut, par un effet multiplicateur indirect, promouvoir l’emploi et l’investissement. Ils jouent souvent en faveur de la scolarisation des enfants ou de la prise en charge des dépenses de santé. Plusieurs pays cherchent à exploiter cette manne avec des « obligations de la diaspora » pour financer des projets sociaux  (logements, écoles, hôpitaux).  

Des études montrent que les fonds rapatriés sont de plus en plus investis, surtout pour financer des petites ou moyennes entreprises ou des petits projets d’infrastructure. 

Les effectifs des étudiants africains en France sont encore très élevés

Pierre Jacquemot : ls sont 90000. Ils étaient 50 000 en 2025. Notre pays est un pays attractif. Le Maroc, l'Algérie, le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Cameroun dominent le classement. 

C’est l’occasion de dénoncer un mal qui envahit toute l’Europe. Chaque jour, dans les Consulats, en humiliant les demandeurs de visas, on détruit l’influence culturelle et politique et on construit des inimitiés durables. Les Consulats sont devenus des fabriques à ressentiments. Je parle avec mon expérience diplomate. 

On prive les étudiants, les chercheurs, les entrepreneurs, les artistes et les élites de fréquenter la France et l’Europe et d’y nouer des rapports de travail et d’estime réciproques. 

En Afrique, les jeunesses s’impatientent, souvent laissées sans horizon. Au fur et à mesure que les jeunes Africains, affamés d’avenir, cherchent une place, une voix, la France se replie sur ses peurs et ses frontières. Les légitimes désirs de mobilité rencontrent des murs et des refus. 

Les Africains sont animés par leur vitalité, les Européens (et les Français en particulier) sont fascinés par leur longévité. Mais ni les uns ni les autres ne parviennent à formuler un projet commun. 

I-Dialogos : Vous affirmez que la dénonciation de la « Françafrique » n’a plus de sens aujourd’hui. N’a-t-elle pas été remplacée par une sorte de « nouvelle franco-africaine » donneuse de leçons morales très françaises ? 

Pierre Jacquemot : La « France-à-fric » a en effet largement laissé la place à d’autres modalités de la relation avec les pays africains, du moins là où les États africains ont voulu rompre avec cette méchante manière de faire. 

Le secteur de la coopération est à un moment charnière, où sa survie dépend de sa capacité à se réinventer et à démontrer sa valeur ajoutée face à l’opinion publique et aux acteurs politiques. 

Cette transformation est une opportunité́ de « co-construire d’autres façons d’habiter le monde » et de promouvoir l’apprentissage et l’entraide entre pairs. La solidarité́, étant donné sa nature, est nécessairement politique, et sa défense est essentielle pour un monde vivable en commun. Il est impératif de redonner une place centrale aux principes d’humanité́ et de solidarité́ dans les discours et les décisions politiques. 

Le propos devient politique et engage le secteur sur le chemin moins maitrisé de la controverse, du rôle de contre-pouvoir plus assumé, afin de se tenir résolument du coté́ des plus faibles. 

I-Dialogos : Au-delà de la critique, quel modèle de coopération proposez-vous, et comment appréciez-vous les avancées de la Loi Berville que vous mentionnez dans votre rapport ?

Pierre Jacquemot : La loi Berville de 2021, dont il n’est pas inutile de rappeler le nom (« loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales »), qui fut précédée d’une large concertation et qui fut adoptée à l’unanimité des deux chambres, demeure la meilleure référence. Hélas, elle a été détricotée depuis 2023 et aujourd’hui on estime qu’elle n’a été appliquée que pour un tiers des décisions qu’elle comprend. Ces professionnels mettent en pratique des démarches novatrices dans des domaines clés (nutrition, agroécologie, électrification rurale, filières courtes, droits fonciers, pépinières urbaines, gestion des déchets, microfinance…, la liste est longue), sur la base de capitalisations scientifiquement conduites. Le passage à l’échelle demeure toutefois le problème majeur. 

Parlons plutôt des « laboratoires d’idées »

I-Dialogos : Quelle place pour les think tank (Fraternité Afrique, I-Dialogos,…) ?Nous évoquions la francophonie. 

Pierre Jacquemot : Parlons plutôt des « laboratoires d’idées ». La situation critique dans laquelle nous sommes tous, loin d’être conjoncturelle, s’inscrit dans la durée et requiert des actrices et acteurs, praticiens et chercheurs, une adaptation profonde des modes d’action et des Stratégies, et beaucoup de courage. 

La construction d’une réflexion politique est indispensable pour la refondation de la coopération (un bon mot : coopération), autour d’une nouvelle histoire, décolonisée, se racontant entre partenaires, impliquant une multitude d’acteurs (mouvements citoyens, groupements de jeunes, collectivités locales, ONG, entreprises de toute taille), sans donneurs de leçons, avec davantage d’échanges scientifiques et culturels diversifiés.  

