
Benoist Mallet Di Bento est consultant en stratégie territoriale, intelligence culturelle et coopération internationale. Il développe ses travaux autour des dynamiques de francophonie, de plurilinguisme et de circulation des savoirs, en articulant approches territoriales et enjeux contemporains de transmission culturelle. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur les liens entre langues, territoires et formes de savoir, en particulier dans des contextes marqués par la diversité culturelle et la pluralité des rationalités locales. Il s’intéresse aux conditions dans lesquelles les savoirs circulent, se transforment et se traduisent entre espaces sociaux, institutionnels et culturels. Il intervient dans différents espaces académiques, institutionnels et associatifs sur les questions de coopération internationale, de diversité linguistique et de francophonie. Son approche privilégie une lecture transversale des phénomènes culturels, en croisant observation des terrains, analyse des pratiques et réflexion sur les conditions de production et de circulation des savoirs. Benoist MALLET Di BENTO, qui est Administrateur et Directeur, Partenariats Institutionnels à DataFranca, est chroniqueur régulier de I-Dialogos / https://benoist-mallet-di-bento.com
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Qui rend le monde découvrable ? Nommer, référencer et préserver la pluralité à l’ère de l’intelligence artificielle
Nous regardons encore les cartes comme si elles constituaient la représentation définitive du monde. Un nom apparaît sur une carte. Une ville possède une appellation officielle. Un territoire porte un nom dans une langue donnée, parfois plusieurs dans d’autres langues. Nous considérons alors que le lieu est identifié, qu’il existe dans l’espace commun. À l’ère numérique, cette évidence n’en est plus une.
Un territoire peut être officiellement nommé sans être correctement référencé. Une langue peut disposer d’une forme reconnue sans que celle-ci soit comprise par les systèmes numériques. Un lieu peut exister dans une base de données sans être facilement retrouvé. Et un contenu peut être disponible sur Internet sans jamais être proposé à celui qui aurait pourtant intérêt à le découvrir.
Qui nomme le monde ?
Cette interrogation, ancienne, prend une dimension nouvelle à l’ère numérique.
Car nommer ne suffit plus. Encore faut-il pouvoir référencer, relier, retrouver et faire découvrir.
Qui permet alors au monde d’être retrouvé, compris et découvert ?
Nommer, c’est déjà représenter
La toponymie nous enseigne depuis longtemps que nommer un lieu n’est jamais une opération totalement neutre. Les noms racontent des histoires, des langues, des héritages, des mémoires et des rapports entre les sociétés. Plusieurs noms peuvent ainsi coexister pour un même territoire, selon les communautés, les langues ou les traditions qui le désignent.
L’actualité nous le rappelle régulièrement : modifier le nom d’un lieu, restaurer une appellation ancienne ou privilégier une dénomination plutôt qu’une autre peut devenir un acte hautement symbolique.Mais le numérique ajoute aujourd’hui une dimension nouvelle.
Le nom ne reste plus seulement inscrit sur une carte. Il devient une donnée.Il faut pouvoir l’identifier, le relier à un territoire, associer ses variantes linguistiques, ses coordonnées, ses identifiants et son contexte. Hier, l’enjeu était notamment de savoir quel nom inscrire sur la carte.
Aujourd’hui, il faut également savoir quel nom entrera dans la donnée, sous quelle forme, relié à quel autre nom et reconnu par quels systèmes.
La normalisation d’une forme officielle ne signifie pas nécessairement l’effacement des autres formes : encore faut-il que les systèmes sachent les relier, les contextualiser et en préciser les usages. Et c’est là que commence la découvrabilité. 
James Cook, 1728-1779 / Les cartes du Capitaine James Cook illustre un principe qui dépasse son époque : cartographier, c’est aussi nommer, sélectionner et organiser le monde selon un référentiel. Lorsque ce référentiel devient celui d’une puissance, les cartes peuvent aussi devenir un instrument de représentation du pouvoir. Peintre Nathaniel Dance-Holland — National Maritime Museum, GB
Être disponible ne signifie pas être découvert
La notion de découvrabilité est apparue dans le débat francophone à propos des contenus culturels. Sa définition est pourtant beaucoup plus large : un contenu peut être disponible en ligne sans être réellement découvert. Le gouvernement du Québec définit ainsi la découvrabilité comme la capacité d’un contenu disponible en ligne à être repéré au sein d’un vaste ensemble de contenus, notamment par une personne qui ne le recherchait pas précisément.
Cette distinction est technique en apparence. Elle est en réalité politique.Car celui qui organise la circulation des contenus participe aussi à déterminer ce que nous voyons, ce que nous ignorons et ce que nous découvrons par hasard.
Le Québec a choisi d’en faire un enjeu public. En décembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté la Loi affirmant la souveraineté culturelle du Québec et édictant la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique. La loi a été sanctionnée le 12 décembre 2025. Le sujet n’est plus seulement celui de la visibilité d’une chanson, d’un film ou d’un livre. Il devient celui de la capacité d’une société à demeurer identifiable dans un environnement numérique largement organisé par des plateformes mondiales.
