A propos du film « La bataille De Gaulle ». Yakov RABKIN et Samir PAUL, Montréal

Article communiqué par Yakov Rabkin et Samir Paul. de l’Université de Montréal. Egalement publié dans Pressenza. 

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Ce film éclate sur une scène politique, économique et culturelle française imprégnée d’américanisme, de mondialisme et d’européanisme depuis un demi-siècle. La France d’aujourd’hui est aux antipodes du gaullisme. Elle est intégrée de la tête aux pieds dans le système impérial américain et à un stade avancé de fusion (dissolution ?) dans une alliance militaire dirigée par les États-Unis appelée l’OTAN et un ensemble supranational appelé l’Union européenne, qu’il serait une litote de dire qu’ils ne jouissaient pas la faveur de De Gaulle. 

Le président Macron place le drapeau européen avant le drapeau français. Il est donc remarquable de voir de Gaulle revenir sur le devant de la scène. Le réalisateur Antonin Beaudry a été, entre autres, le conseiller de Dominique de Villepin, peut-être le dernier survivant du gaullisme. 

De Gaulle a été le ferme représentant de l’indépendance française et cette indépendance était par nécessité anti-américaine parce que la subordination de la France à l’hégémonie américaine constituait la principale menace dans l’ère post-1945. 

La réalité des relations franco-américaines y apparaissent clairement. 

Le film montre bien que le danger pointait le nez dès la guerre et surtout vers sa fin, et il s’en est fallu de peu pour qu’elle ne passe sous protectorat américain. Les réalités des relations franco-américaines et l’avenir que les États-Unis réservaient à la France y apparaissent clairement. 

De ce point de vue, le film est un pavé dans la marre de l’américano-mondialisme et un pied de nez au déclassement de la France d’aujourd’hui. Même au plus bas de son histoire entre 1940 et 1944, ses meilleurs éléments résistaient, sauvant au moins l’honneur. Il y a dans ce film un appel non articulé mais sensible à s’en inspirer. L’héroïsme et l’idéalisme d’un passé récent font un contraste pédagogique avec la désorientation et l’aplatissement du présent. 

Ce film n’est pas un documentaire historique. Il s’agit d’un long métrage (diptyque de 5h20) de vulgarisation visant le grand public et passant un message qui crève l’écran, avec dramatisation, musique et volume à l’appui. C’est un film d’action, avec batailles, chars, canons et obus. Les positions politiques sont exprimées par de courtes phrases, lapidaires et souvent célèbres, pas par des discours ou des exposés élaborés. C’est un film de propagande, description qui n’est pas forcément négative. Les films de propagande peuvent être talentueux. 

Certains, comme Alexandre Nevski d’Eisenstein, sont devenus des classiques du cinéma, Il est douteux que cette nouvelle épopée cinématographique le devienne. Pathé y a mis les moyens; la distribution a le nombre propre aux superproductions. 

Techniquement impeccable, visuellement impressionnant, ce film frappe néanmoins par son emphase et par le caractère compassé des protagonistes principaux : De Gaulle et Leclerc. 

De Gaulle semble figé, en tout cas plus raide qu’il ne l’était en réalité; son élocution est un brin grandiloquente, comme s’il parlait pour la postérité. Cela contraste avec la tradition nuancée et réservée des films français sur la Seconde Guerre mondiale, tels que Section spéciale. Le nouveau film présente des héros unidimensionnels, à peine crédibles, plutôt que des êtres humains vivants. 

Le message principal du film, qui couvre la période 1940-44, est que la France, après une défaite honteuse, peut être rachetée par une résilience obstinée, une fierté inébranlable et un courage intrépide. 

De Gaulle joue et la métaphore du joueur de cartes

Dans plusieurs scènes, De Gaulle joue aux cartes, et c’est là une métaphore tout à fait pertinente : toute son interaction avec Roosevelt et Churchill, infiniment plus puissants, consiste à garder un visage impassible alors qu’il n’a pas de bonnes cartes à jouer. Quel peut être le poids réel des milliers de Français libres à côté des dizaines de millions mobilisés par les autres acteurs dans un combat titanesque ? 