=> Le Rapport de Pierre JACQUEMOT : L'Afrique , un nouveau modèle de coopération au développement

Cf Repenser l’aide au développement (Jean-Claude MAIRAL)

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Les Médias en question au sujet de la situation au Rwanda. Michela WRONG

Les Médias en question au sujet de la situation au Rwanda. Michela WRONG

Pour cette célèbre journaliste britannique, les médias sociaux ont mis les médias traditionnels sous une terrible pression. "Je ne pense pas que leur attitude à l'égard des dirigeants congolais ait été caractérisée par un grand respect. Il est embarrassant de voir des journalistes, universitaires et intellectuels devenir les nouveaux censeurs de notre époque. Le niveau de lâcheté morale et intellectuelle est à couper le souffle ». Et cela ne se limite pas au seul Rwanda à propos duquel Michela Wrong vient de publier une remarquable et courageuse enquête. Son livre « Assassins sans frontières », a été qualifié par le Financial Times et The Economist comme l’un des meilleurs livres d’investigation de l’année. Interview du 1er dec.24 hélas plus que jamais d'actualité. Londres le 10 février 2026.

Michela Wrong est une célèbre journaliste britannique d’investigation, spécialiste de l’Afrique. Elle a d'abord travaillé en Europe, puis en Afrique de l'Ouest, en Afrique centrale et en Afrique de l'Est, pour Reuters, la BBC et le Financial Times. Ancienne directrice littéraire de la Fondation Miles Morland , une organisation qui soutient activement les écrivains et les projets littéraires à travers l'Afrique, Michela Wrong  qui vit à Londres, est régulièrement interviewée par la BBC, Al Jazeera, et Reuters, et, en France, plus récemment  dans le Figaro. Elle a publié de nombreux articles dans The Observer, The Guardian, the Financial Times, The New York Times, The Observer, Foreign policy…Elle parle couramment l'italien et le français. Michela vient de publier « Assassins sans frontières », cité comme l’un des  meilleurs livre de l'année par le Financial Times et The Economist :  « une enquête journalistique qui constitue une plongée saisissante et dramatique dans l'histoire moderne du Rwanda, pays ravagé par l'un des plus grands génocides du XXème siècle ». Elle vient en outre de publier « La chute du léopard : sur les traces de Mobutu ».  

Interview du 4 décembre 2024, hélas plus encore d'actualité en ce 10 février 2026

=> in english


I-Dialogos : Dans les médias occidentaux, et notamment français*, il est devenu presque impossible de critiquer le Rwanda sans être immédiatement accusé de « négationisme ». Nombre de journalistes, de retour d’un rapide séjour à Kigali – mais pas dans le reste du pays - vont même jusqu’à présenter le Rwanda de Kagamé comme la Suisse de l’Afrique, un pays « très propre ».... Il y a pourtant au Rwanda plus d’assassinats d’artistes et journalistes que partout ailleurs. Cette « négligence » est elle une spécificité de la presse française et belge ? Qu’en est-il en Grande Bretagne par exemple, ou aux US ou au Canada ?  

Michela Wrong : On voit des stéréotypes similaires circuler dans les médias anglophones. Je trouve très intéressant l'accent mis sur la propreté du Rwanda de Kagame, qui révèle ce que les Occidentaux trouvent effrayant en Afrique : le bruit, le désordre, la saleté. 

Mais il existe néanmoins une différence majeure entre la couverture médiatique du Rwanda dans le monde francophone d’une part et dans le monde anglophone d’autre part. 

Dans le monde francophone, il est très clair que ceux qui commentent ont le sentiment d'avoir une « peau dans le jeu ». 

Pour les Belges, il s'agit de leur histoire coloniale. 

Pour les Français, il s'agit des relations du président François Mitterrand avec le président Juvénal Habyarimana, de l'opération Turquoise et de l'asile accordé à certains des plus grands génocidaires rwandais qui ont fui. 

Ces commentateurs sont tellement accaparés par la question de savoir s'ils doivent se justifier, s'excuser ou se flageller pour ce que leurs propres gouvernements ont fait, qu'ils ne peuvent pas évaluer Paul Kagame avec la moindre objectivité. 

Il s'agit d'une forme de narcissisme extrême, et d'un racisme sous-jacent. Ils ne s'intéressent pas au bilan d'un dirigeant africain autoritaire en matière de droits de l'homme, parce qu'ils ne s'intéressent, en fait, qu'à eux-mêmes.

I-Dialogos :  Comment interpréter le relatif silence de l’ONG RSF (Reporters Sans Frontières) en général plus exigeante sur la liberté de la presse ?  

Michela Wrong : Si l'on consulte son site web, RSF dispose manifestement d'une couverture approfondie de certains pays africains, mais sa couverture d'autres pays où l'on sait que la liberté d'expression est très limitée, est très inégale. Le Rwanda semble être l'un de ces pays. Il pourrait s'agir d'un problème de personnel ou de ressources. 

Pour connaître la réalité du Rwanda, mieux vaut consulter l’ONG Human Rights Watch spécialisée dans la défense des droits humains. Son travail est très bien documenté et vérifié avec le plus grand soin. Ce n'est pas pour rien que tant de responsables rwandais s'en prennent à HRW sur Twitter : l'organisation fait du très bon travail et demande des comptes à Kigali. 

I-Dialogos :  Le magazine Marianne a récemment noté que le professionnalisme des médias était en train de progressivement céder la place au militantisme, et souvent même, paradoxalement,  au nom des valeurs démocratiques ou de la morale, ou pour faire du Buzz. 