La carte derrière la carte
Une représentation cartographique contemporaine repose sur des bases de données, des standards, des identifiants, des systèmes de coordonnées et des infrastructures techniques. Les moteurs de recherche et les plateformes y ajoutent leurs propres mécanismes d’indexation, de classement et de recommandation.
La chaîne pourrait presque se résumer ainsi :
nommer → référencer → structurer → retrouver → recommander → découvrir.
À chaque étape, une transformation s’opère. Et à chaque étape peut également se produire une perte.
Une variante linguistique peut disparaître d’une base. Un nom historique peut devenir secondaire. Une appellation autochtone peut ne pas être reliée à l’identifiant utilisé par une plateforme internationale. Un savoir transmis oralement peut rester difficilement accessible parce qu’il n’a pas été décrit dans les formats attendus par les systèmes numériques.
Le problème n’est pas nécessairement celui d’une technologie qui déciderait consciemment d’effacer quelque chose. Il peut simplement résulter de la manière dont les systèmes ont été conçus. Ce qui n’est pas correctement structuré devient plus difficile à retrouver. Ce qui est difficile à retrouver devient moins susceptible d’être découvert.
L’invisibilité numérique peut ainsi être produite sans qu’aucune décision explicite d’effacement n’ait été prise.
Donald Trump et la carte de l’Amérique du Nord. À l’image des cartes de Cook, cette représentation rappelle qu’une carte n’est jamais seulement un dessin du territoire : elle sélectionne, nomme et délimite. Lorsqu’elle est produite par une puissance, elle peut aussi devenir une manière d’affirmer une vision du monde et de ses rapports de force.
La découvrabilité est devenue un sujet géopolitique
Ce changement d’échelle est déjà perceptible. À l’été dernier, la découvrabilité s’est invitée dans les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis d’Amérique. Le Premier ministre Mark Carney a affirmé que les négociateurs américains avaient notamment soulevé la découvrabilité des contenus francophones sur les plateformes, parmi les sujets de désaccord dans les négociations commerciales. Cette interprétation a été contestée par le représentant américain au commerce, qui en a donné une autre lecture.
Il serait imprudent de transformer cet épisode en récit simpliste d’une confrontation entre Washington et le français.
Mais le simple fait que la découvrabilité ait été évoquée dans un contexte de négociation commerciale internationale est révélateur. Car derrière l’enjeu culturel se dessine une autre interrogation : qui contrôle la circulation de l’attention ?
Lorsqu’une plateforme décide ce qui apparaît en premier, ce qui est recommandé ou ce qui reste invisible, elle ne fait pas que distribuer des contenus. Elle organise une partie de notre accès au monde. La découvrabilité n’est plus seulement un enjeu culturel. Elle devient aussi un enjeu économique, technologique et géopolitique.
Les premiers signaux d’alerte
Il faut pourtant se garder de croire que le numérique évoluerait spontanément vers davantage de diversité. Rien ne le garantit.
Les systèmes numériques ont tendance à privilégier ce qui est suffisamment documenté, identifiable, interopérable et mesurable. La normalisation peut faciliter cette structuration, mais elle ne devrait pas conduire à confondre une forme de référence avec l’ensemble des formes existantes. Or le monde réel est beaucoup plus complexe.
Il existe des territoires portant plusieurs noms. Des langues dont les ressources numériques sont limitées. Des savoirs transmis oralement. Des communautés qui ne décrivent pas nécessairement leur environnement avec les catégories utilisées par les grandes bases internationales.
Que devient cette diversité lorsqu’elle passe dans des systèmes conçus pour classer, comparer et recommander ?
Ce qui se joue n’est pas seulement la visibilité de certaines cultures. C’est leur capacité à demeurer présentes dans les représentations numériques du monde.
Ne pas remplacer un référentiel par un autre
Pour autant, la réponse ne peut pas être de demander à chaque culture de construire son propre Internet. Pas davantage de remplacer un référentiel dominant par un autre. Si plusieurs noms existent pour un même lieu, le numérique doit-il nécessairement en choisir un seul ? Ou peut-il enregistrer ces différentes formes, les relier entre elles et préciser les contextes dans lesquels elles sont employées ?
L’enjeu pourrait être celui d’une véritable interopérabilité des référentiels. Un même lieu pourrait être identifié par plusieurs noms sans que l’un efface nécessairement les autres. Une langue pourrait être reliée à d’autres langues sans être réduite à leur traduction. Un savoir local pourrait être référencé sans être séparé du territoire et de la communauté qui lui donnent son sens.
L’objectif ne serait plus de décider quel système doit gagner. Il serait de construire des systèmes capables de faire dialoguer plusieurs manières de nommer et de comprendre le monde.
Relier plutôt que remplacer.
La Francophonie face à un choix
C’est ici que la Francophonie peut avoir quelque chose de particulier à apporter. Elle rassemble des territoires où le français coexiste avec une multitude de langues nationales, régionales, autochtones et de contact. Elle constitue, à sa manière, un laboratoire grandeur nature de la coexistence des référentiels. Mais cette diversité ne suffit pas à elle seule.Encore faut-il qu’elle soit documentée, structurée, reliée et rendue accessible dans les infrastructures numériques.