Les États-Unis sont présentés dans le film comme l’adversaire principal. Roosevelt apparaît dominateur; il démasque le bluff de De Gaulle mais finit par céder face au Français inflexible. De Gaulle préserve l’indépendance de son pays face à de redoutables obstacles. 

C’est indubitablement l’un des motifs politiques de ce film réalisé dans un pays dirigé par un ancien banquier international (comme, par ailleurs ses homologues allemand et canadien) qui lance occasionnellement des appels passionnés à l’« autonomie stratégique ». 

Or, sur le plan militaire et stratégique, la France, comme le reste de l’UE s’inscrit dans la politique mondiale des États-Unis qui sous-traitent à leurs vassaux la fabrication de munitions et de matériel militaire, tout en conservant le contrôle du renseignement spatial, de l’IA et autres technologies de pointe. 

 Peu de place accordée au contexte général. 

Cette guerre était mondiale et toute la stratégie de De Gaulle, dès 1940, reposait sur cette analyse. Or, le front principal de la Seconde Guerre mondiale était à l’Est (plus de 80% des forces allemandes y étaient engagées). On s’étonne que l’URSS soit pratiquement absente du film. 

Aussi importante que fut la bataille de Bir Hakeim, il n’en demeure pas moins que Barbarossa, Moscou, Stalingrad, Koursk et Bagration étaient d’une tout autre dimension. De Gaulle n’a jamais sous-estimé l’URSS (la Russie de toujours, pour lui) et s’y est rendu en décembre 1944 à la recherche d’un soutien. 

Une interprétation critique pourrait conclure que l’objectif politique du film serait de préparer la France à une guerre contre la Russie, sujet dont on rebat les oreilles de tous les Européens depuis des mois. 

Un film qui n'est pas antirusse

Mais, dans cette hypothèse, de Gaulle serait un bien mauvais véhicule à cette fin car il n’était pas antirusse. Au contraire, il était partisan de l’alliance franco-russe originelle (« alliance de revers ») et de la « belle et bonne alliance » de 1944 comme garantie de l’indépendance et l’avenir de la France. Une guerre contre la Russie serait antithétique à la vision de De Gaulle d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural », mais peut-être que peu de spectateurs s’en souviendront. Ce que le film tente d’inspirer, c’est la détermination à se battre dans les circonstances les plus désespérées. 

Reste à voir si ce message impressionne la jeune génération française qui serait sacrifiée si jamais une telle guerre se matérialisait. La jeunesse allemande commence à résister à la militarisation, et il y a peu de raisons de croire que la française serait plus docile. 

Au lendemain de la guerre, deux tiers des Français estimaient que le principal facteur de la victoire sur l’Allemagne nazie était l’Union soviétique et son armée. La Résistance française était en grande partie communiste. Ces faits sont éloquemment passés sous silence dans le film. 

Cela s’inscrit dans le droit fil du récit européen actuel qui fait de Poutine un Hitler, l’ennemi implacable responsable de tous les maux européens. 

Ursula von der Leyen et l’automutilation que s’est infligée l’Europe par les « sanctions » ?

Quand Ursula von der Leyen accuse la Russie de couper les approvisionnements énergétiques à l’Europe, en « oubliant » l’automutilation que s’est infligée l’Europe par les « sanctions » qu’elle a décrétées, ce mensonge flagrant passe pour une vérité évidente dans les médias grand public. 

La France, malgré son ancienne gloire de phare de la liberté, est particulièrement active pour réprimer toute déviation par rapport à la position officielle. Ce film ne colporte pas de mensonges, mais évite soigneusement tout propos sur l’Union soviétique et les communistes, associés dans l’esprit de beaucoup à la Russie. 

En somme, un film motivant et un appel vibrant à se ressaisir adressée à une époque ballottée par les événements mais dont l’efficacité aurait été accrue par moins de héroïsation et plus de sensibilité au caractère mondial de la guerre.

Montréal, 5 octobre 2026

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