Ainsi de cette anecdote révélatrice qui a scandalisé les médias africains : 

En conclusion de la conférence de presse commune des présidents Tshisekedi et Macron, à Kinshasa, Il a été proposé à deux journalistes, l'un de RDC et l'autre de France, de poser une question.  Si les journalistes congolais se sont référés à la visite du président français, la journaliste française de France2-TV s’est uniquement adressée au président Macron pour lui demander ce qu’il pensait de la situation …en France, affichant ainsi un mépris qui a fait scandale en Afrique, mais bizarrement  …pas en France ! 


Michela Wrong : Les médias sociaux sont si omniprésents et si rapides qu'ils ont mis les médias traditionnels sous une terrible pression. Confrontés au fait que leur public ne compte plus sur eux pour s'informer, les médias classiques ont dû se réorienter dans deux directions. 

Soit ils donnent leur avis, ce qui est facile et ne coute rien,

soit ils vont au fond des choses et proposent une analyse sérieuse. 

Il est évidemment plus facile d'opter pour la première solution. L'incident que vous décrivez à Kinshasa ne me surprend pas vraiment. Un journaliste montrera le même niveau de respect à un dirigeant étranger que les fonctionnaires qui font les briefings. Je ne pense pas que l'attitude de la France à l'égard des dirigeants congolais au cours des dernières années ait été caractérisée par un grand respect. 


I-Dialogos :  Michela Wrong, comment expliquer cette omerta, cette impitoyable censure qui est moins le fait de gouvernements que celui de médias ? Comment expliquer que quelques personnalités particulièrement influentes dans les médias français, puissent ainsi imposer des visions tronquées au nom d’une culpabilisation consécutive au génocide de 1994 ? 

Michela Wrong : Dans toute société, il se forme souvent un consensus sur les questions politiques, qui repose sur les opinions du gouvernement en place, celles des hommes d'affaires, des rédacteurs en chef de journaux, des personnalités des médias et des professeurs d'université.  

Le problème, c'est que lorsqu'il s'agit d'un sujet comme la guerre de la Russie en Ukraine, de nombreux commentateurs contribuent à formuler cette « sagesse reçue » : il y a un grand nombre de personnes qui sont très bien informées sur le sujet. 

En revanche, lorsqu'il s'agit d'un petit pays africain que la plupart des gens n'ont jamais visité, le nombre de personnes qui contribuent à la formulation de ces « idées reçues » est étonnamment minime. C'est effrayant, car ce consensus soutient actuellement la politique étrangère française dans la région des Grands Lacs et est également - étant donné le soutien du Rwanda au groupe rebelle M23 - responsable de très nombreux morts sur le terrain.  

Mais il y a un point positif dans ce scénario. Parce que très peu d'acteurs sont impliqués, cela signifie que le « consensus » peut changer très soudainement. Et c'est ce qui va se passer avec le Rwanda.  

Je prédis que les « chattering classes » françaises découvriront soudainement un jour que Kagame est - et a toujours été - un dictateur au bilan épouvantable en matière de droits de l'homme, un aventurier militaire et un nettoyeur ethnique, qui mérite d'être jugé par la Cour pénale internationale. 

Et tout le monde prétendra alors avoir toujours pensé cela.

Les nouveaux censeurs ?

I-Dialogos :  Plus grave encore, comment expliquer l’utilisation de la censure par les organisateurs du « Prix Bayeux Calvados des Correspondants de guerre », créé et organisé en partenariat avec plusieurs organes de presse ? Vos collègues Judi Rever et Déo Namujimbo ont ainsi été, au dernier moment, interdits de parole… 

Michela Wrong : Au cours des dernières années, il a été embarrassant de voir les journalistes, les universitaires et les intellectuels - ceux-là mêmes qui devraient promouvoir un débat ouvert et vigoureux- devenir les nouveaux censeurs, les inquisiteurs de notre époque. 

Cela ne se limite pas à la question du Rwanda, bien sûr, et nous l'avons vu appliqué à toute une série de questions, du colonialisme à la question des transsexuels. 

C'est un virus qui s'est introduit en Europe à partir des États-Unis, où une certaine forme de autosatisfaction puritaine a toujours prévalu. Ce qui est triste, c'est de voir les intellectuels européens suivre la même voie sans se poser de questions. 

Le niveau de lâcheté morale et intellectuelle est à couper le souffle.  Mais j'ai le sentiment que nous commençons à atteindre la fin de ce phénomène. 

Les gens en ont assez de se faire sermonner sur ce qu'ils ne peuvent pas dire, ou même penser, par des organisations ou des institutions qui étaient autrefois des bastions de la liberté d'expression. Je me console en me disant que l'histoire jugera sévèrement ces personnes. Dans le cas du Rwanda et de Paul Kagamé, les historiens et les journalistes qui l'ont salué comme une sorte de héros napoléonien, avec des mains propres et une vision messianique, seront considérés comme les intellectuels de gauche qui prétendaient qu'il n'y avait pas de goulags dans la Russie de Staline et qui sont aujourd'hui considérés comme des apologistes pathétiques de la dictature.