Le français pourrait précisément jouer ici un rôle de langue de relation : non pas absorber cette pluralité dans un référentiel unique, mais contribuer à relier des langues, des territoires et des systèmes de connaissances différents. La politique québécoise de découvrabilité montre déjà une volonté d’agir sur ce terrain. Mais la réflexion peut être élargie : pourquoi limiter la découvrabilité aux contenus culturels ? Pourquoi ne pas penser également la découvrabilité des territoires, des langues, des savoirs locaux, des patrimoines immatériels et des différentes traditions toponymiques ? Il ne s’agirait pas de transformer la Francophonie en espace numérique fermé.
Au contraire. Son apport pourrait être de défendre une conception ouverte de la diversité : une donnée capable de relier plutôt que de remplacer.
Ce que les systèmes d’IA pourront découvrir de nous
L’enjeu devient encore plus important avec l’intelligence artificielle. Nous demanderons de plus en plus souvent aux systèmes d’IA de nous expliquer un lieu, une population, une langue, une tradition ou une histoire. La réponse semblera immédiate. Mais derrière cette apparente simplicité se trouveront des couches successives de données, de référentiels, de traductions, de classifications, de métadonnées et de sources.
L’intelligence artificielle ne découvre pas le monde à notre place. Elle le découvre à partir de ce qui a été rendu découvrable pour elle. C’est pourquoi l’enjeu n’est plus seulement technique. Il est aussi anthropologique.
En mai 2026, Léon XIV qualifiait le défi de l’intelligence artificielle de défi avant tout anthropologique et appelait à mettre les outils numériques et l’IA au service de l’humanité et de la dignité humaine. Quelques mois plus tard, à Kigali, Paolo Ruffini lançait une formule qui résonne directement avec notre sujet : « ne jamais laisser les algorithmes écrire notre histoire ». Dans son message au congrès mondial de SIGNIS, Léon XIV appelait parallèlement à promouvoir des outils de communication inspirés par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine.
Ces deux prises de parole ne constituent évidemment pas une réponse technique à la découvrabilité. Elles conduisent pourtant à une interrogation essentielle :
À partir de quel monde de données les systèmes d’IA nous parlent-ils du monde ?
Quels noms reconnaissent-ils ? Quelles langues relient-ils ? Quels territoires peuvent-ils identifier ? Quels savoirs peuvent-ils retrouver ? Et quelles réalités demeurent en dehors de leurs catégories ?
Ne pas laisser les algorithmes écrire seuls notre histoire
Il y a là une responsabilité collective. Les plateformes ne sont pas les seules à pouvoir agir. Les États, les collectivités, les universités, les institutions culturelles, les communautés linguistiques et les organisations internationales ont également un rôle à jouer dans la constitution des données et des référentiels qui permettront demain aux systèmes d’IA de comprendre la diversité du monde. Cela suppose de regarder autrement la donnée. Non plus seulement comme une ressource économique. Mais comme une infrastructure de connaissance.
Une donnée géographique n’est pas seulement une coordonnée. Un nom n’est pas seulement une chaîne de caractères. Une langue n’est pas seulement un code. Un savoir local n’est pas seulement une information susceptible d’être indexée. Derrière chacun d’eux se trouvent une histoire, une communauté, un territoire et une manière de comprendre le réel. Cette idée dépasse largement le seul champ religieux. Elle peut aussi s’appliquer à notre rapport aux territoires et aux cultures.
Ne laissons pas les algorithmes décider seuls de ce qui mérite d’être retrouvé.
Une vigilance, mais aussi une responsabilité
L’enjeu n’est pas que l’IA nous donne demain une mauvaise carte du monde. Il est plus discret : qu’elle finisse par nous donner une carte du monde dont nous aurons progressivement oublié ce qui n’y figure pas.
C’est pourquoi la découvrabilité ne peut être abandonnée aux seuls mécanismes de recommandation. Elle est devenue un enjeu de pluralité culturelle, de connaissance et, finalement, de coexistence.
La réponse ne devrait pas être la victoire d’un référentiel sur un autre.Elle pourrait être la construction patiente d’infrastructures capables de faire coexister plusieurs manières de nommer, de comprendre et de transmettre le monde.
La Francophonie peut y prendre part, non comme un espace qui chercherait à imposer une représentation supplémentaire du monde, mais comme un espace de dialogue entre les langues, les territoires et les cultures. Car la question de demain n’est peut-être pas seulement : qui nomme le monde ? Elle est désormais :
Qui le référence ? Qui le relie ? Qui le rend découvrable ?
Et, lorsque nous demanderons à une intelligence artificielle de nous montrer le monde : quel monde sera-t-elle capable de nous faire découvrir ?
Une intelligence artificielle véritablement au service de l’humanité ne devrait pas seulement connaître davantage de données.
Elle devrait être capable de rencontrer davantage de mondes.
Benoist MALLET DI BENTO
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