* : à l'exception notable du magazine Marianne et du Monde Diplomatique, et, plus récemment, des quotidiens Le Telegramme et le Figaro + Mediapart.

A ce sujet => l'interview de Déo NAMUJIMBO.

11 août 2024

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REPENSER L' "AIDE" AU DEVELOPPEMENT  ?   Jean-Claude MAIRAL + Fernand VINCENT (Vichy, France)

REPENSER L' "AIDE" AU DEVELOPPEMENT ? Jean-Claude MAIRAL + Fernand VINCENT (Vichy, France)

L'arrêt brutal de l'aide américaine au développement et les articles de presse sur "les milliards engloutis de l'aide au pays étrangers" doivent nous amener, sans adhérer à certains propos, à nous interroger sur l’ « Aide publique au développement ». Faut-il encore parler d’aide ? Ne faut-il pas plutôt parler d’appui au développement ? La notion d’aide peut être culpabilisante et péjorative. I-Dialogos va ouvrir le débat à ce sujet dans le cadre d’un Forum ouvert à tous. Jean-Claude MAIRAL, Co-Président de I-Dialogos / Vichy, actualisé le 15 juin 2025

Ancien professeur de philosophie, président de « Planète Jeunes reporters-Sur les pas d'Albert Londres », Vichy, France. De nationalité française, ex président du Conseil Général de l’Allier, vice-président de la Région Auvergne, président du Conseil de développement du pays Vichy-Auvergne, secrétaire de la fondation Gabriel-Péri, président de la plateforme de coopération France-Balkans, Jean-Claude MAIRAL est coprésident fondateur de I-Dialogos.Il a publié « Peuple citoyen, la démocratie, le défi de notre temps » (éditions Arcane 17, 2014). Jean-Claude Mairal préside la thématique Francophonie et co-anime avec la présidente Habiba Mejri-Cheik, le Groupe Médias de I-Dialogos.

Lire également contribution Fernand VINCENT in COSMOPOLIS

=> https://drive.google.com/file/d/1kix0Q5DG4cNTaiPn_KC03DWExvxbWVYt/view?usp=sharing

APPEL A CONTRIBUTIONS

Faut-il reconsidérer les fondements de la politique de coopération et d' "Aide" au développement ? 

Qu'en pense t-on en Afrique et plus largement ? 

=>  jcmairal@i-dialogos.com   /    phamon@i-dialogos.com 


L'arrêt de l'aide américaine au développement et des articles du sur "les milliards engloutis de l'aide au pays étrangers" doit nous amener, sans adhérer à certains propos, à nous interroger sur l’Aide publique au développement. 

Faut-il encore parler d’aide publique au développement ? 

Ne faut-il pas plutôt parler d’appui au développement ? 

En effet la notion d’aide peut être culpabilisante et péjorative vis-à-vis des pays en développement. 

Certes, au 1er abord, le retrait des américains va entraîner des difficultés réelles pour des populations à travers le Monde, mais n’est-ce pas aussi une opportunité pour repenser l'Aide publique au développement, trop souvent dilapidée, détournée par la corruption, rente de situation pour nombre d’opérateurs  et mettre en oeuvre une autre approche de la coopération, celle de territoires à territoires, avec contrôle de l'utilisation des fonds, avec des liens de population à population. 

Il est temps de faire des propositions et de battre en brèche en France, à la fois les thèses de l'extrême droite qui s’oppose aux politiques d’appui au développement et d'une partie de la droite ainsi que certains lobbys de l'Humanitaire, même si on ne doit pas sous-estimer le rôle positif d’ONG dans nombre de pays.  

En 25 ans j’ai initié et participé en tant qu’élu et participe encore comme responsable d’associations, à des projets de coopération de territoire à territoire en Afrique et dans les Balkans. Mali, Mongolie, Sénégal, Madagascar, Burkina Faso, Niger, Bosnie Herzégovine, Roumanie, etc. J’ai collaboré au sein de la CNCD, de CUF, de l’AFCCRE, de la conférence permanente du tourisme rural, de l’ARF, de l’ARE, etc, à des groupes de travail dont j’ai présidé certains d’entre-eux. J’ai participé en tant qu’intervenant à de nombreux forums et colloques à l’international. 

Après 25 ans d’action dans la coopération et de liens avec le MAE et autres ministères, je fais un premier constat : Beaucoup de préconisations et réflexions dans le domaine de la coopération, tant du point de vue global que thématiques, sont le plus souvent restées lettre-morte, tant l’inertie est forte dans les directions des ministères, tant les différents acteurs sont dans des positionnements cloisonnés et concurrentiels. 

https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000264426_fre

Ainsi en 2015, de nombreuses propositions forts pertinentes, avaient été faites par Mme Annick Girardin, alors Secrétaire d’Etat chargée du développement et de la francophonie, dans le document « Action extérieure de la France pour la jeunesse » et par le groupe de travail de la DAECT/MAE « action extérieure des collectivités territoriales, territoires, Jeunesses et mobilité » que je présidais. 

Ainsi à Ouagadougou le 28 novembre 2017, le Président de la République a pris l’engagement dans son discours devant les étudiants « d’avoir une France au rendez-vous du défi de développement. », en faisant un constat que « l’argent va trop peu sur le terrain, trop peu justement aux jeunes ou ceux qui en ont le plus besoin » 

Ainsi le Comité interministériel pour la coopération internationale et le développement (Cicid) qui s’était tenu le 8 février 2018 s’était engagé à porter à 0,55% du revenu national brut en 2022, le montant de l’aide publique au développement Ainsi en 2019 Hervé Berville, député à l’époque, est l’auteur d’un rapport pertinent sur « la modernisation de la politique partenariale de développement et de solidarité internationale » avec 36 propositions. 

Je pourrais énumérer d’autres rapports tout aussi intéressants qui au fil des ans ont fait d’excellentes suggestions, mais qui se sont retrouvés au fond de tiroirs. 

Certes l’évaluation des politiques publiques ne fait guère partie de la culture française, mais n’est-il pas temps pour la représentation nationale française, députés et Sénateurs  de créer une commission parlementaire pour évaluer la mise en œuvre de ces rapports et la pertinence des actions menées par la France, ses ministères, les collectivités et les ONG ? Et de rendre publique ces évaluations. 

N’est-il pas temps également de sortir des concurrences entre opérateurs et de mettre en œuvre des stratégies concertées et des actions mutualisées entre tous les acteurs au plan européen, international et de la francophonie? Dans les pays et territoires en coopération, il y a de multiples opérateurs (Agences des Nations unies, l’UE, le Gouvernement français, ses administrations et l’AFD, diverses ONG françaises et de différentes nationalités, des collectivités, etc). 

Le plus souvent l’ensemble de ces acteurs travaillent en ordre dispersé, quand ils ne se concurrencent pas ou ne s’opposent pas. J’ai vu à quel point c’était préjudiciable à la réussite des actions de coopération pour le développement. 

A contrario j’ai constaté, quand cela existait, que les mises en synergie de différents acteurs étaient pleinement efficaces pour les projets. 

Est-il encore tolérable, dans un pays comme la France, d’avoir des ministères ayant chacun leur propre stratégie à l’international, de disposer d’un opérateur comme l’AFD, avec ses propres règles ? 

Est-ce que la politique et l’action internationale de la France ne devrait-elle pas être du seul ressort du Ministère des Affaires étrangères sous l’autorité du Président de la République ? On rétorque, il y a l’interministériel pour harmoniser les initiatives ministérielles. 

Mais par expérience l’interministériel fonctionne quand elle se déroule en présence et sous l’autorité du 1er Ministre et avec les Ministres. Il en est de même des délégués interministériels qui doivent être sous la seule responsabilité du 1er Ministre et ne rendre des comptes qu’à lui.  

Il y aura des évolutions positives et efficaces si les critères de mises en œuvre évoluent et si les acteurs principaux que sont, l’Etat, les ONG et les collectivités coopèrent et mutualisent leurs interventions. La mutualisation et les mises en synergie doivent devenir le maître mot des coopérations. 

Il ne s’agit pas simplement d’octroyer plus de financements, il faut aussi mieux les utiliser. Les évaluations des impacts de la coopération devraient être systématisées. Le calibrage des frais des délégations (nombre de personnes, hébergement, restauration, etc) devrait être systématique, l’argent de la coopération devant être essentiellement tourné vers les projets. C’est être respectueux des contribuables français et des partenaires des actions de coopération. 

Il ne devrait pas y avoir une seule intervention de tel ou tel acteur de la coopération dans un pays sans un contact préalable et constant avec l’Ambassade de France qui sera chargée à la fois de faire le lien avec les autorités du pays et leurs attentes, et  de coordonner les différentes interventions. 

Le sénateur Michel Charasse avec qui j’avais des échanges, regrettait souvent, lorsque qu’une collectivité ou une association avaient une intervention dans un pays, qu’elle ne met pas en avant la France, mais seulement le « drapeau » de son organisation. 

Les Ambassades devraient encourager et faciliter les liens avec les différentes agences multilatérales, et les opérateurs des autres pays intervenant. Des réunions de coordination de tous les acteurs devraient se tenir en France, mais également dans le pays d’accueil et les territoires concernées par les coopérations, sous la responsabilité des autorités du pays ou du territoire. Un annuaire présentant l’ensemble des coopérations et des interventions par territoire dans chaque pays devrait être élaboré. Les groupes pays existants doivent être ouverts à tous les acteurs de la coopération et de la solidarité. 

L’UE devrait avoir une même démarche, vis-à-vis des pays et des agences des Nations Unies. Il devient donc nécessaire et indispensable au vu des enjeux et défis auxquels l’Humanité est confrontée, de mettre en œuvre une approche du développement multi-niveaux, multi-acteurs  et multi-secteurs. Tout indique qu’il est possible de développer des stratégies gagnantes du développement. 

Mais pour cela il est nécessaire en France de mettre, au plan national, régional et départemental, en synergie et dans des stratégies partagées l’ensemble des acteurs de la coopération et de la solidarité. 

Ces acteurs sont très nombreux au plan national et dans chaque département : l’Etat central, ses différentes administrations et opérateurs dont l’AFD, les collectivités territoriales avec les coopérations décentralisées et les jumelages, les établissements scolaires, de l’école à l’Université, les ONG et les associations dans tous les domaines de la vie des territoires, les associations de migrants, les associations de jeunes, les entreprises et les organisations professionnelles, etc. I

l y a là un potentiel de centaines de milliers d’acteurs, voire plus qui agissent à l’international et dans le domaine de la coopération. C’est une force considérable et un appui pour la politique de coopération de la France, si ce potentiel se fédère. Ce qui est loin d’être le cas actuellement. Il est temps de créer les conditions d’une mutualisation des actions des différents acteurs dans les territoires de coopération. I

l est important pour cela de sortir du cloisonnement existant entre les différentes instances nationales (ONG, collectivités, administrations, etc) et de développer une stratégie de coopération entre elles. Si l’on veut être efficace, il y a 3 niveaux à activer : le national, le régional et le départemental, seul à même de mobiliser tous les acteurs locaux. 

Pour ne prendre que mon département l’Allier, il y a dans celui-ci un très grand nombre d’acteurs en coopération. Les mobiliser ne se fera pas à l’échelle d’une région aussi grande qu’Auvergne-Rhône-Alpes, mais à l’échelle du département. 

Il est temps que cesse enfin l’indifférence de l’Union européenne et des Etats, en premier lieu la France vis-à-vis de la corruption qui gangrène certains de ces pays, freinant leur développement. Si on faisait un bilan de l'Aide publique au développement consentie à certains pays depuis les Indépendances, on constaterait que des sommes colossales ont été déversées avec les résultats peu brillants que l'on connaît. 

Il y a donc urgence à lutter contre la corruption et les détournements de l’aide publique au développement. Il est temps de réorienter une partie des financements de l’Appui au développement vers les territoires et les citoyens. Car là, on peut avec les habitants, contrôler l'utilisation des fonds. On peut développer une véritable stratégie participative efficace.            

Il est temps également de favoriser dans tous les territoires et collectivités le développement de coopérations décentralisées et de jumelages associant tous les acteurs potentiels de la coopération. 

La coopération décentralisée par sa proximité peut permettre de faire avancer des solutions aux problèmes rencontrés par les territoires partenaires et leur population, ainsi qu’une prise de conscience chez nos propres concitoyens des moyens à mettre en oeuvre pour avancer vers un monde plus solidaire et plus pacifique. 

Aucun territoire et aucune collectivité ne devraient être absents de cet effort de coopération et de solidarité. 

Jean Claude Mairal  05-03-2025                                                 

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Le dictionnaire des francophones: un guide de tous les voyages.

Le dictionnaire des francophones: un guide de tous les voyages.

Le dictionnaire des francophones (DDF) est un projet en ligne participatif visant à légitimer toutes les variétés de la langue française. Il intègre des ressources lexicographiques existantes et les contributions du grand public en valorisant chaque mot, avec une ligne éditoriale inclusive et polycentrique. Entretien réalisé à Sousse /Tunisie le 15 novembre 2025, lors du festival des francophonies de Sousse avec Justine Souque, responsable du Dictionnaire des francophones et Sébastien Gathier, responsable des données de ce même projet. à la Direction des Relations Internationales de l’Université Jean Moulin Lyon 3. Marc Pinelli. Mise en ligne le 3 décembre 2025

Le dictionnaire des francophones (DDF) est un projet en ligne participatif visant à légitimer toutes les variétés de la langue française. Il intègre des ressources lexicographiques existantes et les contributions du grand public en valorisant chaque mot, avec une ligne éditoriale inclusive et polycentrique. 

Entretien réalisé par Marc PINELLI à Sousse /Tunisie le 15 novembre 2025, lors du festival des francophonies de Sousse.  Justine SOUQUE, responsable du Dictionnaire des francophones et Sébastien GATHIER, responsable des données de ce même projet. à la Direction des Relations Internationales de l’Université Jean Moulin Lyon 3. 

I-Dialogos : Quand et pourquoi un tel Dictionnaire ?  

Justine Souque et Sébastien Gathier : Le Dictionnaire des francophones a été mis en ligne en 2021 selon la volonté du président de la République française, Emmanuel Macron, telle qu’il l’a exprimée en mars 2018 lors du mois de la Francophonie. L’idée était de réaliser un grand dictionnaire de tous les francophones, d’où son nom. 

C’est réellement un outil qui appartient aux locuteurs et locutrices du monde entier : les communautés francophones peuvent retrouver leurs mots, leurs expressions, s’exprimer et décrire leur usage de la langue française au quotidien.   

Tout simplement pour le faire exister parce qu’il n’y avait pas d’équivalent en ligne avant. Ce projet numérique donne une place et une légitimité à tous les parlers francophones sans les hiérarchiser et sans avoir une approche éditoriale normative.  C’est un dictionnaire qui décrit ce qu’on appelle « le français commun mais aussi  les français de toutes les aires linguistiques, ce qu’on pourrait appeler les français régionaux. 

Avant, il y avait en effet des dictionnaires qui avaient été publiés en version papier et en ligne, qui décrivaient plein de régionalismes et plein de régions francophones, Mais ces données lexicographiques étaient décorrélées du français commun, tel que nous pouvons par exemple le trouver dans le Larousse. 

Précisons le, l’objectif du Dictionnaire des francophones, est de fabriquer un espace en ligne avec vraiment tous les mots du français, quelle que soit leur usage, autrement dit, leur contexte, leur acception, leur temporalité, leur aire linguistique Nous intégrons aussi bien les mots dits « archaïques », c’est-à-dire ceux qui font référence à une réalité révolue, que ceux  qui viennent d’émerger dans les réseaux sociaux, et ceux bien sûr qui sont issus de contacts avec des langues locales. 

=>  LES MOTS DU MOIS

I-D : Quelles ont été vos sources pour trouver ces mots « nouveaux » ?  

JS/SG : Il existe deux types d’enrichissement du Dictionnaire des Francophones : l’intégration de ressources lexicographiques existantes, donc issues de travaux d’experts sur le terrain  et une contribution que l’équipe du DDF qualifie de « profane ». Autrement dit, n’importe peut consulter le DDF et, en s’inscrivant avec son adresse électronique, peut contribuer à l’enrichissement de la base de données. 

À ce jour, le DDF regroupe une quinzaine de ressources différentes qui constituent le corpus. Ces ressources recouvrent plus de 300 aires linguistiques, c’est-à-dire des zones géographiques où il y a des locuteurs francophones, à différentes échelles : continent, pays, territoire ou région.  Le site dictionnaire des francophones décrit d’ailleurs précisément les données qui ont été intégrées dans l’outil et les utilisateurs peuvent les explorer à leur guise. 

I-D : Combien de mots figurent actuellement dans ce Dictionnaire des francophones ?   

JS/SG  : Pas loin de 600 000 ! L’objectif est d’atteindre un million de mots et d’expressions, selon le Président du Conseil Scientifique, l’éminent linguiste Bernard Cerquiglini, car ce nombre représenterait de la manière la plus réaliste possible toutes les variétés des parlers francophones. 

L’Université Jean Moulin Lyon 3, en tant que propriétaire du Dictionnaire des francophones, se doit de veiller à la pérennité et à la mise à jour de l’outil, par exemple en synchronisant les données lexicographiques qui nous ont été confiées par nos partenaires. 

En ce qui concerne la temporalité de la mise à jour des données via la contribution des internautes, elle se fait de manière quasi-instantanée, grâce au numérique. En effet, un utilisateur inscrit avec son adresse électronique propose l’enrichissement d’un mot, ou bien un nouveau mot, et à partir de ce moment-là, le Responsable des données, Sébastien Gathier, valide ou non leur contribution. C’est une modération qui laisse une grande liberté, les données sont donc vivantes, dynamiques. 

Par ailleurs, les contributeurs peuvent voter pour les contributions des autres, en validant ou non ce qui a été proposé. Retenons que c’est un espace numérique réalisé pour susciter le débat, pour ne rien rejeter mais crée une véritable effervescence autour des richesses de la langue française. 

L’équipe du DDF encourage ainsi chaque locuteur et locutrice à venir ajouter de nouvelles définitions qui viendraient coexistées avec celles déjà présentes. Par exemple, le mot « banane » a un grand nombre de sens, selon les usages : certes, c’est un fruit, mais au Québec, c’est l’uniforme des gardiens de prison, en Martinique, c’est le travail, etc. 

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, d’où la sollicitation d’un Conseil Scientifique composés d’une dizaine d’experts venus des 4 coins de la Francophonie pour suivre les évolutions des usages.   

I-D : Comment avez-vous mis en valeur le Dictionnaire dans les différentes zones géographiques ? 

JS/SG   : M. Slim Khalbous, Recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), rencontré à Sousse pendant le Festival a également insisté sur la nécessité de se déplacer pour faire connaître l’outil numérique, accompagner les utilisateurs pour sa prise en main, notamment grâce à des ateliers ludo-pédagogiques ou des conférences, selon les publics cibles. 

Pour cela, l’équipe du DDF compte bien entendu sur les différents réseaux et partenariats de l’Université Jean Moulin Lyon 3. Citons celui de l’Alliance AIME (Alliance Internationale des universités Méditerranéennes francophones) 

C’est dans ce cadre-là que depuis 2024, année pendant laquelle une nouvelle Responsable de projet, Justine Souque, a été recrutée, le DDF a été présenté évidemment dans plusieurs régions de la métropole, mais aussi en Serbie, en Roumanie, en Italie, en Tunisie, et l’équipe ne compte pas s’arrêter en si bon chemin ! Les déplacements sont également l’occasion de rencontrer les experts sur place qui étudient le parler francophone directement sur le terrain. 

I-D : A Sousse vous avez été au contact des étudiants de la Faculté de Lettres ?  

JS/SG  : L’équipe du DDF est ici à Sousse suite à l’invitation de Sami Hochlaf * afin que cette dernière soit immergée dans un contexte francophone unique, celui de la Tunisie. 

Le Festival des Francophonies mêle en effet toutes les appropriations locales de la langue française, que ce soit sous ses aspects artistiques, académiques, scientifiques ou politiques. Nous en avons d’ailleurs profité pour rendre visite aux étudiants de la Faculté de Lettres de l’Université de Sousse afin de leur présenter le DDF. Ils ont également pu assister aux travaux numériques des étudiants de l’Institut Supérieur d'Informatique et des Technologies de Communication de Sousse. 

Ces rencontres ont été particulièrement enrichissantes, en particulier les retours des enseignants, des chercheurs et des étudiants sur leur rapport à la langue française. Ce fut un échange constructif et réciproque !  

I-D : Le DDF a été enrichi de nouvelles expressions tunisiennes ? 

JS/SG : Au fil de son séjour en Tunisie, l’équipe du DDF a pu collecter une cinquantaine de mots et d’expressions pour enrichir l’outil numérique, en s’appuyant à la fois sur leurs observations directes et sur les échanges avec des enseignants et experts locaux. Leur première découverte marquante fut le mot capucin, inscrit sur une carte de café, dont l’usage tunisien diffère du cappuccino malgré une origine italienne commune ; sur la base des explications de leurs interlocuteurs, ils ont proposé la définition aujourd’hui retenue dans le DDF : « recette tunisienne du cappuccino ». 

D’autres expressions idiomatiques comme « avoir les yeux sur les épaules », signifiant « être vigilant », avaient été probablement ajoutées, ce qui a permis de les comprendre leur sens directement en consultant le DDF. 

La démarche de l’équipe du DDF, qui ne se substitue pas aux enquêtes de terrain menées par les linguistes, mais vient les compléter, repose sur les conseils, lectures et éclairages d’experts rencontrés lors des déplacements. 

Grâce à ces rencontres, les mots avec l’étiquette « Tunisie » ont quantitativement doublé. L’ajout de ces mots souligne par ailleurs que le français demeure très présent dans l’espace public et numérique tunisien, souvent en bilingue avec l’arabe, et parfois même seul, comme l’équipe a pu le noter sur des panneaux publicitaires ou informationnels, ou bien encore certains textes et graffitis engagés et poétiques dans les rues de Sousse. 

Ces observations confirment la vitalité du français dans le pays et la richesse de ses usages locaux. C’est là toute la mission du DDF : documenter et valoriser cette diversité de la langue française. Cette vitalité a été confirmée par les Tunisiens vivant à Sousse, qui constatent au aussi que la langue française a la part belle et que l’anglais, bien que présent, ne la remplace pas. 

I-D : Quels sont ceux qui parlent du Dictionnaire ?

JS/SG  : Au lancement du projet en 2021, l’équipe du Dictionnaire des francophones a bénéficié du soutien de relais médiatiques et institutionnels, notamment grâce à TV5Monde et à la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF – Ministère de la Culture) qui a également mobilisé des influenceurs pour produire de courtes capsules vidéo. 

Depuis 2024, la stratégie de communication a évolué : plutôt que de faire appel à des influenceurs externes, le DDF met en avant des francophones qui s’expriment avec aisance devant la caméra et partagent leur expérience personnelle de la langue. Cette dynamique s’incarne dans la série mensuelle lancée par la Responsable de projet Justine Souque : la série Les mots du mois disponible sur la page d’accueil du Dictionnaire et diffusée en intégralité sur YouTube. Si ces intervenants ne sont pas des influenceurs au sens strict, leurs interventions participent à la visibilité du projet. Ces capsules vidéo sont d’ailleurs dévoilées lors des déplacements dans les universités partenaires de l’Université Jean Moulin Lyon. 

Cette démarche s’accompagne d’un travail de sensibilisation menée par l’équipe du DDF : montrer que les régionalismes et les usages vernaculaires, que beaucoup de jeunes francophones considèrent comme « hors du français », sont bel et bien des composantes vivantes de la langue. 

Le fait que les jeunes générations ne se rapprochent pas spontanément d’un projet porté par une université s’explique en partie par le poids du français standard enseigné dans l’ensemble de l’espace francophone. 

Souvent, les natifs et les apprenants ne reconnaissent pas leurs mots locaux ou contemporains comme du français à part entière, puisqu’ils ne figurent ni dans les dictionnaires scolaires traditionnels, ingénieurs pédagogiques, les enseignants de FLE et, de plus en plus, les acteurs du monde professionnel. Ces derniers y voient un outil précieux d’interculturalité — voire « d’alter-culturalité » — indispensable dans les contextes multinationaux et les mobilités professionnelles. 

Passer d’un barreau d’Île-de-France à une pratique juridique au Québec, par exemple, impose de maîtriser des usages linguistiques nouveaux ! 

Le DDF devient alors un véritable « guide de voyage » linguistique : pour enseigner, pour travailler, pour se déplacer ou simplement pour comprendre la diversité francophone telle qu’elle se vit, se parle et s’invente. 

Propos recueillis par Marc PINELLI


*Sami Hochlaf  Enseignant-Chercheur (FLSH - Université de Sousse) Président de l'Association des Tunisiens Amis de la Francophonie Directeur du Festival International des Francophonies de Sousse  

*Slim Khalbous,  Recteur de l'AUF depuis décembre 2019, professeur des universités en sciences de gestion. 

*Partenaires du Festival de Sousse : Université de Sousse, ATAF, Institut français de Sousse, Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), Organisation Internationale de la Francophonie (OIF,) Association Internationale des Maires Francophones (AIMF,) Laboratoire de recherche Ecole et littératures (Sousse)



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